‹ Lettres intimesChapitre 3 sur 19 · PORTRAIT DE HENRI IV · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE HENRI IV

Ce grand Rof étoit d'une taille médiocre, que les François appellent riche taille ; il avoit le poil gris, d'âge et travail, le visage doiix et vénérable, le nez aquilin, les yeux ouverts, lé front lat"ge et le teint beau pour un vieillard.

sUluru.

Mais sa plus grande beauté étoit es belles parties de son âme et en ses vertus, desquelles en lui la plus grande étoit la militaire. Il n'y a point aussi eu de roy ni prince au monde, de son vivant, qui pour ce regard lui ait été à comparer. Nul n'a plus longtemps porté les armes que lui, ayant commencé à les porter dès l'âgé de dix-sept ans jusques à quarante-cinq.

Nul ne s'est trouvé en personne en tant de batailles et combats, où il n'a fait seulement devoir de bon capitaine, mais, en combattant, de valeureux soldat ; et nul ne s'est trouvé aussi en plus grande nécessité que lui, dont étant sorti à son honneur, il a fallu que c'ait été par sa vertu suffisante pour endurer et surmonter toutes sortes de difficultés. Il étoit aussi d'un naturel entièrement actif, et ne

Su» VHtUauccs.

çant l'an MDCV pour suite du septénaire de Don Cayet et finissant au sacre du Très-Chrétien Roy de France et de Navarre Louis XIII. Paris, par Jean Richer, 1619, in-12. Tome 2, p. /jSl.

faisoit guères jamais qu'une seule chose à la fols, en laquelle il s'y mettoit tout entier, et ne se départoit jamais qu'il ne l'eût achevée; ayant toujours l'œil, et assistant lui-même à tous les affaires de la guerre, où après le courage, l'action * est la plus belle vertu, comme ensuite la résolution aux affaires pressées où il faut que le faire et délibérer se rencontrent et se trouvent en un même instant.

Preuve (le su vaillance.

La première s'en est vue en trois batailles qu'il a données et gagnées *, en trente-cinq rencontres d'armées, en cent quarante combats et trois cens sièges de places.

iiuoiuptitudc. Sa promptitude pour les entreprises (l'une des plus grandes parties d'un général d'armée), a fait aussi dire au duc de Parme, que les autres princes faisoient la guerre en animaux terrestres, et que Henry de Bourbon la faisoit en aigle volant. Aussi il étoit toujours à cheval, ce qui donna cours à ce commun dire : qu'il usoit plus de bottes que de souliers. Passant la Loire à Saumur pour venir au secours du roy Henry III, s'étant enquis combien le duc de Mayenne reposoit d'heures la nuit : « Si je le veux vaincre, disoit-il, il faut que je ne dorme pas tant de la moitié que lui. »

Sa clémence à oublier les choses passées, même quand il a eu moyen de les venger, a été très-grande et presque incroyable. C'est cette vertu qui incite plus les sujets à aimer leur prince ; aussi il a par icelle apprivoisé et domestiqué les plus farouches esprits de son Etat. Tous ceux qui ont été de la Ligue en rendront assez de témoignage ; les conspirations du duc de Biron et du comte d'Auvergne, auxquels tout le monde sait que S. M. avoit pardonné pour la première fois, en servent assez de preuve. L'auteur du CatJwlique anfflois et du Banquet du comte d'Arette (livres d'un beau langage, mais satyriques et pleins de calomnies, uon-seulement contre S. M. mais contre ceux de sa maison, et où étoit contenu des choses qui n'étoicnt et ne pouvoient

' L'activité.

* Coulias, Arques et Ivry.

être pardonnées par les édits), poursuivi par les officiers de S. M. qui l'avoient fait emprisonner, ne fut-il pas mis en liberté par son commandement, nonobstant tout ce que l'on pût dire ? « Il n'y auroit pas assez de forêts en mon royaume, leur dit-il, pour dresser des gibets, s'il falloit pendre tous ceux qui ont écrit et prêché contre moi. Je serois misérable s'il falloit que je fisse punir tous ceux qui l'ont mérité en ces dernières guerres. » Toutefois, quand on lui eut fait lire les calomnies contre la feue reine sa mère, il haussa les épaules et dit : « Oh le méchant ! mais il est revenu en France sous la foi de mon passe-port ; je ne veux point qu'il ait de mal. Et puis ne savez-vous pas que j'ai toujours dit que la fureur de la Ligue étoit une rage que Dieu avoit envoyée en ce royaume pour nous punir de nos fautes ; il faut oublier tout ce qu'ils ont fait et ne leur en savoir non plus mauvais gré qu'à un furieux quand il frappe, ou qu'à un insensé quand il se promène tout nu. »

Pour la piété, il en avoit reçu l'instruction par la reine sa mère (bien que de religion contraire) et appris d'elle à fléchir le genouil devant Dieu tous les jours en son cabinet. La vivacité de son esprit aux conférences particulières avec ceux qu'il jugeoit doctes, lui fit reconnoitre l'erreur de la Religion où il avoit été nourri et dire à un des ministres de sa maison : « Je reconnois qu'il n'y a point d'ordre, et peu de dévotion, en votre Religion, et trouve qu'elle ne gît qu'en un prêche, qui n'est autre chose qu'une langue qui parle bien françois. Il vous faut croire que véritablement le corps de Notre Seigneur est au Sacrement, autrement la religion ne seroit qu'une cérémonie. »

.fa piélé.

On dit avec vérité aussi de lui, que depuis sa conversion en l'église catholique, il a été très-pieux et dévot, et a-t-on écrit que jamais il ne s'étoit vu guerrier plus religieux, pour n'être point cérémonieux, et qui n'en cherchant point l'apparence en eût davantage les effets.

