HENRI IV
Au Roi mm. père.
1562, vers la mi-jnillet '.
Mon père , quand j'ai su que Falleschc ^ vous alloit trouver, incontinent je me suis mis à écrire la présente, et vous mander la bonne santé de ma mère *, de ma sœur * et la mienne. Je prie Dieu que la vôtre soit encore meilleure. |
Votre très-humble et très-obéissant fils,
Henry.
A Monsieur de Larchant.
1562, 26 geptembM.
Jeanne d'Albret, reine de Navarre, très-zélée calviniste, avait quitté Paris pour aller eu Béarn y détruire le catholicisme. Avertie que son mari, alors lié avec le parti catholique, se préparait à la faire arrêter sur sa route, Jeanne partit avec une suite nombreuse, dans laquelle se trou-
» Henri IV avait alors neuf ans et demi. — Le Roi. son père, était Antoine -de Bourbon, roi de Navarre et duc de Vendôme.
* Premier maître-d'hôtel d'Antoine de Bourbon, î Jeanne d'Albret.
* Catherine de Bourlon, princesse de Navarre , sœur cadette de Henri IV.
34 LETTRES DE HENRI IV [l569]
vait M. (le Larchant. Pendant son voyage, Jeanne d'Albret tomba malade à Caumont, en arrivant chez M. de la Force, où M. de Larchant reçut sans doute la lettre du prince de Navarre, car l'original se trouve encore dans les précieuses archives du château de la Force.
Larchant, écrivez-moi pour me mettre hors de peine de la Reine ma mère ; car j'ai si grande peur qu'il lui advienne mal de ce voyage où Vous êtes, que le plus grand plaisir que l'on me puisse faire, c'est m'en mander souvent. Dieu vous veuille bien conduire et reconduire en toute sûreté : priant Dieu vous conserver.
De Paris, le vingt-sixième jour de septembre.
Henry
A Monsieur
1&69. 18 mars.
Monsieur, d'autant que depuis la dernière rencontre des deux armées ^ il se trouve à dire* de ce parti quelques gentilshommes dont on n'a encore eu aucunes nouvelles, qui fait juger qu'ils sont morts ou prisonniers, cela me fait dépêcher devers vous ce trompette, vous suppliant très-humblement de commander que par lui me soit envoyé un rôle desdits morts et prisonniers ; entre lesquels il ne peut être qu'il n'en y ait qui sont blessés et auxquels j'estime, pour être gentilshommes françois, bons sujets et serviteurs du Roi, que vous voudrez bien, Monsieur, qu'il soit donné secours pour leur guérison. Mais encore vous en veux-je bien supplier très-humblement et qu'il vous plaise commander bien expressément qu'ils soient pansés et traités en leurs nécessités, et davantage de permettre
' Henri III, alors duc d'Anjou, irère aîné de Charles IX, portait le nom de Monsieur.
* A Jarnac, où les protestants avaient été battus le 13 mars, et le prince de Condé blessé et assassiné. Le roi de Navarre était devenu le chef du parti protestant.
^ Il se trouve manquer. "il manque.
que de leurs genâ et serviteurs les puissent aller trouver avec dès chirurgiens pour leur faire service ; et si ainsi vous plaît l'accorder, envoyer un trompette de votre armée, pour sûrement conduire ceux qui iront trouver leur maître. Au reste, Monsieur, nous avons en nos mains quelques prisonniers des vôtres, comme aussi vous en avez bien des nôtres ; s'il vous plaît trouver bon de les mettre à rançon ou d'en faire échange, nous y entendrons volontiers, comme aussi le devoir de la guerre le requiert bien ainsi, et vous plaira m'en mander votre volonté. Attendant laquelle, je présenterai mes très-humbles recommandations à vos bonnes grâces , suppliant le créateur vous donner. Monsieur, heureuse et longue vie.
De Saint-Jean-d'Angely, ce dix-huitième de mars 1569.
Votre très-humble et très-obéissant frère et serviteur,
Henry.
Au Moi.
1571, 13 janvier.
La paix de Saint-Germain avait terminé la guerre civile en 1570, Les partis semblaient vouloir se réconcilier, et Charles IX forma le projet de marier sa sœur, Marguerite de Valois, au roi de Navarre. De longues négociations commencèrent à ce sujet, pendant lesquelles le Roi invita le roi de Navarre, sa mère, et le prince de Coudé à venir à Paris. C'est à cette invitation que répond la lettre suivante.
