‹ Lettres intimesChapitre 16 sur 19 · I.i99, 15 octohr · texte numérisé non relu

I.i99, 15 octohr

Mon cœur, je résolus arsoir avec Nau que irois coucher ce soir à Malesherbes et ferions toutes nos affaires là, d'ime main *. M. d'Entragues m'en a parlé ce matin fort honnêtement ; et comme je voulois monter à cheval, il m'est venu supplier de ne vouloir point aller à Malesherbes, et que je., ne vous y trouverois pas; que je voulusse remettre le tout

' La reine Louise, veuve de Henri IIL "•' Facilement.

322 LETTRES DE HENRI IV [l599]

à Orléans, où je sais qu'il ne vient point. Cela ne m'ôte pas l'opinion qu'il ne veut qu'allonger *, et croyez qu'il vous trompe et Nau, et non moi, qui en ai cru toujours ce que j'en vois. Comme j'ai été à cheval, il a dit tout haut, monsieur le Premier - et Praslin l'ont ouï : « Par la mort dieu, il sera bien trompé, car il ne trouvera pas ma fille à Orléans ; ma femme ira, maisina fille demeurera avec moi. » Toutefois, je lui ai dit en partant que j'y irois ce soir. Je n'y suis allé ce matin pour les raisons que je vous dirai. Montrez cette lettre à Nau. Bonjour le tout à moi. Je te baise un million de fois. Ce 15"^ octobre.

A la même.

I5i)9, 16 octobre.

Mes chères amours, je ne plains point votre mal ; si je l'ai fait, je le guérirai. Je suis arrivé en ce lieu si triste, qu'il ne se peut dire plus, de me voir privé de ce que j'aime tant; mais demain j'aurai l'honneur de vous voir et vous baiserai pour deux jours. Je dinerai ici devant que partir et n'arriverai qu'à cinq heures à Orléans, afin de vous donner loisir d'être chez la Reine quand j'y arriverai. Je m'en vais jouer à la paume, à mon jeu qui vient d'être achevé. Je baise les mains, un million de fois, de ma chère maîtresse, et la supplie me tenir toujours chèrement en sa bonne grâce. Bonsoir le meuon à moi. Je me recommande aux petits garçons. Ce 16^ octobre.

' Retarder.

^ Le premier écuyer, qui était alors M. de Liancourt (Charles du Plessis. seigneur de Liancourt, comte de Beaumontj, avait remplacé M. de Sourdis.

A la même.

l.Mi), 23 octnliif.

Mon cœur, je suis extrêmement marri de ce qUé ne pouvez voir Fontainebleau, car vous y eussiez bien pris plaisir. Je trouve bon que vous vous reposiez aujourd'liui et demain, et veniez à Marcoussis mardi. J'espère avoir l'honneur de vous y voir; mais souvenez-vous de loger en chambre, que nous puissions être ensemble jusques à neuf heures. Vous avez raison de conformer vos volontés aux miennes, en ce qui vous touche, car je vous aime plus que vous ne vous aimez vous-même. Envoyez-moi Nau, par qui je vous manderai ce que je veux faire pour vous. Je partirai demain matin pour aller à Villeroy, extrêmement méran colique ' de penser ne vous voir de trois jours. Bonjour, mon âme. je te baise un million de fois. Ce 23" octobre.

A la même

i:.S)«, 23 octobrr-.

N'y faillez donc pas, mes chères amours, d'être mardi à Marcoussis, où sans faillir j'aurai l'honneur de vous voir et tenir entre mes bras. Je me porte fort gaillard, Dieu merci. Retenez ce porteur pour me mander demain de vos nouvelles. Le Garnoy est ici; la boite de peinture est fort belle. Aussi à un tel oiseau, 11 faut une belle cage. J'entretiendrai bien Nau de la maison que je veux avoir pour vous; mais je lui défendrai de le vous dire, car je veux que ce soit moi-même. Bonsoir le menon à moi, je te baise un million de fois, et tous les petits garçons, à la guisarde. Ce 23» octobre.

Forme ancienne du mot mélancolique

A la même.

13&9, 2i octobre.

Mon âme, j'ai défendu à Nau de vous dire ce de quoi nous avons parlé, car je veux que vous le sachiez de moi-même. Ce sera mardi à dîner que j'aurai l'honneur de vous voir à Villeroy, s'il vous plait. Mandez moi si à Gourance vous coucherez à part, car je pourrois bien, mardi au matin, vous aller donner la chemise et vous faire payer ce service par avance. Je vous aime trop, ce [dont] j'ai peur, car le commun * des femmes est de mépriser ce qu'elles pensent du tout à eux. Je vais monter à cheval. Bonjour mes chères amours, je baise un million de fois mes petits garçons. Ce 24= octobre.

A la même.

l.')9!l, 31 octobn-.

Ce fut par omission, mon cher cœur, que je ne vous mandai point comme j'avois vu cette belle fille: aussi pensois-je l'avoir dit à votre frère de Marcoussis ^ pour vous le dire. Je trouvai qu'elle avoit les yeux bien battus, et fort passée depuis le carême-prenant* qu'Amiens fut pris*, qui est la seule fois que je l'avois jamais vue. Beringhen^

' Le plus grand nombre, la généralité.

* François de Balzac, frère de père et de mère de mademoiselle d'Entragues, ainsi désigné par le Roi pour le distinguer du comte d'Auvergne frère utérin, que le Roi appelle ordinairement votre frère le comte (note de M. GiKfdet, dans l'édition in-4").

3 Les trois jours gras avant le mercredi des Cendres, et particulièrement le mardi-gras.

* En 1597.

^ Pierre de Beringhen, ou comme l'on prononçait : Pierre de Belîngan, était premier valet de chambre du Roi. Beringhen était né dans le duché de Gueldre. « Il étoit à un gentilhomme de Normandie, dit Saint-Simon, (•hez qui Henri IV dîna dans les dernières guerres de la fin de la Ligue, et trouva ses armes si propres et si bien entretenues qu'il voulut savoir qui des domestiques de famai.sou en prenoitsoin. G'étoit Beringhen ; et

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vient d'arriver, qui m'a rapporté le diamant fort sûrement mis en œuvre '. Demain je fais mes Pâques; mais cela ne m'empêchera pas de vous mander demain matin de mes nouvelles. Je ne me trouve guères bien et crains de tomber malade. M. du Maine vient d'arriver; je ne l'ai encore vu. Bonsoir le cher menon à moi, je te baise un million de fois. Ce dernier d'octobre.

Réponse du Roi aux députés du parlement de Bordeaux^

Au sujet de î'édit de Nantes.

Iii99, 3 nOTembre.

Le Roi se jouant et s' égayant avec ses petits en fans en la grand'salle du cMstel de Saint-Germain- en- Laye, et voyant de l'autre côté de ladite salle Messieurs les députés, laissant ses enfant, les va accoster, disant :

Ne trouvez point étrange de me voir ici folâtrer avec ces petits enfans; je sais faire les enfans et défaire les hommes. Je viens de faire le fol avec mes enfans, je m'en vais maintenant faire le sage avec vous et vous donner audience.

Et étant entré en une chambre avec Messieurs le Chancelier et le maréchal d'Ornano, lieutenant pour le Roi en Guyenne, et Messieurs les députés seulement, et ayant oui le dit s"" président Chessac, gui portoit la parole et qui harangua cinq quarts d'heure, le Roi répondant, dit:

Monsieur de Chessac, non seulement vous ne m'avez pas ennuyé par trop grande longueur, ains plutôt je vous ai trouvé court, tant j'ai pris de plaisir à votre bien dire; car il faut que je confesse en votre présence que je n'ai jamais ouï mieux dire; mais je voudrois que le corps répondit au vêtement; car je vois bien que vos maximes et propositions sont les mêmes et semblables qu'étoient celles que faisoit jadis le

le Roi, qui étoit curieux en armes, dont il se savoit si bien servir, le prit à la prière du gentilhomme. »

> Voy. page 331.

feu cardinal de Lorraine au feu Roi en la ville de Lyon, retournant de Pologne, tendant à ce remuement d'État. Nous avons obtenu la paix tant désirée, Dieu merci, laquelle nous coûte trop pour la commettre en troubles. Je la veux continuer, et cbâtier exemplairement ceux qui voudroient apporter l'altération. Je suis votre Roi légitime, votre chef: mon royaume en est le corps; vous avez cet honneur d'en être membres, d'obéir, et d"y apporter la chair, le sang, les os et tout ce qui en dépend. Vous dites que votre parlement seul en ce royaume est demeuré en l'obéissance de son Roi, et partant que ne devez avoir pire condition que le parlement de Paris et Rouen, qui, devant les débordemens et orages de la Ligue, 'se sont dévoyés. Certes, ce vous a été beaucoup d'heur; mais après Dieu, il en faut rendre louange, non seulement à vous autres, qui n'avez eu faute de mauvaise volonté pour remuer comme les autres, mais à feu M. le maréchal de Matignon, qui vous tenoit la bride courte, qui vous en a empêché. Il y a longtemps qu'étant seulement roi de Navarre, je connoissois dès lors bien avant votre maladie; mais je n'avois les remèdes en main; maintenant que je suis roi de France, je les connois encore mieux, et ai les matières en main pour y remédier et en faire repentir ceux qui voudront s'opposer • à mes commandemens. J'ai fait un édit, je veux qu'il soit gardé; et quoi que ce soit, je veux être obéi; bien vous en prendra si le faites. Mon chancelier vous dira plus en plein ce que est ma volonté.

Jèéjjonse du Roi aux députés du 2)arlement de Toulouse.

1599, 3 novembre.

Le Roi parlant à Messieurs les députés de Toulouse auxquels il donne audience le même jour, entre autre chose leur dit en colère :

C'est chose étrange que ne pouvez chasser vos mauvaises

volontés. J "aperçois bien que vous avez encore de l'Espagnol dedans le ventre. Et qui donc voudroit croire que ceux qui ont exposé vie, bien et état, et honneur pour la défense et conservation de ce royaume, seront indignes des charges honorables et publiques, comme ligueurs perfides et dignes qu'on leur courût sus et qu'on les bannisse du royaume? Mais ceux qui ont employé le vert et le sec pour perdre cet État seroient vus comme bons François, dignes et capables de charges! Je ne suis aveugle, j'y vois clair; je veux que ceux de la Religion vivent en paix en mon Royaume et soient capables d'entrer aux charges, non pas pour ce qu'ils sont de la Religion, mais d'autant qu'ils ont été fir dèles serviteurs à moi et à la couronne de France. Je veux être obéi, que mon édit soit publié et exécuté par tout mon royaume. Il est temps que nous tous, saouls de guerre, devenions sages à nos dépens.

A la marquise de Verneuil.

Mon menou, j "a vois déjà ressuyé mes larmes lorsque votre lettre est arrivée, qui me ramentevant • mes chères amours, a du tout * banni de moi le déplaisir qui me restoit de la cause de mes larmes. Il fait très-beau ici ^, et tous les ouvrages y sont fort avancés. Mercredi je serai à vous si inconvénient * n'arrive. Ne doutez pas que ce ne soit mon plus agréable séjour. J'avois oublié de vous demander les couleurs dont il vous plaît que mes Suisses soient habillés. Mandez-le moi demain, car la venue de

' Rappelant, de ramentevoir.

* Complètement. Le sens atïïrmatil' de cette locution a vieilli. Aujourd'hui elle se joint avec rien, point, pas, pour rendre la négation plus forte,

3 A Paris.

* Accident, empêchement. — Aujourd'hui le .sens est : conséquence fâcheuse d'une chose faite ou projetée.

328 LETTRES DE HENRI IV [lo99]

M. de Savoie me presse'. Je savois déjà la querelle du Petit Saint-Antoine. Attrapez des lettres de M. de Guise, si vous pouvez. Bonsoir, mon cher cœur, je te baise cent et cent mille fois. Ce 25' novembre.

.1 la veine Marguerite.

1599, vers le 20 décembre.

Les trois commissaires délégués par le Pape, pour connaître de la cause en France et prononcer la sentence sur la dissolution du mariage entre Henri IV et Marguerite, admirent la validité des moyens présentés par le Roi et Marguerite, et déclarèrent leur mariage nul, le 17 décembre, après quoi Henri IV écrivit à Marguerite :

Ma sœur, les délégués ^ de îs'otre Saint-Père le Pape pour juger la nullité de notre mariage ayant enfin donné leur sentence à notre commun désir et contentement, je n'ai voulu différer plus longtemps à vous visiter * sur telle occasion, tant pour vous en informer de ma part, que pour vous renouveler les assurances de mon amitié. Partant, j'envoie vers vous le sieur de Beaumont exprès pour faire cet office, auquel j'ai commandé vous dire, ma sœur, que si Dieu a permis que le lien de notre conjonction ait été dissous, sa justice divine l'a fait autant pour notre particulier repos que pour le bien public du royaume. Je désire aussi que vous croyiez que je ne veux pas moins vous chérir et aimer, pour ce qui est advenu, que je faisois devant, au contraire vouloir avoir plus de soin de tout ce qui vous concerne que jamais, et vous faire croire en toutes occasions que je ne veux pas être dorénavant votre frère seulement de nom, mais aussi d'effets, dignes de la

• Le duc de Savoie, Charles -Emmanuel \" , arriva à Fontainebleau le 14 décembre suivant.

' Le cardinal de Joyeuse, le Nonce et l'archevêque d'Aix.

^ Envoyer un personnage de condition, porteur de paroles et d'une lettre.

coiifiance que j'ai entendu par Berthier, et reconnu par la lettre que vous m'avez écrite par lui, que vous avez prise de la sincérité de mon affection. Aussi suis-je très-satisfait de l'ingénuité et candeur de votre procédure, et espère que Dieu bénira le reste de nos jours d'une amitié fraternelle, accompagnée d'une félicité publique qui les reiidra trèsheureux. Consolez-vous donc, je vous prie, ma sœur, en l'attente de l'une et de l'autre, sur l'assurance que je vous donne d'y contribuer de mon côté ce que vous devez espérer et sera en la puissance de votre bon frère,

Henry.

Réponse de la reine Marguerite.

Monseigneur, Votre Majesté, à l'imitation des dieux, ne se contente de consoler ses créatures de biens et faveurs, mais daigne encore les regarder et consoler en leur affliction. Cet honneur, qui témoigne celui de sa bienveillance, est si grand, qu'il ne peut être égalé que de l'infinie volonté que j'ai vouée à son service. Il ne me falloit, en cette occasion, moindre consolation ; car bien qu'il soit aisé de se consoler de la perte de quelque bien de fortune que ce soit, d'une pourtant qui a sa vie et naissance telle que je l'ai, le seul respect du mérite d'un Roi si parfait et si valeureux en doit retrancher par sa privation toute consolation; et est marque de la générosité d'une belle âme, d'en conserver un immortel regret, tel que seroit le mien, si la félicité qu'il lui plaît me faire ressentir, en l'assurance de sa bonne grâce et protection, ne le bannissoit, pour changer ma plainte en louange de sa bonté et des grâces qu'il lui plaît me départir; de quoi Votre Majesté n'honorera jamais personne qui les ressente avec tant de révérence par trèshumbles et très-fidèles services, qui me rendent digne

d'être tenue, de Votre Majesté, pour très-humble et trèsaffectionnée servante, sœur et sujette,

Marguerite.

A Monsieur de Rosny.

Mon ami, puisque ma présence est nécessaire avec mon Conseil, comme je vois par votre lettre, je partirai demain, irai coucher à Essonne, et jeudi je serai à Paris. Quant à ce que vous me mandez, que lors que vous servez le mieux, c'est à cette heure que l'on juge sinistrement ' de vos actions, c'est chose qui arrive, je ne dirai pas souvent, mais toujours, que ceux qui manient les grandes affaires sont sujets à cela, et plus par envie que par pitié. Vous savez moi-même si j'en suis exempt, et d'une religion et d'autre. Ce que vous avez à faire c'est que, comme je prends conseil de vous en toutes mes affaires, vous preniez conseil de moi aux vôtres quand elles importeront tant soit peu, comme du plus fidèle ami que vous ayez au monde et du meilleur maître qui fût jamais.

A la marquise de Verneuil.

IBIK), 21 avril.

Ilenrielte (rEntragues avait mille lois répété au Roi que la promesse de mariage n" avait dautre but que de satisfaire son père, de le rendre plus iacile à leurs amours, et qu'elle n'userait jamais des droits qu'elle lui assurait. Mais quand elle se vit grosse et qu'elle sut que les négociations avec la Toscane pour le mariage du Roi et de Marie de Médicis avançaient et que le contrat allait être signé, elle se plaignit d'être trompée, et c'est à la suite de ses éclats que le Roi écrivit les deux lettres suivantes, malgré lesquelles le père et la fille gardèrent la cédule. Pour un artisan

' En mauvaise part.

de troubles tel que l'était d'Entragues, cette promesse était précieuse, car si sa fille mettait au monde un fils, après le mariage du Roi avec Marie de Médicis, il y avait matière à désordre ou tout au moins à se faire grassement payer.

Mademoiselle, Famour, l'honneur et les bienfaits que vous avez reçus de moi eussent arrêté la plus légère âme du monde, si elle n'eût point été accompagnée de mauvais naturel comme la vôtre. Je ne vous piquerai davantage, bien que je le pu^se et dusse faire, vous le savez. Je vous prie de me renvoyer la promesse que savez, et ne me donnez point la peine de la ravoir par autre voie. Renvoyezmoi aussi la bague que je vous rendis l'autre jour. Voilà le sujet de cette lettre, de laquelle je veux avoir réponse annuyt.

Henry.

Du vendredi matin, 21^ avril 1600, à Fontainebleau.

A monsieur çl'Bntraçues^.

Monsieur d'Entragues, je vous envoie ce porteur pour me rapporter la promesse que je vous baillai à Malesherbes. Je vous prie, ne faillez de me la renvoyer, et si vous me la voulez rapporter vous-même, je vous dirai les raisons qui m"y poussent, qui sont domestiques, non d'État ; par lesquelles vous direz que j'ai raison et reconnoitrez que vous avez été trompé, et que j'ai un naturel que je peux dire plutôt trop bon que autrement. M'assurant que vous obéirez à mon commandement, je finirai, vous assurant que je suis votre bon maître,

Hexry.

Ce vendredi matin, 21^^ avril 1600, à Fontainebleau.

' François de Balzac, seigneur d'Entragues, de Marcoussis et du Bois-Malesherbes, chevalier dé l'ordre du Saint-Esprit, Conseiller d'État, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances, gouverneur d'Orléans.

A mon cousin le duc d'Épernon.

Une conférence avait été tenue, le 4 mai, entre Du Perron, évêque d'Évreux, et M. du Plessis-Mornay, Tun des plus forts théologiens du parti protestant. Du Plessis cita des textes inexacts et se lit battre par son redoutable adversaire. Sully raconte ainsi la déconfiture de son illustre coreligionnaire. « 11 se défendit si foiblement qu'il faisoit rire les uns, mettoitles autres en colère, et faisoit pitié aux autres: ce que voyant le Roi, il vint me demander : « Eh bien! que vous semble de votre pape?

Il me semble, Sire, dis-je, qu'il est plus pape que vous ne pensez :

car ne voyez-vous pas qu'il donne un chapeau rouge à monsieur d'Evreux ? • Henri IV écrivit au duc d'Épernon la lettre suivante, à laquelle M. d'Épernon donna la plus grande publicité ; il la fit lire au prône, l'envoya partout ; aussi du Plessis-Mornay en garda-t-il un vif ressentiment contre le Roi.

Mon ami, le diocèse d'Évreux a gagné celui de Saumur : et la douceur dont on y a procédé ôte l'occasion à quelque huguenot que ce soit de dire que rien y ait eu force que la vérité. Ce porteur y étoit, qui vous contera comme j'y ai fait merveilles. Certes c'est un des grands coups pour l'Église de Dieu qui se soit fait il y a longtemps. Suivant ces erres*, nous ramènerons plus de séparés de l'Église en un an, que par une autre voie en cinquante. Il * a ouï le discours d'un chacun, qui seroit trop long à discourir par écrit; il vous dira la façon que je veux que mes serviteurs tiennent pour tirer fruit de cet œuvre. Bonsoir, mon ami ; sachant le plaisir que vous en aurez, vous êtes le seul à qui je l'ai mandé. De Fontainebleau, ce 5« mai 1600.

Henry.

' Train, allure, — errements.

•^ Le porteur.

A mon cousin le grand duc de Toscane '.

IfiOO, 23 mai.

Mon Cousin, si j'ai reçu très-grand plaisir, comme j'ai fait de la résolution de mon mariage * pour le contentement que j'en attends, je ne l'ai pas eu moindre d'entendre, par ce que mon ambassadeur m'en a écrit et ce que Halincourt m'en a représenté et en ai aussi remarqué par la lettre que vous m'avez écrite par lui, l'affection avec laquelle le tout a été conduit et conclu de votre part ; de quoi je n'ai voulu différer davantage à vous remercier, et par même moyen vous assurer que vous avez acquis, en ce faisant, l'amitié d'un prince qui épousera à jamais votre alliance *, votre prospérité et celle des vôtres comme la sienne propre, ainsi que vous dira ce mien ancien et confident serviteur Frontenac, que j'envoie vers vous exprès pour vous visiter en mon nom sur cette occasion et vous porter la dite assurance. Partant, je vous prie lui ajouter foi comme à moimême, qui prie Dieu vous avoir, mon Cousin, en sa sainte et digne garde. Ce 23« mai, à Paris.

A madame la princesse de Toscane *.

1600, 24 mai.

Les vertus et perfections qui reluisent en vous et vous font admirer de tout le monde, avoient il y a déjà long-

* Ferdinand I"^, frère et successeur du père de Marie de Médicis.

* Le contrat venait d'être signé à Florence, le 25 avril.

5 L'alliance avec la Toscane, le Saint-Siège, Venise et le duc de Mantoue rendait Henri IV très-influent en Italie et lui permettait d'y contrebattre les Espagnols et leur allié, le duc de Savoie.

* Marie de Médicis, née le 20 avril 1575, à Florence.

334 LETTRES DE HENRI IV [lÔOO]

temps allumé en moi un désir de vous honorer et servir comme vous le méritez ; mais ce que m'en a rapporté .Halincourt l'a fait croître ; et ne vous pouvant moi-même représenter mon inviolable affection, j'ai voulu, en attendant ce contentement (qui sera bientôt si le ciel favorise à mes vœux), faire élection, Madame, de ce mien fidèle serviteur, Frontenac, pour faire cet office en mon nom, assuré qu'il s'en acquittera fidèlement, comme celui que j'ai nourri, et qui mieux que nul autre a connoissance de mes intentions. Il vous découvrira mon cœur, et que vous trouverez non moins accompagné d'une passionnée volonté de vous chérir et aimer toute ma vie comme maîtresse de mes affections, mais de ployer dorénavant sous le joug de vos commandemens celui de mon obéissance comme dame de mes volontés, ce que j'espère de vous pouvoir témoigner un jour, et vous confirmer en personne le gage qu'il vous porte de ma foi, si vous ajoutez pareille foi à lui que à moimême ; de quoi je vous prie, et de lui permettre, après vous avoir saluée et baisé les mains de ma part, qu'il vous présente le service d'un prince que le ciel vous a dédié et fait naître pour vous seule, comme pour moi il a fait votre mérite. Ce 24« mai, 1 600, à Paris.

Signature : une H et une M entrelacées.

.1 la même.

lOOd. Il juillet.

J'ai reçu avec beaucoup de contentement de vos nouvelles par Frontenac, lequel m'a fidèlement rapporté vos mérites; et, bien qu'ils fussent assez connus d'ailleurs, si est-ce que j'ai plus ajouté de foi à ses paroles que je n'eusse su faire de nul autre, connoissant tellement mon naturel, que moimême ne me connois pas mieux. Il vous a tellement dépeinte que je ne vous aime pas seulement comme un mari doit aimer une femme, mais comme un serviteur passionné

une maîtresse. C'est le titre (Jue je vous donnerai jUsques à Marseille, où vous le changerez eu un plus honorable. Je ne lairrai plus passer d'occasion sans vous écrire et vous assurer que mon plus violent désir est de vous voir et avoir auprès de moi. Croyez-le, ma maîtresse, et que chaque mois me durera un siècle. J'ai reçu ce matin de vous une lettre en françois ; si vous l'avez faite sans aide, vous y êtes déjà grande maîtresse. Faites mes affectionnées recommandations au grand-duc et à ma nièce la grandeduchesse ', que je lui baise les mains, et à vous un million de fois. Ce 110 j^niiet.

A la même.

1600, 24 iuillpt.

Ma maîtresse, je viens de recevoir une lettre de vous par les mains de Juanini, qui m'a apporté beaucoup de contentement, comme seront toutes celles que je recevrai, vous priant, de m'en honorer le plus souvent que vous pourrez. Le duc de Savoie a fait le fin jusques à cette heure, mais je le presse de façon qu'il est au bout de son rolet ^ ; et si dans huit jours il ne me satisfait, la première lettre que vous recevrez de moi sera datée de Chamhéry *. Toute son

* Jeaniie d'Autriche.

* Son rouleau.

3 Le duc de Savoie, Charles-Emmauuel, allié des Espagnols pendant la Ligue, s'était engagé, à Vetvins, à rendre à la France le marquisat de Saluées, pays situé sur le versant italien des Alpes, dont il était une des clefs. De toutes nos conquêtes en Italie, c'était la seule qui nous restât. Malgré ses engagements, le duc de Savoie ne rendit pas le marquisat: u vint à Paris eu décembre 1S99, pour négocier, et il s'engagea, par le traité du 27 février 1600, à rendre dans trois mois le marquisat de Salaces ou à donner en échauge la Bresse et le Bugey. En même temps il formait des brigues et des complots contre le Roi ; il gagna Biron, lui promit une de ses iilles et lui iit voir la souveraineté de la Bourgogne, s il servait les intérêts de l'Espagne et les siens. Aussi, informé que des courtisans avaient dit par raillerie qu'il n'avait emporté que des crottes, il dit que la boue qu'il avait emportée n'avait pas laissé trace sur ses habits, mais qu'il laissait en France des traces qiii ne s'ef-

336 LETTRES DE HENRI IV [l60û]

espérance est de me faire quelque méchanceté', mais Dieu m'en gardera premièrement pour vous, puis pour mes sujets. J'ai pris des eaux de Fougues, de quoi je me suis très-bien trouvé ; j'achevai hier d'en prendre. Comme vous désirez la conservation de ma santé, j'en fais ainsi de vous et vous recommande la vôtre, afin que à votre arrivée nous puissions faire un bel enfant, qui fasse rire nos amis et pleurer nos ennemis. Frontenac me dit, à son arrivée, que vous désirez avoir quelque modèle de la façon que l'on s'habille en France. Je vous en envoie des poupines ^ ; et avec M. Le Grand je vous enverrai un bon tailleur. Je commence à vous écrire librement ; usez-en de même, car nous sommes liés d'un lien que rien que la mort ne peut séparer. Résolvez-vous, ma belle maîtresse, de me faire faire une faveur *, car de vous seule en veux-je porter à cette guerre. Je finirai par cette requête, que je vous supplie m'accorder, et baiserai cent mille fois vos belles mains. Ce 24^ juillet, de Lyon.

A la même.

1600, 23 août.