Très- dévot et peu cérémonie

Il haïssoit riiypocrisie et les superstitions, et étoit d une -vaimoui'hyi>omsie humeur franche et libre, éloignée de dissimulation, tant «^ ^ ^«p^»'^^^^^*^^

Sa frimchise

par nature que par accoutumance. En voici une preuve : Peu de jours après sa conversion, il entra dans une église de Vernon, où, après sa prière, il contempla quelques tableaux, et entr'autres un où un Saint tiroit des âmes du Purgatoire avec un cordon ; après avoir regarde quelque temps ce tableau, il se tourna vers quelques ecclésiastiques proches de lui, et leur ayant demandé si cela étoit ou pouvoit être, voyant que Ton ne lui répondoit rien, il donna charge à un de ses aumôniers de faire mettre une Annonciation en la place de ce tableau là, et fit bailler l'argent pour ce faire : ce qui fut exécuté. Si tout ce qu'il faisoit lors étoit regardé et contrôlé par ses ennemis, je le laisse à juger au lecteur ; car il y en a qui n'estiment pas que l'on soit catholique si on n'est bigot.

Aussi étant quelques jours après à la chasse et s'étant .■enquérir de ce égaré des siens, affamé comme un chasseur, se rencontrant que l'on disoit g^j. ^q graud chemln, il tire droit au premier village ; entre en la meilleure hôtellerie et se met à table d'hôte avec plusieurs passans sans être reconnu. Après qu'il eût dîné, il les mit eu discours de la Cour, des affaires d'Etat et du Roy ; chacun en dit par où il en savoit. On parle de sa conversion : lui en dit pour en faire discourir ; mais un marchand de porcs, ayant son manteau agrafé par le collet, et lequel étoit contre lui, lui dit : « Ne parlons point de cela, la poche • sent toujours le hareng. » Après cette parole, le Roy se lève de table, se met à la fenêtre où il voit aussitôt quelques seigneurs qui venoient faire de même que lui et repaître en ce village ; il les appelle. Montés, ceux avec qui il avoit dîné le reconnurent lors à l'honneur que ces seigneurs lui faisoient, dont ils furent étonnés, et eussent bien voulu tous retenir ce qu'ils avoient dit. Toutefois le Roy sans leur en rien dire, voulant s'en aller, frappa sur l'épaule du marchand de porcs et lui dit seulement : « Bonhomme, la poche sent toujours le hareng en votre endroit, et non pas au mien ; car vous avez encore

Poche, caque, petit baril.

du mauvais levain '. » Ce trait appartient à sa franchise ordinaire et à ce qu'il vouloit savoir lui-même l'opinion que l'on avoit de ses actions.

M. Bertaut, évêque de Séez, qui l'a suivi toujours depuis sa conversion, a écrit qu'il l'a souvent vu après la messe achevée, et lorsque tout le monde étoit déjà levé, continuer à genoux sa prière, avec une vraie et naïve piété, et qu'il servoit en cela d'exemple aux ecclésiastiques qui lui en dévoient servir. Plusieurs ont aussi écrit le même, et qu'il portoit un grand honneur et révérence aux sacremens de l'Eglise. Séguier, qui fit l'oraison funèbre devant le Pape aux obsèques qui furent faites pour S. M. en la chapelle du Vatican, le 28" may, la commença par sa piété, en ces propres mots : ,

Sa flévotlon Ctitut ^ la mcsee

« Je parlerai donc premièrement de sa grande piété envers Dieu. Il est presque incroyable de quel grand et magnanime courage il s'y est comporté, et comme par son exemple tous les ordres et toutes personnes s'y sont adonnés, jugeant que cela seul étoit le vrai héritage des Chrétiens, et le bonheur et souverain bien auquel ils dévoient employer toute leur étude ; que toutes les autres choses extérieures n'étoient point les solides biens, et que le plus souvent elles préjudicioient beaucoup à ceux qui s'y glorifioient par trop. Tant de millions d'écus témoignent et font preuve de cette grande et excellente piété, qui ont été employés pour la restauration des tombeaux des anciens et pour la rééditication des temples de tout le royaume, qui avoient été ruinés par l'injure du temps, et que la fureur des guerres et dissensions civiles avoient abattus, brûlés et rasés entièrement.

KSeU de sç pi^té,

extraits

cle l'oraison funèlire

prononcée

devant le Pape .

» Qi^e dirai-je des hôpitaux et des maisons religieuses qu'il a fait bâtir de neuf et augmentées de grands revenus ? Qui n'admirera aussi qu'il a établi sans fer ni violence le saint sacrifice de la messe en plus de trois cens villes,

Hôpitaux

' Du levain de la Ligue.

d'où la vraie religion avoit été bannie l'espace de quarante ans ? Par quel soin et vigilance a-t-il rétabli les jésuites exilés, les croyant hommes de lettres et religieux, et pour ce propres à instruire la jeunesse. Qui plus est, n'a-t-il pas obtenu du Grand-Turc, par le moyen des lettres qu'il lui a souvent envoyées, qu'il se bâtiroit un collège pour les mêmes Pères à Constantinople, ville principale et métropolitaine du Levant, afin que par leur moyen la Religion chrétienne, qui est presque en ces quartiers toute abattue, fût relevée et maintenue par leur doctrine qui les autorise et introduit partout.

» N'a-t-il pas fait à son exemple que plus de soixante mille hommes, des plus nobles, et de ceux qui tenoient les premiers rangs, ayent tendu les bras à la vérité ?

Obtient du SiiUan

la rétractation

de l'arrêt de la ruine

du Saint-Sépulcre

à Jérusalem.