Monseigneur, ayant entendu, tant par les lettres qu'il vous a plu m'écrire que par ce que M. le maréchal de Gossé m'a dit de bouche de votre part, l'honneur que me faites de me désirer près de vous et me trouver à votre entrée à Paris, je ne veux faillir de vous en remercier très-humblement et vous supplier de même vouloir croire que le plus grand plaisir que j'aurai jamais en ce monde, ce sera de vous faire toujours démonstration de ma très-humble et affectionnée dévotion à vous obéir, et que je n'ai moins d'envie de vous approcher pour vous complaire que je
36 LETTRES DK HENRI IV [157d]
connois que, étant près de Votre Majesté, il se pourroit espérer que cela serviroit à rétablissement de la paix, ainsi que vous le mandez à la reine de Navarre, ma mère, laquelle je vous puis assurer. Monseigneur, n'en a moindre affection que j'ai. Mais, pour les raisons et justes considérations que le sieur de Quinsey vous aura dites et que j'ai aussi chargé le sieur Dargenlieu, présent porteur, vous déduire, je m'assure que ne trouverez mauvais que nous ne puissions encore prendre résolutions sur notre acheminement vers vous. Non pas, Monseigneur, que nous n'ayons toutes assurances de Votre Majesté, et que nous ne soyons assez vivement persuadés de votre bonne volonté envers nous ; mais les pratiques et menées de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer et brouiller tout, et les évidentes contraventions qui se font à votre édit nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper. Ce que je vous supplie très-humblement, Monseigneur, vouloir recevoir d'aussi bonne part comme, poussé de l'affection que j'ai au bien et sûreté de votre Etat et repos de vos sujets, j'ai pris la hardiesse de le vous dire et remontrer. Et sur ce, je ferai fin : priant Dieu qu'il vous donne, Monseigneur, en parfaite santé, très-bonne et longue vie.
De la Rochelle, ce treizième jour de janvier 1571 .
Votre très-humble et très-obéissant sujet et serviteur,
Epigramme sur la i^'i'ificesse de Condé.
1575, 26 mai.
Etant dans la chambre de Madame la princesse de Condé, sa tante, où il prenoit plaisir à voir toucher le luth à un gentilhomme nommé de Nouailles, qui avoit le bruit d'aimer et être aimé de Madame la princesse, comme il accorda mélodieusement sa voix à l'instrument, chantant dessus cette chanson :
[I576j LETTRES DE HEMRI IV 37
Je ne vois rien qui me contente.
Absent de ma divinité.
Et répétant un peu trop souvent et passionnément ce mot divinité (avec l'œil toujours fixé sur Madame la princesse), le roi (le Navarre, se prenant à rire de fort bonne grâce, et regardant sa tante d'un côté et M. de Nouailles de l'autre :
N'appelez pas ainsi ma tante (dlt-iF, Elle aime trop rhumanitô.
Journal de Zestoile.)
A mon cousin, Monsieur de Miossens ',
Premier gentilhomme de ma chambre, ffoiiverneur et mon lietitenànt- (jéne'ral en mes pays de Béarn et Basse-Navarre .
1576, vers la fin de janvier.
Depuis la Saint-Barthélémy (1012), le roi de Navarre était demeuré en quelque sorte prisonnier à la cour de Henri III ; il s'y était l'ait beaucoup d'amis, à ce point que « les ennemis jurés des huguenots, voire jusques aux tueurs de la Saint-Barthélémy, ue juroient plus que par la loi que lui dévoient. » Les seuls ennemis qu'il eût encore à cette date étaient les partisans du duc d'AIençon, frère de Henri III, jaloux de l'amitié ou de l'alliance qui s'était établie entre ce prince, héritier de la couronne, et le^roi de Navarre. — Au moment où le roi de Navarre écrivait à M, de Miossens, il se préparait à se sauver de Paris, ce qu'il lit le 3 février 1576.