Ma belle maîtresse, j'envoie mon grand écuyer* vers

laceraient qu'avec l'épée. En eifet, à Biron s'était joint le comte d'Auvergne, et les conjurés comptaient entraîner avec eux d'autres grands seigneurs. Au terme fixé pour rendre Saluées, le duc de Savoie, comptant que la conspiration allait éclater et mettre le Roi dans l'impossibilité de lui faire la guerre, chercha à gagner du temps et demanda des délais. Henri IV détourna le danger en agissant vite et ferme. *I1 déclara la guerre le 11 août. Biron ne put se soulever et fut obligé de marcher contre son allié secret et de lui enlever Bourg, capitale de la Bresse ; pendant ce temps, Lesdiguières et Henri IV s'emparaient de la Savoie, ville par ville, et le 17 janvier 1601, le duc de Savoie était obligé de signer le traité de Lyon, par lequel il cédait à la France la Bresse, le Bugey et le pays de Gex, moyennant quoi Henri IV lui abandonnait le marquisat de Saluées.

' On voit que Henri IV était au courant des menées de Biron.

"^ Poupées habillées.

* Rubans qu'on porte en l'honneur d'une femme.

'* M. de Bellegarde.

[I600j LETTRES DE HENRI IV 337

VOUS, avec toutes les procurations nécessaires pour achever notre mariage *. Il a d'autant plus désiré ce voyage, pour avoir connu n'en pouvoir jamais faire qui me pût être si agréable ni plus utile pour le Lien universel de mon royaume et de tous mes bons serviteurs ; entre lesquels, outre ce qu'il tient des premiers rangs, il est particulièrement ma créature et demeurant toujours auprès de moi, sans que rien lui soit caclié. Vous ne le pourrez enquérir de rien de mes nouvelles, qu'il ne vous en rende bon et fidèle compte. Je remettrai donc sur lui à les vous faire entendre, vous priant d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de ma part comme à moi-même. Quant aux affaires de la guerre, jusques à cette heure Dieu a béni mes serviteurs, et j'espère qu'il continuera. Ma cause est juste, et je reconnois tout venir de lui. Je vous tiens promesse : c'est de dedans Chambéry que je vous écris. Ce porteur est si bien instruit des affaires de la guerre, que par lui vous en saurez toutes les particularités. Je finirai donc en vous suppliant, ma belle maîtresse, de hâter votre heur et le mien par votre venue la plus prompte que vous pourrez. Je n'ai jamais eu un si violent désir que celui de vous voir. Que cela vous serve encore d'un coup d'éperon pour hâter votre voyage. Constance a été arrêté par le duc de Savoie; je ne sais si me le renverra. J'ai bien de quoi le lui faire rendre, mais non de quoi me revancher de m'avoir privé huit jours de vos nouvelles. Mon amour me contraint de vous supplier encore un coup de hâter votre voyage le plus que vous pourrez : et sur cette requête je ferai fin, vous baisant cent mille fois les mains. Ce 23« d'août, de Chambérv.

• Le mariage par procuration ne se fit cependant, à Florence, que le 5 octobre.

338i LETTRES DE HENRI IV [I6OO]

A la même.

inOO, 24 août.

Depuis ie parlement de Monsieur le Grand, Constance est arrivé, dont j'ai reçu un extrême contentement, pour avoir su bien particulièrement par lui de vos nouvelles. Je vous remercie, ma belle maîtresse, du présent que vous m'avez envoyé; je le mettrai sur mon habillement de tête, si nous venons à un combat, et donnerai des coups d'épée pour l'amour de vous. Je crois que vous m'exempteriez bien de vous rendre ce témoignage de mon affection, mais en ce qui est des actes de soldat je n'en demande pas conseil aux femmes. Je me porte fort bien. Dieu merci, vous aimant autant que moi-même. Si vous désirez autant me voir que moi vous, vous ne séjournerez guères là, après la venue de M. le Grand. Bonjour, ma belle maîtresse, je vous baise cent mille fois. De Chambéry, ce %ii^ d'août.

A Monsieur de Saint- Julien *.

IGOO, 25 août.

Monsieur de Saint-Julien, j'envoie dès demain M. le Grand à Florence, où le cardinal Aldobrandin doit se rendre ^ Ce n"est plus pour venir par deçà, comme il étoit résolu, car l'état des affaires ne me laissant loisir d'aller à Marseille *, je n'ai voulu qu'il y vînt, et me contenterai qu'il s'arrête à Florence. Mandez-moi ce qu'on en pensera

1 Barthélémy Emé, seif^neur de Saint-Julien, président du Conseil ôouveraiu de Périgord, alors chargé duue mission secrète à Venise.

'^ Le cardinal Pierre Aldobrandini, qui célébra à Florence le mariage par i)rocuration de Marie de Médicis, le Grand-Duc. son oncle, représentant Henri IV.

' Pour y recevoir Marie de Médicis.

et dira en vos quartiers, et ne m'en parlez avec vos masques de Venise, mais d'aussi franc et libre cœur qu'avez bon entendeur dans

Votre plus affectionné maître et ami, Henry.

A Madame la 2>rincesse de Toscane.

1600, 3 septembre.

J'ai reçu une lettre de vous du 16« d'août, par laquelle vous êtes en peine pour avoir été quelque temps sans savoir de mes nouvelles. Vous en aurez été en bref délivrée, car bientôt après vous en aurez reçu et souvent depuis, n'ayant laissé passer une seule occasion sans vous écrire. Depuis ma dernière dépêctie j'ai pris Conflans, ville importante pour fermer le passage de la Tarentaise, et assez forte, pour la difficulté d'y mener l'artillerie. Il y avoit mille soixante hommes bien armés, mais peu courageux. Je tiens un fort assiégé ', qui est bon et bien garni ; mais j"espère,avec Faide de Dieu, en être le maître cette semaine. Il ferme la vallée de la Maurienne. Gela fait, toute la Savoie et la Bresse sont à moi, fors les citadelles de Bourc% Montmeillan et fort Sainte-Catherine, que j'assiégerai tout à mon aise et à ma commodité. Ce pendant, je fais nouvelles levées, tant de Suisses que de François, pour rendre mon armée composée, dans la fin de ce mois, de vingt mille hommes de pied et deux mille cinq cens chevaux. C'est pour battre tout ce qui me pourroit venir sur les bras *. Laissons la guerre pour parler de vous, ma maîtresse :

* Le fort de la Charbonnière.

* Aujourd'hui encore on prononce Bourc-en-Bresse, quoiqu'on écrive Bourfr.

^ Les Espagnols. Le gouvernement de Madrid envoyait des secours au duc de Savoie, par Gênes. Mais Henri IV déjoua tous les projets de ses ennemis, par la rapidité do la mise en campagne de tout.es ses forces.

340 LETTRES DE HENRI IV [l60û]

hâtez votre voyage le plus que vous pourrez, et, pour ce faire, croyez et suivez surtout les conseils de M. de Sillery. S'il étoit bien séant de dire qu'on est amoureux de sa femme, je vous dirois que je le suis extrêmement de vous; mais j'aime mieux le vous témoigner en lieu où il n'y aura témoin que vous et moi. Bonjour, ma maîtresse, je finis, baisant cent mille fois vos belles mains. Ce 3" septembre.

Au connétable de Montmorency.

1600, 10 septembre.

Mon Compère, hier matin je vous écrivis comme je m'en allois faire battre cette place *, laquelle j'espérois prendre à l'instant. Dieu a tellement béni mon labeur, que je n'ai été déçu de mon espérance, comme vous entendrez plus particulièrement par le RoUet, présent porteur, par lequel j 'envoie à madame la marquise de Verneuil quatre enseignes qui étoient dedans. Par lui vous entendrez de mes nouvelles, et par cette-ci vous serez assuré que je vous aime autant que vous le sauriez souhaiter. Je vous recommande votre santé. Adieu, mon Compère. Ce 10® septembre, au camp de la Charbonnière.

Henry.

A Madame la princesse de Toscane.

1600, 16 septembre

Je vous rends mille grâces du présent que m'avez fait. En un temps plus à propos ne l'eussiez-vous su faire; car pour or ni argent, il ne se peut trouver un bon cheval. Je l'ai envoyé chercher à Marseille : venant de vous, il ne me

* Le fort de la Charbonnière.

peut être que très-heureux. Depuis ma dernière lettre, j'ai pris la Charbonnière et tous les forts plus avant dans la Maurienne ; mon armée s'en va dans la Tarentaise la réduire toute, ce que dans six jours sera fait, s'il plait à Dieu. Il ne parvient aucunes gens du duc de Savoie. Toute la Bresse, hors la citadelle de Bourc, est à moi, Pierre- Chastel étant en mon obéissance depuis le douzième de ce mois. Le prince de Conty, le comte de Soissons, le comte d'Auvergne, M. d'Épernon sont arrivés ; bref, toute la France court à moi ' ; il ne nous manque que des ennemis*. Vous saurez si particulièrement de mes nouvelles par M. le Grand, qui arrivera en même temps que cette-ci, que cela me fera finir en vous assurant que je désire plus que chose du monde votre présence. Je baise cent mille fois vos belles mains. Ce 16'' septembre, à Grenoble.

A la même.

1600, 2Î septembre.

J'ai reçu deux lettres de vous, l'une par Saint-Léger, l'autre par le jeune Saint-Luc. Le même jour, je vous avois écrit toutes nouvelles. Je pars lundi pour retourner à mon armée, que je fais renforcer autant que je vois qu'il est nécessaire. Le duc sans Savoie a vu le comte de Fuentès ^ et est de retour à Turin avec un visage qui témoigne du mécontentement. Il ne donne nul ordre à ses affaires, ce que voyant, je lui sers de tuteur. Je finirai, vous assurant que je désire extrêmement votre prompte arrivée et vous baisant cent mille fois les mains. Ce 22" septembre, à Grenoble.

' Dans les personnages que nomme le Roi, plusieurs étaient en relations avec le duc de Savoie, et, le voyant battu, venaient faire leur ÇQUC au vainqueur.

- L'armée du duc de Savoie commençait à peine à se former.,

^ L'envoj'é espagnol.

A la reine Marie de Médicis.

1600, 30 sexjtembre.

Ma femme', vous verrez et entendrez par Madame de Guercheville mes volontés sur la forme que je désire que vous teniez en votre façon de vivre avec les princesses. Croyez-la de tout ce qu'elle vous en dira de ma part. C'est une des plus femmes de bien du monde, et qui m'est aussi fidèle servante. Aimez-la; ses conseils vous seront toujours très-utiles et à moi très-agréables ^ J'espère vous voir si tôt après elle, que je ne la ferai plus longue. Je baise votre belle bouche cent mille fois. Ce dernier septembre.

A la marquise de Verneuil.

1600, 11 octobre.

Mon menon, nous arrivâmes hier, en ce lieu de Beaufort, à nuit fermante, où nos bagages ne sont encore arrivés à cette heure, que nous partons pour aller au col de Cormet reconnoître le passage. Il nous fallut mettre hier vingt fois pied à terre, et le chemin est cent fois pire aujourd'hui. La France m'est bien obligée, car je travaille bien pour elle. Je remets mille bons contes à vous faire, que j'ai appris de Messieurs qui sont venus de Chambéry, à quand j'aurai l'honneur de vous voir, qui ne sera, cecroisje*, que dimanche. Ce temps me durera plus qu'à vous. Ai-

' Celte lettre fut remise à Marie do Médicis par madame de Guercheville, sa dame d'honneur, qui ne partit de Chambéry que le 30 septembre, et n'arriva à Florence cju'après le mariage par procuration, lequel est duo octobre.

* Nous avons parlé de madame de Guercheville, page 1^6; nous dirons seulement ici que Marie de Médicis se garda bien de suivre les conseils de son mari et ceux de sa dame d'honneur, et qu'elle accorda toute sa confiance à Eléonore Galiga'i et à son mari Concini, de triste mémoire.

' On prononçait : ce cré-je.

[lew] LETTRES DE HENRI IV 343

mez-moi bien, les chères amours à moi, que je baise un million de fois. Ce 11« octobre.

A la même.

1600, Il octobre.

Mon cher cœur, j'étois parti si matin pour aller reconnaître les passages que je vous ai mandés, que cela m'a retardé jusques à cette heure le contentement de savoir de vos nouvelles, ayant trouvé à mon retour votre laquais arrivé. J'ai baisé mille fois votre lettre, puisque ce ne pouvoit être vous. Ne doutez pas que je ne vous trouve fort à dire ; nous sommes trop bien ensemble pour quïl puisse être autrement. Je le vous montrerai bien par mon prompt retour. En mon voyage nous n'avons seulement pas vu la neige, car nous en avons été couverts trois heures durant, d'aussi épaisse qu'elle est en France en janvier. Et descendus à la vallée, ce n'a été que pluie. Ces Messieurs, qui venoient de l'Aiguebelette, disent bien que le chemin que nous avons fait anuit est et plus haut et plus mauvais. Certes, en toutes les Alpes, il n'y en a pas un pire. Je pars demain, et espère vendredi être si près de vous, que je vous sommerai de la promesse que me fîtes enpartant, si j'arrivois sans bagage. C'est trop causé pour être mouillé comme je suis. Bonsoir le cœur, le cœur à moi ; je te baise et rebaise un million de fois. Ce 11° d'octobre.

A Monsieur de Romy.

IGOO, Ters la mi-octobre.

Mon ami, autant que je loue votre zèle à mon service, autant je blâme votre inconsidération à vous jeter aux périls sans besoin. Cela seroit supportable à un jeune homme qui

n'auroit jamais rendu preuve de son courage et qui désireroit commencer sa fortune. Mais la vôtre étant déjà si avancée, que vous possédez les deux plus importantes et utiles charges du royaume, vos actions passées vous ayant acquis envers moi toute confiance de valeur, et ayant plusieurs braves hommes en l'armée où vous commandez maintenant, vous leur deviez commettre ces choses remplies de tant de dangers. Partant, avisez à vous mieux ménager à l'avenir; car si vous m'êtes utile en la charge de l'artillerie, j'ai encore plus besoin de vous en celle des finances. Que si, par vanité, vous vous les rendiez incompatibles, vous me donneriez sujet de ne vous laisser que la dernière. A Dieu, mon ami, que j'aime bien ; continuez à me bien servir, mais non pas à faire le fol et le simple soldat.

Au connétable de Montmorency.

1600, 20 octobre.

Mon Cousin, je vous avois hier mandé ma résolution sur mon acheminement à Marseille', lequel j 'avois commencé aujourd'hui, ayant fait, dès ce matin, partir la meilleure partie de mon bagage ; mais à mon lever j'ai eu un avis de bon lieu comme le duc de Savoie avoit déjà assemblé les Espagnols du comte de Fuentès et les régimens qu'il avoit fait lever sur l'État de Milan, et qu'il devoit commencer à marcher le 23° pour venir droit à Montmélian*, sur l'opinion qu'il avoit de mon dit acheminement et de l'afioiblissement de l'armée par mon absence, comme il n'avoit pas mal discouru, car il est bien certain que, en partant de l'armée, j'en amenois plus de mille bons chevaux. Ce que, ayant

• Où Marie de Médicis devait arriver vers le 20.

^ Dont la forteresse venait de capituler, se réservant de ne se rendre que le 16 novembre, si elle n'était pas secourue d'ici là.

[1600 LETTRES DE HENRI IV 34o

bien considéré, j'ai été contraint de revenir d'opinion et me résoudre, quoique à grand regret, de manquer plutôt un peu d"hon"ûêteté, que de faillir à ma réputation, et partant de m'arrêter ici jusques à tant que la capitulation dudit Montmélian ait eu son effet. Il faut, mon Cousin, que vous suppléez à mon absence, et que vous me faites ce service d"aller à Marseille faire la réception de la Reine et de cette bonne compagnie qui l'accompagne. Pour le moins, si vous ne pouvez être à temps pour la dite bienvenue, que vous y soyez pour accepter en mon nom la consignation qui se fera de sa personne. Je fais demain partir M. le chancelier et le secrétaire Fresnes pour vous y accompagner et vous porter le pouvoir qui est pour ce nécessaire. Ils seront en Avignon le 2o«, où je vous prie de vous rendre et les y attendre, si vous y êtes plus tôt qu'eux, desquels vous entendrez toutes mes intentions. A quoi me remettant, je ne vous ferai pas cette-ci plus longue, priant Dieu, mon Cousin, vous conserver en sa sainte garde. Écrit à Chambéry, ce 20° octobre 1600.

Henry.

A la Reine ma femme.

1600, 22 octobre.

Ma femme, cest avec un extrême déplaisir quil faille que le contentement que j'espérois recevoir de votre présence me soit retardé par les préparatifs que fait le duc de Savoie de venir secourir Montmélian. C'est encore une addition aux autres sujets qu'il m'a donnés de ne l'aimer guères; s'il a le courage de venir, je lui paierai toutes ses dettes en un coup. Je ne serai point accusé que la beauté de ce pays, ni la plaisance qu'il y a en la demeure, m'y arrête : la seule loi du devoir force celle d'amour. Sur cette vérité, je finirai vous baisant un million de fois. Ce 22'' octobre.

346 LETTRES DE HENRI IV [iBOô]

A la même.

Du même jour.

Ma femme, Zamet s'en allant vous servir, je ne l'ai voulu laisser aller les mains vides et sans vous porter de mes nouvelles. Il vous dira le regret que j'ai de n'être moimême porteur de mes nouvelles ; mais où il y va de l'honneur, il faut que toute autre chose cède. Je prépare ce pendant ici tellement les affaires de M. de Savoie, que, s'il vient, il sera reçu à la réale ' . Aimez-moi bien, et ce faisant vous serez la plus heureuse femme qui soit sous le ciel. Je vous baise un million de fois. Ce 22° octobre.

IfiOO, 2 uoTembro.

Ma femme, j'envoie ce courrier en diligence pour savoir de vos nouvelles, plaignant la peine que vous aurez eue sur la mer, le vent vous ayant été contraire, et craignant que n'en ayez reçu quelque incommodité en votre santé. Renvoyez-le moi promptement. Je suis très-marri que je ne me suis pu trouver sur le port à votre arrivée, pour vous y rendre tous offices de bon mari et vous aider à consoler de votre peine. Le duc de Savoie m'a privé de ce contentement, venant comme il fait au secours de Montmélian. Il arrive aujourd'hui au Val d'Aoste. Je vous envoie la copie de la lettre qui a été prise anuict, qu'il écrivoit au comte Brandis ^. S'il est homme de parole, vous saurez aussitôt le gain de la bataille que la prise de Montmélian. Je finis vous baisant cent mille fois. Ce 2° novembre.

1 D'une manière royale.

* Le comte de Brandis, gouverneur de Montmélian.

[l600] LETTRES DE HENRI IV 347

A la même.

1600,11 novembre.

^ Ma femme, tout le monde a tant crié après M. de Savoie, qu'enfin il est venu. La tête de son armée est logée à deux villages deçà la montagne du petit Saint-Bernard ; depuis mercredi il y passe toujours, et espérant aujourd'hui avoir tout passé, comme je le crois, pour marcher demain droit à moi, j'en ferai de même, car j'irai coucher à Montmélian et lundi à Conûans ou à mon armée. Je prie Dieu que je vous puisse mander bientôt quelque bonne nouvelle. J'aiété extrêmement aise de la joie que mon peuple a montrée à votre réception à Marseille ; c'est un échantillon par où vous pouvez juger, avec contentement, l'heur qui vous est préparé en ce royaume ^ Je m'en vais ouïr le Légat - ; qui me fait finir vous baisant, cent mille fois en imagination, attendant que je le puisse faire en effet, qui sera le plus tôt que je pourrai. Ce ll'^ de novembre.

A mon Cousin le duc de Montmorency ^ Pair et Connétable de

France , Monsieur d.e Bellièvre , Chancelier de France , ct Monsieur de FresneS, Conseiller d'État et secrétaire de mes commaiidemens et finances. '

lUOO, 11 novembre.

Messieurs, l'heureuse et agréable nouvelle de l'arrivée

' Hélas, riieur de Marie de Médicis fut bien différent de celui que Henri IV lui croyait préparé. Mal avec son mari, soupçonnée de l'avoir lait tuer, régente déplorable, toujours dominée par des intrigants, elle l'ut en lutte avec son fils, avec Kichelieu même, qui était sa créature, et quand elle mourut exilée, à Cologne, en 1642, le Cardinal lit insérer dans la Gazette du 19 juillet : • Le troisième de ce mois, sur le midi, mourut

à Cologne la Reine-Mère ; elle étoit veuve de Henri le Grand et mère

des rois et reines qui possèdent les principales couronnes de l'Europe. Le regret de sa mort a été accru par celui de l'absence qu'elle s'étoit causée, suivant le conseil de quelques esprits brouillons, auxquels la facilité de son caractère avoit laissé prendre trop de créance. • Le Cardinal ne pardonnait même pas après la mort.

2 Le cardinal Pierre Aldobrandini, qui servit beaucoup le Roi dans les négociations avec le duc de Savoie,

en bonne santé, en ma ville de Marseille, de la Reine ma femme, de ma nièce la Grande-duchesse, et de ma cousine la duchesse de Mantoue, que vous m'avez annoncée par votre lettre du 3^ de ce mois, s'est rencontrée avec celle du passage du duc de Savoie et de son armée par le petit Saint-Bernard, et de son arrivée à l'entrée de la vallée de la Tarentaise ; ce que j'ai pris à si bon augure, que j'espère que Dieu me donnera contentement du succès de l'une et de l'autre. Je fusse parti dès aujourd'hui pour aller au-devant de lui, lui faire l'honneur de son pays, auquel il a de présent peu de crédit, si je n'eusse été obligé à donner à M. le Légat sa première audience publique. Il arriva à Chambéry, mercredi dernier, aux flambeaux. Je le vis le lendemain en son logis, en lieu secret, pour honorer en sa personne son saint oncle', et lui eusse donné audience dès hier ; mais il fit si mauvais temps que je fis conscience de le faire sortir de la ville ; car je l'ai quittée et me suis logé ici ^ depuis qu'il est venu, pour lui faire place. Il savoit la venue du dit duc, laquelle il me dit n'avoir pu retarder, ni empêcher, comme il eût bien désiré, pour avoir su par le secrétaire Erminio que je ne voulois ouïr parler de surséance d'armes. Je lui ai répondu qu'il ne m'avoit fait déplaisir en ce faisant, pour le désir que j'avois de rencontrer le duc. Pour reconnoissance de quoi, je lui ai promis que, encore que nous ayons mal volontiers [à] parler de paix quand nous avons notre ennemi en présence, les armes en la main, toutefois que j'en userois autrement cette fois, pour le respect de Sa Sainteté et pour sa considération particulière. Davantage, je lui ai promis, quelque bonne ou mauvaise fortune qui m'arrive, que je ne changerai de langage ni de conseil. Messieurs, quand j'en saurai davantage, je vous en ferai part, s'étant le dit Légat, jusques à présent, tenu fort serré sur la découverte du particulier de sa commission. Mais cela ne durera pas ; car

' Le pape Clément VIII.

* A Gorinthe.

j'ai maintenant plus d'oreilles que de langue, ayant changé ma qualité de demandeur en son contraire. Et si ceux de Montmélian me tiennent parole, comme ils continuent à m'assurer qu'ils feront, je conserverai ce nom encore à meilleur titre. Cependant je vous prie de m'amener ma femme, et me mander quel parti auront pris la dite Grande- Duchesse et la duchesse de Mantoue, que j'aurai grand regret de n'avoir pu voir. Je ne vous écris point que vous fassiez hâter les gens de guerre et la noblesse de Provence ; car j'ai opinion qu'ils arriveront dorénavant bien tard. Toutefois, s'ils s'avancent, peut-être en restera-t-il encore assez pour eux. Pour le moins me rendront-ils une preuve de leur bonne volonté, qui ne leur sera infructueuse. Je prie Dieu, Messieurs, qu'il vous ait en sa sainte garde. Écrit à Corinthe près Chambéry, le 11^ jour de novembre 1600.

A la, Reine ma femme.

1600, 24 novembre.

Ma femme, mon neveu de Guise * vient d'arriver, qui m'a apporté de vos lettres. Je loue Dieu de votre approchement en bonne santé. J'espère de vous voir bientôt, qui est le plus violent désir que j'aie. La neige a sauvé M. de Savoie et son armée, comme ce porteur vous dira^. Lundi je partirai de Chambéry, pour aller au fort Sainte- Catherine, d'où je vous irai trouver dès que je saurai que vous serez à Lyon. Je vous donne le bonsoir et mille baisers. Ce 24"= novembre, à Montmélian.

1 Le duc de Guise était gouverneur de Provence.

* Le Roi écrivait la veille au connétable : « Les neiges et le mauvais temps nous chassent de ce pays, et sans cela je vous eusse rendu bon compte de l'armée du duc de Savoie. •

3a0 LETTRES DE HENRI IV [iGOOj

A la même.

1600, 27 novembre.

Ma femme, Brach est arrivé co matin, qui m'a apporté de vos lettres. Vous me faites plaisir de m'écrire souvent. Il me tarde extrêmement que je ne vous voie. Ce sera bientôt que vous et moi recevrons ce contentement. Les députés du Duc sont arrivés ; demain ils commenceront à traiter. Tenez-vous saine et gaillarde, et assurée que je vous aime extrêmement. Sur cette vérité, je vous Laise cent mille fois. Ce 2l7« novembre.

A la même.

Ma femme, je vous envoie par Roquelaure, l'un de mes plus anciens et bien aimés serviteurs, un présent que vous estimerez, non pour la valeur, mais pour l'excellence de l'œuvre, où nos orfèvres françois ont employé tout leur art'. Le porteur vous dira le déplaisir que j'ai de ne vous avoir surprise sur le chemin de Lyon, comme étoit mon intention. Si parmi mes prospérités il n'arrivoit des obstacles à mes contentemens, je serois trop heureux. Cette punition m'est certes une des plus rudes que le ciel me pouvoit départir, que de me retarder encore huit jours de vous voir ; le compte desquels commence à ce jour, non de celui de la réception de cette lettre, que je finirai vous baisant cent mille fois. Ce 29"^ novembre, à Chambéry.

C'était un magnifique collier.

A la même.

J600, 6 décembre.

Ma femme, par la grâce de Dieu, nous avons arrêté la capitulation ' le dix-septième de ce mois. Ceux de ce fort sortiront. J'y laisse mon cousin le comte de Soissons et le maréchal de Biron avec mon armée. Je donne la journée de demain pour leur départir mes commandemens, et jeudi je partirai, et serai samedi auprès de vous. J'ai eu deux accès de fièvre, qui m'ont contraint de prendre médecine anuict; je ne me trouve guères bien encore; votre vue me guérira. Je finis vous baisant cent mille fois. Ce 6° décembre.

A la même.

1600, 7 décembre.

Ma femme, je suis arrivé en ce lieu de Seyssel, où je n'ai trouvé nul bateau. A trois lieues plus bas j'en trouverai. Je partirai dès le point du jour pour arriver dimanche au matin -, qui est toute la'diligence cpii se peut. A quoi me porte l'extrême envie que j'ai de vous voir. Ce porteur vous dira toutes nouvelles, sur lequel me remettant, je finirai, vous baisant cent mille fois. Ce 7*^ décembre.

Henri.

1 Du fort Sainte-Catherine. La prise de ce fort rendait le Roi maître do toute la Savoie.

2 Henri IV arriva à Lyon le samedi soir, 9 décembre. Il j trouva Marie de Médicis au château de la Mothe (situé à lextrémité du faubourg de la Guillotière), et sans attendre davantage, il consomma le mariage.

Le Roi était arrivé en habit de guerre ; la Reine se jeta à ses pieds, il la releva, s'excusa d'avoir tardé de se rendre auprès d'elle, l'embrassa et lui dit : « J'attends que vous me prêterez la moitié de votre lit, car je n'ai pu faire apporter le mien. • La bénédiction nuptiale ne fut donnée aux époux que le 27 décembre par le Cardinal-Légat.

352 LETTRES DE HENRI IV llCOl]

A Monsieur de Saint-Julien.

1601, Ters la fin de janvinr.