» Bien davantage, lorsque l'empereur des Turcs commanda qu'on ruinât le Saint-Sépulcre de Notre Sauveur et qu'on l'abolit du tout, que les vases sacrés fussent convertis en des usages profanes, que le saint temple dédié à Dieu fût souillé par les façons de faire ordes et sales des Mahométans, que les religieux fussent enchaînés et mis en esclavage : que fit-il en étant averti ? Etonné, dis-je, de si cruels et méchans actes, il fit en sorte par ses ambassadeurs qu'un si pernicieux arrêt fût incontinent rétracté et que l'honneur dû à un lieu si saint s'augmentât plus que jamais en l'âme des hommes. Pour preuve de mon dire j'ai un témoin véritable, messire François de Brèves, ambassadeur pour le Roy très-chrétien vers le Saint-Siège, qui pour lors l'étoit pour le même Seigneur en Orient. J'ai aussi les évêques et les provinciaux généraux de l'Ordre Saint-François et gardiens du Saint-Sépulcre, qui n'ont voulu que un acte si mémorable fût mis en oubli, ains en ont laissé de beaux monumens à la postérité, et ont dénoncé ledit sieur de Brèves, conservateur de la religion chrétienne en Orient, le refuge des gens de bien et la sauvegarde de tous. J'ai enfin pour véritable et assuré témoin le grand Clément VIII, souverain pontife, qui tant de fois et par tant de lettres, a loué ledit sieur de Brèves, de ce qu'il avoit excellemment fait pour la religion chrétienne. >■>

Voilà les témoignages de la piété et dévotion de Henryle-Grand, prononcés devant Sa Sainteté, avec ces titres honorables de Protecteur de la tranquillité publique, ARBITRE des princes chrétiens et les délices du monde.

Quant à sa magnificence en ses bâtimens, nul de ses sa magnificence devanciers ne Fa égalé, aussi étoit-ce ce qu'il affectionnoit *° ^^ '""^"'' le plus ; et sitôt qu'il fut maître de Paris, on ne vit que maçons en besogne. Cette grande ville aussi changea tellement en moins de trois ans, que quand les ambassadeurs de l'Espagne et de l'archiduc Albert vinrent à Paris pour jurer la paix de Vervins, voyant cette ville si différente de l'état auquel elle étoit durant le siège, abondante en richesses et les bâtimens refaits et accommodés, leur semblant une ville nouvelle, dirent à S. M. : « Voici, Sire, une ville qui a bien changé de face depuis que nous l'avons vue » içar quelques-uns d'entr'eux s'étoient trouvés dedans durant le siège) ; auxquels S. M. répondit : « Quand le Maître n'est point à la maison, tout y est en désordre ; mais sa présence lui sert d'ornement et toutes choses y profitent. » Ces cinq merveilles de la France, outre tant d'autres qu'il a fait faire de son règne, savoir : les Galeries pour joindre le Louvre aux Tuileries, le Pont-Neuf, le Parc-Royal ', les bâtimens de Saint-Germain et de Fontainebleau, sont des témoignages à la postérité de sa magnificence. Aussi comme il affectionnoit les bâtimens, il aimoit ceux qui faisoient bâtir, et chacun à son exemple s'y adonnoit *.

' L'auteur du portrait a raison. Toute sa correspondance prouve que Henri IV est très-religieux, quïl croit fortement en Dieu et qu'il lui rapporte tous ses succès. On remarquera que c'est dans l'intimité, en écrivant à ses maîtresses et à ses amis, qu'il fait connaître ses sentiments religieux ; il n'en fait jamais étalage. Le jour où il fut tué, on l'avait vu prier Dieu à genoux, sur son lit, croyant ne pas être vu.

* La Place Royale.

3 Avec le goût des bâtiments, qui lui donnaient t ses plus grands plaisirs et consolations • , Henri IV aimait encore le jeu et la chasse. Il joue gros jeu et perd souvent d'assez fortes sommes ; mais il joue à la paume. C'est un exercice d'adresse, qui convient à un homme ; Henri IV a trop d'esprit pour jouer aux cartes et perdre aussi sottement son argent, La chasse est un des exercices auxquels il se livre le plus volontiers ; il l'aime avec ardeur ; il aime chiens, chevaux, faucons dressés à chasser ; il a des équipages pour le loup, pour le cerf ; mais il se sert plus souvent des

Sa provitleiioo

(prévoyance) en ses

fiuanccs.

Il aimoit les bons ménagers et hayoitles mauvais. Aucuns l'ont estimé un peu bien ménager, mais ce sont ceux qui n'ont pas su combien il avoit de pensionnaires sur son état, combien de secrets partout, et combien il lui étoit de besoin de bien gouverner ses finances, vu les grandes nécessités où il s'étoit trouvé, jusques à avoir pu dire lors du siège de Dieppe, qu'il étoit Roy sans royaume, mari sans femme, et faisoit la guerre sans argent. Ceux qui ont senti les fâcheuses incommodités d'une longue maladie craignent les rechûtes ; et il est facile à croire que c'a été ce qui l'a rendu tellement bon ménager en ses finances, que son beaufrère le duc de Mantoue l'étant venu voir à Paris depuis quelques années, en lui faisant voir son arsenal, il lui dit : « Voilà de quoy armer 50,000 hommes, » puis se tournant du côté de la Bastille, « et voilà encore là de quoy les payer pour six ans. » La prévoyance de cette épargne l'a fait redouter de ses voisins ; n'y ayant rien au monde qui rende un prince si méprisable que d'être nécessiteux ou en opinion de l'être. Et qui regardera de près à l'Histoire , trouvera que les plus grandes et irréparables fautes qui ont été faites par nos rois, depuis la mort du roy Louis XI, prince trèsprovident et ménager, n'a été que le mauvais ordre qui a été aux finances en France.