Mon cousin, j'ai été bien aise d'entendre de vos nouvelles et de savoir comme toutes choses vont. J'espère, avec l'aide de Dieu, qu'elles iront toujours de mieux en mieux. La Cour est la plus étrange que vous l'ayez jamais vue. Nous sommes presque toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres. Nous portons dagues, jaques
' Jean d'Albret, baron de Miossens, que Henri IV appelle mon cousin, était, en ell'et, parent du roi de Navarre par son perc, Jean d'Albret, baron de Miossens. et par sa mère, Suzanne de Bourbon-Busset. Madame de Miossens fut la gouvernante de Henri IV et lui donna cette première éducation virile, qui eut plus tnrd une gi heureuse iulluence sur le caractère et la vie de Henri I^.
38 LETTRES DE HENRI IV [l576]
de mailles ', et bien souvent la cuirassine sous la cape K Sévérac ^ vous en dira les occasions.
Le Roi est aussi bien menacé que moi ; il m'aime beaucoup plus que jamais. M. de Guise et M. du Maine * ne bougent d'avec moi. Lavardin ^, votre frère et Sainte-Colombe *"' sont les chefs de mon conseil. Vous ne vîtes jamais comme je suis fort. En cette cour d'amis je brave tout le monde. Toute la ligue ^ que savez me veut mal à mort, pour l'amour de Monsieur, et on fait défendre, pour la troisième fois, à ma maîtresse ' de parler à moi, et la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir regardé. Je n'attends que l'heure de donner une petite bataille, car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner les devans. J'ai instruit bien au long Sévérac de tout.
Votre bien bon cousin et ami et bon maître, et assurezvous-en.
Henry.
A Messiews les maire, échevins etîmirs de la Bochelle.
1576, 16 juin.
Echappé de sa captivité, le roi de Navarre courait la France avec quelques amis, presque tous catholiques : il ne pouvait jouer longtemps
' Armures faites de mailles de fer qui couvrent le corps depuis le cou jusqu'aux cuisses.
* Manteau à capuchon.
3 Charles, baron d'Arpajon et de Sévérac. chambellan du duc d'Aleuçon.
* Mayenne.
'^ Jean de Beaumanoir, seigneur de Lavardin ; il avait été élevé avec Henri IV ; il conserva toujours un grand crédit auprès de lui, et fut investi de hautes fondions militaires et diplomatiques,
" François de Montesquiou, seigneur de Sainte-Colombe, baron de Faget et (l'Auriac, depuis gentilhomme de la Chambre du Roi et lieutenant de sa compagnie de gendarmes,
' La ligue des partisans du duc d'Alençon. appelé Monsieur tout court, appellation consacrée pour désigner le frère unique ou le frère aine du Roi.
" Madame de Sauves, dame d'atours de Catherine de Médicis : elle était à la fois maîtresse du duc d'Alençon, du roi de Nftvarre, du duc de (juise et de du Gast.
un tel rôle sans prendre bientôt l'air d'un aventurier ; aussi se décida-t-il à se faire protestant pour redevenir le chef du parti et rentrer à la Rochelle, capitale du protestantiaj;ne. Pleins de défiance, les Rochellois tirent leurs conditions, et Henri de Navarre leur écrivit les deux lettres qui suivent.
Messieurs, ayant reçu vos lettres et entendu vos députés, je leur ai en particulier et à part fait réponse bien au long. Outre laquelle, pour rassurance que je désire vous donner de ma bonne et sincère volonté en votre endroit, je vous dirai, Messieurs, que je ne veux aucunement et n'entends diminuer en rien vos anciens privilèges, franchises et libertés ; au contraire, je désire de vous les conserYer de tout mon pouvoir. Mais aussi est-il bien raisonnable que je garde ce qui est de mon autorité, comme le feu Roi mon père a fait*. Laquelle ne devez aucunement craindre qu'elle vous porte préjudice 5 car tenant le rang que je tiens, il n'y a personne autre, si ce n'est le Roi et Monsieur-, qui y puissent rien prétendre ; et où de mon vivant aucun le voudroit faire, je me sens assez fort pour l'en empêcher très-bien, et y employer tous mes moyens jusques à ma propre vie. Etant donc à moi de vous conserver en cela et en ce qui vous est accordé par la paix, tenez- vous assurés. Messieurs, que je le ferai , en sorte que l'on connoitra plus tôt l'union qui doit être entre nous tous , et l'affection particulière que je vous ai toujours portée , qu'aucune diminution de ce qui vous peut appartenir ; vous priant aussi garder de votre part le respect qui m'est dû et me faire incontinent réponse sur ce que vos dits députés vous diront plus particulièrement. Attendant laquelle, je prierai Dieu, Messieurs , vous avoir en sa très-sainte et digne garde.