Monsieur de Saint-Julien, j'ai eu par votre lettre, datée de Venise du mois dernier, tel contentement, que jour de ma vie ne l'oublierai, et rendrai témoignage que je n'en suis pas ingrat. Persévérez à voir vos amis et me servir. De mon côté, je ne rabattrai rien de ma bonne volonté et reconnoissance à votre endroit et au leur. Vous aurez su nouvelles de la paix de Lyon*, cette rbubarbe au cœur savoyard ; mais grâces à Dieu, la main qui tient le gobelet est ferme, et le faudra vider tout entier. N'omettez rien de ce que vous pourrez aviser pour l'utilité de mes affaires, et demeurez par delà, je vous prie, jusqu'à perfection de ce dont vous avez charge. Assurez-vous de plus en plus de la bonne volonté de

Votre très-affectionné maître et ami,

Henri.

A la Reine.

1601, 3 septembre.

M'amie, j'attendois d'heure à heure votre lettre; je l'ai baisée en la lisant. Je vous réponds en mer, où j'ai voulu courre une bordée par le doux temps. Vive Dieu ! Vous ne m'auriez rien su mander qui me lût plus agréable que la nouvelle du plaisir de lectures qui vous a pris. Plutarque me sourit toujours d'une fraîche nouveauté ; l'aimer, c'est m'aimer, car il a été l'instituteur de mon bas âge. Ma bonne mère, à qui je dois tout, et qui avoit une aifection si grande de veiller à mes bons déportemens, et ne vouloir pas, ce disoit-elle, voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je ne fusse à peine plus un enfant de mamelle. Il m'a été comme ma conscience, et m'a dicté à l'oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduite et pour le gouvernement des affaires. A Dieu, mon cœur, je vous baise cent mille fois. Ce 3^ septembre, à Calais *.

• Le duc de Savoie avait été forcé de signer la paix, le 17 janvier.

* Je ne pouvais pas ne pas mettre cette lettre si connue, dans mon

[iGOl] LETTRES DE HENRI IV 3S3

A Madame de MontglaL\

1601, 19 septembre.

Madame de Montglat, je vous ai choisie pour être auprès de mou fils-. C'est pourquoi je vous fais ce mot pour vous prier, incontinent la présente reçue, de vous en venir ici, et vous y rendre demain au soir, assurée que vous serez

recueil: tout le monde l'aurait cherchée, et ne la trouvant pas. m'aurait reproché cette omission ; mais je l'imprime en petits caractères, parce qu'elle est fausse. Elle est fabriquée, suivant le procédé mis en lumière par un célèbre procès, avec des phrases prises ça et là.

• Plutarrpie me sourit toujours a'uiie fraîche nouveauté • . Ceci est du Montaigne : ■ Les lieux et les livres que je revois me rient iov jours d'une fraîche nouveauté » (cité par M. Jung, Henri IV écrivain, p. 248). — « Plutarqne a été l'instituteur de mon bas âf/e ■. Ceci est de l'abbé Brizard, qui dit (p. 8) : « Aussi Plutarque est-il de tous les auteurs celui dont la lecture i'attachoit davantage.... Henri en avoit été noirrri dès sa jeunesse ; c'est le premier Uvre qu'on lui avoit mis entre les mains •. — « Jeanne d'Albret ne vouloit pas voir en son fils un illustre ignorant. • C'est encore de l'abbé Brizard (p. 4) : « ^lle disait souvent qu'elle ne voulait pas que son fils fût un illustre ignorant, • L'abbé Brizard n'a pas pris ce qu'il écrit dans la lettre de Henri IV; dans ce cas, il aurait dit: Henri IV rappelait que..., on voit dans une lettre... Au contraire il cite une anecdote d'après laquelle on a rédigé cette phrase de la lettre. — « Plutarque a été comme ma conscience, et m'a dicté à l'oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour mo, conduite et fOur le gouvernement des affaires. • C'est toujours l'abbé Brizard (p. 8) qui parle : « Il en avoit pour ainsi dire exprimé la morale (c'est ce qui a formé la conscience du Roi) ; il avoua depuis sur le trône qu'il lui avoit les plus grandes obligations, et qu'il y avoit piHsé d'excellentes maximes pour sa conduite et pour le gouvernement. »

Le faussaire a eu d'ailleurs sa besogne facilitée par l'abbé Brizard : le bon abbé avait imprimé d'avance, en italique, et mis en relief tous les traits avec lesquels on a composé presque toute la lettre, à laquelle on a ajouté une jolie expression de Montaigne.

1 Françoise de Longuejoue, femme de Robert de Harlay, baron de Montglat, premier maître d'hôtel du Roi, morte en 1633. Madame de Montglat, d'abord gouvernante du Dauphin, eut le soin de tous les enfants de la Reine, de Gabrielle et de madame de Verneuil. Ils l'appelaient maman Ga. C'est dans le Journal de Hi-roard, médecin du Dauphin (publié par M. Soulié, chez Didot), qu'il faut lire les détails de l'insoupçonnable « ménage » que dirigeait madame de Montglat, des mœurs et du langage inimaginables de cette royale marmaille et de la plupart des gens de leur entourage.

* Le Dauphin, qui ne vint au monde cependant que le 27 septembre. Henri IV ne perdait pas de temps.

la bien venue et vue de moi et de ma femme. A Dieu, Madame de Montglat. Ce 19^ septembre, à Fontainebleau.

Monsieur de Rosny.

1601, 27 septembre.

Mon ami, je n'ai voulu différer plus longtemps à vous faire part de mon contentement, qui est que la Reine ma femme vient tout présentement d'accoucher d'un fils, à ce que vous vous en réjouissiez avec moi, qui vous dépêche la Forêt, exprès pour vous porter cette bonne nouvelle*. A Dieu, mon ami. Ce jeudi 27» septembre, à Fontainebleau, à 10 heures du soir.

Henry.

Au même.

1601, 29 septembre.

Mon ami, il est impossible de croire comme ma femme se porte bien, vu le mal qu'elle a eu. Elle se coiffe d'ellemême et parle déjà de se lever ; même elle va jusqu'à sa garde-robe. Elle a un naturel terriblement robuste et fort. Mon fils se porte bien aussi. Dieu merci; qui sont les meilleures nouvelles que je puis mander à un serviteur fidèle et affectionné, et que j'aime. Vous savez comme ma femme 9 gagné Monceaux*, puisqu'elle m'a fait un fils. C'est pourquoi je vous prie envoyer quérir le président Forget et conférer avec lui de cette affaire-là, et aviser des moyens et de la sûreté qu'il y faut tenir pour mes enfans*, donnant

' M. de Rosny était alors en Gascogne.

* Le château de Monceaux eu Brie.

^ Nés de GaLrielle, auxquels la terre et le château de Monceaux appartenaient, et auxquels le Roi achetait cette terre pour la donner à Marie de Médicis.

ordre que la somme pour laquelle je le prends leur soit l)ien assurée.

Comme jachevois cette-ci, jai reçu la vôtre. Je croisi comme vous ce que vous me mandez de la faveur que Dieu m'a faite de me donner un fils; et que vous et tous les gens de bien de mon royaume et qui m'aiment s'en réjouissent avec moi. Hier, revenant de courre un cerf, que je faillis, j'ouïs tirer le canon de Paris. A. Dieu, mon ami. Ce 29« septembre, à Fontainebleau.

Henry.

A la marquise de VerneuiV.

1601, 4 octobre.

Mes chères amours, je viens de recevoir la lettre dont

' Henri IV continua après son mariage à vivre avec madame de Verneuil, qui fut présentée à la Reine. La marquise avait son logement au Louvre, et le Roi y avait deux ménages. Les deux femmes se trouvèrent grosses en même temps ; la Reine accoucha du Dauphin le 27 septembre 1601, madame de Verneuil mit au monde le duc de Verneuil le 4 novembre. En 1603, la Reine et la maîtresse donnèrent chacune une fille au roi de France. Marie de Médicis n'avait ni beauté, ni grâce, ni esprit, ni intelligence ; elle était jalouse, têtue et colère : elle ne se plaisait qu'en la société des Italiens qu'elle avait amenés de Florence, parmi lesquels elle distinguait si particulièrement l'élégant Concini. que le Roi en était trop justement jaloux, et voulait le chasser. La Reine; maria son favori à Eléonore Galigaï, sa sœur de lait, petite bossue, laide et méchante, mais fine et rusée, et réclama l'expulsion delà Verneuil. Celle-ci, charmante et pleine d'esprit et de mécnanceté. raillait la • grosse banquière », se moquait ainsi des Médicis, autrefois banquiers, et amusait le Roi par ses saillies. Quand les querelles étaient trop violentes, le Roi allait se plaindre à SuUv, auquel il contait ses chagrins ; Sully donnait le conseil de renvoyer la marquise, mais Henri I\ la gardait, et le vacarme recommençait de plus belle. Des mots, la Reine en vint aux coups. Un jour elle sauta a la figure de son mari et lui égratigna le visage ; une autrefois elle lui eût appliqué une gitle, si Sully ne lui eût arrêté le bras avec tant de rapidité et de force, qu'elle cria qu'on l'avait battue.

Pendant que les femmes se querellaient d'un côté, leurs enfants réunis ailleurs sous la férule de madame de Montglat, se jalousaient et s'injuriaient. Le Dauphin déclarait un jour que tous ses frères naturels ne ve-^ naient qu'après sa m Ce mot permet de juger de l'état des esprits de la royale famille et du langage ordinaire des élèves de Maman Ga.

m'avez honoré; sans votre commandement, je n'eusse failli à vous dépêcher quelqu'un. Je suis arrivé ici ' sauf et sain, fors le mal d'amour qui m'est doux à supporter pour m'être si agréûble, que si je faisois élection d'une mort, je choisirois cette-là ; j'entends comme Tyrsé. Mon cœur, il me semble qu'il y a déjà un siècle que je vous ai laissée ; pourvoyez au moyen d'abréger notre exil ; j'entends extraordinairement. M. de Guise est arrivé, non encore les dames ; madame de Retz n'y est point. Ce soir, je vous écrirai ce que la journée m'aura produit de sujet. Bonsoir, mon tout, aimez-moi chèrement, et croj^ez ma fidélité inviolable pour vous, que je baise un million de fois. Ce 4^ octobre.

A la même.

IfiOl, fi octobre.

Mon cher cœur, j arrivai hier entre onze et douze, las et avec un extrême mal d'estomac. Ma femme se porte bien et mon fils. Dieu merci. Il est crû et rempli de moitié, en ces cinq jours, que je l'avois vu. Pour moi, j'ai fort bien dormi et suis exempt de toute douleur, fors de celle d'être absent de vous, qui, bien qu'elle me soit griève, est modérée par l'espérance de vous revoir bientôt. J'ai déjà commencé les affaires de M. de la Châtre, vous en serez contente. Bonjour, mes chères amours, aimez bien toujours votre menon, qui vous baise un million de fois les mains et la bouche. Ce 6"^ octobre-

1601, 8 octobre.

Mes chères amours, une heure après que je vous ai écrit, Lafont est venu me parler de vos affaires, à quoi je

' A Fontainebleau.

[I60l] LETTRES DE HENRI IV 3.j7

pourvoirai demain, sïl plait à Dieu. Je courrai le cerf, et si j apprends quelque chose, je le vous manderai. Ce pendant aimez bien moi; gardez bien ' ce que vous avez dans le ventre -. Souvenez-vous d'aller voir faire ces crêpes, vous y prendrez plaisir. Bonsoir, mon tout, je te baise un million de fois. M. d'Entragues a vu mon fils ; il le trouve fort beau. Ce 8« octobre.

A la même.

1601, 15 octobre.

Mon cher cœur, j'ai pris aujourd'hui un cerf avec plaisir. J'ai reçu deux lettres de vous par ces combattans. S'ils vous avoient donné à entendre la vérité, vous ne m'écririez en leur faveur, car il y va trop de mon honneur, et vous m'aimez mieux qu'eux.- Ne vous embarquez au jubilé ; je vous verrai demain au soir, s'il plaît à Dieu, et vous chérirai comme ce que j'aime le plus au monde ; je dis mille fois plus que moi-même. Croyez-le, mon cher menon, que je baise un million de fois. Ce lo'^ octobre.

A monseigneur François de Sales.

Ecâqwe de Genève *.

ICOl, 17 octobre.

Très-cher et bien aimé, ayant permis à nos sujets du bailliage de Gex le rétablissement de la religion catholique

' Ayez bien soin de.

* Madame de Verneuil accoucha le 4 novembre.

5 En 1602, le saint évêque de Genève vint à la Cour pour traiter du rétablissement du culte catholique dans le pays de Gex. Henri IV le fit solliciter de rester en France, lui promettant le premier évêché vacant, mais saint François de Sales ne voulut pas quitter son diocèse. Le Roi l'estimait beaucoup et disait de lui : « Je l'aime, parce qu'il possède toutes les vertus au souverain degré de leur perfection, et n'a pas un

en l'étendue d'icelui, au lieu où il y aura nombre de catholiques, et ayant sut ce mandé notre volonté au sieur de Lux, pour la faire observer, nous avons voulu par même moyen vous faire [savoir] la résolution qu'avons prise sur ce, afin qu'en ce qui dépend de votre charge Vous envoyiez au dit bailliage le nombre de pasteurs et gens d'église que vous mandera le dit sieur de Lux, lesquels vous lui adresserez, après les avoir admonestés de leur devoir, tant pour leur vie, laquelle doit être exemplaire pour servir d'instruction, que pour se comporter en toutes leurs actions sans aucun scandale, faire profession de paix et de charité, sans entrer en dispute et querelle avec aucuns. Nous assurant que ne faudrez de leur donner cette instruction et leur commander de la suivre, comme nous voulons croire qu'ils feront quand vous les aurez choisis capables de servir ès-dites charges; ainsi que nous nous assurons que Vous ferez avec la même religion, intégrité et conscience qu'avez accoutumé de faire paroitre en toutes autres actions dépendantes de votre charge, dont nous vous prions d'affection, et Notre Seigneur, très-cher et bien aimé, vous avoir en sa garde. De Fontainebleau, le M'^ octobre 1601.

Henry.

A la marquise de Verneuil.

Mon cher cœur, vous m'aviez tant promis d'être sage, que vous ne pouvez douter que le style de votre autre lettre ne m'ait offensé. Je la vous porterai, et vous jugerez que je n'en pouvois attribuer la cause au jubilé. C'a été la

vice : je n'en connois pas de plus capable ni de plus propre pour remettre Tétat ecclésiastique aans sa première splendeur : il est doux, facile, humble de cœur et jouit d'une très-grande tranquillité d"esprit. » Henri IV le consulta souvent. Quand le Roi l'ut assassiné, saint François de Sales écrivit à son ami, Deshayes, maître d"hôtel du Roi, une très-belle lettre où il fait l'éloge des qualités du roi de France.

crainte que jai toujours eue de votre manque d'amour qui m'a rendu plus facile à y rapporter vos promptitudes. Je vous l'ai dit souvent, non comme pointilleux, mais comme le craignant plus que la perte de ma vie. Rapportez donc cela à mon extrême passion, non à avoir envie de vous manquer. Dieu m'envoie plutôt la mort ! Je vous eusse envoyé M. de la Rivière', mais il a fallu qu'il soit demeuré pour pourvoir à mon fils, qui a tari sa nourrice. Après dîner il partira, et sera demain à votre lever. Mandez-moi quand vous aurez achevé votre jubilé et quand vous voudrez me voir; ce que je désire extrêmement pour vous tancer bien. Bonjour, le tout à moi. Je te baise un million de fois. Ce 19« octobre.

.1 la même.

1601, 36 octobre.

Mes chères amours, je vous renvoie la lettre après l'avoir montrée ; elle * en a ri, et avec une grande modestie m'a dit : « Il fait bon en France, comme ailleurs, ne se fier à guères de gens. >•> 'Sous avons été tout aujourd'hui à la chasse, elle à cheval. Le plaisir n'a pas été grand, car tout le monde a perdu la chasse et peu se sont trouvés à la mort du cerf. Nous partons demain matin et allons coucher à Villeroy, et dimanche à Paris. Mandez-moi comme vous vous êtes portée ces deux jours. De moi, je ne suis pas bien encore. Aimez-moi bien, mon cher cœur. Je te baise un million de fois les beaux yeux. Ce 26= octobre.

A la mé7ne.

1601, 27 octobre.

Mon cher cœur, je ne serai à mon aise que jen'aie suvotre

' Premier médecin du Roi.

* Probablement Marie de Médicis.

arrivée à Verneuil. Je crois que vous vous trouverez bien du conseil que je vous donnai de vous hâter d'y aller. Nous sommes arrivés de bonne heure en ce lieu ', où il fait trèsbeau ; nous irons demain à Paris. J'ai toujours mal à l'estomac. Il n'y a rien de nouveau ici digne de vous être mandé. Bonsoir, les chères amours à moi ; je te baise un million de fois. Ce 27'^ octobre.

A la même.

IHOl, 3U octobre.

Mon cher cœur, j'ai vu Ruguydor comme un éclair; il m'a baillé vos lettres. Zamet vous baillera tout ce que vous voudrez. Je vais courre le cerf et serai de retour ce soir. M. le Comte épousera Lucé*, et je vous verrai après la Toussaint. Jepenseque ma femme est grosse. Dépêchez-vous de faire ce fils*, afin que je vous fasse une fille''. Bonjour, mes chères amours, que j'aime plus que je ne fis jamais ; je te baise un million de fois. M. de Montbazon est arrivé et M. le Grand ^ Ce 30^ octobre.

A la même.

IHOl, 30 octobre.

Mes chères amours, j'espère vous voir dans quatre jours ^

' Villcroy.

- Les comtes de Soissons, issus des princes de Condé, étaient appelés Monsieur le Comte tout court. Celui dont il sagit ici est Charles de Bour- Lun, qui épousa, le 27 décembre 1601, Anne, comtesse de Montafié, dame (le Bounétable et de Lucé.

3 Ce iils naquit, en etl'et. le 4 novembre suivant, comme on le voit dans le Journal inédit du rigiie de Henri IV, par P. de Lestoile, p. 260.

^ Ce qui fut dit fut l'ait. La marquise de Verneuil eut une iille le 21 janvier 1603.

5 M. de Bellej^arde. grand écuyer.

fi En effet, Henri I\ arriva à "Verneuil le 3 novembre, et le lendemain la marquise accoucha d'un fils.

[l60l] LETTRES DE HENRI IV 361

pour le plus tard ; demain je donnerai audience aux ambassadeurs et tiendrai conseil; jeudi c'est la Toussaint; vendredi j'irai voir mon fils ' et samedi mon menon que j'aime plus que tout le monde ensemble. J'ai pris trois cerfs aujourd'hui, de quoi je suis bien marri. Je suis fort las, qui me fait finir vous baisant un million de fois. Ce 30^ ootobre.

A mon compère le Connétable de France.

Mon Compère, je vous convie de vous trouver demain à dinerà Saint-Denis, où je serai très-aise de vous voir. Ma femme sy doit rendre aussi, comme je le lui ai mandé. Croyez que j'ai un extrême désir de vous voir. Bonsoir, mon Compère. Ce mercredi, au soir, 7^ novembre, à Verneuil '.

A la marquise de Verneuil.

1601, 13 novembre.

Mon cher cœur, je n'ai appris rien de nouveau, sinon que hier je renouai le mariage de mon cousin', et tous les contrats en furent passés. Je jouai arsoir jusques à minuit au reversin : voilà toutes les nouvelles de Saint-Germain. Mon menon, j'ai un extrême désir de vous voir. Ce ne sera que ne soyez relevée, car je ne puis commencer ma diète que

' Le Dauphin.

■■' Où madame de Verneuil venait d'accoucher, le 4. • Le dimanche 4 de ce mois, le Roi étant arrivé le jour de devant à Verneuil, madame la marquise y accoucha dun fils, que le Roi baise et miçnarde fort, l'appelant son (ils et le disant plus beau que celui de la Reine sa l'emme. 3u"il disoit ressembler aux Médicis, étant noir et gros comme eux : e quoi ou dit que la Reine étant avertie pleura fort. » {Journal inédit du règne de Henri IV i'lo98-1602), par P. de VEstoile, publié par Halphen. 1862, iu-8°, p. 260.

' Le comte de Soissons.

dimanche, à cause de l'ambassadeur de Savoie, qui me vient faire jurer la paix : qui ne peut être que samedi. Mes chères amours, aimez-moi toujours, et soyez assurée que vous serez toujours la seule qui posséderez mon amour. Sur cette vérité, je vous baise et rebaise un million de fois, et le petit homme'. Ce 13« novembre.

A H 2>'>'ince de Joinville.

Ifi02, dernier férrir-r.

Le prince de Joinville avait élé, pendant quelque temps, amoureux de la marquise de Verneuil : au moment du mariage du Roi avec Marie de Médicis, dont la marquise avait été exaspérée, M. de Joinville, pour lui être agréable, avait cherché à tuer M. de Bellegarde, que madame de Verneuil regardait comme Tauteur de sa mésaventure. Puis, le prince de Joinville se prit de passion pour la duchesse de Villars, l'une des sœurs de Gabrielle d'Estrées. Madame de Villars, qui avait espéré remplacer Gabrielle auprès de Henri IV, haïssait de tout cœur la marquise de Verneuil, qui l'avait supplantée et qui était moins belle qu'elle. Devenue la maîtresse du prince de Joinville. la duchesse de Villars trouva le moyen de satisfaire sa haine ; elle obtint de lui bon nombre de lettres que la marquise lui avait écrites, et dans lesquelles elle se moquait de la Reine et du Roi, et traitait le prince avec une tendresse significative. La jolie duchesse fit lire les lettres à la Reine, qui en fut réjouie, puis au Roi, qui en devint furieux, rabroua vertement sa maîtresse, et songea un instant à forcer le prince de Joinville à l'épouser. Pour sauver son frère, mademoiselle de Guise imagina, avec l'aide de M. de Bellegarde. dont elle était aimée, un conte à tromper le Roi. On prétendit que le secrétaire du duc de Guise avait une habileté très-grande à contrefaire les écritures > qu'il était l'auteur des lettres attribuées à la marquise ; que Joinville les avait laissé faire pour être agréable à madame de Villars, dont il connaissait la haine à l'endroit de madame de Verneuil, laquelle entra dans l'arrangement et lit croire le conte au Roi, qui se contenta d'exiler le prince de Joinville et la duchesse de Villars, de mettre en prison le secrétaire innocent, et d'aimer plus que jamais la marquise de Verneuil.

Mon neveu*, vous avez raison d'avouer votre faute, car elle ne pourroit être plus grande, eu égard à moi et à celle

' L'enfant dont la marquise venait d'accoucher.

* Claude de Lorraine, appelé le prince de Joinville, cinquième fils de Henri duc de Guise, né en 1578, était neveu de Henri iV, mais à là mode de Bretagne, c'est-à-dire fils de la cousine germaine du Roi ; en

à qui elle importoit. Puisque vous avez regret de m'avoir offensé et me suppliez de vous pardonner, je le veux, à la charge que vous serez plus sage à l'avenir; et pour le vous témoigner, préparez- vous pour aller en Hongrie', avec M. le duc de Mercœur, lorsqu'il y retournera -. Et quand il sera prêt à partir pour le dit voyage, je trouve bon que vous me veniez trouver, pour être près de moi trois ou quatre jours, afin que, avant votre partement, je fasse reconnoître à tout le monde et à vous aussi, que mon naturel est d'aimer mes parens, quand ils sont gens de bien et sages. A Dieu, mon neveu. Ce dernier février 1602, à Fontainebleau.

Henry.

A Madame de Moniglat.

1G02, 16 avril.

Madame de Montglat, vous ne m'eussiez su mander une plus agréable nouvelle, après l'assurance de la continuation de la santé de mon fils, que celle que vous m'avez mandée par Guérin, qu'il a déjà une dent. Je vous prie de continuer d'en avoir soin, comme je m'en repose sur vous, et m'en mander souvent des nouvelles, mêmement à cette heure, que je commencerai àm'éloigner, car je pars demain pour m'en aller à Blois. A Dieu, madame de Montglat. Ce 16« avril, à Fontainebleau.

Henry.

effet, sa mère^ Catherine de Clèves, était tille de Marguerite de Bourbon- Vendôme, duchesse de Nevers, qui était sœur d'Antoine de Bourbon- Vendôme, père de Henri IV. — Le prince de Joinville fut créé duc de Chevreuse, en 1612.

' Combattre le Turc.

2 Le prince de Joinville avait la chance que ^L de Mercœur mourait, à Nuremberg, le 19 février, pendant qu'il revenait en France avec l'intention de repartir bientôt pour la Hongrie. Le prince resta en France, et le Roi, qui pardonnait si facilement, ne songea plus à le puiiîf.

 Monsieur de Rosny.

1602, 26 avril.

Mon ami, partez pour me venir trouver incontinent que vous aurez reçu la présente par ce courrier, que je vous envoie exprès; car j'ai besoin de vous sur plusieurs occasions qui se présentent', que je vous dirai quand vous serez ici, où il faut que je séjourne huit ou dix jours, pour faire une diète que mes médecins m'ont ordonnée, pour me délivrer d'une fluxion qui m'est tombée sur la jambe, laquelle avec le temps pourroit mériter le nom de goutte. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Ce 26° avril, à Blois.

Henry.

A Madame de Montglat.

1602, 13 mai.

Madame de Montglat, vous m'avez fait plaisir de me mander des nouvelles de mon fils le Dauphin et de mes autres enfants ^ Continuez, je vous prie, et fort souvent, car vous ne me sauriez faire service plus agréable. S'il aime à sortir hors delà chambre et prendre l'air lorsqu'il fait beau, il a de qui en tenir. En attendant que je le verrai, je le vous recommande et d'en avoir bien du soin, comme je m'en repose sur vous. A Dieu, madame de Montglat, ce 1 3« mai, à Tours.

Henry.

' 11 s'agit évidemment de la conspiration de Biron. * César, duc de Vendôme; mademoiselle de Vendôme : Alexandre, chevalier de Vendôme ; M. de Verneuil.

Au maréchal de Biron.

1602, 14 mai.

On a VU quavaut la puerre contre le duc de Savoie, Biron avait conspiré avec lui ; ses menées découvertes, il avoua tout au Roi, à Lyon, et il fut pardonné. Mais à peine la paix était-elle signée, que le duc de Savoie et le comte de Fuentès, gouverneur du Milanais, renouèrent leurs intrigues avec Biron, le comte d'Auvergne et le duc de Bouillon, un des principaux chefs des Huguenots. On devait s'emparer de la personne du Roi, pour en disposer au gré des conspirateurs. Le duc de Savoie devait acquérir Lyon, le Dauphiné et la Provence : Biron aurait, sous le protectorat de l'Espagne, la Bourgogne et la Franche-Comté ; l'ennemi, l'Espagnol, y gagnait à coup sûr le rétablissement de l'anarchie en France, et la destruction ou l'atFaiblissement du gouvernement de Henri IV et de sa puissance. Jusqu'à la fin de la Fronde, c'est-à-dire pendant soixante ans, la haute noblesse de France ne saura jouer que ce jeu. conspirer, cabaler avec l'Espagne et, pour de misérables intérêts égoïstes, sacrifier son pays aux haines de l'Espagne.

La conspiration de Biron fut déjouée par l'.habileté et l'énergie de Henri IV, qui savait par La Fin, confident de Biron, tout ce qui se tramait. Il commença d'abord par désarmer Biron, gouverneur de Bourgogne, en lui enlevant ses canons et ses poudres, sous prétexte de lui en donner de meilleurs ; il essaya ensuite de ramener le maréchal, en redoublant de bienveillance à son endroit, mais il ne put rien obtenir.