Sa prudence. Sa prudcucc à recounoître les affections à la mine et les

pensées au parler, sa clairvoyante providence à trouver les remèdes expédiens aux desseins de ceux qui le contrarioient, lui a pu faire dire qu'il avoit prévu et pourvu aux imaginaires opinions de trois sortes de partis pour les réduire au sien qui étoit celui de l'Etat; car premièrement les Huguenots pensoient qu'il dût être toujours de leur religion ; 2° les Ligueurs disoient qu'il ne se feroit jamais catholique ; et 3° ceux du Tiers parti croyoient qu'il ne se dût jamais marier, ni avoir enfans légitimes, et qu'ayant passé une partie de son âge parmi les armes, qu'il y finiroit ses jours. Ce qui depuis l'occasionna une fois de dire : « Il y

excellentes meutes du connétable de Montmorency, de son compère comme il l'appelle.

en a eu de bien trompés ; j'ai quitté la religion huguenote ; je suis catholique; j'ai mis la paix en mon royaume; je me suis marié et ai des enfans qui me succéderont. »

Auparavant la paix de Vervins, s'étant adonné du tout à son Tif jugement l'action militaire, il n'entendoit pas si bien les affaires de ^i"''«i"s«°<'«

' ^ de toutes affaires.

justice, de police et des négociations étrangères, comme il a fait depuis qu'il a été roy paisible, pour ce qu'il ne s'y étoit point exercé. Selon les affaires, il en donnoit la charge à ceux qu'il savoit dès leur jeunesse s'y être occupés, à la charge toutefois de l'informer généralement de l'état de tout ; en quoy il avoit le jugement si vif et si bon, qu'il touchoit tout incontinent au principal, pour dire ce qui avoit été mis de trop ou trop peu. Au reste, quand il avoit enchargé quelque chose à quelqu'un, il le laissoit faire. N'étant comme plusieurs princes, qui après avoir commandé quelque chose veulent mettre la main partout, le veulent mieux faire qu'aucun et ne font qu'empêcher celui qui se doit porter à l'action. Le prince doit avoir l'œil sur tout et le soin de tout, laissant faire à chacun jusques à ce qu'il ait achevé. S. M. avoit aussi cela qu'on lui pouvoit dire la vérité sans danger, pourvu que ce fût quelqu'un qui fût obligé de le conseiller. Elle témoignoit aussi la bonté de son naturel en ce qu'étant prompte à se fâcher et à rabrouer, Elle ne laissoit néanmoins de penser à ce qu'on lui avoit dit pour se résoudre selon et à ce qu'Elle jugeoit plus raisonnable. Bref, c'étoit un grand Roy et qui reconnoissoit merveilleusement ceux qui lui pouvoient faire service. Il disoit quelquefois que Dieu lui feroit la grâce en sa vieillesse d'aller au Parlement comme Louis XII alloit à la Chambre des Comptes et qu'il donneroit un ordre à l'abréviation des procès, et que ce dévoient être ses dernières promenades. Surtout il recommandoit la justice à ceux qui en avoient la charge de l'exercer, et l'a tellement cultivée pour son particulier, qu'il n'a jamais fait mourir personne de puissance absolue. Il n'a aussi ressemblé les potentats qui défendent à leurs juges d'exécuter aucunes sentences de mort sans les leur montrer pour les signer : « Je ne signerai jamais la mort d'aucun, disoit-il, oui bien la grâce

et le pardon ; je tiendrai toujours en temps de paix mes mains nettes de sang humain, bien que je ne sois jamais retourné des combats que mon épée ne fût teinte du sang de mes ennemis. » Il hayoit tellement le mal, qu'allant à la chasse, au mois de mars de cette année (1610), il fit attacher de son autorité un laquais à la chaîne des galères, pour avoir blessé un paysan, et fit donner l'épée que portoit le laquais au paysan pour l'aider à se faire panser.

Mgr l'Evêque de Séez dit que, tant en pensions qu'en dons gratuits, il donnoit réellement et de fait, tous les ans, trois millions de livres, dispersées et répandues par ci par là sur une infinité de personnes, et qu'en cette libéralité il avoit été supérieur à tous les rois qui étoient de son temps. Aussi, dit-il, n'eùt-il jamais connoissance d'aucun excellent personnage de son royaume, et surtout recommandé pour la gloire des lettres, qu'il ne le favorisât de quelque honnête pension, principalement s'il avoit une plume qui pût éternellement faire vivre sa renommée et l'honneur de ses gestes. Car, comme il aimoit à faire des choses louables, aussi certes aimoit-il d'être loué :

Carmen amat çuisquis carminé digna facit '.

C'est pourquoi, des plumes d'or qu'il connoissoit, la condition n'étoit point autre que dorée ; ni jamais l'Université de Paris n'eut de si juste sujet d'espérer la ré- [ surrection (s'il faut ainsi dire) de la gloire qu'elle avoit eue autrefois si vive par le monde, comme elle se la devoit promettre de son règne et de sa libéralité, pour le désir que nous lui voyons avoir de fonder et renter richement de grands collèges, où les écoliers eussent été gratuitement enseignés et les précepteurs avantageusement appointés, outre les chaires publiques remplies d'excellens personnages, qu'avec de riches conditions il j désiroit appeler de toutes les parties de l'Europe ^.

' Il aime les vers (la gloire) celui qui l'ait des choses dignes d'être chantées.

* On remarque, en effet, dans la correspondance de Henri lY. qu'il est

Pour la loyauté envers ses amis, tout ce qui est contenu en ce livre en sont des preuves suffisantes *.

Quant à ses promptes reparties, beaux apophthegmes et belles rencontres, bien que les histoires en soient pleines, en voici quelques-unes que je n'ai point vues, lesquelles j'ai tirées de plusieurs petits traités. Ceux de la R. P. R. ^ lui demandant des villes d'assurance,

Sa loyauté envers ses amis.