Ecrit à Niort, ce seizième jour de juin 1S76.
Votre bon ami,
Henry.
' Henri de Navarre était gouverneur de Guyenne. * Le frère du Koi.
40 LETTRES DE HENRI IV [l576]
A mon cousin le maréchal de Damville*.
1576, IG juin.
En même temps qu'il négocie avec les Rochellois, le roi de Navarre se fait reconnaître chef du parti par le maréchal de Damville, par M. de Rohan, par La Noue, par le prince de Condé, qui tous sont contraints « de céder à l'adresse qu'il avoit à commander. » Tels sont les débuts de cette longue persévérance qui finira par le rendre maître de la France, malgré la Ligue, les Espagnols, les grands seigneurs devenus indépendants et les Protestants irrités de son abjuration.
Mon cousin ^ j'ai été fort aise d'entendre de vos nouvelles par ce gentilhomme présent porteur, et de savoir le bon acheminement que donnez aux affaires de par delà, louant grandement cette bonne et Sdinte convocation que vous faites faire *. En laquelle j'espère envoyer aussi bientôt mes députés pour me joindre à un si bon œuvre, duquel nous devons attendre beaucoup de fruit, y intervenant l'autorité
' Henri l^', duc de Montmorency et connétable de France, naquit en 1534 et mourut en 1614. Il porta d'abord le nom de duc de Damville, et quand il eut obtenu le bâton de maréchal, en 1567, on l'appela le maréchal de Damville. Sou frère aîné étant mort en 1579. il prit le titre de duc de Montmorency. Sa carrière militaire fut très-brillaule. 11 avait le gouvernement du Languedoc, dont il était devenu à peu près le maître. Détesté par Catherine de Médicis, le duc de Montmorency s'était déclaré le chef du parti des Pohtiques en 1573 : il s'allia, en 1576, avec le roi de Navarre dont il servit la cause activement. Aussi Henri IV lui donna-t-il l'épée de connétable en 1593. Le duc de Montmorency épousa : 1» en 1558, Antoinette de la Mark; 2» en 1593, la belle Louise "de Biidos, veuve de Jacques de Gramont, seigneur de Vachères, morte en 1599 ; 3" en 1601, Laurence de Clermont. Il eut de sa première femme : Charlotie, première femme de Charles de Valois, duc d'Angoulême et comte d'Auvergne, fils naturel de Charles IX et frère utérin ae la marquise de Verneuil ; Marguerite, mariée à Anne de Lévis, duc de Ventadour. Sa seconde femme lui donna Henri II, duc de Montmorency, décapité en 1632, et Charlotte-Marguerite, mariée, le 3 mars 1609, à Henri II de Bourbon, prince de Condé, et célèbre par la folle passion que sa beauté inspira à llenri IV.
^ Avec cette formule, Henri tranche du roi de Navarre. A la cour de Henri III, on le raillait sur ce titre, et on disait que « c'étoit un roitelet qui avoit plus do nez que de royaume. »
^ Il s agit de l'assemblée des députés des provinces du midi, composée de représentants de la noblesse, du tiers-état, de magistrats et de ministres huguenots. Ces assemblées gouvernaient le midi avec le Maréchal.
de Monsieur' et la présence de tant de gens de bien. Cependant je m'achemine tant que je puis en mon gouvernement ; et ce qui me fait plus désirer de passer [par] delà est l'envie que j'ai de vous voir et communiquer avec vous de plusieurs choses concernant le bien commun de ce royaume, et principalement de notre parti*. Ce qu'attendant, je vous prie faire état de moi comme du plus parfait et assuré ami que vous ayez en ce monde *, qui le vous fera paroitre en toutes occasions d'aussi bon cœur que je me recommande à votre bonne grâce, et prie Dieu, mon cousin, vous donner, en bonne santé, longue vie. De Niort, ce seizième juin 1576.
Votre bien affectionné cousin et plus parfait ami,
Henry.
A Messieurs les maire, échevins et pairs de la Rochelle.
1676, 26 juiu.