Mon ami, ayant entendu par d'Escures les faux rapports et discours qui vous ont été faits, et désirant en être éclairci et vous faire connoître les calomnies de ceux qui ont avancé de tels discours, j'ai dépêché le sieur Jeannin et le dit sieur d'Escures pour vous aller trouver. J'ai commandé au dit sieur Jeannin, après qu'il aura appris de vous les rapports qui vous ont été faits, demander ceux qui vous en ont parlé et qui sont les auteurs, pour avérer et vous faire connoître au doigt et à l'œil leurs impostures, que vous devez tenir pour telles, sachant comme je vous aime et par combien d'effets je vous ai fait paroitre ma bonne volonté, laquelle continuera toujours en votre endroit ; m'assurant que, par la continuation de vos services et par tous vos déportemens, vous m'en donnerez toutes

306 LETTRES DE HENRI lY [\602,]

les occasions que je me suis promises de votre fidélité et affection à mon service. Sur quoi les dits Jeannin et d'Escures vous feront particulièrement entendre mes intentions et combien j'aurai agréable de vous voir près de moi et vous faire paroilre en toutes occasions les effets de ma bonne volonté : auxquels me remettant et m'assurant que vous les croirez de tout ce qu'ils vous diront de ma part, comme vous feriez de moi-même, je prierai Dieu qu'il vous ait, mon ami, en sa sainte et digne garde. Ce 14^ mai,

à Tours, 1602.

Henry.

Au même.

1602, 31 mai.

Mon Cousin, j'ai entendu par d'Escures la résolution que vous avez prise de me venir trouver, ensemble les avis que vous me donnez sur ce qui concerne mon service. Il m'a aussi rendu compte de ce qu'a fait le sieur Jeannin pour éclairer la vérité de ce qui vous auroit été rapporté. Je suis fort content que cbacun connoisse que tels rapports sont faux, et aurai fort agréable que les auteurs d'iceux soient cbàtiés, afin que cet exemple retienne à l'avenir ceux qui voudroient faire le semblable, et que l'on n'ajoute créance qu'à ce qui est véritable. La connoissance que vous avez de mon affection singulière à votre endroit vous oblige à ne prêter l'oreille & tels rapports, comme je ferai toujours pour ce qui me sera dit de vos actions. J'ai commandé à d'Escures d"aller au devant de vous pour vous dire que vous me trouverez en ma ville d'Orléans, où je ferai la Fête-Dieu, et n'en partirai que vous n'y soyez arrivé. Pendant le séjour que j'y ferai, j'espère avoir la revancbe d'un cerf que je ne pus prendre lorsque j'y passai. Et m'assurant que vous ne fauldrez de vous rendre près de moi dans la fin de la semaine prochaine, et que vous

[l6ûa] LETTRES DE HENRI IV 367

croirez le dit d'Escures de ce qu'il voua dira de ma part, je prierai Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. Au Plessis-lez-Tours', ce dernier jour de mai 1602.

Henry.

A Monsieur de Rosny.

1602, 13 juin.

Mon ami, notre homme* est venu qui fait fort le retenu et le prudent* ; venez en diligence aûn que nous avisions à ce que nous avons à faire. A Dieu, je vous aime bien.

Henry.

A Monsieur de Fresnes.

Ambassadeur à Venise.

Henri IV lui fait part de l'arrestation du maréchal de Biron. Avant de donner cette lettre, nous croyons devoir la faire précéder du récit suivant, tiré des mémoires de Sully.

• Aussitôt je pris des courtauds *, m'en vins au galop et trouvai le Roi qui se promenoit avec M. de Praslin, devant la porte de mon pavillon en m'attendant. Si tôt quil me vit, il quitta M. de Praslin, me prit

• Nom de mauvais augure pour un conspirateur, et qui fait aussitôt songer à Louis XI. Mais Biron ne pouvait pas ne pas venir à la Cour, sans se déclarer en révolte ouverte, et il n'avait plus de canons. Il arriva donc à Fontainebleau le 12 juin, et aussitôt le Iloi écrivit à Sully, qui était à Moret, près de Fontainebleau, le billet suivant.

* Biron.

3 Le Roi était décidé à pardonner, si le coupable avouait franchement ses torts. Convaincu que le Roi n'avait que des soupçons, mais pas de preuves, Biron ne voulut faire aucun aveu. Lorsque Henri IV lui parla de ses menées et lui dit : • Monsieur de Biron, vous savez que je vous ai aimé, avouez-moi la vérité, et je vous pardonnerai •. Biron lui répondit qu'il n'avait rien à dire. • Je vois que je n'apprendrai rien de vous, reprit le Roi, j'en apprendrai peut-être davantage du comte d'Auvergne. • On dit que le Roi lui dit alors : • A Dieu, baron de Biron. » Il est

fieu probable que Henri IV ait dit un mot si dur et de nature à elfrayer e maréchal, quand ou voit quelles précautions il recommande à Sully avant de l'envoyer confesser M. de Biron.

* Chevaux auxquels on a coupé les oreilles et la queue.

par la main, et se promenant, il me dit : « Mon ami, voilà un malheureux homme que le maréchal, c'est grand cas : j'ai envie de lui pardonner, d'oublier tout ce qui s'est passé, et lui faire autant de bien que jamais ; il me fait pitié et mon cœur ne se peut porter à faire du mal à vm homme qui a du courage, duquel je me suis si longtemps servi et qui m'a été si familier. Mais toute mon appréhension est que, quand je lui aurai pardonné, qu'il ne pardonne ni à moi, ni à mes enfans, ni à mon Etat ; car il ne m'a jamais rien voulu confesser et vit avec moi comme uu homme qui a quelque chose de malin * dans le cœur. Je vous prie, voyez-le ; il est votre parent et fait mine d"être votre ami, encore qu'en son âme il vous haïsse merveilleusement, d'autant qu'il dit que vous l'avez affiné ^ par vos belles paroles. Ne laissez pas néanmoins de parler à lui comme à cœur ouvert, mais avec discrétion et en sorte qu'il ne puisse pas juger que nous savons tout et que nous avons des preuves contre lui, suffisantes pour le convaincre: car il croit que nous ne savons rien, d'autant que La Fin ' lui a dit à l'oreille en arrivant : Mon maître, courage et bon bec; ils ne savent rien. Néanmoins, s'il s'ouvre à vous sur les discours que vous lui tiendrez et certitude de ma bienveillance que vous lui donnerez, assurez-le qu'il peut en toute fiance me venir trouver, faire confession de tout ce qu'il a pensé, dit et fait, moyennant qu'il ne me cèle rien, et que je lui pardonne de bon cœur, comme je vous en donne ma foi et ma parole. •

Sur cela je m'en allai au château et trouvai le maréchal en la chambre du Roi, assis au chevet de son lit, parlant à M. de la Curée ; et comme à mon arrivée il ouït le bruit de ceux qui me saluoient et faisoient place pour ce que j'étois fort accompagné, il s'avança et me vint saluer, mais fort froidement. Je l'embrassai avec gaieté et témoignage d'aiTection, et lui dis : • Hé, qu'est-ce que ceci, Monsieur ! Vous me saluez en sénateur et non pas à l'accoutumée. Ho, ho, il ne faut pas faire ainsi le froid ; embrassez, embrassez-moi encore une fois, et allons causer ; car si vous me voulez croire, tout ira bien. • Là-dessus, nous étant tous deux assis au chevet de lit du Roi, je lui dis : « Hé bien ! monsieur, quel homme êtes-vous ? avez-vous salué le Roi? quelle chère * vous a-t-il faite? que lui avez-vous dit ? Vous le connoissez bien ; il est libre et franc et veut que l'on vive de même avec lui. L'on m'a dit que vous aviez fait le froid et le retenu avec lui; cela n'est pas de saison, ni selon son humeur et la vôtre. Je suis votre parent, votre serviteur et votre ami ; croyez mon conseil et vous vous en trouverez bien : dites-moi librement ce que vous

' Dangereux, mauvais.

* Trompé.

' M. de la Fin était un des confidents et des complices de Biron ; il trahit son maître parce qu'il était mécontent de la confiance plus grande que Biron accordait à M. de Lux ; il obtint sa grâce à la condition de tout révéler ce qu'il savait, de remettre des papiers importants et de continuer à tromper Biron au profit du Roi, comme on le voit dans ce que raconte Sully.

'* Quelle figure, quel visage.

iltj02] LETTRES DE HENRI IV 369

avez sur le cœur, et pour certain j'y apporterai remède, et ne craignez point que je vous trompe. ■

Lors il me dit : ■ Jai fait la révérence au Roi avec le respect et l'honneur que doit un serviteur et sujet envers son maître et son Roi. Je lui ai répondu sur tout ce qu'il m'a enquis ; mais ce n'ont été que propos communs et paroles générales ; aussi n'avois-je rien davantage à lui dire. » — • Or, monsieur, dis-je, ce n'est pas comme il faut procéder envers cet esprit vraiment royal : ouvrez-lui votre cœur et lui dites tout, ou à moi si vous voulez, et devant qu'il soit nuit, je vous réponds que vous demeurerez contens l'un de l'autre. » — t Je n'ai rien à dire au Roi ni à vous plus que j"ai fait ; mais si Sa Majesté a quelque défiance ou mécontentement de moi, que lui ou vous me le disiez librement, sur quoi et que c'est, et lors j'y répondrai de même. ■ — • Ce qui fâche le plus l'esprit du Roi, dis-je, ce sont vos froideurs : car d'autres particularités il n'en sait point de précises. Mais que votre conscience vous juge vous-même, et vous conduisez tout ainsi que si vous croyiez que nous sussions tout ce que vous avez fait, dit et pensé de plus secret ; car je vous jure en ma foi que c'est le vrai moyen d'obtenir du Roi tout ce que vous sauriez désirer. Pour moi, quand j'ai fait quelque peccadille, je lui reconnois être pour un grand péché, et c'est lors qu'il fait tout ce que je veux ; je ne vous donne point d'autre conseil que celui que je prends ordinairement pour moimême. Hé! par Dieu (vous me faites jurer), si vous le voulez suivre, vous et moi nous gouvernerons la Cour et les affaires. • — « Je veux bien vous croire, me répondit-il, mais je ne sais rien et n'ai à confesser péché ni peccadille ; car j'en sens ma conscience fort nette depuis ce que j'ai confessé au Roi à Lyon. • Après quelques autres propos de complimens, il s'en alla en son logis.

Quasi aussitôt le Roi arriva, auquel ayant conté tout ce que dessus, il me dit : « Vous avez été un peu bien avant, voire assez pour le mettre en soupçon et le faire en aller, et vous voyez que vous n'en avez rien su tirer : c'est ce que je vous ai toujours dit, qu'il est résolu de ne me point pardonner, quelque pardon, bien et honneur que je lui fisse, s'étanttrop laissé emporter à ses espérances pleines de vanité, et à vouloir devenir souverain. Entrez dans cette galerie et m'y attendez ; car je veux parler à ma femme et à vous ensemhle, et qu'il n'y ait personne que nous trois. »

Le résultat de la délibération fut l'ordre d'arrêter le maréchal et le comte d'Auvergne, qui furent saisis dans le cabinet du Roi.

Monsieur de Fresnes, j'ai été contraint, à mon grand regret, d'arrêter le duc de Biron et comte d'Auvergne, ayant découvert non-seulement par indices, conjectures ou rapports incertains et douteux, mais par bons mémoires écrits de la propre main du dit duc, qu'ils vouloient entreprendre sur ma personne et mon État, pratiqués et fomentés par

370 LETTRES DE HENRI IV [l602]

le duc de Savoie et le comte de Fuentès. Je les mettrai entre les mains des gens de ma cour de parlement de Paris pour leur faire justice en la forme accoutumée en pareil cas, avec toute sincérité et intégrité. Et plût à Dieu qu'ils fussent aussi innocens du crime duquel ils sont accusés, que je vérifie qu'ils en sont coupables. Car je les conserverois très-volontiers et aurois trop plus agréable de leur continuer les hoimeurs et bienfaits qu'ils recevoiént de moi, tirer encore service d'eux, voire leur faire sentir les effets de ma clémence, que de me priver de leur valeur et assistance; vous assurant que s'ils se fussent humiliés, ou eusse connu pouvoir conserver ma personne et mon État gafië User de ce temèdë, je riè l'eUssë jamaië pratiqué. Mais j'ai reconnu leur déloyauté avoir passé trop avant pouf la dissimuler; dé qUoi j'ai tous les regrets du monde, ainsi que vous direz à ces Seigneurs*, s'ils vous donnent occasion de le faire, car je ne suis pas d'avis que vous vous hâtiez de leut porter cette nouvelle, estimant qu'elle ne leur sera [pas] moins désagréable et de mauvaise odeur que à moi-même, pour la connoissance de telles corruptions. Vous devez aussi leur laisser penser quels sont les auteurs d'icelles, sans les leur nommer ni en faire plainte ; car c'est chose qui ne peut être dite, qu'elle ne m'oblige de la faire suivre d'un ressentiment que mérite un tel attentat fait à mon Ëtat. Je sais aussi que ces Seigneurs ne se mouveront guères davantage; mais vous ferez savoir au comte de Martinengue^ que ce sont des fruits de l'amitié du dit duc de Savoie, qu'il m'a tant recommandé ; mais que je n'oublierai jamais les avis qu'il m'en a fait donner par le sieur de Villers et par vous; auxquels toutefois je Veux que lui et vous croyez que je n'eusse jamais ajouté foi, si je û'eUssè vU écrit dé lia main dU dit dUc toute la pratique. Aveftissèz-inoi de tout ce qUi s'en dira, et obser-

• A\x± Seigneurs qui tdmpusaient le gouvettiemelit, la a stignënri(? • de Venise; ^ L'un de ces seigneurs.

vez tout ce qui se fera. Priant Dieu qu'il voua ait, Monsieur de Fresnes, en sa sainte garde. Ecrit à Fontainebleau, le 14= jour de juin lfi02.

Henry.

Au même.

1602, 12 juUlet

Monsieiii- de Fresnes, vos dernières sont du 6^ de juin, lès miennes sôiit dii 23^ dû dit înôîS. Deptiis, Ceiix du Parlement ont vaqué à l'instrUctiori du ptùcès du duc de Biron, tellement qu'il sera prêt à juger àU commencement de la semaine prochaine. La trahison est toute vérifiée par sa confession même ; le duc de Savoie et le comte dé Fuentès en ont été les principaux ministres et conducteurs. Ils n'y ont épargné l'argent, ni aucune sorte d'artifice; le dit duc de Biron se faisant fort que plusieurs des meilleures généralités' et villes de mon royaume seroientdela partie, auxquelles toutefois je vérifie qu'il n'en avoit jamais parlé, ni fait communiquer, tant la présomption et vanité le transportoient : et ceux auxquels il vendoit son honneur et sa foi éloient de légère créance et facile convention. Mais Dieu a permis qu'ils^ se sont offensés, et après découverts et livrés l^un l'autre. C'est un témoignage admirable de la continuation de sa protection et justice très-favorable envers ma personne et postérité, et de mon État, duquel aussi je serois ingrat et me montrerois indigne, si je n'en usois, comme je suis obligé de faire, pour assurer le repos de mes sujets et affermir mon autorité royale sous moi et les miens. C'est pourquoi je suis bien résolu d'en laisser faire la justice, Uiais par les voies et formes ordinaires en

' La France était alors divisée en 19 pénéralités ou grandes circonscriptions administratives pour les finances. * Biron. La Fin. Lux.

372 LETTRES DE HENRI IV [l602]

tels cas requises et accoutumées, sans aucune affectation ni altération, ainsi que je vous ai jà écrit.

L'ambassadeur du roi d'Espagne et le résident de l'archiduc persistent à dire que leurs maîtres sont Innocens de ces menées, et si le comte de Fuentès s'en est mêlé, l'avoir fait au descu du dit Roi. Toutefois, c'est chose qui n'est bien vraisemblable, joint que j'ai vérifié que le dit duc de Biron fit commencer ce traité avec le dit archiduc dès l'année 1 393 •, quand le dit archiduc, qui étoit lors encore cardinal, vint d'Espagne en Flandre, à quoi il employa cet habitant d'Orléans nommé Picoté, duquel je vous ai quelquefois écrit, lequel j'ai aussi vérifié avoir fait un ou deux voyages en Espagne pour cet effet, devant et depuis le décès du feu roi d'Espagne, et que la même pratique a été continuée et poursuivie depuis sans intermission, tant par le dit Picoté que par d'autres plus gratifiés, principalement depuis la venue par deçà du dit duc de Savoie, lequel l'on m'a mandé avoir aussi montré un déplaisir et étonnement extrême de l'emprisonnement du dit de Biron, et en être entré en grande appréhension et alarme de la suite d'icelui, principalement quand il a su que je parlois d'aller en Bourgogne et en Bresse pour retirer les châteaux de ces provinces, gardés, sous le nom du dit de Biron, par ceux qu'il y avoit établis, s'étant incontinent persuadé que je m'approchois de lui exprès pour lui commencer la guerre ; de quoi j'entends qu'il a commencé à préparer des forces et à demander secours au comte de Fuentès, lequel on dit en avoir fait soudain assembler et marcher pour cet effet, tant il a d'ennui du remue-ménage. Mais peut-être que l'un et l'autre se refroidiront quand ils sauront que j'ai été obéi entièrement et sans difficulté ès-dites provinces, sans qu'il ait été besoin que je me sois avancé plus avant que ma maison de Fontainebleau. Toutefois, je n'ai laissé de

' Ce qui explique les fautes graves commises par Biron pendant les opérations de la reprise d'Amiens, fautes qui, sans le dévouement de Mayenne, donnaient la victoire à l'Archiduc.

commander au maréchal de Lavardin, sur l'avis que j'ai eu de ces préparatifs et avancement des dites forces, d'aller vers la rivière du Rhône avec deux ou trois mille hommes pour défendre l'entrée de mon royaume et me garder de surprise, n'ayant occasion de me fier à l'assurance de la foi du dit duc de Savoie et de celle du dit comte de Fuentès, après avoir ainsi incité et favorisé par leurs inventions et pratiques la conspiration du dit de Biron contre ma personne et mon État; car ils ne dévoient épargner l'une ni l'autre, comme ceux qui croy oient ne pouvoir bonnement* entamer le dernier ^ s'ils ne commençoient par me faire perdre la vie ou se rendre maîtres et possesseurs d'icelle. J'ai su que le dit duc de Savoie a dépêché à Venise, sur cette occasion, l'écuyer Fourny. Je ne sais quel langage il fera tenir à ces Seigneurs, mais je me promets bien tant de leur prudence et clairvoyance, comme de l'affection qu'ils m'ont promise et de l'intérêt qu'ils ont à ma conservation, que si le dit duc leur a fait dire quelque chose à mon désavantage, non-seulement ils n'y auront ajouté foi, mais qu'ils lui auront fait connoitre qu'ils ont meilleure opinion de ma probité et de ma volonté au bien et repos public de leur république et seigneurie, qu'il ne s'efforcera peut-être de leur donner. De quoi je m'attends d'être fait certain par vos premières, et vous le serez, par la fin de la présente, de la continuation de ma bonne santé et de la Reine ma femme et de mon fils, comme de la continuation de la tranquillité publique de mon royaume, qui a été plutôt affermie que ébranlée [par cette découverte], tant la félonie et déloyauté du dit de Biron a été détestée d'un chacun. Je prie Dieu, Monsieur de Fresnes, qu'il vous tienne en sa sainte garde. Ecrit à Paris, le 1 2° jour de juillet

Hexry.

• Bien.

= L'État.

374 LETTRES DE HENRI IV [iCQ?]

Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les cens tenant notre cour de 2)arlement à Paris, Salut.

1602, 16 juillet.

Ayaiit été informés des entreprises et conspirations faites par le duc de Biron contre notre personne et notre État; pour obvier aux malheurs, ruines et désolations qui adviendrojent à ce royaume si telle félonie pouvoit être mise à effet ; la charité et amouî" que nous portons à nos sujets (de l'obligation de laquelle Dieu nous a chargés de n'omettre chose qui soit au pouvoir d'un bon prince pour les conserver et nous opposer à tout ce qui peut troubler leur repos et renouveler la face des misères dont il a plu à la majesté divine se servir de nous pour les délivrer), autant pour la charité que devons à notre patrie, ayons pris résolution de nous assurer de la personne du dit duc, et pour cet effet ordonné qu'il sera gardé en notre chambre (Je la Bastille où il est à présent détenu. Et d'autant que le devoir de la justice de notre conscience nous commande et voulons que la vérité des crimes si énormes soit avérée, et que la punition des coupables de quelque qualité et dignité qu'ils soient s'en fasse selon qu'il est porté par les lois et ordonnances de ce royaume, nous avons renvoyé et renvoyons le dit duc pour lui être sur les dits cas fait et parfait son procès criminel et extraordinaire, et par vous procédé à rinstruction et jugement d'icelui, gardant et observant les formes qui doivent être gardées et observées en crimes 4e telle et si grande importance, et à l'endroit de personnes qui ont la qualité du dit accusé. Comme aussi vous donnons pouvoir et mandement de procéder, faire et parfaire le procès contre tous ceux que trouverez coupables, consentans et adhérans à ladite conspiration, de quelque qualité qu'ils soient. Mandons à notre procureur général

de faire en cela toutes les poursuites et réquisitions qu'il verra être nécessaires, et à vous cVy vaquer toutes autre^ affaires cessant et postposées ' ; si, n'y faites faute, car tel est notre plaisir. Donné à Paris, le seizième juillet, Tan de grâce mil six cent deux, de notre règne le treizième.

Henry.

lettre du duc de Biron à Henri IV.

1602, à, la fin de juillet.

Si jamais Votre Majesté, de qui la clémence a toujours honoré les viG^oifes, désire se signaler et rendre mépaqp^T ble sa bonté par une seule grâce, c'est maintenant qu'elle peut paroitre en donnant la vie et la liberté à son trèshumble serviteur, à qui la fortune de la naissance avait promis une mort plus honorable que celle qui le menace. Je suis votre. créature, Sire, élevée et nourrie avec honneur à la guerre par votre libéralité et votre sage valeur; car de maréchal de camp vous m'avez fait maréchal de France, de baron duc, et de simple soldat vous m'avez rendu capitaine. Vos combats et batailles ont été mes écoles où en vous obéissant comme à mon roi j'ai appris à commander les autres. Ne souffrez pas. Sire, que je meure en une occasion si misérable, et laissez-moi vivre pour mourir au milieu de vos armées. A présent, Sire, le maréchal de Biron, vous demande le même bénéfice, et conjure votre pitié de se montrer en cela aussi puissante que mon malheur est grand, et vous dérober le souvenir de ma faute, afin qu'ayez mémoire de mes services et de ceiix de feu mop père, de qui les cendres vous adjurent de pardonner à son fils et de vous laisser émouvoir à sa requête. Laissez-vous toucher, Sire, à mes soupirs, et détournez de votre règne ce prodige de fortune qu'un maréchal de France serve de fu-

' Placées après.

376 LETTRES DE HENRI IV [l602]

neste spectacle aux François, et son roi qui le voyoit combattre dans les périls de la guerre ait permis, durant la paix en son État, qu'on lui ait ignominieusement ravi l'honneur et la vie.

BiRON.

A Monsieur de Rosny.

1602, 30 juiUet.

Le prince de Joinville travaillait^ par l'enlremise du comte de Channite, à former des intelligences avec les Espagnols. Averti de ces menées, le Roi fit arrêter le coupable, qui, pressé de dire la vérité, déclara qu'il ne diroit rien de ce qu'il savait qu'au Roi seul et Sully présent. Henri IV écrivit aussitôt à M. de Rosny, qui visitait sa terre de Sully, pour lui dire de venir le trouver. A l'arrivée de Sully, le prince de Joinville fut amené devant lui et le Roi et « en confessa suffisamment pour se mettre bien en peine, s'il eût eu affaire à un prince moins indulgent. '■ Le Roi jugeant que « cette manigance sembloit une vraie niaiserie d'enfant », se décida à pardonner encore une fois au prince de Joinville, et il écrivit à son ministre la lettre suivante pour fixer le jour et l'heure où le prince de Joinville viendrait lui demander pardon .

Mon ami, j'ai reçu votre lettre et ce que vous écrit mon neveu le prince de Joinville, auquel vous manderez que, pource que je vais demain* au matin à la chasse, il se rende ici sur le soir à mon coucher, et qu'il me die qu'encore que je lui ai ci-devant pardonné, et permis à ma nièce de Guise, sa sœur, et à M. d'Aiguillon de me venir trouver, que toutefois il me demande encore pardon et me promette de se gouverner ci-après, de façon qu'il ne me donnera jamais sujet de me fâcher contre lui, et ne fera rien qui me puisse déplaire ni être désagréable ^ Pour vous, vous me ferez

1 31 juillet, jour où l'on devait couper la tête à Biron. Contrairement à l'opinion de l'éditeur du 8« volume des lettres de Henri IV, je ne vois pas pourquoi le juste châtiment d'un traître aurait pu empêcher le Roi d'aller à la chasse ce jour-là.

^ Ce pardon demandé au Roi, à son coucher, devant tous les personnages admis à cet honneur, la veille du supplice de Biron, était une dure leçon pour l'orgueil des Guise. Au reste, la pensée du Roi à l'endroit de cette maison éclate nettement à la fin de la lettre.

plaisir de n'être pas ci-après protecteur de pas un de cette

maison-là. Bonsoir, mon ami. Ce 30 juillet, à Saint-Ger-

main-en-Laye.

Henry.

A mon cousin le maréchal de Zavardin,

Gouverneur du Maine.

1602, 31 juillet.

Mon Cousin, enfin le duc de Biron a été condamné à la mort par arrêt de ma cour de parlement ; mais usant en son endroit de ma clémence accoutumée, autant que la sûreté de mon royaume et la gravité de son crime me l'ont permis, j'ai voulu, pour retrancher quelque chose de son ignominie, que le dit arrêt ait été exécuté dedans l'enclos du château de la Bastille de ma \ille de Paris où il étoit prisonnier, de façon que ce jour d'hui il a eu la tête tranchée en présence de ceux que ma dite cour de parlement y a commis pour cet effet, et non en la place de Grève, comme il est porté par le dit arrêt, dont je vous envoie copie afin que vous le fassiez entendre à tous les gouverneurs particuliers de l'étendue de la Bourgogne *■ et autres mes bons serviteurs que vous estimerez à propos, vous assurant que j'ai regret que le dit duc se soit tant oublié que d'avoir mérité ce châtiment. Mais je devois cet exemple au public et à la sûreté de ma personne et conservation de cet État à ma postérité*. Priant sur ce Dieu qu'il vous ait, mon Cousin,

' Le maréchal de Lavardin avait été envoyé dans la Bresse au moment de l'arrestation de Biron, pour surveiller les mouvements des troupes du roi d'Espagne, oui allaient du Milanais en Flandre, par la Savoie, la Bresse, la Francne-Comté (qui était alors à l'Espagne) et la Lorraine.

* Avec Biron on punit de mort deux ou trois de ses complices absolument compromis. Le comte d'Auvergne, moins coupable que Biron. qui était le principal instigateur, fut gracié ; il est vrai qu'il était le frère de la marquise de Verneuil. Le baron de Lux, qui avait tout avoué, fut aussi pardonné. Le duc de Bouillon se sauva en Allemagne.

en sa sainte garde. Écrit à Saint-Germain-en-Laye, le dernier jour de juillet 1602.

Heni^y.

A Mofisieur de la Force.

1602, 7 août.