Ses réparties,

iUJOphtheprmcs et

rencontres.

en relations avec tous les gens distingués par leur savoir et leur esprit : Viéte, notre grand mathématicien, Scaliger, Casaubon, de Thou, Grotius, le cardinal Baronius, Saint-François de Sales, Montaigne, etc. Il aimait les lettres, il encourageait les savants, les historiens et les poètes, plus encore par les éloges et l'estime qu'il leur accordait que par les pensions qu'il leur donnait généreusement. Malherbe et Bertaut, évêque de Séez, vivaient à la Cour, honorés de l'amitié du Roi ; Desportes, Régnier, le président Fauchet, Cayet, Mathieu étaient traités avec la plus aimable considération. Si le Roi aimait les gens d'esprit, ceux-ci l'aimaient en retour : Passerat, Pithou, Rapin et Florent Chrétien firent la Satire Ménippée, qui ouvrit les portes de Paris à leur ami et lui valut mieux que le a;ain d'une bataille. Ses ministres, ses ambassadeurs, ses conseillers d'Etat, ses généraux (Jeannin, Sully, Villeroy, Bellièvre, Sillery, — MM.de Ségur, de Brèves, de la Boderie, du Plessis-Mornay, Bongars, les cardinaux d'Ossat et du Perron, — M. de Pisani, — La Noue, Lesdiguières, M. de Givry) sont tous remarquables par leur esprit et leur belle intelligence. C'est dans ce milieu que s'est formée la grande France du xvii= siècle : c'est à Henri IV qu'en revient tout l'honneur, et non pas à Louis XIV, qui n'a été que le continuateur de ce splendide développement. Il faut encore dire que Henri IV rétablit le Collège de France, réforma l'Université et la Bibliothèque royale, et enfin qu'il commença, à l'imitation de César, à écrire les Mémoires de sa vie qu'il devait achever durant les loisirs de la paix et de sa vieillesse. Ce curieux détail, qui nous a été conservé par Casaubon [Préface de l'Histoire de Polyhe^ dédiée à Henri IV en 1609), nous montre qu'il y avait bien réellement chez Henri IV un peu de l'auteur à côté de l'homme de goût.

1 Le rédacteur du Mercure semble avoir composé cette phrase pour que j'y mette la note suivante : La vivacité et la délicatesse de l'amitié du Roi pour ses amis éclatent dans toutes ses lettres, surtout dans celles qu'il écrit au maréchal d"x\umont, qui vient d'être blessé mortellement (21 juillet 159.5) ; à Sully, dont le fils s'est blessé (13 février 1607) : au connétable de Montmorency, qui vient de perdre sa femme « la belle Budos. »

Avec ses amis, auxquels il a donné à presque tous dos surnoms : mon Faucheur (M. de Batz), la Godde (M. de Souvré), Grand Pendu (M. de Faget), Borgne (M. de Harambure), Crapaud (M. de Lestelle), Petit Enfant (M. de la Boulaye), il est d'une familiarité charmante, tout en maintenant son rang et sachant se faire obéir quand on hésite. (Voir la lettre à M. de Saint-Geniez, page 48.)

* Ces trois lettres R. P. R. sont l'abréviation ordinaire sous laquelle on désigne, au dix-septième siècle, le calvinisme, c'est-à-dire la religion prétendue réformée.

il leur dit : « Je suis la seule assurance de mes sujets. » Et lui ayant répliqué que le feu roy Henri III en avoit baillé : « Ventre-saint-gris, repartit-il, le temps faisoit qu'il vous craignoit et ne vous aimoit point, mais je vous aime et ne vous crains point. »

Il avoit accoutumé aussi de dire qu'il doroit tous les "jours ceux qui l'avoient le plus traversé, afin que l'or de sa bonté cachât à son peuple le plomb de leur malice.

Les députés de Provence étant venus à Lyon lorsqu'il fit son entrée, et introduits pour lui parler, celui qui devoit faire la harangue étant demeuré du commencement court sans lui pouvoir rien dire, S. M. se tourna vers les autres et leur dit : « Je vous entends, la Provence est à moi et non au duc de Savoie, » qui étoit tout ce qu'ils lui vouloient dire.

Au même temps, un de ce même pays ayant acheté un état de judicature bien chèrement, et emprunté l'argent pour ce faire, après qu'il eut ses lettres de provision, S. M. dit à un seigneur de Provence qui étoit près d'elle : « Voilà un bon justicier, je tiens tant de lui qu'il s'acquittera bien de son état en peu de temps. »

Un sien tailleur d'habits s'étant mis en opinion de pouvoir régler toutes les manufactures de la France, en fit imprimer un traité et le présentant à S. M., lui dit qu'il ne savoit ni lire, ni écrire, et toutefois que désirant lui faire service, il avoit composé un livre pour le règlement des manufactures de son royaume. S. M. ayant pris le livre et regardé quelque temps, se tourna et dit à un de ses valets de chambre : « Allez quérir M. de Bellièvre ' pour me faire un habit, puisque voici mon tailleur qui fait des règlements. »

Un donneur d'avis lui ayant dit qu'il en avoit un à lui donner, tant pour le profit de ses finances que pour le soulagement de son peuple, trop actif à plaider et à appeler des Présidiaux - aux Parlemens pour des faits de

' Le chancelier.

* Tribunaux intermédiaires entre les bailliages et les parlements.

INTRODUCTION fi

peu d'importance; mais que de peur d'être frustré du profit de son avis, il désiroit, avant que d'en découvrir le fond, qu'il plût à S. M. lui accorder et donner 50,000 écus sur les premiers deniers qui en proviendroient et lui en signer le don; ce que le Roy ayant fait et su de lui son avis, lequel il reconnut incontinent n'être de justice, le congédia et le voyant s'en aller, il dit à ceux qui étoient près de lui : « Voilà un homme si chargé, qu'il ne peut cheminer, car il a 30,000 écus dans sa pochette. ))

Un graveur général des monnoies, habile en sa vacation *■ s'il en fût oncques, avoit un fils qui n'en savoit guère et n'avoit pu rien apprendre, et toutefois il désiroit le faire recevoir en sa place; le père fait un poinçon, le baille à son fils et vont ensemble aux Tuileries trouver le Roy. Le président Fauchet s'y trouve, assure le Roy de la capacité du fils qui lui présente le poinçon. S. M. incontinent regarda le père et lui dit : « Voilà de votre ouvrage, je le vois bien; mais je veux qu'il ait votre survivance. Apprenez bien , mon ami, dit-il au fils. » Ce prince étoit un grand physionomiste et difficile à être trompé.