Messieurs, désirant vous aller visiter comme mes bons amis avant que je m'éloigne de ces quartiers, d'autant que je suis contraint d'aller bientôt en Guyenne, je ne veux point que pour le présent vous me fassiez aucune entrée, comme aussi je neveux cette fois entrer comme gouverneur et lieutenant-général pour le Roi *, encore moins voudroisje préjudicier aucunement à vos privilèges ni aux traités de la paix, soit par articles secrets ou autres. Je n'entends aussi y établir aucun gouverneur, mais visiter privément, comme ami, avec ma maison seulement, suivant la liste que je vous ai envoyée^. Et n'y mènerai personne qui
' Le duc d'Anjou, frère de Henri III.
* Catholiques non guisards, ou politiques et huguenots.
' En effet, l'amitié qui se forma alors entre le roi de Navarre et le maréchal de Damville dura autant que leur vie.
* La Rochelle et l'Aunis faisaient partie du gouvernement de Guyenne. ' « Le Roi de Navarre, dit d'Aubigué, voulut visiter la Rochelle, à
quoi il y eut de grandes difiicultés, pour ce que ce prince étoit accom-
puisse être suspect et dont je ne réponde. Et pour vous soulager, j'enverrai les compagnies de ma garde vers Tonnay-Charente. Partant, ne vous mettez pour le présent en peine, pt me faites ipcontinent réponse : priant Dieu, Messieurs, vous ç^voir en §a sainte et digne garde. De Surgères', cevingt-sixiènie jour de juin 1576.
Vptre bon ami, Henry.
A Monsieur de Batz^.
1576, entre le 29 juin et le 4 juillet '^
Monsieur de Batz, je vous veux bien faire savoir qu'êtes sur l'état de la défunte Reine ma mère *, de ceux-là à elle appartenant, et de tous temps bons amis et serviteurs des siens. Par quoi, faisant état de votre bonne volonté, je vous prie de faire et croire ce que vous dira Monsieur d'Arros de ma part. Et serai bientôt à même de counoître les véritables gens de cœur qui se voudront acquérir honneur pour bien, faire avec moi ; entre lesquels je fais état de vou^ trquyer toujours.
Votre bon maître et ami,
Henry.
Je vous prie m'assurer vos amis et me venir voir à mon passer à Auch, partant de ce pays de la Rochelle.
pagné de gens qui avoient joué du couteau à la Saint-Barthélémy. » Parmi eux se trouvait M. de Fervaques, dont le roi de Navarre était embarrassé ; il se servit des Rochellois pour le i'aire exclure de la liste et se débarrasser de lui.
' Gros bourg de l'Auuis.
- Manaut de Batz, seigneur de Batz en Chalosso.
' Epoque du séjour de Henri de Navarre à la Rochelle, où il avait fini par entrer.
* Morte à Paris, le 9 juin 1572.
A Monsieur de Batz, gouverneur de la ville d'Eause et pays d'Eausan\
1577, au commencement de l'année.
M. de Batz était Tun des plus braves partisans du roi de Navarre. Henri l'avait nommé, en 1576, gouverneur d'Eause, à la suite d'une sédition dans laquelle il avait couru les plus grands dangers. Au moment où il entrait à Eause, et lorsqu'il n'était encore accompagné que de MM. de Batz, de Rosny, de Béthune et de Mornay, le peuple se souleva : « un certain qui étoit en la tour laissa tomber la herse • et empêcha ainsi le reste de l'escorte de venir au secours du Roi. Attaqué par les mutins qui lui « portoient l'harquebuze à la poitrine, » Henri et ses quatre compagnons les chargèrent vigoureusement et les repoussèrent chaque fois qu'ils revenoient à l'attaque aux cris de • tue, tue ». « tirez à ce pennache blanc, car c'est le roy de Navarre » . Assailli enfin par plus de 200 révoltés, Henri et ses vaillants amis • gagnèrent un portail 1. où ils auraient fini par être tués, lorsque quelques gardes inettanl pied à terre escaladèrent la muraille et ouvrirent une porte à ceux qui étaient restés dehors. Aussitôt les séditieux se calmèrent et les magistrats obtinrent du roi de Navarre que la ville ne fut pas livrée au pillage ; on se contenta de pendre quatre drôles qui « avoient tiré au pennache blanc ».