Monsieur de la Force, j'ai entendu par Loménie' ce que vous lui avez écrit par Franchement-, auquel j'ai commandé de vous aller retrouver en diligence, tant pour vous assurer de la continuation de mon amitié, que vous dire que je serai très-aise que, me fiant de vous et vous aimant, vous ne manquiez de vous rendre près de moi au commencement de votre quartier', sans que vous ^jez, opinion que, pour la mort du due de Biron, votre beaufrère *, je vous croie autre que vous avez été avant sa mort. Je vous ai plus plaint que lui, qui sais que, s'il vous eût communiqué ges médians desseins contre naoi et mon État, vous eussiez tâché de l'en détourner, ou ne le pouvant m'en eussiez îaverti, afin d'y pourvoir. De peur de vous eu renouveler la douleur, je ne vous en dirai que ce mot, sino^ qu'il est mort, avouant qu'il la méritoit bien, mais ne m'aj'-ant jamais voulu demander pardon, ni nommer ses complices, ni même prier Pieu; et je crois aussi qu'il ne le sayoit, comme il l'a avoué à ses confesseurs, qui lui ayant voulu parler de madame la maréchale de Biron, sa mère, il ne l'a voulu seulement ouïr nommer, pour ce qu'elle étoit hérétique. Ce dont il les a priés en mourant a été de dire à tout le monde qu'il étoit mort très-bon catholique, sans pouvoir dire que c'étoit que catholique. Je lui ai permis de

' Secrétaire du Roi.

'•^ Secrétaire du duc de la Force.

^ Le duc de la Force était l'uu des capitaines des gardes de Henri I\' . et Ton sait que ces grands officiers servaient par quartier.

* Le duc de la Force avait épousé Charlotte de Gontaut, sœur du maréchal.

l'aire testament et de disposer de son bien : car, comme vous savez, je ne me veux' point enrichir du bien d'autrui', et me contente qu"il ait été puni comme il lavait mérité. J'estime que vous devez venir ici pour pourvoir à vos affaires, assuré que vous aimant comme je fais, j'empêcherai que rien ne se fasse à votre préjudice. J'ai été malade cinq ou six jours d'un flux de yentre qui m'a fort tournaenté ; je m'en porte mieux, Dieu merci, et commencerai aujourd'hui à aller courre un cerf et faire ma première sortie. Adieu, Monsieur de la Force ; je veux que vous croyiez que je vous aime, comme votre affection à mon service m'y convie, efc que, pour la mort du duc de Biron, je ne vous aimerai pa§ moins. En attendant que vous me veniez trouver, enyoyezmoi votre fils aine, lequel je veux qu'il demeure auprès de moi. Ce 7« aoùt^ à Saint-Germain-en-Laje.

Henry.

Ce que le Roi a dit à M. Ca&auhon.

au sujet de la trahison du maréchal de Biron .

1002, en jnillct.

Un jour que Casaulion ^ était allé visiter Henri IV (c'était dans le temps du procès du maréchal de Biron), Taimablc roi se mit d'abord à badiner avec lui en lui disant qu'il le croyait complice de la trahison de Biron ; puis tout d'un coup prenant un visage sérieux, il lui dit :

Vous voyez combien j'ai de peine, moi, afin que vous puissiez étudier en paix.

' La confiscation était alors de règle. Le Roi prenait les biens des coupables pour lui, et plus souvent les donnait à des favoris ou aux parents des coupables. Henri IV donna tous les biens du maréchal à son frère M. de Saint-Blanquart.

* Isaac Casaubon, l'un des grands hellénistes du xvi* siècle. Il professait le grec à Genève, lorsqu'il fut rappelé en France par son ami de Thou et par Henri IV. Il a composé un iournal de sa vie intitulé : Ephemerides Isaaci Casauhoni, publié à Oxford, en 18o0, et dont Sainte-Beuve

A Madame de Moniglat.

1602, 23 novembre '.

Madame de Montglat, vous m'avez fait plaisir que, sur l'avis que le fils de Frontenac avoit la petite vérole, de transporter mon fils au Petit château *. Faites le même de mon fils Alexandre et de ma fille, lesquels je vous recommande, et que vous me mandiez souvent des nouvelles de mon fils. Ma femme accoucha hier, sur les neuf heures du matin, de ce qu'il a plu à Dieu *. De quoi elle est plus fâchée que moi, qui l'en console. Bonjour, madame de Montglat. Ce 23« novembre, à Fontainebleau.

Henry.

Au duc d'Epernon,

Gouverneur de Metz.

1603, 26 janvier.

Mon ami, vous aviez su par le Plessis comme je n'approuvois pas la précipitation dont vous aviez usé en vos barrières ; jugez par là combien je trouve mal à propos les tranchées que me mandez qu'allez commencer par le dehors. G'étoit ce que je vous avoisle plus recommandé, que la passion ne vous fit rien hâter. Les avis que m'envoyez du dehors, quand ils eussent été véritables (ce qu'ils ne sont pas, car je vous en assure), ne requerroient pas prendre l'alarme si chaude. A cette heure on verra que tout ce que

a rendu compte dans le Moniteur du 30 juillet 1860. C'est à cet article que nous avons emprunté la charmante anecdote que l'on va lire.

1 Cette lettre est placée à tort par M. Berjrer de Xivrey, à Tan 1608.

■^ Petit château ou château neuf de Saint-Germain, où le Dauphin lut porté en effet, le 21, ainsi que nous l'apprend Héroard.

' Ce « ce qu'il a plu à Dieu • était madame Elisabeth.

je ferai ne sera que exécuter vos vengeances, qui est l'impression du monde que je crains le plus qui entre dans le cœur de mes sujets : que je me gouverne par autre chose que la raison. Je vous en écris comme à un fils, s'il étoit en votre place. Si donc vous avez commencé rien par dehors, que l'on quitte l'ouvrage et remette toutes les choses comme elles étoient auparavant, et conduisez les affaires par toute douceur, attendant mon arrivée. La Varenne vous dira toutes mes volontés; croyez-le, et que je vous aime fort. Ce 26^ janvier, à Paris.

Au même.

1603, 6 février.

' Mon ami, vous aurez connu, par ma lettre de la Varenne, la liberté dont je veux user avec vous, qui est celle qu'un serviteur doit désirer et que je vous ai promise. A cette heure, vous saurez par celle-ci que je suis fort content de vous, que je partirai le lendemain des Cendres pour aller exécuter ce que nous avons résolu ensemble. Gouvernez ce pendant les affaires sans altération. Le froid ne me permet plus long discours. Aimez-moi bien et croyez que vous êtes bien aimé de votre bon maître. Ce 6« février, à Paris.

Henry.

Réponse du Roi à la harangue du président Forget., sur les lettres d'abolition^ de M. de Saint-Géran \

1603, 7 février.

J'ai reçu en bonne part tout ce que vous m'avez dit, et de

' Abolition, pardon que le Roi accordait d'autorité absolue pour un crime. Les Parlements réclamaient sans cesse contre l'abus «jue les Rois faisaient des lettres d'abolition.

* Jean-François de la Guiche, seigneur de Saint-Géran.

tous les points que vous avez touchés je ne contredirai à un seul, parce que je recoiinois que tout cela est véritable. Le fait ' ne se peut excuser, mais je vous dirai que j'ai été le premier qui a fait la punition de la faute comrnise pat" M. de Saint-Géran ; car je Tai banni de ma préseiice l'espace de plus de deux ans, et vous dirai en passant que j'ai été plus sévère que ma cour -, car on l'a vu se promener par cette ville et par le palais même, et parler à aucuns de votre compagnie, depuis qu'il à été accusé, et néanmoins personne n'a parlé de le faire prendre. Vous direz à ma cour que j'ai trouvé fort bon qu'elle se soit montrée roide lors de la présentation des lettres d'abolition, et que je trouve bon qu'elle ait pris la voie de remontrances ; mais aussi vous lui direz qu'ayant su comme Saint-Géran a reconnu sa faute et qu'il a satisfait à tous ceux qui étoient Intéressés, me ressouvenant aussi des services de son père et le connoissant gentilhomme de valeur, qui pourra servir, je lui ai accordé les lettres d'abolition, que je veux être vérifiées purement et simplement, sans condamnation ni autre restitution. Je sais bien que les services n'excusent pas du tout une faute ; si est-ce qu'ils doivent tirer en considération en ces occurrences. Je vous ai dit que je ne contredirai rien de ce que vous m"avez dit: j'en excepte une chose j c'est que vous craignez la conséquence. Vous direz à ma cour que je lui lève cette crainte, et que je lui promets que je ne baillerai plus telles abolitions; ils s'en peuvent assurer, puisque je le promets, car je tiens tout fee qUe je prôttifets. Je n'eusse àcttordé Cette-ci sans quelques particulières considérations, et que l'on sortoit encore des troubles ; mais je veux qu'elle soit vérifiée purement et simplement, et leur direz que j'aurai toujours soin de conserver l'autorité de la justice.

' On ignore le crime commis par M. de Saint-Géràn. - Ma cour de parlement.

A Monsieur de Rosny.

La France doit aux efforts de Henri IV et du grand agronolne Olivier de Serres •, l'industrie de la soie, qui lui rapporte aujourd'hui 450 millions de francs. La lettre suivante montre quel intérêt le Roi portait à l'établissement de ses premières magnàheries.

Mon ami, je vous prie de faire hâter la charpente et couverture de mon orangerie des Tuileries, afin que cette année je m'en puisse servir à y faire élever la graine des vers à soie que j'ai fait venir de Valence en Espagne, laquelle il faudra faire éclore aussitôt que les mûriers auront jeté de quelles pouvoir nourrir. Vous savez comme j'affectionne cela : c'est pourquoi je vous prie encore un coup d'y pourvoir et les faire hâter. A Dieu, mon ami, lequel je prie vous avoir en sa sainte et digne garde. Ce 29« mars, à Metz.

Henry.

Au même.

IfiOS, 10 aTril.

Mon ami, j'ai eu avis de la mort de ma bonne sœur la reine d'Angleterre, qui m'aimoit si cordialement, à laquelle j'avois tant d'obligation. Or comme ses vertus étoient grandes et admirables, aussi est inestimable la perte que moi et tous les bons François y avons faite, car elle étoit ennemie irréconciliable de nos irréconciliables ennemis, et tant généreuse et judicieuse qu'elle m'étoit un second moi-même en ce qui regardoitla diminution de leur exces- . sive puissance, contre laquelle nous faisions elle et moi de grands desseins, ce que vous savez aussi bien que moi,

' Gentilhomme protestant du Vivarais et auteur d'un livre encore célèbre, le Théâtre d agrirultnre.

384 LETTRES DE HENRI IV [l603]

VOUS y ayant employé. J'ai donc fait cette perte irréparable, au moins, selon mon avis, au temps que je me pensois davantage prévaloir de sa magnanimité et constante résolution, et que mes affaires s'en alloient les mieux disposées pour me conj oindre efficacement avec elle ; ce qui me comble d'un ennui et déplaisir extrêmes ; n'osant me promettre de trouver autant de générosité, de cordiale affection envers moi et de ferme résolution à diminuer nos ennemis communs en son successeur; vers lequel me résolvant d'envoyer, pour sentir ses inclinations et essayer de le disposer à imiter sa devancière, j'ai aussitôt jeté les yeux sur vous, comme celui de mes bons serviteurs par lequel je puis le plus confidemment traiter avec lui de cboses si importantes, tant à cause de l'amitié que chacun sait que je vous porte, de la religion que vous professez, que pour vous être acquis envers lui la réputation d'avoir de la franchise et d'être homme de foi et de parole. Préparez-vous donc à faire ce voyage*, et disposez en sorte mes affaires, qu'elles puissent avoir leur cours ordinaire pendant votre absence sans aucun mien préjudice. Soyez-moi toujours loyal, car je vous aime bien et suis fort content de vos services. A Dieu, mon ami. De Nancy, ce 10« avril 1603.

Henry.

Au même.

1603, 17 mai.

Mon Cousin, depuis vous avoir écrit ce matin, il m'est survenu une rétention d'urine, et encore que les médecins m'assurent que ce ne sera rien, comme aussi je l'espère, je vous prie, incontinent la présente reçue, de me venir trouver sans donner l'alarme à personne, feignant de venir

' Sully ne partit qu'en juin.

ilGÛH] LETTRES DE HEXRI IV 385

à Ablon pour l'aire la cène; et arrivant à Juvisy, vous prendrez la poste, car je veux parler à vous. Je vous prie que personne ne sache rien de ce que je vous écris. Bonsoir, mon ami, ce samedi, à sept heures du soir, 17« mai, à Fontainebleau.

Henry.

Au même.

Mon ami, je me sens si mal qu'il y a bonne apparence que le bon Dieu veut disposer de moi. Or étant obligé, après le soin de mon salut, de penser aux ordres nécessaires pour assurer la succession à mes enfans, les faire régner heureusement à l'avantage de ma femme, de mon État, de mes bons serviteurs et de mes pauvres peuples que j'aime comme mes chers enfans, je désire conférer avec vous de toutes ces choses avant que d'en rien résoudre'. Partant, venez me trouver en diligence sans en rien dire à personne, ni donner aucune alarme. Faites seulement semblant de vouloir venir au prêche à Ablon, et y ayant fait secrètement trouver des chevaux de j^oste, rendez-vous ce jour même en ce lieu.

Henry.

Au connétable de Monlmormcy .

Mon Cousin, je commençai hier, à sept heures du matin,

1 Quand, le 14 mai 1610, jour de sa mort, agité par les plus sombres pressentiments, Henri IV, avant de monter en carrosse pour aller voir Sully à l'Arsenal, se mettait à genoux sur son lit et priait Dieu, sans nul doute les pensées qui l'agitaient en ce moment solennel étaient les mêmes que celles dont nous trouvons l'expression dans cette belle lettre : son salut et la France.

386 LETTRES DE HENRI IV [l603l

d'être saisi d'une colique qui m'a continué tout le jour et jusques à ce matin, avec des douleurs les plus grandes que j'aie jamais endurées. Cette colique étoit accompagnée d'une fièvre qui me faisoit avoir plus mauvaise opinion de mon mal. Toutesfois Dieu, par sa bonté et grâce, m'en a garanti, mes douleurs ayant cessé et ma fièvre s'étant terminée par une grande sueur, en sorte que je suis maintenant en pleine santé, dont je rends grâces à Dieu, comme je m'assure que feront tous mes bons serviteurs. C'est pourquoi je vous en ai voulu donner avis, mon Cousin, priant sa divine bonté vous avoir en sa sainte et digne garde. Écrit à Fontainebleau, le 18^ jour de mai 1603.

4 Monsieur de Rosny.

Mon ami, je vous ai ce matin écrit par votre laquais des nouvelles de ma santé qui s'en va augmentant, car maintenant je me trouve beaucoup mieux, ayant bien reposé et me sentant sans fièvre. Je vous dépêche ce courrier exprès pour vous prier de m'envoyer par lui deu$: cens écus pour faire distribuer aux pauvres malades, lesquels je r^e puis encore toucher de quelques jours, et j'aime mieux leur faire donner quelque chose pour attendre que je me porte mieux, que de les renvoyer sans les toucher. A Dieu, mon ami, lequel je prie vous avoir en sa sainte et digne garde. Ce samedi à 10 heures du matin, 24^ mai, à Fontainebleau.

Henry.

A Madame de Montglat.

1603, B juillet

Madame de Montglat, je vous fais ce mot pour vous dire

qu'il y a longtemps que vous ne m'avez mandé des nouvelles de mon fils, ni de ma fille et de mes autres enfans. C'est pourquoi je vous prie de m'en mander, assurée que vous ne sauriez me faire service plus agréable que celuilà, et d'en avoir bien du soin, comme je m'assure que vous avez. Bonjour, Madame de Montglat. Ce 6" juillet, à Monceaux.

Henry.

Aîi connétable de Montmorency.

1603, !« .iuillct.

Mon Compère, l'on nous a dit que la rougeole étoit à Chantillj'; c'est pourquoi je vous fais ce mot et vous dépêche ce laquais exprès pour vous prier de me mander ce qui en est. Car si cela étoit, j'aimerois mieux que vous nous traitassiez à Merlou ou à Ecouen, d'autant que de là nous voulons aller à Ecouen voir nos enfants. Mandez m'en donc des nouvelles au vrai, par ce laquais; car suivant cela, d'ici nous prendrions notre chemin droit à Senlis ou à Nanteuil, pour aller à Chantilly ou à Merlou. Bonsoir, mon Compère. Ce vendredi au soir. 18" juillet, à Villers- Cotterets.

Henby.

Aîc même.

IGillî, 20 .inillpt.

Mon Compère, j'ai reçu la vôtre par mon laquais. Puisqu'il n'y a point de mal à Chantilly, de la petite vérole, et que ce n'est rien, je vous y verrai mardi au soir, Dieu aidant, car je vais demain coucher à Nanteuil. Tout ce que nous craignions, ma femme et moi, n'étoit que pour notre

388 LETTRES DE HENKI IV [l603]

fils, que nous faisons état d'aller voir au partir de chez vous. Bonjour, mon Compère. Ce dimanche malin, iO'^ juillet, à Villers-Gotterets.

Henry.

Au comte de Saint-Paul.

11103, 19 aofit.

t Madame de Verneuil, dit Sulh', me vint voir pour ses affaires, n'étant pas néanmoins trop contente de moi. Elle me trouva comme je sortois de mon petit cabinet pour aller au Louvre, ayant un petit agenda roulé autour du doigt, quVlle me demanda ce que c'étoit. A quoi je lui répondis comme en colère : « Ce sont de belles affaires. Madame, ès-quelles vous n'êtes pas des dernières. ■ Et en le déployant, je lui lus une liste de vingt ou vingt-cinq édits que Ion poursuivoit, à la foule et oppression du peuple, avec les noms de ceux qui étoient intéressés en iceux, dont elle étoit la sixième en ordre. « Eh bien, ce dit-elle, que pensez-vous faire de tout cela ".' — Je pense, lui dis-je, à faire des remontrances au Roi en faveur du pauvre peuple, qui s'en va ruiné si telles vexations sont approuvées : et peut bien le Roi dire adieu à ses tailles, car il n'en recevra plus. — Vraiment, ce dit-elle, il sera bien de loisir de vous croire et de malcontenter tant de gens de qualité pour satisfaire à vos fantaisies! Et pour qui voudriez-vous donc que le Roi fit, si ce n'étoit pour ceux qui sont dans ce billet, lesquels sont tous ses cousins et ses parcns, ou ses maîtresses '.' — Tout ce que vous dîtes seroit bon, Madame, lui repartis-je, si sa Majesté preuoit l'argent en sa bourse. Mais de lever cela de nouveau sur les marchands, artisans, laboureurs et pasteurs, il n'v a nulle apparence, étant eux qui nourrissent le Roi et nous tous ; et se contentent bien d'un seul maître, sans avoir tant de cousins, de parens. de maîtresses à entretenir. • Et voyant par tous mes discours que je ne manquerois à essayer de faire trouver mauvais au Roi telles vexations, elle se retira toute mutinée, et s'en alla de ce pas chez M. le comte de Soissons. «

A son tour, le comte de Soissons, furieux, alla trouver le Roi, se plaignant de Sully, demandant une éclatante réparation de ses paroles, et n'obtenant rien que quelques propos du Roi, il se retira exaspéré. C'est de cette colère qu'il est question dans la lettre suivante.

Mon Cousin, j'ai vu les lettres que MM. de Brissac et de la Rochepot m'ont apportées de vous; je les ai ouis sur l'afTaire qu'ils avoient en charge; en quoi je ne vois qu'une continuation de désobéissance au comte de Soissons, avec

des plaintes de moi plus pleines d'animosité que de vérité. Je ne sais quel plaisir il prend de m'offenser chez moi. Conseillez-lui de s'en aller chez lui passer sa colère, car je ne le puis plus endurer; et si, à mon retour, il est revenu à soi, je serai très-aise de le voir. Gros cousin, je vous aime de tout mon cœur et vous donne le bonsoir. Ce 19*" août, à Gaillon.

Alt duc de Savoie.

1603, 24 août.

Lettre du duc de Savoie au Roi.

Monseigneur, M. d'Aubigny me vient de dépêcher un courrier, me donnant avis qu'il s'est adressé à lui un homme qui dit qu'il est gentilhomme, pour l'adresser à moi, afin de me proposer un moyen très-facile qu'il avoit pour faire mourir Votre Majesté et la Reine, moyennant une certaine somme d'argent, qu'il prétendoit après avoir fait le coup : etdisoit qu'il croyoit que j'y devois accorder, pour la haine que V. M. me portoit, laquelle ceux qui le mandoient savoient très-bien et très-assurément. Et se figuroit exécuter si exécrable méchanceté par la voie du poison et ayant gagné un maître cuisinier et un écuyer tranchant, qui doit sortir de quartier à ce 1" septembre. Il dit aussi qu'il est domestique * de M. de Montbazon. Voilà les mêmes mots de la lettre de M. d'Aubigny, lequel après l'avoir ouï, la fait mettre dans la chartre ^ de Miolans, avec bonnes gardes, lui semblant que j'agréerois ce qu'il a fait, comme en vérité j'ai fait; et lui recharge de nouveau qu'il soit soigneusement gardé. Et au même instant j'ai dépêché ce courrier à Votre Majesté en toute diligence, afin qu'EUe soit avertie de tout ce fait et commande ce qu'on devra faire de cet homme, et à qui on le devra remettre ; la suppliant de croire que, comme je désire sur toutes les choses du monde de servir Votre Majesté, et même en chose tant importante comme cetteci touchant la conservation de sa personne et de celle de la Reine, qu'aussi je n'ai l'àme tant méchante, ni tant abaissé le courage, que non pas à Votre Majesté, à qui je souhaite mille ans de vie et très-heureuse, mais au moindre homme du monde je ne voudrois user de ces termes-là, ni souiller par semblables actes abominables le sang dont je suis sorti, ni la profession de vie que j'ai faite jusques à ce jour. Je la supplie encore de nouveau et d'ajrréer ma volonté et s'assurer de cette vérité, comme

1 Attaché à la maison (domus). officier delà maison, et non pas valet. - Prison.

390 LETTRES DE HENRI IV [lOlXil

marques du désir que j'ai de lui rendre service très-humble, eL de la candeur avec laquelle j'ai toujours guidé toutes mes actions, lesquelles Votre Majesté reconnoîtra toujours plus conformes à mes paroles : et lui baisant sur ce très-humblement les mains, je supplie le créateur qu'il lui doint très-longue et heureuse vie. De Rivolay, ce 17= août 1603. Votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

Emanuel.

Mon Frère, je vous remercie de l'avis que vous m"avez donné par votre lettre apportée par ce courrier: c'est un témoignage de votre bonne volonté, non moins que de la générosité et candeur de votre courage, qui m'a été trèsagréable et que je prise grandement. Ce siècle abonde eu perversité, étant rempli de médians qui font métier et marcbandise de s'offrir à trahir leurs princes et d'attenter à leurs personnes par toutes voies illicites, pour gagner quelques pièces d'argent, et souvent piper et affronter ceux auxquels ils s'adressent. Dieu, vrai protecteur des siens qui posent leur principale fiance en lui, m'a préservé jusques à présent, par sa sainte et divine grâce, de telles embûches, comme j'espère qu'il fera à l'avenir ^ Toutesfois, c'est grand avantage d'en être averti. Vous n'avez pas voulu seulement me rendre ce bon office, digne en vérité de notre proximité et de votre qualité, mais vous avez voulu encore faire retenir et mettre prisonnier ce malheureux duquel votre dite lettre fait mention, lequel a été si impudent et téméraire que d'oser tenter votre volonté et votre courage en un cas si exécrable et contre un prince qui n'a mérité de vous, ni dautre qui vive, chose semblable. Mon Frère, je vous en remercie de rechef de tout mon cœur, et vous prie, suivant l'offre que vous m'en faites par votre lettre, de commander que ce misérable soit sûrement conduit jusques à Seyssel, et là livré entre les mains de celui qu'y fera trouver mon grand écuyer, gouverneur de Bourgogne, suivant mon commandement, vous promettant que je ne perdrai jamais la mémoire du

' Préservées fois. Henri IV succomba à la 44« tentative d'assassinat.

plaisir que vous m'avez fait en cette rencontre, et que j'embrasserai toutes occasions de m'en revancher, comme vous connoitrez par effet quand elles se présenteront.

Répoîi-se du Roi aux remontrances dic Parlement sur le rétablissement des Jésuites.

1603, 24 décembre.

lluliri l\ venait (le faire un éilit par lequel il rappelait les Jésuites qui avaient été chassés de France, quelques années auparavant, après l'attentat de Jean Châtel. « Les villes demandoicnt à l'envi d"avoir des collèges ». et le Roi aimait mieux que les Jésuites employassent leur influence au service de la France que contre elle, au profit de l'Espagne. Le Parlement fit des remontrances contre le rappel des Jésuites, comme il en avait fait contre l'édit de Nantes. Les mêmes hommes, gallicans et intolérants, firent la même op|josition à ces deux grandes mesures si did'érentes d'apparence, mais dictées par la même pensée, bien moderne, la liberté religieuse pour tous, garantie par l'Etat.

Je VOUS sais bon gré du soin que vous avez de ma personne et de mon État. J'ai toutes vos conceptions en la mienne, mais vous n'avez pas la mienne aux vôtres. Tous m'avez proposé des difficultés qui vous semblent grandes et considérables, et n'avez su que tout ce que vous avez dit a été pensé et considéré par moi il y a huit ou neuf ans, et que les meilleures résolutions pour l'avenir se tirent de la considération des choses passées, desquelles jai plus de connoissance qu'autre qui soit. On reconnut à Poissy, non l'ambition des Jésuites, mais leur suffisance, et je ne sais comme vous trouvez ambitieux ceux-là qui refusent les dignités et prélatures, et qui font vœu de n'y point aspirer. Pour les ecclésiastiques qui se formalisent d'eux, c'est de tout temps que l'ignorance en a voulu à la science, et j'ai remarqué que, quand j'ai commencé à parler de les établir, deux sortes de personnes s'y opposèrent particulièrement : ceux de la Religion et les ecclésiastiques mal vivans ; et c'est ce qui les a fait estimer davantage. Si la Sorbonne les

392 LETTRES DE HENRI IV [l60'i]

a condamnés, c'a été sans les connoitre. L'Université a occasion de les regretter, puisque, par leur absence, elle a été comme déserte, et les écoliers, nonobstant tous vos arrêts, les ont été chercher dedans et dehors mon royaume. Ils attirent à eux les beaux esprits et choisissent les meilleurs, et c'est de quoi je les estime. Je désirerois que Ton choisit les meilleurs soldats, et que nul n'entrât en vos compagnies qui n'en fût bien digne : que partout la vertu fût la marque et fît la distinction des hommes. Ils entrent comme ils peuvent, aussi font bien les autres ; et suis moimême entré comme j'ai pu. Il faut avouer qu'avec leur patience et bonne vie, ils viennent à bout de tout, et que le grand soin qu'ils ont de ne rien changer ni altérer de leur première institution les fera durer longtemps.

Quant à ce qu'on reprend à leur doctrine, je ne lui pu croire, parce que je n'ai trouvé un seul d'un si grand nombre de ceux qui ont changé leur religion, qui ait soutenu leur avoir ouï dire ou enseigner qu'il étoit permis de tuer les tyrans ni d'attenter sur les rois. Barrière ne fut pas confessé par un Jésuite en son entreprise, et un Jésuite lui dit qu'il seroit damné s'il osoit l'entreprendre. Quand Châtel les auroit accusés, comme il n'a fait, et qu'un Jésuite même eût fait ce coup (duquel je ne me veux plus souvenir, et confesse que Dieu voulut alors m'humilier et sauver, dont je lui en rends grâce), faudroit-il que tous les Jésuites en pâtissent, et que tous les apôtres fussent chassés pour un Judas ? S'ils sont obligés plus étroitement que les autres au commandement du Pape, c'est pour ce qui regarde la conversion des infidèles, et je n'estime pas que les vœux d'obéissance qu'ils font les obligent plus que le serment de fidélité qu'ils me feront. Mais vous ne dites pas que l'on a trouvé mauvais à Rome que le cardinal Bellarmin [jésuite) n'a donné en ses écrits autant de juridiction et d'autorité au Pape sur les choses temporelles que les autres lui en donnent ordinairement.