Un recteur de l'Université de Paris s'avançant en la harangue qu'il lui faisoit de lui dire plusieurs choses, outre ce que l'Université l'avoit chargé de dire, S. M. l'ayant reconnu, lui demanda de quelle profession il étoit; le recteur lui ayant répondu: c de la Médecine, » Elle se tourna vers les seigneurs qui étoient près d'Elle et leur dit : « Mon Université est bien malade, elle est entre les mains des médecins. » Ce recteur, ému de cette parole, en reconnoissant l'importance, s'alla mettre au lit où il mourut peu de jours après.

Se peut-il rien voir de plus émerveillable que ceci. Plusieurs ayant offensé ce prince en leur fidélité et à celle qu'ils dévoient à leur patrie, ayant reçu de lui une parole ou une œillade de travers, en sont morts de

' Profession d'un certain métier auquel ou vaque, on s'exerce. On appelle un artisan un homme de vacation. De quelle vacation (métier) est cet homme-là? [Dict. de Trévoux.)

Aimoit

qne l'on lui dit

la vérité.

regret. Témoins entre plusieurs sont pour la parole, celui qui fortifia le premier Quillebeuf; et pour l'œillade, on a écrit que ce prélat ', qui avoit été le seul instrument de la Ligue, et lequel seul entre tous les ligueurs S. M. ne pouvoit aimer, étant rentré dans Lyon, lors de l'entrée ^, que sur les nouvelles de la perte des François à Dourlens ^, il reçut un tel regard de S. M., qu'il se retira de la Cour et quelques ans après il mourut de regret.

S. M. aussi ne se fâcha jamais contre aucun qui lui dit la vérité, et comme a dit le Père Portugais en son oraison funèbre, une chose manqua au roy David, la- , quelle le malheur a voulu qu'elle ait aussi défailli au feu Roy, pour le rendre un tableau de toute perfection: c'est aussi ce qui manque quasi à tous les rois et princes de la terre, à savoir : quelqu'un qui leur die librement la vérité et représente leurs vices et imperfections. Je ne doute point que si ce grand prince, le défunt roy Henri IV, eût eu auprès de soi qui librement lui eût parlé en temps et lieu, que fort facilement il lui eût fait faire banqueroute à toutes les imperfections auxquelles il sembloit être incliné. J'en puis parler comme témoin assuré, car m'ayant demandé, un jour de carême, en la présence de la Reine, quel sujet j'avois traité en ma prédication ce jour-là, et lui aj^ant dit que la lettre de l'Evangile que j'avois expliquée, m'avoit fait exagérer et invectiver contre le péché de l'adultère, tant aux hommes qu'aux femmes, si abominable devant Dieu et ses Anges, et odieux à toute l'Eglise, pour être un péché qui traîne après soi une infinité d'offenses contre Dieu et le prochain, et toute la République*, jamais ce prince ne me fit meilleure chère ^, ni ne me regarda de meilleur œil, et voulut par après savoir de moi en

' Pierre d'Espinac, archevêque de Lyon, mort le 9 janvier 1599, à cinquante-neuf ans.

^ Henri IV entra à Lyon le 4 septembre 1395.

3 Doullens ou Dourlens fut pris par les Espagnols le 31 juillet 1595.

"• L'Etat, la chose publique [Res puhlica).

' Mine, accueil gracieux. De l'italien ce/'«, chera. visapre.

particulier, en quoi particulièrement un adultère offense toute la République. Je crois fermement que si les flatteurs pleins du désir de seulement gagner son affection particulière, ne se fussent glissés avec leurs discours et paroles emmiellées aux plus secrètes affaires de ce prince, que fort aisément il se fût dépouillé de tout ce qui contrevenoit aux commandemens de Dieu, duquel il étoit fort craintif, et invoquoit souvent sa miséricorde. Dieu nous garde des flatteurs auprès d'un roy, car ils gâtent tout le bon, tant de l'âme que du corps. Voilà la plainte que fit ce docte religieux sur le vice de l'amour des femmes, à quoi ce grand Roy a été sujet, comme ont été presque tous les autres grands rois et princes du temps passé et de son temps aussi'.

1 Henri IV a été, en effet, trop sujet au vice de l'amour des femmes. Il n'est pas nécessaire de faire, comme Leporello, la liste de toutes les belles qu'il a aimées ; on peut se contenter de citer celles dont il est question dans la Correspondance : la Belle Corisande comtesse de Gramont, Gabrielle d'Estrées duchesse de Beaufort, Mlle d'Entragues marquise de Verneuil, Mlle de Beuil comtesse de Moret, Mlle des Essarts comtesse de Romorantin.

Les lettres du Roi à Corisande et à Gabrielle sont au nombre des plus charmantes et pleines de sentiment et d"esprit. Corisande en était plus digne que Gabrielle, qui aimait plus l'argent et les titres que Henri IV lui donnait que le Roi lui-même, qu'elle trompait volontiers. Le scandale éclate avec Mlle d'Entragues. Les lettres écrites par Henri IV pour l'achat de cette fille sont déplorables, et si, çà et là on trouve dans les billets qu'il adresse à sa maîtresse plus de passion grossière que d'amour délicat, il ne faut pas oublier qu'ils sont écrits à une femme qu'on a achetée à beaux deniers comptant, et qu'on traite en conséquence.