M. de Batz était catholique et comme tel souvent attaqué et dénoncé par les protestants. Quelques jours avant d'écrire à M. de Batz la lettre suivante, le roi de Navarre lui disait : « Je vous prie de croire que combien que soyez de ceux-là du Pape, je ne avois, comme le croyez, méfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion : et moi je suis de celle de tous ceux-1^ qui sont braves et bons. »
Monsieur de Batz, c'est vrai qu'un gros vilain homme m'a voulu mettre en suspicion votre fidélité et affection. Or à tel que me faut entendre est bien mon oreille ouverte, mais lui sont bouchés mon cœur et ma croyance, comme en telle occasion. Et n'en faites plus de compte que moi. En quel autre que vous pourrois-je tenir ma confiance pour la conservation de ma ville d'Eause, là où je ne puis donner d'autre modèle que le brave exemple de vous-même ? Et tant qu'il me souviendra du miracle de ma conservation
' L'Eausan était un petit pays de l'Armagnac, aujourd'hui département du Gers.
que daigna Dieu y opérer principalement par votre valeur et bonne résolution, ne pouvez oublier votre devoir. Par quoi vous prié-je de vous en souvenir chaque jour. Sur ce n'ai autre exprès commandement à vous bailler que de faire très-certain état de l'amitié Du bien vôtre,
Henry.
A mon cousin Monsieur le maréchal de Damville.
1578, vera le 7 mai.
Devenu le chef des Protestants et des Politiques, le roi de Navarre avait commencé une guerre de partisans qui établissait sa réputation militaire, mais qui ne pouvait relever le calvinisme aux abois, lorsque Catherine de Médicis, pour abaisser les Guise, signa avec le roi de Navarre la paix de Bergerac, qui le consacra aux yeux de tout le monde comme le chef des Huguenots. Dès lors Henri se servit de l'édit de Bergerac pour consolider son autorité, établir et maintenir la paix, que la masse de la nation demandait avec instance, et jouer le rôle qu'il remplira jusqu'à l'édit de Nantes.
Mon cousin, parce que mon cousin le seigneur de Foix i est arrivé en ce lieu avec charge expresse de s'employer à l'établissement de la paix en cette province et en celles de Languedoc et Dauphiné , portant pour cet effet tout ce qui se peut d'assurances, promesses et bonnes paroles du Roi mon seigneur, et que premier que ^ passer en Languedoc il a commandement de mettre peine de lever tous les obstacles et empêchemens qu'on donne à la paix en ce pays, ce qui sera cause de retarder près d'un mois le voyage de mon cousin M. de Turenne, j'ai bien voulu vous en tenir averti expressément par le sieur de Merles *, présent porteur,
' Conseiller d'Etat, envoyé par Henri III pour faire exécuter l'édit de Bergerac dans les gouvernements de Guyenne, Languedoc, Provence et Dauphiné.
2 Avant de.
3 Probablement Mathieu de Merle, un des capitaines les plus célèbres de l'époque.
[Ij/S] lettres de HENRI IV Mi
auquel j'ai donné charge de vous dire bien particulièrement de mes nouvelles, et vous faire entendre le devoir en quoi je me mets chacun jour pour parvenir à l'établissement de la paix (à quoi tous les gens de bien doivent tendre), comme aussi la continuation et confirmation de ma bonne volonté en votre endroit. Dont je vous prie, mon cousin, le croire comme moi-même, et faire toujours état de moi, et vous assurer de tous les effets de ma bonne affection, comme de celui qui désire demeurer toute sa vie, Votre affectionné cousin et parfait ami,
Henry.
Ledit Merles vous dira ce qui est depuis arrivé par deçà. C'est le malheureux assassinat du sieur de Beauville et sa ville prise.
Le fait de Marsillargues * a troublé beaucoup de gens.
Ce n'est pas pour parvenir au bien de la paix, laquelle beaucoup désirent par paroles, mais les effets sont contraires.
A ma mère, Madame d'Usés-.
1578, vers la fin d'octobre.
Ma mère, j'ai donné charge à M. de Turenne * de vous voir de ma part et de vous dire de mes nouvelles, vous
' Petite ville, près d'Aigues-Mortes, que les catholiques venaient d'enlever.