Il ne leur faut plus reprocher lu Ligue ; cetoit l'injure

du temps ; ils croyoient de bien faire, et ont été trompés comme plusieurs autres; je veux croire que c'a été avec moins de malice que les autres, et m'assure que la même conscience, jointe à la grâce que je leur fais, les rendra autant, voire plus affectionnés à mon service qu'à la Ligue. L'on dit que le roi d'Espagne s'en sert ; je dis aussi que je veux m'en servir, et que la France ne doit être do pire condition que l'Espagne, puisque tout le monde Jes juge utiles. Je les tiens nécessaires à mon État, et s'ils y ont été par tolérance, je veux qu'ils y soient par arrêt. Dieu m'a réservé la gloire de les y rétablir par édit. Ils sont nés en mon royaume* et sous mon obéissance ; je ne veux entrer en ombrage de mes naturels sujets, et si l'on craint qu'ils communiquent mes secrets à mes ennemis, je ne leur communiquerai que ce que je voudrai. Laissez-moi conduire cet affaire ; j'en ai manié d'autres bien plus difficiles, et ne pensez plus qu'à faire ce que je vous dis.

Haran(/ue du Roi Au corps de ville de Paris.

1604, as février.

Messieurs, j'estime que chacun de vous se souvient encore de l'état misérable oîi étoient réduites les affaires de France, lorsqu'il plut à Dieu m'appeler à cette couronne : et que, le comparant à la condition iirésente, il loue et remercie en son cœur la bonté divine d'un si heureux changement, pour la perfection ^ duquel vous savez combien librement j'ai exposé ma vie aux périls et supporté toutes sortes de travaux, lesquels je tiens bien et dignement emplojés, pourvu seulement que la mémoire vous en de-

' En 1603, les Jésuites français seuls lurent admis dans le royaume : ce n'est qu'en 1608, que les Jésuites étrangers y furent admis comme les autres.

* L'accomplissement.

meure. Mais mou alfectiou pateruelle envers mes sujets ne me permet point de m'arrêter en si beau chemin ; ains me convie à employer de rechef ma personne, et chercher tous moyens pour rendre telles félicités plus durables, et faire en sorte que malgré tout accident, chacun puisse jouir à l'avenir, comme il fait à présent des commodités publiques et privées ; chose que je tiens très-difficile, s'il n'y est remédié par un bon ordre et très-grande prévoyance, à cause de l'extrême pauvreté que je reconnois au peuple de la campagne, lequel est celui qui nous fait tous vivre. Car arrivant un changement de règne, ou quelque mouvement de guerre en ce royaume, comment estimez-vous qu'il soit possible de subvenir à telles dépenses extraordinaires, puisque tout le revenu d'icelui, quelque excessives qu'en soient les impositions, peut à grande peine porter les charges et dépenses du courant? Lorsque les rois mes prédécesseurs sont tombés en pareilles adversités, ils ont eu recours aux aliénations de leurs domaines, constitutions de rentes, créations d'offices, augmentations de tailles, gabelles et impositions ; mais maintenant toutes ces choses sont parvenues à tel excès, qu'il ne s'en peut tirer, ni esjîérer aucune assistance. Quoi donc? faudra-t-il laisser dissiper l'État, ou l'assujettir aux étrangers? Je m'assure que nul de vous n'a le cœur si lâche que de l'endurer. Pour mon regard, je souffrirois plutôt mille morts, et espère vous laisser des enfans pour rois, qui n'auront pas moindre courage. Par quoi, ne sachant où prendre des moyens, tenez pour certain que l'on s'adressera au fond des rentes *, comme le plus facile, et crains qu'enfin telles affaires continuant ou tirant à la longue, eux ou moi soj-ons contraints parla nécessité, qui est la loi de toutes les lois, de faire banqueroute à cette nature de dettes ; chose que je veux éviter de toute ma puissance, et l'éviterai infailliblement, si vous y contribuez, ce que l'ancienne fidélité des François me fait espérer de vous.

' Le fond des rentes, c'est-à-dire la dette de l'État.

C'est pourquoi, Aoyaut que la paix et le repos universel que mes labeurs ont acquis à la France nous permet ou plutôt nous appelle à des consultations ou occupations si louables et si justes, je me suis résolu, pour prévenir tels inconvéuiens, d'entrer au racbat et amortissement des rentes, du sort principal * des propriétaires qui les ont acquises loyalement et de bonne foi. Mais avant que d'ouvrir aucun expédient, je désire prendre votre conseil et recevoir vos avis communs. Et pour vous donner moyen de les mieux former, je veux que sans vaquer à aucun autre affaire, soit public ou privé, vous vous assembliez deux fois le jour, afin de trouver les expédiens [les] plus propres et avantageux pour faciliter cette mienne intention, lesquels j 'écouterai volontiers et les approuverai, si l'exécution peut suivre la proposition. Sinon, j'espère moi-même vous faire des ouvertures qui ne seront à rejeter, ne désirant établir autre justice en cet affaire que celle qui de droit se peut pratiquer entre deux particuliers. Mais quoi qu'il y ait, tenez pour arrêté en vos esprits que je ne me départirai jamais d'une telle résolution, quelques difficultés et empèchemens que vous y puissiez apposer ; d'autant que je la tiens non-seulement juste et utile, mais tellement nécessaire, que la conservation de cet État y est conjointe et attachée. Travaillez donc de cœur et de courage en un si bon affaire, qui est pour vous même et pour le bien de tous ; et que tous en général, et chacun en particulier, me fassent connoitre combien il m'aime et désire me faire service agréable, vous souvenant que je n'oublierai jamais ceux qui auront bien ou mal procédé en cette occasion, mais les reconnoitrai chacun selon son mérite, et que je veux être éclairci de vos délibérations dans huit jours ^

• Le sort principal (Pune rente est le capital placé. Ou dit aujourdliui le principal ou le capital.

- La dette publique était alors d'environ 300 millions de livres (soit 3 milliards d'aujourd'hui), sans compter 41 millions de livres (410 millions de francs d'aujourd'hui), assignés sur rilGtel-de-\'ille de Paris.

Le règlement que fit Sully eu 1604 mit l'ordre dans reifro3aUe chaos

.1 la marquise de Verneuil.

1604. vers la mi-inTÎl.

Madame de Verneuil, abusant de sa puissance sur Henri IV, lui parlait avec arrogance, et de la Reine en termes très-peu respectueux : elle prenait part aux menées que son père et le comte d'Auvergne tramaient contre le Roi avec les Espagnols et quelques personnages remuants ; elle lui laissait voir le refroidissement de son affection, sous des prétextes recherchés de dévotion et de scrupules de conscience, que le Roi disait savoir bien qu'elle n'avait nullement en l'âme, et elle en usait ainsi, croyaitil, « à cause de quelques nouvelles amours qui la dominoient ». Ne pouvant se supporter l'un et l'autre, « ils ne pouvoient cependant, dit Sully, vivre l'un sans Tautre. » A ce moment, le Roi et sa maîtresse « entrèrent en de telles aigreurs >•, qu'il en résulta la lettre suivante.

Si vos effets suivoient vos paroles, je ne serois pas mal satisfait de vous comme je suis. Vos lettres ne parlent qu'affection; votre procédé envers moi, qu'ingratitude. Il y a cinq ans et plus que vous continuez cette façon de vivre, trouvée étrange de tout le monde. Jugez de moi, à qui elle touche tant, ce qu'elle doit être. Il vous est utile que l'on pense que je vous aime, et à moi honteux que l'on voie que je souffre que vous ne m'aimiez pas. C'est pourquoi vous m'écrivez et pourquoi je vous paye de silence. Si vous me voulez traiter comme vous devez, je serai plus à vous que jamais : si non gardez cette lettre pour la dernière que vous recevrez jamais de moi, qui vous baise un million de fois les mains.

de la dette publique. L'intérêt fut réduit de 10 à 6, à S et à 4 0 0. suivant la date et l'origine des rentes : — une partie des rentes fut éteinte moyennant le remboursement du capital ; — beaucoup de rentes reconnues frauduleuses furent annulées : — les rentes sur PHôtel-de- Ville de Paris furent réduites par voie de rachat de 3,428,000 livres (34,280,000 francs d'aujourd'hui) à 2.039,000 livres (20,390,000 francs). — Le résultat de cette grande opération fut de soulager l'État, qui n'avait pas 25 millions de livres (230 millions d'aujourd'hui) de revenus, de 5 millions de livres (50 millions d'aujourd'hui) sur les rentes.

A mon cousin le cardinal Du Perron.

160). 17 juin.

Mon Cousin, c'est pour vous avertir et me conjouir avec vous de votre promotion à la dignité de cardinal que je vous écris la présente et vous l'envoie par le même courrier qui m'en apporté la nouvelle. Je vous ai désiré et procuré cet honneur sur Fespérance que j"ai conçue que Dieu et son église avec le Saint-Siège et Sa Sainteté seront servis de vous dignement. Et aussi que vous reconnoitrez envers moi et mon royaume Tobligation que vous m'avez de cette grâce avec la fidélité que doit faire un bon sujet. Tenez-vous prêt pour me venir trouver aussitôt que le camarier de Sa Sainteté qui doit apporter votre bonnet sera arrivé, afin que vous le receviez de ma main. Priant Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. De Saint-flermain-en-Laye, le 17« juin 1604.

A Monsieur de Rosnij.

1604, 4 octobre.

Mademoiselle de Beuil allait remplacer la marquise de Veraeuil comme maîtresse en titre. Le lendemain du jour où le Roi écrivait cette lettre à SuU}', la nouvelle favorite devait épouser Philippe de Harlay, comte de Sésy, • mais en figure •, comme dit Tallemant des Réaux, c"est-à-dire à condition quelle ne serait sa femme que de nom et qu'il la laisserait à Henri IV, qui fit sa maîtresse comtesse de Moret, en décembre 1604. La somme énorme que le Roi ordonne à Sully de remettre à mademoiselle de Beuil servit à acheter la femme et à payer le consentement du mari, qui toucha encore 30,000 écus, en 1607, quand la comtesse de Moret fut « démariée t, comme dit Malherbe, c'est-à-dire quand son prétendu mariage fut rompu.

Mon ami, je vous prie de bailler à la demoiselle de Beuil la somme de 8.3.304 livres, de laquelle vous ne prendrez

autre quittance que la présente, laquelle somme vous emploierez au premier comptant que vous ferez expédier ; et sur ce, Dieu vous ait. mon ami, en sa garde. Ce 4« octobre,

à Paris.

Henry.

Chanson adressée à la comtesse de Moret.

1604, vers la fiu île l'année.

Viens Aurore,

Je t'implore; Je suis gai quand je te voi.

La bergère

Qui m'est chère Est vermeille comme toi.

De rosée

Arrosée La rose à moins de fraîcheur :

Une hermine

Est moins Une, Le lait a moins de blancheur.

Pour entendre

Sa voix tendre, On déserte le hameau.

Et Tityre

Qui soupire Fait taire son chalumeau.

Elle est blonde

Sans seconde; Elle a la taille à la main.

Sa prunelle

Etincelle Comme l'astre du matin.

D'ambroisie

Bien choisie HéLé la nourrit à part,

Et sa bouche,

Quand jy touche. Me parfume de nectar.

A Monaieiir de Rosny.

1605, 4 janvier.

Mon Cousin, je vous fais ce mot pour vous dire que, au premier comptant que vous ferez au trésorier de mon épargne, vous employiez dans icelui la somme de trente mille livres d'une part, de laquelle j'ai fait don à ma femme; de neuf mille à Madame la comtesse de Moret; aux femmes de chambre de ma femme de quinze cens livres ; et à Madame de Montglat, pour distribuer aux nourrices de mon fils, de ma fille et de mes autres enfans, pareille somme de quinze cens livres, de laquelle je leur ai fait don pour leurs étrennes de la présente année. A Dieu, mon ami. Ce 4"^ janvier, à Paris.

Henry.

A la marquise de Verneuil.

ItiOô, en férr'tPT ' .

Malgré tout, Henri IV revenait toujours à la marquise; il reconnaît qu'il a tort de la « chérir trop » , il l'aime toujours. Il est enchaîné par l'habitude, cette redoutable alliée des passions : il a besoin de la conversation spirituelle de madame de Verneuil et de ses vives réparties. Si quelque chose peut excuser le joug honteux que le Roi a subi, c'est que ce joug est celui de l'esprit, bien plus encore que celui de la beauté. Il faut dire aussi que Marie de Médicis était bien une des femmes les plus complètement ennuyeuses et maladroites qui se puissent imaginer. Sotte dénature, opiniâtre, colère, elle était entièrement dominée par Concini et sa femme, qui exploitaient ses défauts et ses justes griefs contre

' Celte lettre, placée à la fin de l'année 1604, par M. Berger de Xivrey. nous parait devoir être datée du mois de février I6O0,

400 LETTRES DE HENRI IV [lC05]

Henri IV ; elle n'avait aucune complaisance pour le Roi ; elle ne s'accommodait dans aucun cas à ses goûts, à ses désirs, et en toutes choses, dans les grandes comme dans les petites, • une fois qu'elle avoit pris sa quinte, si le Roi vouloit d'un elle vouloit d'autre » . Elle • grognoit et rechignoit toujours, lorsque revenant, il la vouloit aller baiser, caresser, rire et s'esjouir avec elle « . La Reine froissait Henri IV, qui aimait tant tous ses enfants, en témoignant une extrême animosité contre ses bâtards, et elle achevait d'irriter son mari, qui savait que les torts de la Reine venaient surtout des mauvais conseils des Concini, en les comblant de faveurs, de dons et d'argent, sans parvenir jamais à rassasier leur avidité, en tolérant leur arrogance et en les soutenant dans leurs intrigues avec l'Espagne. De sou côté, Marie de Médicis ne pouvait supporter que madame de Verneuil, « cette putane • comme elle l'appelait, parlât d'elle • avec mépris, mît sans cesse ses enfants sur la même ligne que les siens, conspirât avec son frère et son père contre le Roi, et que le Roi n'en fil aucune punition. A l'époque où nous sommes, le ménage du Roi était un enfer, où les querelles se renouvelaient chaque jour. Sully proposait à Henri IV, pour faire cesser ces désordres, de renvoyer les Concini à Florence et d'exiler madame de Verneuil et sa famille en Angleterre. Henri IV ne put se décider à suivre ce sage conseil : il rompit un instant avec sa maîtresse, mais il en prit une autre, madame de Moret, et reprit bientôt madame de Verneuil, ce qui lui fit trois femmes à la fois. Le scandale était complet. Il s'aggrave encore quand on sait qu'au moment où le Roi écrivait la lettre qu'on va lire, le père de la marquise et le comte d'Auvergne son frère venaient d'être condamnés à mort par le Parlement pour crime de haute trahison, que la marquise avait été convaincue d'avoir pris part à ce complot, et que, malgré leur crime, tous ces coupables avaient été graciés.

Mon cher cœur, j'ai reçu trois de vos lettres, auxquelles je ne ferai qu'une réponse. Je vous permets le voyage de Boisgency, comme aussi de voir votre père, auquelj'ai fait ôter ses gardes. Mais n'y demeurez qu'un jour, car sa contagion est dangereuse. Je trouve bon que partiez pour Saint- Germain voir nos enfans. Je vous enverrai La Guesle ; car je veux aussi que voyiez le père, qui vous aime et chérit trop. L'on n'a rien su du tout de votre voyage. Aimez-moi, mon menon, car je te jure que tout le reste du monde ne m'est rien auprès de toi, que je baise et rebaise un million de fois.

* Ce doit être un des serviteurs de la marquise. On le retrouve en 1608 (22 mai) à Malesherbes, « toujours obéissant et fidèle ».

A Monsieur de Rosny.

1606, 13 mars.

Mon Cousin, mandez-moi par le retour de ce courrier si mes affaires sont en état qu'il faille que je hâte mon retour, car selon cela je me conduirai. Ici' il fait très-beau, et y passe bien mon temps, me portant très-bien, Dieu merci ; car je n'ai aucun ressentiment de rhume, de goutte ni de chose du monde. Vous le jugerez ainsi à mon visage, qui est très-bon. Je me couche entre dix et onze, et me lève à sept heures, dors bien et mange de même, qui sont les meilleures nouvelles que je vous puisse mander. Si vous en savez quelques-unes, mandez-les moi par le retour de ce courrier. A Dieu, mon Cousin. Ce samedi, 13« mars, à ChantiUy.

Henry.

Au même.

16t6, là mars.

La grande faveur et la haute position de Sully, si parfaitement méritées par ses services et sa fidélité, avaient amoncelé contre lui toutes les haines et toutes les jalousies des courtisans et des maîtresses *, qu'il con-

' A Chantilly, chez le connétable de Montmorency.

* Sully divisait ses ennemis en sept sortes : les grands officiers de la couronne, jaloux de son pouvoir ; — les maîtresses et leur séquelle, irritées de ce qu'il rognait toujours leurs gratifications ; — les bigots espagnolisés, Villeroi, Sillery, le P. Cotton et les Jésuites, qui voulaient renverser Sully, protestant, afin que la politique • tournât exclusivement sur les pivots de Rome et d'Espagne » ; — les cajoleurs, marjolets, brelandiers, voluptueux, baguenaudiers et fainéants de cabinet, de cour et de ville, lesquels n'étant bons qu à ricaner auprès du Roi, étaient irrités du mé-

Eris que le sévère Sully avait pour leur engeance ; — les factieux, turulents, séditieux, mutins et faiseurs de menées en l'État, dont Sully renversait les desseins par sa vigilance et sa fermeté ; — ceux qui ayant accoutumé de s'enrichir en pillant, saccageant et brigandant le Roi, le royaume et les particuliers, voulaient voir la direction des finances en d'autres mains que celles de l'intraitable Sully, qui s'obstinait à vouloir y maintenir l'ordre et la probité ; — le ramas de toutes les canailles et

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trecarrait sans pitié. On l'attaquait sans cesse auprès du Roi, qui finit par se laisser circonvenir et no plus témoij^ner à son grand ministre la même amitié qu'auparavant. Sully écrivit à Henri IV^ lui signala les artifices de ses ennemis, le supplia de lui déclarer les causes de ses plaintes et défiances, de lui faire connaître ses finales résolutions et, s'il n'était pas coupable, de lui rendre sa bienveillance accoutumée. C'est à cette lettre de Sully que le Roi répondit par la suivante.

Mon Cousin, j'aurois besoin de plus de temps et de loisir que je n'en ai maintenant pour répondre aux discours, raisons et plaintes de votre lettre du 13^ mars. C'est pourquoi je remettrai à vous en parler à la première vue et loisir ; et ce pendant je vous conseillerai de prendre le même conseil que vous me donnez, lorsque je me mets en colère de ceux qui blâment mes actions : qui est de laisser dire et parler le monde sans vous en tourmenter, et faire toujours de mieux en mieux ; car par ce moyen vous montrerez la force de votre esprit, ferez paroître votre innocence, et conserverez ma bienveillance, de laquelle vous pouvez être autant assuré que jamais. A Dieu, mon Cousin. De Chantilly, ce 15^ mars

Henry.

Au duc (VÉpernon.

Le Roi voulait que le brave Grillon vendît sa charge de mestre de camp du régiment des gardes à M. de Créqui : le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie française, désirait au contraire que M. de Grillon, qui lui était entièrement dévoué, conservât sa charge. Orgueilleux et tout puissant comme il l'était, ménagé d'habitude par le Roi, qui le surveillait de près, tout en lui prodiguant les apparences delà plus vive amitié, le duc d'Epernon reçut de Henri IV les deux lettres qu'on va lire.

sançsues de partisans, mouches de cours et donneurs d'avis pour trouver de 1 argent à la surcharjï;e du peuple et s'enrichir, parmi lesquels se trouvait le plus dangereux des ennemis de Sully, Juvigny, auteur d'un libelle qui fit une vive impression sur l'esprit de Henri IV. Aussi, après que Sully eut recouvré toute sa faveur, ce Juvigny fut-il poursuivi comme criminel de lèse-majesté et pendu en effigie.

Il y eut à propos de cette affaire bien des incidents, dont le plus grave fut la disgrâce momentanée de Sully, le Roi ayant cru que son ministre voulait avoir la charge de Grillon, ce qui indiquait une ambition insatiable, et s'étant aperçu de certaines conventions entre Sully et d^Epernon, qui lui déplurent considérablement.

Mon ami, vous entendrez par d'Escures ce qui s"est passé entre les sieurs de Grillon et de Créqui, pour la charge de mestre de camp du régiment de mes gardes, et comme je n'ai voulu que les provisions en aient été expédiées que je n'eusse, suivant ma promesse, parlé à vous, ce que je fais par ce porteur. Peut-être si le dit sieur de Grillon se fût adressé à vous pour lui donner un successeur, que vous lui en eussiez choisi un qui vous eût été plus agréable, mais non si utile à mon service. Car je tire de ce fait un tel bien pour mes affaires que si vous étiez auprès de moi, vous me le conseilleriez. Je vous prie donc et conjure par l'amitié que je crois que vous me portez, que je reconnoisse qu'en cette occasion vous préférez mon contentement et le bien de mes affaires à toutes autres considérations, et que vous le faites volontiers, puisque je le veux ainsi. Gela sera aussi cause que j'aurai à l'avenir encore plus de soin de ce qui vous touche qiie jamais, ainsi que vous dira le dit d'Escures, sur lequel me remettant, je prie Dieu, mon ami, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Ce 13" mai, à Fontainebleau.

Henry.

Au même.

ie05, 21 mai.

Mon Cousin, je vous ai mandé ma volonté par Escures. Vous désirez parler à moi, devant que j'achève cet office. Je le veux; venez donc me trouver, bien résolu de suivre mes volontés, car le serviteur qui veut être aimé de son maître lui témoigne toute obéissance. Votre lettre est d'homme en

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colère; je n'y suis pas encore : je vous prie, ne m'y mettez pas. Escures vous dira le surplus, croyez-le. Ce 21^ mai, à Fontainebleau.

Henry.

Entretien du Roi et de M. de Rosny.

1605, à la fin de mai, à Fontainebleau.

La lettre du 15 mars, courte et peu familière, le terme de mon cousin au lieu de mon ami, montrèrent à Sully que le cœur du Roi n'était pas encore bien satisfait et que son esprit n'était pas entièrement épuré des fantaisies qu'on y avait glissées. Cependant Sully, fort de son innocence, résolut de ne pas provoquer une explication et d'attendre que le Roi • entamât le propos > . Il attendit assez longtemps et vit sa faveur décroître rapidement. Ses ennemis gagnaient sur lui, et Henri IV se laissa si Lien « porter au courroux > . qu'il alla jusqu'à dire que Rosny pourrait bien faire un jour plus de mal à l'Etat que n'avait jamais fait l'amiral de Coligny, et qu'il en discourait avec tous ceux qu'il rencontrait. Les plus sérieux de la Cour, les princes de la maison de Lorraine entre autres, blâmèrent ces propos et allèrent plaindre Sully de sa disgrâce. Ce que voyant, le Roi y eut regret et, se souvenant de la lettre que Rosny lui avait écrite, il résolut d'avoir un entretien avec son serviteur, qu'il condamnait avant de l'avoir entendu. L'explication eut lieu, et Rosny en sortit triomphant.

Un matin, M. de Rosn}' avait été au lever du Roi, pour prendre congé de lui avant de retourner à Paris. M. de Rosny partait, lorsque le Roi le fit appeler et lui dit :

« Venez-çà, n'avez-vous rien du tout à me dire? « A quoi lui ayant répondu que non pour le présent, il me repartit: « Oh si, ai bien moi à vous. » Et là-dessus, m'ayant pris par la main, il me mena dans les allées des mûriers blancs, qui sont tous environnés de canaux, à l'entrée desquels il fit mettre deux Suisses qui ne parloient point françois, où nous nous promenâmes près de quatre heures ensemble, sans cesser de discourir, lire et entremontrer papiers

Après m'avoir embrassé par deux fois à la vue d'un chacun, il me dit : « mon ami, je ne saurois plus souffrir, des expériences et connoissances de vingt-trois ans nous ayant

suffisamment témoigné l'afiection et sincérité Tun de l'autre, les froideurs, retenues et dissimulations dont nous avons usé depuis un mois; car, pour en dire la vérité, si je ne vous ai pas dit toutes mes fantaisies ainsi que j'avois accoutumé, je crois que vous m'avez aussi celé beaucoup des vôtres; et seroient telles procédures autant dommageables à vous qu'à moi, et pour aller journellement en augmentant (par la malice et l'artifice de ceux qui envient autant ma grandeur qu'ils sauroient faire votre faveur près de moi), si je n'y apportois les remèdes convenables. Et pour cette cause, ai-je pris résolution de vous dire entièrement tous les beaux contes que l'on m'a faits de vous, les artifices dont l'on a usé pour vous brouiller avec moi, et ce qui m'en est resté sur le cœur; vous priant de faire le semblable, sans craindre que je trouve rien mauvais de toutes les libertés dont vous pourrez user, puisque c'est chose que je veux et vous commande absolument, et ne me taire nuls des rapports que l'on vous a faits de ce que j'ai pu dire ou faire où vous ayez intérêt, ni des fantaisies qui vous sont venues en l'esprit là-dessus, ni même nulles de mes vérités; car je veux que nous sortions d'ici, vous et moi, le cœur net de tous soupçons, et contens l'un de l'autre, ne doutant point comme parmi quelques vérités que l'on m"a pu dire, l'on n'y a mêlé mille mensonges et faussetés, l'on n'ait fait le semblable en votre endroit ; et partant, comme je vous veux ouvrir mon cœur, je vous prie de ne me déguiser rien de ce qui est dans le vôtre. »

De quoi faire ayant tiré ma foi et ma parole, il me nomma tous ceux qui avoient essayé de l'aliéner de l'amitié qu'il me portoit, entre lesquels se trouvèrent bien mêlés la plupart de ces diverses sortes de personnes dont j'ai ci-devant fait mention, et plusieurs autres que je ne veux pas dire; ajoutant qu'ils s'étoient durant quelques années servi de l'artifice des blâmes et des plaintes, et en cette-ci de celui des louanges des bonnes parties qui étoient en moi, et de la douceur dont j'usois envers un chacun, ce qu'il ne me

406 LETTRES DE HENRI IV [l60b]

vouloit point nier lui avoir grandement touclié l'esprit ; s'étant mis en fantaisie que changeant ainsi soudainement de procédures, et usant (ce qu'il savoit bien être du tout contre mon humeur) de flatteries, cajoleries, recherches et gratifications envers un chacun, comme ils le publioient, il falloit bien que j'eusse pris un autre dessein que celui de sa gloire, accroissement de sa domination, amélioration de ses revenus et soulagement de ses peuples, comme je lui avois toujours protesté, et que j'en aimasse d'autres autant ou plus que lui, puisque je préférois leur utilité et contentement au sien. « Et afin, me dit-il, que vous n'estimiez pas que j'aie inventé tout cela pour chercher un prétexte à m'aliéner de vous, je vous ferai voir les divers avis et mémoires qui m'en sont tombés entre les mains, dont j'en ai trouvé les uns tantôt par terre sous ma table, que je faisois ramasser (car encore que cela me dépitât, si ne laissois-je pas d'avoir la curiosité de les voir), les autres sous le tapis de ma chambre, les autres que j 'avois pris de gens Inconnus, lesquels me les présentoient comme si c'eût été des requêtes, les mettant dans mes pochettes, les autres sous le chevet de mon lit, et les autres tout ouvertement, comme celui que, par mon commandement exprès, Juvigny me bailla, il y a dix ou douze jours, lequel m'en bailla un qu'il me dit avoir trouvé par terre dans ma chambre, et qu'il semble qu'en icelui ait été rassemblé tout ce qui étoit en tous les autres'. Je serai bien aise que vous le lisiez devant moi, et que nous en discourions, pour voir si par le style nous ne devinerons point qui le peut avoir fait ; car, à mon avis, il y a des inventions qui surpassent l'esprit et la capacité de celui qui me l'a baillé. » Lequel m'ayantmis en main, je le lus tout du long, sans dire aucune chose ^

* Ce libelle était intitulé : Discours d'Etat pour faire voir aii, Roi en quoi Sa Majesté est mal servie. Il courait manuscrit. Quand la méchanceté et la bêtise n'ont pas de journaux à leur service, elles ont les nouvelles à 1 a main et les libelles manuscrits.