Henri IV est de plus ridiculement jaloux de ces femmes. Est-ce un tort de plus, est-ce une excuse au contraire, et faut-il le pardonner puisqu'il aimait? Quoiqu'il en soit, le chapitre des amours du Roi est le vilain côté de cette biographie ; c'est le revers fâcheux d'une admirable médaille.

En même temps, car cet homme offre tous les contrastes, il est excellent père ; il adore ses enfants, qui vivent tous réunis, légitimes et légitimés, à Saint-Germain, sous la férule de Mme de Montglat, leur gouvernante ; il s'occupe sans cesse d'eux, de leur santé, de leurs voyages. Il les aime, il joue avec eux et les fouette à l'occasion. Et si on pénètre dans l'intérieur du ménage royal, composé de la reine Marie de Médicis, de la reine Marguerite, des enfants l^itimes et naturels, avec leur gouvernante, leur gouverneur (M. de Souvré) et leurs nourrices, de quelques domestiques, de quelques soldats, de chapons que les enfants engraissent, de chiens (Soldat, Vaillant], on tombe dans un désordre et une grossièreté de mœurs et de langage dont nous n'avons aucune idée. Et cependant l'aimable figure de Henri IV résiste à tous ces détails, tant ses grandes qualités la rendent, malgré tout, sympathique.

I^'TRODUCTIO^'

Lorsque ledit P. Portugais disoit ce que dessus en son oraison, il me souvient d'un fol Béarnois, et non trop fol, que S. M. avoit amené de Béarn, lequel durant ces derniers troubles, lui disoit quelquefois ses vérités sous des feintes, par lesquelles Elle reconnoissoit incontinent de ce qu'il vouloit l'avertir. Entr'autres S. M. étant venue à Tours au commencement de l'an 1593, Elle y demeura avec Madame sa sœur jusques assez avant dans le carême, où il se fit plusieurs ballets, en un desquels ce fol voyant le Roy fort joyeux et qui prenoit plaisir à telles récréations, lui dit en s'exclamant et se sous-riant en son langage béarnois : « Quel Roy t'a jamais ressemblé, quel plus joyeux, quel plus heureux? » S. M. le regarda, voyant qu'il le lui redisoit pour la troisième fois, et lui demanda assez rudement ce qu'il vouloit dire ; et le fol lui répétant encore les mêmes paroles, lui dit ensuite : « Nul Roy n'a jamais perdu sa couronne que par la force ou par la trahison, et toi tu lu perds en dansant. Le comte de Mansfeld assiège Noyon en Picardie, en chasse tes serviteurs, et tu t'amuses ici aux caroles '. » Cela le toucha si vivement, que dès le lendemain il partit pour aller en Picardie. Ceux qui étoient de sa suite lors savent assez quelle diligence il fit.

^a f^auchii^L■ confiance

ut privante.

Pour sa franchise, confiance et privante, plusieurs ont désiré que ces vertus-là n'eussent point été si grandes en lui, mais il les tenoit de nature. Durant la guerre, on l'a vu compagnonner le soldat au corps de garde, s'asseoir et coucher sur la paillasse; on l'a vu tenir d'une main un morceau de pain bis, le manger, et de l'autre avec un bâton dessiner des barricades et retranchemens, et y faire travailler ses soldats comme un chasse-avant -. On l'a vu entrer chez le paysan et manger de ce qu'il y trouvoit. La défiance ni la crainte n'ont pu jamais trouver place en son âme. Depuis, en temps de paix, on l'a vu se familiariser jusques aux plus petits et à des villageois, avec lesquels on l'a souvent trouvé devisant aux champs, s'étant égaré à la chasse,

* Danses.

* C'est un homme préposé dans les grands ateliers pour hâter d'aller les manœuvres, hotteurs et autres gens de journée. (Dict. de Trévoux.)

INTRODUCTIOX 27

pour tirer d'eux la connoissance des griefs du peuple, afin dy apporter le remède convenable, surpassant en cette privante ce quon rapporte du roy François I" qui fut diner chez un faiseur de balais et chez un charbonnier. Notre grand Henry, dis-je, l'a surpassé en toutes ses franchises et privautés populaires, aussi bien qu'en la promptitude des reparties et en l'état qu'ils faisoient quand ou leur avoit dit un bon mot. La dernière fois que je le vis passer au bac de ISeuilly, sans autre garde que lui sixième, dans lequel il y avoit quantité de paysans, il se fourra tout aussitôt parmi eux et demandoit à l'un une chose et à l'autre une autre. Il en vit un qui avoit la tète blanche et la barbe noire, auquel il s'attacha le plus, et en voulut de lui savoir la raison. Le paysan matois faisoit de lïgnorant, mais S. M. le pressant de répondre, il lui dit : <.< Sire, c'est que mes cheveux sont plus vieils de vingt ans que ma, barbe. » A cette réponse il se mit à rire, et la trouva si gentille qu'il l'a racontée depuis plusieurs fois.