* Louise de Clermont, veuve de François du Bellay, roi d'Yvetot, remariée en 1536 à Antoine de Crussol, vicomte d'Uzès, créé duc d'Uzès en 1572, morte en 1596, âgée de quatre-vingt-douze ans. Mme d'Uzès était célèbre par son esprit et ses bons mots. Quoique protestante, elle était très-iniluente à la cour de Catherine de Médicis, qui se servait d'elle auprès des Huguenots, quand elle se voyait pressée d'ailleurs. En 1578, Mme d'Uzès avait environ soixante-quatorze ans, et c'est sans doute à cause de son grand âge que le roi de Navarre l'appelle « ma mère ».
' Le vicomte de Turenne était le personnage le plus important de la cour du roi de Navarre.
46 LETTRES DE HENRI IV [l578]
priant me donner des vôtres et m'aimer toujours comme celui qui est et sera toujours Votre bien affectionné fils et assuré ami,
Henry.
.4 Monsieur de Batz.
157». entre le 17 et le 2S octobre.
M. d'Ussac, gouverneur de la Réole, l'une des places de sûreté des Huguenots, devint amoureux d'une des filles de Catherine de Médicis. Pour accorder ses faveurs, la belle exigea de M. d'Ussac, qui était vieux et couvert de blessures au visage, quil s» fit catholique et livrât la ville. Le roi de Navarre était alors à Auch, où se trouvait aussi Catherine de Médicis et sa cour. Pendant le bal, le roi de Navarre fut averti de la trahison de M. d'Ussac : il résolut aussitôt de « rendre chou pour chou >> à sa belle-mère et de s'emparer de Fleurance, place importante du voisinage. « Sans montrer aucune émotion, dit Sully, ni faire semblant de rien, il s'écoula doucement delà presse avec trois ou quatre des siens, auxquels il dit tout bas à l'oreille : « Avertissez le plus secrètement que vous pourrez tous mes serviteurs dont vous pourrez savoir les logis, que dans une heure je serai à cheval hors la porte de la ville, avec une cuirasse sous ma jupe de chasse, et que ceux qui m'aiment et qui voudront avoir de l'honneur me suivent, m Ce qui fut aussitôt fait que dit : et le tout si heureusement exécuté, qu'à portes ouvrantes il se trouva à Fleurance, de laquelle, les habitaus ne se doutant de rien, à cause que l'on éloit en pais, il se saisit faciletncnt. v
C'est merveille que la diligence de votre homme et la vôtre'.
Tant pis que n'ayez pratiqué personne du dedans à Fleurance ; la meilleure place m'est trop chère du sang d'un de mes amis. Cette mèmç nuit je vous joindrai et y seront les bons de mes braves.
Henry.
' C'est M. de Batz qui avait averti le roi de Navarre de la trahison de M. d'Ussac et qui lui avait donné l'idée de preadre Fleurance. mais sans y nouer quelques pratiques.
A Monsieur de Faget *.
1579, fin d'octobre.
Faget, je m'en vais avec mon armée joindre les troupes de M. de Montmorency pour secourir Èruguerolles^ Je te prie que je te trouve prêt et accommodé, qu'il ne faille que mettre le pied à l'étrier ; et avertis tes amis pour être de la partie. Je serai samedi à Carmain.
Mercredi au soir.
Votre meilleur maître et affectionné ami,
Henry.
Grand pendu, j'irai tâter de ton vin en passant.
A Monsieur de Saint- Gêniez^.
Après la paix de Bergerac, Catherine de Médicis brouilla les cartes de nouveau. Los conférences de Nérac rallumèrent la guerre, et il en résulta la guerre des Amoureux. Le roi de Navarre annonce à M. de Saiut- Gënièz qu'il va reprendre les armes.
Motisiéur de Saint-Geniez, toutes vos lettres iiié SOùt pai^énues présentement, non les poudrés. La trêve serdit aucunement mon fait en un autre temps, comrne déjà vous
' Le baron de Faget était lieutenant de la compagnie des gendarmes du roi de Navarre ( Voy. page 38, note 6).
■^ Petite ville du pays appelé le Razès (Aude). Elle avait été prise par un cbef de bandes protestantes, le capitaine Fournier, qui de là ravageait toute la Contrée.
3 Armand de Gontaut, seigneur de Saint-Geniez, était gouverneur et lieutenant-général pour le roi de Navarre en ses pays souverains. C'était « un gentilhomme de grande qualité, vertu et expërieûce », dans lequel le roi de Navarre avait une extrême confiance.