' Suit une longue analyse du libelle, que Sully divise en cinq points : 1° Protestations de dévouement pour le Roi et son Etat, et promesse de

flëOii] LETTRES DE HENRI IV k^J

Sa Majesté ayant vu que javois lu ce libelle tout du long, sans dire un seul mot, changer de couleur ni témoigner la moindre émotion du monde, me dit : « Eh bien, que vous en semble de tous ces beaux contes ? — Mais vous-même. Sire, lui répondis-je, qui les avez lus et relus et si longtemps gardés, quelle opinion en avez-vous ? Car pour moi, je ne m'étonne pas tant de toutes ces bagatelles, qui ne sont en effet que fadaises et niaiseries de gens sots et malicieux, comme je fais de voir qu'un si grand Roi, plein d'esprit, de jugement, de courage et de bonté, et qui m'a connu par tant de louables expériences, a pu avoir la patience de les lire, de les garder si longtemps, de me les faire lire tout du long en sa présence, et de me demander ce qu'il m'en semble. Car quelle autre opinion en saurois-je avoir que celle que la prudence vous oblige d'avoir, et que je crois que vous avez en effet, m'assurant que vous avez usé de force à votre bonne inclination et doux naturel, pour vous faire écouter toutes ces impostures et calomnies, sans vous en mettre en colère, et faire faire une curieuse recherche des auteurs d'icelles pour en faire une punition exemplaire et très-rigoureuse? Mais, afin de ne demeurer pas renclos dans une contradiction universelle et défense générale, je vous supplie très-humblement. Sire, de trouver bon que je reprenne toutes ces particulières suppositions, afin de les examiner par les règles de la prudence, de la raison, de la possibilité et des judicieuses lumières de votre esprit. »

donner avis des menées faites contre lui ; - 2° Louange des vertus du Roi et diatribe contre Sully qui prétendait être le seul auteur de la bonne administration et prospérité du royaume: — 3" Liste des serviteurs et favoris des Rois qui au début les servaient bien et avaient conspiré à la fin, d'après quoi on conseillait au Roi de se méfier de son ministre tout

Suissant : — 4° Changement survenu dans le caractère de Sully, qui est evenu familier et libéral, qui se fait partout des amis, parmi les protestants, parmi les plus grands de l'État, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse ; — 5° Avis donné au Roi que sous prétexte de remplir les arsenaux de munitions, Sully envoie beaucoup d'argent à l'étranger, pour y lever à l'occasion des Suisses et des Reîtres, et soutenir ses complices, de France, et qu'un jour cet homme peut devenir plus dangereux pour l'État que ne l'a jamais été l'amiral de Coligny.

» Toutes lesquelles, je m'en assure, Sire, vous feront reconnoître : sur le premier point, que des protestations de zèle et dévotion et des jactances de signalés services, faites par des personnes tant abjectes ou tant infâmes qu'elles n'oseroient comparpitre ni dire leur nom, sont non-seulement de nul prix ni valeur, mais du tout impertinentes et ridicules, puisque toute occasion pour laquelle on se cache des gens d'honneur, et fuit-on la lumière pour agir en ténèbres, ne sauroit être estimée autre que honteuse, infâme et vilaine ; que c'est signe d'un grand opprobre et contumélie en laquelle leur propre conscience les enveloppe, que de taire les noms et les personnes de ceux qui annoncent vos louanges et gloires bien méritées, puisque la renommée les publie si hautement par tout l'univers, et que je n'ai pour mon particulier jamais épargné biens, travaux, ni vie pour les exalter jusques en leur degré souverain ; et que tout aussi peu ont-ils dû être écoutés en des calomnies si puantes et infectes, que de me vouloir faire présumer, au milieu de tant de défauts, que je reconnois en moi quelque égalité avec la moindre des bonnes parties qui sont en Votre Majesté, laquelleje tiens pour la perfection même* ; que ce long et ennuyeux dénombrement qu'ils font d'une quantité de méchans garnemens, sortis pour la plupart de la boue, de la fange et du cloaque des vices, qui ont été cauteleux et traîtres à leurs maîtres, plusieurs d'iceux trèsméchans et infâmes, ne sauroient avoir aucun rapport ou convenance, ni avec votre personne royale, toute pleine de vertu, ni avec moi qui ai cet honneur que d'être d'illustre extraction, et de vie et de mœurs sans reproche ; que pour le quatrième chef d'accusation, ils devroient vérifier ce grand et tant extraordinaire changement de toutes mes formes et procédures en l'administration des affaires, dont ils veulent faire croire que j'ai usé depuis un an, par des preuves manifestes et témoins irréprochables, et non par les sim-

' A l'occasion, le rude Rosny savait flatter son maître.

pies paroles et suppositions de gens si sordides, infects et diffamés, qu'ils n'oseroient comparoilre, ni se faire nommer, comme je l'ai déjà dit, me soumettant à tous les crimes et supplices que leur malice me voudront imposer, s'ils font voir à Votre Majesté, par aucuns actes ni effets bien justifiés, que j'aie jamais favorisé ni parent, ni ami, au préjudice du bien de votre service en particulier, ni de la justice en général, ni jamais tiré profit d'affaire dont je me sois entremis, que par votre su et commandement exprès.

» Et quant au dernier chef d'accusation, qui est l'abus des abus et l'imposture des impostures, pour ce que ce seroit la malice des malices et le crime des crimes, si j'avois commis la moindre des choses qu'ils essayent en icelui de persuader à Votre Majesté, je ne me saurois imaginer que non pas elle, qui abonde en prudence et jugement, mais que nul homme, avec le simple sens commun, voulût mettre en avant ou ajouter foi à choses non-seulement du tout absurdes et impertinentes, mais absolument impossibles, voire quand elles le seroient, qui ne pourroient apporter aucune utilité, honneur, joie ni contentement à personne de mon humeur, condition et qualité, quand bien il se voudroit envelopper dans un tel labyrinthe et précipiter dans un si profond abîme ; pour lequel mieux faire comprendre, je viendrai à l'examen particulier de toutes les parties d'un tant imprudent dessein, et dirai à Votre Majesté qu'encore que je me reconnoisse avec peu de sens et de jugement, si m'assuré-je qu'elle ne me tient pas pour les avoir entièrement pervertis, et l'esprit si égaré que de vouloir former des desseins sans reconnoitre quelque possibilité en l'exécution d'iceux, et quelque utilité en leur fin et accomplissement; car quels buts pourrois-je avoir, Sire, en tous ces fantasques et bizarres projets, sinon deux seulement, à savoir : l'un de me vouloir approprier la couronne de France, et l'autre de la transférer de vous à autrui ?

» Hé ! vrai Dieu, Sire, quelles chimères seroient-ce la? Quoi ! m'estimeriez-vous bien si sot et si fol, voire enragé, que je crusse tout cela être possible, et que j'eusse un esprit, une extraction, une autorité et une tête capable de porter un tel diadème et si pesant fardeau d'affaires, sous lesquelles je vous ai vu bien prêt de succomber, vous qui avez la naissance, le droit, le mérite et toutes les vertus et qualités requises pour cet effet ? Ou que, d'ailleurs, il y eût en moi tant de déloyauté, d'ingr^ititude, de mauvais naturel et de lâcheté, que de la souhaiter en autre main que la vôtre, de qui j'ai été fidèle serviteur, aussi bien que mes prédécesseurs des vôtres, dès mon enfance, sans discontinuation, de qui j'ai reçu tant de bienveillance, de familiarité, de bienfaits et d'honneurs ; de vous. Sire, de qui j'estime les vertus exceller par dessus cejles de tous rois portant couronne royale, et autres prétendans à icelle conjointement? Et aussi peu que j'eusse le cœur si failli que de me vouloir soumettre et rendre une obéissance et servitude de sujétion à des personnes, lesquelles non seulement mille des plus estimés tous ensemble ne vous sauroient jamais égaler en qualités et faits héroïques, mais n'en voudrois rien céder au plus haut huppé d'eux tous ? Hé ! vrai Dieu encore, Sire, si j'avois la moindre fantasquerie de toutes ces sottes imaginations en la cervelle, tâcherois-je journellement à vous élever l'esprit aux choses pleines de gloire ? Aurois-je essayé de conj oindre à ce dessein le roi d'Angleterre et tous les autres princes et républiques avec lesquelles je puis entrer en communication? Aurois-je tant de fois essayé à vous retirer des dépenses que vous faites tous les ans, pour vos maîtresses, bâtards, bâtimens,, jeux, chiens, oiseaux, et autres plaisirs, en hazard d'encourir votre disgrâce, afin de mettre en trésor toutes ces sommes, qui ne montent guères moins, selon le calcul que j'en ai fait, de douze cent mille écus, somme plus que suffisante pour entretenir quinze mille hommes de pied? Et qui plus est, vous aurois-je assemblé tant de trésors d'armes, d'ar-

[160y] LETTRES DE HENRI IV 411

tiileries, boulets et munitions, qu'elles vous rendent formidable aux plus grands monarques ?

» De toutes lesquelles choses je vous ferai voir, quand il vous plaira, que vous avez plus que vous ne pensez, nonobstant le dire de votre beau libelle ; et partant. Sire, au nom de Dieu revenez en vous même^ ôtez-vous de l'esprit toutes ces chimères de cerveaux creux et dépravés, fermez entièrement les oreilles à tels imposteurs et impostures, calomniateurs et calomnies, mettez- vous le cœur er^ repos, reprenez la même confiance que je vous ai vu ayoir de ma personne, diligence et probité, et vous assurez que la vôtre royale, votre gloire, votre honneur, votre contentement et le bien de vos affaires, me seront à jamais aussi chers et précieux que ma vie et mon honneur, ce que je vous jure sur mon Dieu, mon âme et mon salut ; et me, permettez, pour confirmer toutes ces vérités, que jeme jette à vos pieds et vous embrasse les genoux, comme à mon Roi bien aimé, unique maitre et bienfaiteur. »

Ce que voulant exécuter, il me retint et me dit: « Non, ne le faites pas, car je ne voudrois pour rien du monde que ceux qui nous regardent crussent que vous eussiez commis aucune faute qui méritât une telle soumission; car ce seroit vous faire tort, puisque je vous tiens pour homme de bien et du tout innocent, voire pour le plus loyal et utile serviteur que je saurois avoir, ne me pouvant imaginer que vous n'eussiez eu copie de ce malheureux libelle qui m'a tant agité l'esprit, d'autant qu'autrement vous eut-il été impossible d'y répliquer si suffisamment, et le convaincre si facilement de faux, par des raisons invincibles, que j'ai honte en moi-même d'avoir seulement écouté telles fadaises, auxquelles je vous donne ma foi et ma parole de ne penser jamais, et de vous aimer et chérir plus cordialement que je n'ai point encore fait. » Et sur cela me vint embrasser, me commanda de faire le semblable en son endroit, et puis ayant repris ses papiers qu'il me promit de brûler, il me prit par la main, et sortîmes de ces

412 LETTRES DE HENRI IV [160d]

allées de mûriers ; à rentrée desquelles ayant trouvé quasi toute la Cour, chacun attendant de voir quelle seroit la fin de si longs discours, que l'on se doutoit bien avoir pour sujet les malcontentemens que le Roi avoit quasi tout publiquement témoignés contre moi, et sur ce qu'ayant demandé quelle heure il étoit, on lui avoit répondu qu'il étoit près dune heure, et qu'il n'en étoit que neuf lorsqu'il étoit entré dans ces canaux, il répondit : « Je vois bien que c'est ; il y en a auxquels il a plus ennuyé qu'à moi ; et partant, afin de les consoler, je vous veux bien dire à tous que j'aime Rosny plus que jamais, et qu'entre lui et moi, c'est à la mort et à la vie. Et vous, mon ami, ce me dit-il, allez-vous en dîner, et m'aimez et servez comme vous avez toujours fait, car j'en suis content. » Et sur cela, m'ayant encore embrassé, il s'en alla vers le château, et moi vers mon pavillon.

Au duc d'Epernon.

1G05, 6 juin.

Mon ami, j'ai été bien aise d'apprendre, tant par la dernière que d'Escures m'a apportée de votre part, du 28^ du passé, que ce qu'il m'en a dit, que votre intention étoit de mécontenter, comme je l'ai toujours cru, qui n'ai désiré votre venue près de moi pour incommoder vos affaires et votre santé, mais pour vous témoigner le désir que j'avois de vous voir ; vous viendrez donc quand vous voudrez et que votre santé et vos affaires le vous permettront, assuré que vous serez le bien venu et vu de moi. Ce pendant, j'ai commandé au sieur de Créqui de vous aller trouver pour prêter en vos mains le serment de la charge de mestre de camp du régiment de mes gardes, duquel je l'ai pourvu, et vous assurer de vive voix qu'il ne manquera jamais au respect qu'il vous doit, étant ce que vous êtes, et à vous honorer et servir. Aussi me veux-je promettre

que vous l'aimerez tant pour l'amour de moi, qui vous en prie, que pour ce quïl s'efforcera de se rendre digne de votre amitié, qui vous fera faire cas de son afiection. Je remettrai le reste à la suffisance du dit Escures, et finirai par vous dire encore une fois que toutes et quantes fois que vous voudrez venir, vous serez le bien venu, et que vous me trouverez toujours tellement disposé d'embrasser tout ce qui vous concernera et vos affaires, que vous connoitrez par effet que je vous aime. A Dieu, mon ami. Ce 6« juin, à Paris.

Henry.

A Monsieur de Rosny.

1605, 11 juin.

Mon Cousin, la dernière fois que je vous ai vu au Louvre je vous dis en la présence de ma femme, quejecommençois de sentir quelque défluxion sur un pied ; mais à mon arrivée ici, le plaisir que j'eus de voir mes enfans fit que je passai ce jour-là sans m'en sentir beaucoup. Hier matin, je voulus aller courre un cerf, pensant que le plaisir que j'aurois à la chasse feroit passer ma douleur ; mais ayant été à demi lieue d'ici, il m'a fallu retourner tout soudain, quoique j'eusse fait couper une botte par dessus, à cause des cruelles douleurs que je sentois, et telles que, quand bien il iroit de la perte de la moitié de mon État, je ne serois capable de rien écouter, ni même prendre une bonne résolution. C'est pourquoi je vous fais ce mot pour vous dire que vous remettiez votre voyage ici jusques à un autre jour, et que ce pendant vous avisiez avec ceux de mon conseil, à travailler aux affaires pour lesquelles je vous avois mandé de venir, et les avancer autant qu'il vous sera possible, et jusqu'à ce qu'il faudra que je vous die mon avis. Ce pendant je me pourrai mieux porter, et lors je vous manderai, pour sur le tout et vos avis prendre une bonne ré-

414 LETTRES DE HENRI IV [l605]

solution ; de quoi je vous ai bien voulu avertir par ce courrier exprès. A Dieu, mon ami. Ce 11® juin, à Saint-Germain-en-Laye, au matin.

Henry.

Au dite d'Epernon.

1605, 26 juin.

Mon ami, j'ai été bien aise d'entendre de vos nouvelles par La Hillière, et ce que vous avez fait à Loches, que je trouve fort bien, comme aussi que vous continuiez votre voyage jusqu'à Angoulême. J'espère partir dans dix ou douze jours, Dieu aidant, pour me rendre à Blois dans vingt ou vingt-cinq jours, d'où, incontinent après, je vous dépêcherai quelqu'un pour vous mander de mes nouvelles, •et si j'ai besoin de vous : si que dans trois semaines vous •en aurez. Souvenez-vous que vous m'avez promis de m'amener mes petits cousins lorsque je serois à Blois; aussi «i-je un extrême désir de les voir, et que je tiendrai ce que je vous ai promis de ne rien croire au préjudice de votre «iffection à mon service ; mais aussi, si l'on vous dit quelque chose, ne le croyez pas, sinon lorsque l'on vous assumera de mon amitié, de laquelle vous devriez toujours faire «état assuré. A Dieu, mon ami. Ce 26« juin, à Monceaux.

Henry.

A la Reine.

1605, 28 octobre.

Mon cœur, je vais monter à cheval pOUr aller coucher à Tatan', où je verrai la femme de l'évêque de Verdun, «qui sera la ijremière princesse ecclésiastique que j'aie

' Petite ville du Berry.

[1605] LETTRES DE HENRI lY 415

jamais vue K Demain j'irai chez M. le maréchal de la Châtre. La médecine m'a arrêté le dévoicment, mais l'estomac me fait encore mal. D'aujourd'hui à huit jours je vous tiendrai entre mes bras et vous me guérirez. Bonjour, mon cœur, je te baise cent mille fois. Ce vendredi, 28® octobre, à Châteauroux.

Réponse du Roi à M. de Villars archevêque de Vienne, sur les remontrances à lui faites au nom du clergé de France, dans le jardin des Tuileries.

Je ne saurois rien répondre, ni ajouter à ce que vous avez dit ; je reconnois que tout cela est véritable ; l'Église est affligée, je le sais bien ; je désire apporter tout ce qui dépendra de moi pour la restaurer. Vous m'avez parlé du Concile % j'en ai désiré et désire la publication; mais, comme vous avez dit, les considérations du monde combattent souvent celles du ciel. Néanmoins je porterai toujours mon sang et ma vie pour ce qui sera du bien de l'Église et du service de Dieu. Pour ce qui est des simonies et confidences *, commencez à vous guérir vous-mêmes et exciter les autres par vos bons exemples à bien faire. Quant aux élections, vous voyez comme j'y procède. Je suis glorieux de voir ceux que j'ai établis être bien différons de ceux du passé ; le récit que vous en avez fait me redouble encore le courage de mieux faire à l'avenir. Enfin assu-

' Henri de Lorraine, frère de la veuve de Henri III, évêque de Verdun, avait épousé mademoiselle de Vatan, en lui faisant voir une prétendue dispense du Pape de se pouvoir marier; les noces s'étaient faites dans l'abbaye deGersy, dont l'abbesse était une tante de la mariée. On craignit un instant que ce forcené ne se retirât à la Rochelle pour se faire huguenot avec sa femme ; mais l'affaire lut assoupie, et Henri de Lorraine resta évêque de Verdun.

* Le concile de Trente.

3 Pacte en vertu duquel quelqu'un acquiert un bénéfice ecclésiastique à la condition de le résigner à un autre dans un certain temps, ou à la charge de donner le revenu à une personne désignée.

rez-vous de mon affection et bonne volonté en tout ce qui touche le service de Dieu et votre protection en particulier. Je vous veux maintenant dire un mot en père. Je suis offensé de la longueur de votre assemblée et du grand nombre de vos députés. L'on assemble ainsi un grand nombre de personnes quant on a envie de ne rien faire qui vaille : je m'en suis autrefois aidé *. Je me suis étonné des brigues qui se font parmi vous autres ; vous réjouissez, par vos divisions, ceux qui ne vous aiment point. Je veux à l'avenir que l'on ne fasse point un si grand nombre de députés ; et pour le présent regardez d'abréger, ou autrement je vous retrancherai. Il y en a qui sont à faire bonne chère en cette ville aux dépens des pauvres curés, et qui font ménage pour trouver plus grande épargne à leur retour. Souvenezvous que nous allons entrer en carême, quelles sont vos charges et que vos présences sont nécessaires en vos églises. Vous mettez par vos longueurs les pauvres curés à la faim et au désespoir. Je me veux joindre avec eux et avec les plus gens de bien de votre compagnie (il en est bon nombre, et tous en voudront être, puisqu'il est question de gens de bien) pour faire donner ordre à la longueur du temps qu'il y a que vous êtes ici; je serai le chassavant. Au reste, assurez-vous de mon affection au service de Dieu et à votre protection.

A mon neveu le duc de Nivernais, pair de France, gouverneur de Champagne et Brie.

1605, 20 décembre.

t Le lundi 19 décembre, comme le Roi revenant de la chasse passoit à cheval sur le Pont-Neuf, environ les cinq heures du soir, se rencontra un fol qui, ayant un poignard nu sous son manteau, tâcha d'en offenser Sa Majesté ; et l'ayant saisi par le derrière de son manteau, que le Roi avait agrafé, le secoua assez longtemps, jusques à ce que chacun étant

' Il est question des Etats de la Ligue.

accouru au secours, étant pris et interrogé sur ce qu'il vouloit faire, dit qu'il vouloit tuer le Roi, pource qu'il lui détenoit injustement son bien et la plupart de son royaume, et plusieurs autres folies : puis en riant, dit que pour le moins il luiavoit faitbelle peur. Ce fol s'appeloit Jacques des Isles, natif de Senlis, praticien et procureur audit lieu, et transporté dès longtemps de son esprit. ■ (P. de Lestoile). On voulut le pendre, quoique fol, mais Henri IV ne le voulut jamais permettre, « disant qu'il enfaisoit conscience, pource qu'il avoit bien reconnu que c etoit un vrai fol. »

Mon neveu, il m'arriva hier un accident, comme je revenois de la chasse, duquel il a plu à Dieu par sa grâce et bonté me préserver. Je vous en envoie le discours extrait de lïnterrogat dun pauvre homme insensé, par lequel vous reconnoîtrez à quoi sa folie l'avoit disposé et la grâce singxilière qu'il a plu à Dieu me faire, empêchant l'effet de cette mauvaise volonté, dont j'ai rendu grâces à Dieu, et désire que le semblable se fasse par tous mes bons serviteurs et sujets, tant en public qu'en particulier; à quoi vous tiendrez la main, et donnerez ordre que les évêques qui sont en l'étendue de votre charge donnent l'avis en tout ce qui est de leur diocèse, pour en rendre grâces à Dieu et le prier de continuer ses grâces en la conservation de ma personne et repos de mes sujets; à quoi m'assurant que n'oublierez rien de votre affection accoutumée au bien de mon service, je prierai Dieu qu'il vous ait, mon neveu, en sa sainte garde. Écrit à Paris, le 20« jour de décembre

Henry.

A Madame la princesse d'Orange '.

1606, 2 aTTil.

Le duc de Bouillon, possesseur de la forte place de Sedan, était l'un des principaux chefs des Protestants, Il avait été gravement compromis

> Elisabeth de Nassau, princesse d'Orange, seconde femme du duc de Bouillon. Elle était à Paris et avait beaucoup contribué à la réconciliation de son mari avec le Roi.

dans la conspiration de Biron ; ses intrigues et les mauvaises dispositions des Huguenots avaient fait éclater, en 160S, une révolte que le Roi avait apaisée en allant sans délai à Limoges, où sa fermeté et sa sévérité firent rentrer les rebelles dans le devoir. Le duc de Bouillon olTrit de se soumettre, mais le Roi exigea la remise de Sedan. Le duc n'y voulant pas consentirj Henri IV partit pour cette ville avec des troupes et arriva à Donchery, le 30 mars 1606. Le lendemain, le duc de Bouillon vint se jeter aux pieds du Roi, qui lui accorda son pardon, à condition que ses troupes occuperaient Sedan ; Henri IV y fit son entrée le 7 avril.

Ma Cousine, je dirai comme fit César, veni, vidi, vici, ou comme la canson :

Trois jours durèrent mes amours.

Et se finirent en trois jours.

Tant j'étois amoureux..;..

de Sedan. Cependant vous pouvez maintenant dire si je suis véritable ou non, ou si je savois mieux l'état de cette place que ceux qui me vouloient faire croire que je ne la prendrois de trois ans. M. de Bouillon a promis de me bien et fidèlement servir, et moi d'oublier tout le passé. Cela fait, j'espère vous voir bientôt. Dieu aidant ; car aussitôt que j'aurai été dans la place et que j'aurai pourvu à ce qu'il sera nécessaire pour mon service, je prends jà mon retour vers Paris. Bonjour, ma Cousine. Arsens, qui vous rendra cette-ci, vous dira de mes nouvelles. Ce 2*^ avril 1606, àDoncbery.

Henry.

A Madame de Montglal.

1606, 8 juillet.

Madame de Montglat, vous avez très-bien fait, voyant que ma fille de Verneuil avoit la petite vérole, de la séparer d'avfec mon fils et mes autres enfans. Je votis fais ce mot par ce courrier, exprès t*ouf vous dire que votls meniez loger

[1606] LETTRES DE HENRI IV 4l9

mon fils et ma fille au logis neuf. Pour la seconde ^ puisqu'elle ne va que là où on la porte, vous la pourrez laisser au château*. Toutesfois je remets cela à vous. Madame de Verneuil m'a demandé congé* pour aller voir sa fille et là secourir, ce que je lui ai permis ^. Vous lui ferez bailler une chambre au château et qui soit commode, et lairrez mon fils de Verneuil ail dit château, afin qu'elle le voie, si elle le désire, et me manderez des nouvelles de mon fils et de mes filles par ce courrier. A Dieu, madame de Montglat. Ce samedi, à deux heui'es après midi, 8^ juillet, à Paris.

1606, 9 juillet.

Madame de Montglat, j'ai bien reçu la lettre que vous m'avez écrite par le coiirrier que je vous avois dépêché pour savoir des nouvelles de ma fille de Verneuil ; mais par icelle vous ne me mandez point si elle a force vérole au visage, et où elle l'a, si elle en est fort mal, ni sur cela force particularités que je désire savoir. C'est pourquoi je vous fais ce mot par ce laquais, afin que par son retour, vous m'en mandiez les particularités. Bonsoir, Madame de Montglat. Ce ge juillet, à I»aris. Ce dimanche, à 9 heures du soir.

A Monsieur Raymond Phélippeaux.

Trésorier de l'épargne.

1606, 28 août.

Le vendredi 9 juin, le Roi |et la Reine passant au bac de Neuilly, re-

' Château neuf de Saint-Germain.

^ Madame Christine, née le 10 février ICOG. ' Le vieux châtëâù.

* Pennission;

3 Madame de Verneuil vint à Saint-Germain le 10. Voir le Journal de H€roard.

venant de Saint-Germain à Paris, et ayant avec eux M. de Vendôme, la princesse de Conty et le duc de Montpensier, ne voulurent pas descendre de voilure à cause de la pluie ; en entrant dans le bac, les deux derniers chevaux tombèrent dans Feau et entraînèrent le caresse. Le Roi, qui était excellent nageur, fut bientôt hors de danger, et aida un de ses gentilshommes, M. de la Châtaigneraie, et un de ses valets de pied à sauver toutes les personnes de la famille royale qui étaient tombées dans la rivière : la Reine courut surtout le plus grand danger. « Cet accident, dit Lestoile, guérit le Roi d'un grand mal de dents qu'il avoit, dont le danger étant passé il s'en gaussa, disant que jamais il n'y avoit trouvé meilleure recette ; au reste qu'ils avoient mangé trop salé à dîner et qu'on les avoit voulu faire boire après. » A son tour, la marquise de Verneuil dit son mot sur l'événement; la première fois qu'elle vit le Roi, elle lui déclara que si elle avoit été de la partie, lorsqu'elle aurait vu la personne de sa majesté hors de danger, elle aurait crié : « la Reine boit! » Mais après le rire, le sérieux.