Il se pourroit rapporter ici un million de belles choses faites ou dites par ce grand Roy. Je ne peux finir encore sans mettre ici les belles réponses qu'il fit à ceux qui, sur la guerre de Jidiers, lui disoient qu'il devoit briguer d'être élu roy des Romains, et que tous les princes Protestans allemans et les Catholiques aussi l'assisteroient : <- J'ai assez de royaumes et de pays à gouverner, leur dit-il, sans me charger de l'Empire; je ny prétendrai jamais rien, et enjoindrai le même à mon fils de se contenter des pays dont Dieu l'a fait naitre souverain. » Et lui étant répliqué que les princes Allemans protestans seroient contraints d'en poursui\-re Télection pour un prince de leur religion, que l'on lui nomma : c Sachez, leur répondit-il, que je suis le premier fils de l'Eglise et que nul ne portera jamais le titre d'Empereur en la Chrétienté durant mon vivant quïl ne soit enfant de l'Eglise catholique. » Il avoit fait presque les semblables réponses autrefois au duc de Savoye, durant le traité pour le marquisat de Saluées S comme plusieurs

' Traité de Lyon, 1601. Henri IV céda le marquisat de Saluées à la Savoie et reçut en échange la Bresse et le Bugey, qui forment aujourd'hui le département de l'Ain.

historiens ont écrit. Et ces belles paroles toutes chrétiennes sortirent aussi peu après de sa bouche : « Les cupidités infinies sont indignes d'un prince juste ; elles appartiennent aux tyrans. » Et les suivantes : « J'ai toujours tenu pour principe de conscience de me contenter du mien, aussi bien que de n'en souffrir l'usurpation. >>

Il est temps de finir ce petit discours, auquel je me suis efforcé de donner à la postérité ce que j'ai pu recueillir des vertus, de la grandeur et de la gloire de cet incomparable monarque, regretté de son peuple plus qu'aucun de ses prédécesseurs n'a été, pleuré du Pape et, je puis dire, de tous les Rois, Princes et Républiques de la Chrétienté, tant catholiques que protestans.

Il y a peu à ajouter pour compléter ce remarquable portrait, et la correspondance nous permet de le faire facilement. Elle met eu lumière les qualités maîtresses du Roi, la persévérance et la modération^ à l'aide desquelles il a pu dompter ses ennemis et devenir le maître d'un royaume qu'il lui a fallu réduire ville à ville. « Par patience et cheminer droit je vaincs les enfants de ce siècle »^ dit-il, (4 mai 1586) ; — Je les y voudrois établir, mais pied à pied, comme je faisen toutes choses...., cela se fera petit à petit, Paris ne fut pas fait en un jour » (28 septembre 1598). Henri IV est cependant doué d'une « vivacité et d'une promptitude merveilleuses »; il comprend vite, voit juste, sait ce qu'il faut faire; mais il n^applique pas brusquement son idée, il y met le temps pour réussir sûrement, il la suit avec une rare persévérance; il fait, s'il le faut, les concessions nécessaires; jamais il n'essaye de résoudre de haute

lutte une difficulté, il sait attendre en poursuivant son but sans relâche. C'est la méthode des hommes d'Etat vraiment forts et intelhgents. Dans cette histoire modèle, on ne trouve rien de fait à la hâte, brusquement. Tout se fait ou se réforme lentement, mais sûrement, avec tact. Il faut lire les lettres qu'il adresse à Sully, en 1594, pour lui expliquer sa théorie de l'achat des chefs de la Ligue, et du recouvrement de la dépense par le fait du rétablissement de Tau to ri té royale dans les provinces rebelles. Devant Tennemi, c'est Tinverse. Dans ce cas, il faut prendre un parti promptement et mettre l'épée à la main. Henri IV est alors aussi décidé, aussi téméraire même, qu'il a de mesure et de prudence dans les afifaires civiles.

Dans les choses de la guerre, Henri IV devance son siècle par Tesprit d'humanité qui le distingue. Il met un terme aux atrocités commises par le baron des Adrets et le maréchal de Montluc ; plus de villes mises à sac ; les désordres épouvantables des gens de guerre défendus et réprimés ; les prisonniers et les blessés traités avec courtoisie ; il rassemble des vivres pour que le soldat ne se débande pas, n'ait pas de prétexte pour marauder et ne foule pas le peuple. Turenne sera le continuateur de cette école, bien nouvelle dans l'histoire et bien française. Tant pis pour les soudards qui suivent une méthode contraire.

:iO INTRODUCTION

Une autre exellente qualité de ce grand politique, c'est de savoir punir et récompenser. Pour nous, qui avons vécu dans ces temps de décadence où le sens moral fait défaut aux gouvernements, où l'on ne punit personne, et où l'on récompense tout le monde, à l'ancienneté et à tour de rôle, pour nous qui avons constaté combien ce déplorable système tue non-seulement le zèle, mais le sentiment du devoir, nous admirons Tliomme qui sait récompenser Sully, châtier Biron et se faire obéir même par le duc d'Epernon.

Aussi avec Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Colbert et Louvois, il y a une France telle qu'elle devrait toujours être, avec un gouvernement fort, une administration exacte, une armée vigoureuse et victorieuse, une diplomatie habile. Mais, quantum mutata !

En hsant la correspondance de Henri IV, on est frappé de la ressemblance des débuts de son règne avec notre époque ; la France menacée par l'étranger; des partis nombreux et acharnés, arborant des drapeaux rehgieux ou politiques, mais n'ayant d'autre but que la satisfaction des intérêts égoïstes de leurs chefs ; des difficultés inextricables s'opposant à toute solution, parce que personne ne veut faire de concessions, même devant l'ennemi qui profite de nos fautes et connaît le moyen de les perpétuer. Heureuse France du xvi*" siècle ! Elle trouva le

sauveur dont elle avait besoin, non pas un de ces sauveurs de hasard et d'aventure, un vrai sauveur cette fois.

Personne ne voulait céder quelque chose; Henri IV, qui cependant avait le droit pour lui, donna l'exemple ; il se fit catholique et raUia ainsi autour de lui tous ceux qui n'avaient pas un intérêt personnel à continuer la guerre civile et à soutenir la pohtique espagnole. Appuyé sur le bloc sohde des masses populaires, son patriotisme fit le reste, en forçant la noblesse et la bourgeoisie encore rebelles à se rallier autour de cette grande idée : la France, que nul n'a mieux représentée que lui ; et il avait conscience de son rôle, quand il écrivait, pendant la guerre de Savoie (11 octobre 1600) : « La France m'est bien obligée, car je travaille bien pour elle. »

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