Trésorier de mon épargne, M. Raymond Phélippeaux, payez comptant au sieur Arnauld, trésorier de France à Paris, la somme de 470 livres 5 sols tournois, pour son remboursement de pareille somme qu'il a distribuée à plusieurs prisonniers détenus dans les prisons de la conciergerie du Palais, grand et petit Cbâtelet et For-l'évêque de cette ville de Paris, outre autre somme de 3000 livres que j'ai fait mettre entre ses mains pour employer à même effet, afin que les dits prisonniers rendissent grâces à Dieu de la délivrance de la Reine ma femme hors le péril où elle se trouva lors de son retour de Saint-Germain en ce lieu, laquelle somme de 470 livres, nous voulons être employée dans le premier acquit de comptant qui s'expédiera. Fait à Paris, le 28« jour d'août 1606.

HE]SfRY.

A la marquise de Verneuil.

1606, 6 octobre.

Mon menon, je viens de prendre médecine, afin d'être plus gaillard pour exécuter toutes vos volontés. C'est mon plus grand soin, car je ne songe qu'à vous plaire et à affer-

mir votre amour, étant le comble de mes félicités. Je saurai aujourd'hui bien amplement des nouvelles de Paris ; car M. de Bouillon, qui partit hier*, m'en doit mander. Il fait beau ici, mais partout, hors d'auprès de vous, il m'ennuie si fort que je n'y puis durer. Trouvez un moyen que je vous voie en particulier, et que devant que les feuilles tombent, je les vous fasse voir à l'envers. Bonjour, mon cher cœur, je baise vous un million de fois. Ce 6® octobre.

A la même.

1606, 7 octobre.

Mon cher cœur, je pris hier deux cerfs avec beaucoup de plaisir. Arsoir je vis jouer les comédiens, où je m'endormis : il étoit minuit quand ils achevèrent. J'étois si las que je ne vous pus écrire. Je ne me suis levé que à onze heures, me portant très-bien, Dieu merci. Des nouvelles de deçà, j'ai fait ce que vous désiriez ; elle s'en ira bientôt *. Toutes ces dames sont bien étonnées. Ils ne savent d'où le mal leur vient, mais ils ne parleront plus à l'oreille. N'en dîtes rien, car l'on leur mande de Paris tout ce que vous dites. Assurez-vous, mon cœur, que je vous aime de tout le mien, et avec plus de passion que je ne fis jamais. Sur cette vérité, je baise un million de fois vos beaux yeux. Ce 78 octobre.

A la même.

16M, ISoctoljrc.

Mon tout, je vous envoie la lettre pour M. de Sully '

' De Fontainebleau, où était le Roi.

^ II s'agit de madame de la Châtre (Voyez lettre du 20 octobre;. 3 Rosny avait été créé duc. de Sully en février 1606. — Henri IV écrit M. de Seuilly, comme l'on prononçait alors.

422 LETTPES DE HENRI IV [l6Ù6]

pour faire bailler Targent ^ ce porteur. J'ai été seulement un jour sans vous écrire, parce que je pprUs nxatin d'ici et ne revins qu'il ne fût dix heures du soir, si las que je n'en pouvofs plus. Je suis bien aise de vous voir soigpeuse de savoir de mes nouvelles. Pour celles d'ici, notre fille * a entretenu ce soir trois heures ma femme et moi et toute la compagnie, qu'elle nous a cuidé faire mourir de rire. Car i^aître Guillaume "^ ne sait rien auprès d'elle. Jamais on ne la vit cpmme cela. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.

A la même.

160G, 20 octobre.

I4es chères £|mqurs, vous aurez vu par la lettre que je vous écrivis hier, que flion déplaisir ne procédoit que de force de vous aimer. Mon inclination et toutes mes résolut^qns m'y portent tellement, qu'il faudrait de grands efforts d'ingratitude pour m'ébranlcr. Bien désirai-je, comme je ne veux rien faire qui vous déplaise, ne recevoir devons chose qui me puisse apporter du mécontentement. Madame de la Ch^t.re est partie ce matin bien à regret; elle a parlé à moi en partant. Je remets à le vous dire. M. de la Rivière part aussi. C'egt tp^t ce que je vous puis dire pour ce matin, que je baise vous, mon cher cœur, un million de fois. Ce 20" octobre.

A la même.

1606, 21 octobre.

Mon [tout, je pensois vous servir ce soir de valet de

' Gabrielle- Angélique de Bourbon, mademoiselle de Verneuil, née le 21 janvier 1603.

« Le fou du Roi {Journal de. Béroard, t. |, p. 369).

chambre ; mais nous nous sommes embarqués à une partie à la paume où il y va bien de l'argent. Gela ne m'eût retenu si j'eusse pensé que vous eussiez eu besoin de moi. Ce sera donc pour demain matin que j'espère ouvrir votre rideau, et vous témoigner que je vous aime plus que je ne fis jamais. Sur cette vérité, je baise vous un million de fois. Ce 21" octobre.

A la même.

lt>06, 23 octobre.

Mes chères amours, mes que ' je sois à Paris % je saurai ce que c'est que cet homme de Périgueux, et votre recommandation ne lui peut apporter que bonne fortune. J'ai reçu trois lettres de vous aujourd'hui, sans celle que j'espère recevoir encore, devant que dormir, par Naus. Croyez que c'est le seul temps où j'ai reçu du contentement ; car hors de votre présence ou de vos nouvelles, je n'ai non plus de joie quïl y a de salut hors l'église. Soyez mardi sans faillir à Marcoussis; et si vous pensiez que votre dinée fût à propos à Villeroy, je vous y ferois bonne chère, et irois avec vous à Marcoussis ; et vous prêtant la moitié de mon caresse, le vôtre seroit déchargé, et en échange, au logis, vous me prêteriez la moitié de votre lit. Bonjour l'âme à moi, je te baise un million de fois. Ce 23® octobre.

A la même.

1606, 25 octobre.

Mon cher cœur, je ne fauldrai d'être demain à six heures et demie ou à sept entre vos bras : ne vous levez

* Mes que ou mais que, aussitôt que.

* Henri IV était à Montargis, où il avait été visiter les travaux du canal de Briare.

pas plus tôt, car quand vous partirez à neuf heures de Gourances ', c'est assez. Je serai une heure avec vous, vous chérissant comme il faut. Je sais force nouvelles de Paris. Ce porteur me fait écrire en si grand'hâte, pour être avant votre coucher, qu'il ne me donne le loisir de vous faire que ce mot. Bonsoir, mon menon. Je baise vous un million de fois. Ce 25« octobre.

A la même.

U)06, vers le mois d'octobre.

Mon cher cœur, j'ai été éveillé ce matin par votre lettre, qui me rendra cette journée plus heureuse et me mettra en bonne humeur. Vous me déplaisez toutesfois de me vouloir retarder le contentement de vous voir, mais je ne vous en croirai pas. Retardez votre saignée pour mon service; et si elle vous est nécessaire, remettez à moi à vous ouvrir la veine. Je ne sais qui vous a dit que j'avois fouetté notre fils ; car cela n'a point été. Je finirai donc, ma chère âme, en vous donnant le bon jour et un million de baisers; attendant à demain que je vous embrasserai de tout mon saoul et de bon cœur. Que je sache demain de vos nouvelles par les chemins.

A la même.

Vers le mois d'octobre.

Mon cher cœur, vous recevrez à votre réveil ce mot, qui vous rendra plus gaie toute la journée. Je le juge par moi qui l'expérimente quand je reçois quelque témoignage de votre affection. J'ai ouï une fort belle comédie, mais je pensois plus en vous qu'en elle, et m'en vais coucher, vous

1 Villaffe du Gatinais.

souhaitant auprès de moi. Bonsoir, mon tout, je te baise un million de fois.

A la même.

1606, 3 novembic

Mes chères amours, j'aurai le contentement de vous voir demain sans faillir. Je le désire plus que vous, car je vous aime plus que vous ne m'aimez. D'aujourd'hui je ne bougerai du Conseil, pour avoir la journée de demain et vendredi libre. Certes les affaires m'accablent. Je pris hier le cerf, mais je ne fus à la mort. Je remets toutes choses à demain que je tiendrai mes amours entre mes bras, chèrement. Faites la malade et ayez votre manteau blanc, et vous résolvez de payer la bienvenue dès l'arrivée. Sur cette vérité, je finirai baisant mes petits garçons un million de fois. Ce 3^ novembre.

Au duc de Sully '.

1606, 3 décembre.

Mon Cousin, ayant accordé au professeur Goulu ^ èslangues grecques en mon université de Paris, les trois cens livres d'augmentation dégages dont jouissoit feu Henri de Monantheuil ^, professeur es- mathématiques en la dite université, je vous écris cette lettre afin que vous lui fassiez expédier le mandement nécessaire pour en être payé

1 Rosny avait été créé duc de Sully et pair de France en février 1606.

* Jérôme Goulu, mort en 1630 ; il succéda à la chaire de son père, n'ayant que vingt-cinq ans, grâce à son grand mérite et à la protection du cardinal du Perron.

3 Docteur régent à la Faculté de médecine de Paris, et professeur de mathématiques au Collège de France, mort en 1606. Jérôme Goulu avait épousé sa fille.

426 LETTRES DE HENRI lY [1606]

comme ctoit le 4it défunt, par les receveurs généraux de mes finances à Paris; vous assurant que cQnnoissant ^e mérite du dit Goulu, qui m'est recommandé par aucuns de mes plus spéciaux serviteurs, vous ferez en cela chose qui me sera très-agréable : priant Dieu, mon Cousin, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Ecrite Fontainebleau, le S'' jour de décembre 1606.

A Monsieur d'Alincourt.

Ambassadeur à, Rome.

ItiOli, Jét-iiiibre .

Monsieur d'Alincourt, j'ai naguères nopamé à Notre Très- Saint Père le Pape, M. Armand-Jean du Plessis *, diacre du diocèse de Paris, frère du sieur de Richelieu % pour être pourvu de l'évêché de Luçon en Poitou, par la démission et la résignation qu'en a fait à son profit M. François Hiver, dernier titulaire d'icelui ; et parce que le dit du Plessis, qui est déjà dans les ordres, n'a encore du tout atteint l'âge requis par les saints décrets et constitutions canoniques pour^ tenir le dit évêché, et que je suis trèsassuré que son mérite et suffisance * peuvent aisément suppléer à ce défaut, je vous écris cette lettre afin que vous fassiez instance de ma part à Sa Sainteté, pour lui en moyenner la dispense nécessaire et vous y employiez avec mon cousin le cardinal de Joyeuse, à qui j'en écris.

' Né à Paris le 9 septembre 1 585. Ce jeune évêque de Luçon, si distingué, dès sa jeunesse, par son intelligence, fut plus tard le cardinal de Richelieu et le vrai successeur de Henri IV.

* Alors Chartreux, depuis archevêque d'Aix, et enfin archevêque de Lyon. Quand il lut nommé cardinal, on l'appela le cardinal de Lyon.

^ En écrivant au cardinal de Joyeuse pour lui recommander l'affaire du jeune du Plessis, Henri IV dit quïl est « recommandable pour les bonnes vertus, qualités et mérites qui sont en lui. •

de telle sorte que cette grâce ne lui soit refusée », parce qu'il est du tout capable de servir en legliso de Dieu et que je sais qu'il ne donne pas peu d'espérance d'y être grandement utile, comme Sa Sainteté connoîtra par effet ; priant Dieu, monsieur d'Alincourt, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Écrit à Paris, le.... jour de décembre 1606.

Henry.

A la marquise de Verneuil.

I6Q6, vers la fin de l'année.

Mon cœur, je vous mandois par la lettre de M. de Rohan que je trouvois bon que votre père vit nos enfans. J'approuve que M. de Seuilly - ne parle de rien ce voj^age ici ; il n'est encore arrivé. Il neige bien fort ici, qui me remue des galanteries aux orteils, qui ne m'empêcheront de courre demain un cerf, si elles ne m'augmentent. Bonjour, mon coeur, je te baise un million de fois.

A la même.

IfiOG, vers la fin de l'année.

La goutte me diminue tellement, que si elle continue ainsi tout aujourd'hui, j'espère vous voir demain. Je suis davis que ne partiez d'aujourd'hui. N'attribuez à paresse ni à faute d'affection si j'ai été paresseux à vous écrire. J'ai été malade, et si je crois ^ que vous ne m'aimez guères, je ne laisse de vous baiser un million de fois.

' Le pape Paul V l'accorda en effet à Henri IV, et Armand du Plessis fut sacré évêque, à Rome, le 17 avril 1607. » Sully.

' Bien que je croie que.

A la onême.

1606, vers la fin de Vannée.

Mon cœur, je suis arrivé ici guéri, Dieu merci, de la goutte, mais avec la migraine. Je ne sais encore si j'en partirai demain. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.

A mon fils le Dauphin.

1607, 31 janTier.

Mon fils, Guérin ' me rendant une lettre m'a dit de vos nouvelles et que attendant ma venue, vous avez bien du soin de mes jardins et de mes plans', de quoi j'ai été fort aise. Je lui ai commandé en vous rendant cette-ci de vous dire des miennes et de maman la Reine ; que j'espère vous voir incontinent après la foire Saint-Germain, en laquelle je ferai acheter des petites besognes pour vous jouer, lesquelles je vous porterai quant et moi pourvu que vous m'aimiez bien et soyez bien sage. Bonsoir, mon fils, ce dernier de janvier, à Paris. Votre bien bon père ^

Henry.

A mon cousin le duc de Sully.

ie07, 13 février.

Mon ami, je viens tout présentement d'apprendre par quelques-uns qui sont arrivés de Paris, que le marquis de

• Apothicaire du Dauphin.

- Plants, plantations.

J Cette lettre a été publiée par MM. Soulié et Ed. de Barthélémy, dans le Journal de Héroard., 1 , 247 .

Rosny, votre fils, s'est blessé en montant à cheval ; et pour ce que, comme père je sais quelles douleurs l'on souffre par tels accidens, et comme bon maître j'y participe, je vous fais ce mot et vous dépêche ce courrier exprès pour vous prier de m'en mander par lui des nouvelles, et vous témoigner par lui le déplaisir que j'aurois qu'il eût mal. Je partirai demain. Dieu aidant, pour aller coucher à Corbeil, et jeudi diner à Paris. Adieu, mon ami. Ce 13' février, à Fontainebleau, mardi à deux heures après midi.

Au même.

160", 28 février.

Mon ami, tantôt parlant à vous, j'ai oublié de vous dire comme ces jours passés durant la foire Saint-Germain, j'ai donné ou joué de la marchandise jusqu'à la somme de trois mille écus; et pour ce que les marchands desquels j'ai eu la dite marchandise me tiennent au cul et aux chausses, je vous fais ce mot pour vous dire de faire bailler présentement la dite somme à Beringhen, auquel j'ai commandé de payer ceux auxquels je dois, et l'employer dans le premier comptant que vous ferez au trésorier de mon épargne. A Dieu, mon ami. Ce mercredi au soir, dernier de février, à Paris.

Henry,

Lettre de Marie de Médicis à Henri 17, rédigée par Sully.

1607, dans les premiers jours de mars.

Henri IV ayant eu quelque fâcherie avec la Reine, s'en alla à Chantilly sans lui dire adieu ; avant de partir il vint voir Sully à l'Arsenal et le pria de voir la Reine. Sully se rendit en effet au Louvre et y trouva Marie de Médicis écrivant au Roi une lettre dont il réprouva le style. Mais alors la Reine le força de rédiger lui-même la lettre selon sa passion ; Sully le

430 LETTRES DE HENRI IV [léOîJ

fit, mais en termes si adoucis, qu'il était difficile de lui donner aucune mauvaise interprétation. Voici cette lettre qui oflbnsa infiniment Henri IV.

Monseigneur, Dieu s'étant servi de votre bonté et de la faveur qu'il m'a fait trouver en vos bonnes grâces pour m'élever en la plus désirable et suprême dignité qui soit entre les princes chrétiens et sur laquelle seule, par une inclination naturelle, j'avois jeté tous mes vœux et fondé ma souveraine nécessité, j'ai toujours estimé que je nepouvois être blâmée si j'employois toute ma dextérité et mon industrie pour retenir à moi seule chose si chère et si précieuse, que l'amour et l'amitié du plus grand et magnanime Roi de la terre, en la possession de laquelle je pense posséder toutes choses, et en sa perte ou diminution, perte et diminution de vie, de bonne fortune et de tout contentement.

Que si quelquefois j'ai supporté patiemment que d'autres participassent à ce que je désirois et prétendois m'appartenir seule, ça plutôt été pour ne vous point offenser que pour satisfaire à moi-même ; mais depuis que par les déportemens de celle que vous savez \ notoires à tout le monde, j'ai reconnu qu"à mon intérêt particulier étoit conjoint celui de votre vie, de votre État et de nos communs enfans, j'ai estimé que, non-seulement il m'étoit licite et honorable, mais aussi que j'étois obligée par ma conscience, mon honneur et mon devoir à votre service, de vous prier, supplier et conjurer incessamment de vous vouloir départir d'une amitié si désagréable à tous vos meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs, et si préjudiciable à votre santé, à votre vie et à mon bien et repos.

Mais laissant encore à part ce qui touche mon particulier, mettant seulement en considération la tranquillité de votre royaume, qui ne peut être conservée à l'avenir que par la certitude de votre succession à vos Vrais et légitimes en-

' Madame de Verneuil.

fans, laquelle cette femme, et tous ceux qui la favorisent* et lui donnent conseil, essayent de mettre en doute autant qu'il leur est possible, espérant par ce moyen dissiper cet État, qu'avec tant de labeurs et de périls votre valeur a si heureusement rétabli, et le jeter en manifeste ruine et désolation, au nom de Dieu donc, Monseigneur, que cette si juste considération vous fasse revenir en vous-même et user envers vous, vos eufans, votre État et envers moi, de Cette douceur, clémence et miséricorde que voiis n'av6K jamais déniée à aucun de vos ennemis qui vous en ait requis, mais leur en avez été si libéral, que votre gloire et votre renommée en sont épandues par toute la terre, lesquelles s'obscurciroient aucunement si vous la déniiez à moi et à de pauvres enfans innocens que vous devez, selon Dieu et les hommes, réputer comme de seconds vous-mêmes, et qui ne respitons ni ne respirerons jamais que votre salut, votre grandeur et votre prospérité.

Que si je ne puis être exaucée par tant et tant de larmes que j'épands journellement en votre présence, et par tant de très-humbles supplications avec lesquelles je me jette à vos pieds, je suis résolue, puisqu'aussi bien la mort m'est plus chère que la vie où je suis réduite, de tenter la dernière voie et finale extrémité pour vous émouvoir à pitié et compassion, qui est d'aller quérir tous les enfans que Dieu m'a donnés de vous, et les vous présentant avec les doléances delà mère, ne cesser eUx etmold^embràsservos genoux et ne partir jamais de vos pieds jusques à ce que nous soyons tous privés de vie ou que vous nous ayez accordé nos très-humbles requêtes et supplications.

Que sii pour user d'une telle grâce et charité en notre endroit, et pour m'avoir donné votre parole d'abandonner seulement de vue celle qui est le sujet de mes misères ^parole que j'estime autant irrévocable que si elle m'avoit été donnée par Celui dont vous êtes la vraie image ici-bas),

' Madàtne de Verneuil cherchait à s'appuyer sur les princes de la maison de Lorraihe, ce qui inquiétait le Roi.

432 LETTRES DE HENRI IV [l607]

VOUS croyez que je veuille abuser de cette faveur, et, m'autorisant sans raison, l'employer pour user d'animosi té contre ceux que vous auriez délaissés à ma prière, je vous jurerai et protesterai devant Dieu, sur mon salut et mon honneur, que je remettrai toute sorte de vengeance à Celui qui se Test réservée, et ne procurerai ni ne souffrirai jamais qu'il soit fait aucun déplaisir à elle ni à ses enfans, soit en leurs personnes, biens ou honneurs, appelant de rechef ce grand Dieu à témoin que c'est là le plus secret de mes intentions ; et que vous voyant séparé de sa personne à bon escient, et elle s'abstenant de parler de moi et au préjudice de vos enfans, vous ne recevrez jamais de moi aucun malcontentement ni elle aussi, soit de parole ou d'action, ains m'efforcerai de vous être agréable et complaire en toutes choses, sans rien excepter, ayant pour seul objet de mes pensées la conservation de vos bonnes grâces et le bien de vous rendre parfaite obéissance. Avec ce dessein, je prierai, etc.

Au duc de Sully.

1607, vers le 8 mars.

Le Roi ayant reçu la lettre de Marie de Médicis s'en offensa infiniment, dit Sully, et reconnaissant que ce n'était pas du style de la Reine, il écrivit à Sully la lettre suivante :

Mon ami, j'ai reçu une lettre de ma femme, la plus impertinente qu'il est possible, mais je ne m'en offense pas tant contre elle que contre celui qui l'a dictée, car je vois bien que ce n'est pas de son style. Partant enquérez-vous et essayez de découvrir qui en est l'auteur, car je ne le verrai ni ne l'aimerai jamais.

« Ayant reçu cette lettre, dit Sully, je demeurai un peu étonné et en peine, de laquelle néanmoins je sortis dextrement. Car trois ou quatre jours après, le Roi étant de retour de Chantilly, me vint voir, et d'abordée

me demanda : « Et bien, avez-vous point découvert qui a fait cette lettre de ma femme? — Non, pas encore certainement, lui dis-je. Sire, mais dans deux jours j "espère de vous en rendre bon compte ; et si je savois ce qu'il y a dedans et ce qui vous offense, je le ferois encore plus tôt. — Comment, dit-il, c'est une lettre très-bien faite, pleine de raison, dhumilités et de soumissions, mais qui me mord en riant, et me pique en me flattant: tellement qu'en particulier je n'y saurois rien reprendre, mais en gros elle me fâche, et me fâcheroit encore plus si elle étoit publiée. — Mais si elle est telle que vous dites. Sire, répondis-je, elle peut avoir été faite à bonne intention et pour empêcher un plus grand mal. — Oh non, ce dit-il. elle a été faite malicieusement et pour me picoter ; car si ma femme a voit pris avis de vous ou autres mes bons serviteurs, et que, suivant icelui, elle m'eût ainsi écrit, je ne m'en offenserois pas tant. » Et sur cela je le pris au pied levé et lui dis : « Quoi donc, Sire, si un de vos bons serviteurs l'avoit faite, vous ne vous en offenseriez pas ? — Nullement, répondit -il, car il lauroit fait sans doute à bonne intention. — Cela est vrai. Sire, repartis-je, et partant ne vous en fâchez donc plus, car c'est moi qui lai faite pour éviter pis, et quand vous en saurez les causes et les raisons, vous direz que j'ai fait ce qu'il falloit. Et, afin que vous en doutiez moins, je vous en veux montrer l'original écrit de ma main et marqué à côté de celle de la Reine. »

Le Roi et son ministre comparèrent alors les deux textes, et il résulta de cet examen que la Reine avait changé çà et là quelques mots de soumission pour les remplacer par d'autres à sa mode et picoter le Roi. Puis le Roi chargea Sully de négocier avec la Reine et la marquise ' pour obtenir de la première qu'elle renvoyât Concini et sa femme, et de la seconde qu'elle renonçât à mal parler de la Reine, à parler du Roi avec mépris, à mettre ses enfants sur la même ligne que ceux de la Reine, et ce en vertu de la fameuse promesse de mariage, enfin qu'elle cessât de chercher des appuis parmi les princes de la maison de Lorraine et de cabaler contre l'Etat. Sully répliqua que ce seroit bien plus tôt fini si, au lieu de négocier, le Roi disait un seul: Je le veux ; mais il ne put rien obtenir du Roi dont l'humeur était contraire à la rigueur, et les choses continuèrent comme par le passé.

' . Je veux, disait le Roi à Sully, qu'en tout ce que vous aurez à dire et à faire, il ne paroisse nullement que ce soit par concert pris entre vous et moi, ni de mon sçu, mais que tout cela se faisant de votre propre mouvement, vous craigniez même que cela vienne à ma connoissance, et que vous commenciez ces deux offices par celui qui concerne Madame de Verneuil, afin que ce soit un préparatif à l'autre : l'avertissant, comme son ami particulier, qu'elle est fort prochaine de perdre mes bonnes grâces, si elle n'use de grande prudence et industrie pour les conserver, ayant découvert qu'il y a des personnes qui me sollicitent à faire les doux yeux à d'autres, qui lui pourroient bien causer ce préjudice; lequel arrivant, vous lui vouliez bien dire, comme chose que vous saviez certainement, que je lui ôterois ses enfans et la confinerois en un cloître. »

434 LETTRES DE HENRI IV [l607]

Au duc de Sully.

Mon ami, je ne suis point en doule que vous n'aurez pas oublié (si vous ne Tavez fait exprès, car j'ai trop reconnu votre bonne mémoire en chose de moindre importance) les discours que je vous tins une après-dinée dans le cabinet des Livres et que je vous fis des prières, comme un ami fait à l'autre, de vous entremettre avec affection (usant de vos belles paroles lorsque vous me voulez persuader des choses où j'ai aversion) de deux affaires envers deux personnes ' que vous savez assez sans que je vous les nomme. Et pour ce qu'il s'est passé quinze jours sans que vous y ayez travaillé, ayant usé de remises sur remises, j'ai bien connu que les prières d"ami n'ayant été suffisantes pour vous persuader , il me falloit user de commandement de roi et de maître pour vous y disposer. A quoi vous ne manquerez pas si vous m'aimez et désirez que je vous aime; car je suis résolu de me désembarrasser l'esprit de tous ces intrigues qui récidivent trop souvent, comme vous me le savez si bien dire, et suis résolu d'y mettre une fin à quelque prix que ce soit. Je vous aime bien, mais aimez-moi aussi, ce que je croirai si vous me rendez ce service comme je le désire. Adieu, mon ami. De Verneuil, ce 15*^ avril.

Henry.

Sully répondit :

Sire, ce m'est beaucoup d'honneur, voire plus mille fois que je ne mérite, qu'il vous plaise vous servir de moi, et de m'employer aux plus grandes et importantes alTaires de votre royaume ; et ce avec telle confidence et familiarité, que vous ne me celez nuls secrets ni désirs, et faites peu de choses, même aux plus domestiques, sans en vouloir prendre mon avis, et que je vous le donne sans flatter ni rien déguiser. Or est Votre Majesté tant pleine de prudence et d'un si grand jugement,

' La Reine et la marquise de Verneuil,

quelle ne m'aura jamais choisi pour tel sans qu'elle m'ait estimé d'avoir quelque loyauté, prud'hommie et entendement, et partant que je nevoudrois jamais servir à rendre des services ni être employé à faire des choses qui vous pussent causer repentance pour être au déshonneur de votre personne ou dommage de votre royaume et affaires, ou destrucHon de vos peuples, comme à mon opinion seroient toutes celles dont, sans me demander avis, vous me donnez commandement de m'y employer par votre lettre du 1 3 avril écrite à Verneuil, vous suppliant très-humblement. Sire, de me pardonner les erreurs de cette lettre et si je suis tant téméraire que de vous demander la permission d'un délai suffisant pour vous en dire mes sentimens jusques à ce que vous soyez en un autre lieu, en une autre humeur >, et ceux dont vous m'écrivez sans les nommer aient aussi mieux reconnu leur devoir, daus lequel pour les y ra-mener, j"ai préparé des choses et des discours que je sais bien qui plairont à une si grande prudence, prud'hommie et générosité que celles que j ai toujours reconnues en Votre Majesté, à laquelle je souhaite tout honneur, gloire et félicité, que je lui procurerai toujours au péril de mille vies et de toutes grandeurs et hautes fortunes que ce soit, comme étant, Sire, votre très-loyal, etc.

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