48 LETTRES DE HENRI IV [ÎSgO]
l'ai dit ; toutefois, puisqu'on s'est laissé équiper en cette façon, je ne la veux rompre ; mais en veux-je profiter pour préparer la guerre. J'attends de bonnes nouvelles d'Esprit. Les sieurs de Rambouillet et de Pontcarré * sont repartis, auxquels j'ai donné des mémoires. Je ne puis répondre de ma fermeté future; si sais-je- que je ne dévoierai asteure* de mon dessein. Si l'événement me bat, je ne m'en prendrai à autre qu'à moi et à ma fortune. Qui aime le repos sous la cuirasse, il ne lui appartient point de se mêler à l'école de la guerre. Adieu, Monsieur de Saint-Geniez ; c'est Votre très-affectionné maître et parfait ami à jamais,
Henry.
A% même.
1580, vers la fin de février.
Monsieur de Saint-Geniez, j'ai approuvé le parti que vous avez pris sur les poudres, et vous donne charge d'entendre ce porteur. Mandez-moi des nouvelles et ce que vous en pensez. Je n'ai reçu votre dépêche des six mille écus ; il faut qu'elle ait été prise par les chemins ; mais j'ai su les pilleries et butins que font les soldats. Vive Dieu ! Donnez-y ordre ; vous m'en répondez sur l'amitié que je vous porte ; et qu'il ne paroisse que le maître n'est en sa maison. Monsieur de Saint-Geniez, qui s'en prend à mon peuple s'en prend à moi. A Dieu, aimez toujours
Votre très-affectionné maître et parfait ami,
Henry.
' Envoyés de Henri III. M. de Rambouillet était capitaine des gardrs de Henri III. et M. de Pontcarré, maître des requêtes. * Mais je sais.
' Maintenant, à cette heure. — Henri IV prononce asture.
A ma cousine Madame de Batz.
1580, 31 mai.
Le roi de Navarre, après un combat acharné de quatre jours, venait de prendre Cahors, lorsqu'il écrivit à Mme de Batz. Trouvant cette ville • fort à sa bienséance •, il l'avait prise, sous prétexte que Henri III avait promis de la donner en douaire à la reine Marguerite, sa femme.
Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari, lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dépêche par delà, vous déduira comme avons eu bonne raison de ces paillards de Cahors. Votre mari ne my a quitté de la longueur de sa hallebarde. Et nous conduisoit bien Dieu par la main sur le bel et bon étroit chemin de sauveté ', car force des nôtres que fort je regrette sont tombés à côté de nous. A ce coup, ceux-là que savez et qu'avez dans vos mains seront des nôtres. A ce sujet, je vous prie de bailler à mon dit Navailles lettres et instructions qui lui seront nécessaires, dont je vous prie bien fort lui aider à me gagner ceux-là et leurs amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manière que désirerez je vous reconnoîtrai ce service, d'aussi bon coeur que je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde.
Le bien vôtre à vous ser-sàr,
Henry.
A mon cousin Monsieur de Busset -.
l581,16aTril.
Mon cousin, j'ai été fort aise d'entendre de vos nou-
' Mise hors de péril.
* Claude de Bourbon, comte de Busset. Il était le neveu de .Mme de Miossens.
velles, la bonne volonté que me portez et la nourriture que donnez à votre fils* pour l'entretenir en icelle. Qui est cause que me trouverez toujours tel que vous sauriez désirer, étant toujours prêt de rendre aux miens l'amitié et les bons offices desquels nature m'oblige. Pour cette occasion j'approuve l'alliance que désirez faire de votre fils avec la fille du feu sieur de Ghaseron ', qui ne sauroit être tant avantageux comme je le désire, m'assurant que vous n'en faites point la poursuite qu'avec connoissance de ce qui est requis. Et parce que j'ai entendu qu'elle est de fort bonne part *, j'en écris à ses parens les lettres que je vous envoie par ce gentilhomme, qui m'a fait entendre plusieurs autres particularités par lesquelles il vous dira une réponse. Ce me sera plaisir que le tout réussisse à votre contentement, et de voir quelque jour votre fils, vous assurant tous deux que n'aurez jamais un meilleur parent que moi, qui prie Dieu vous avoir, mon cousin, en sa sainte et digne garde. De Coutras, ce 16 avril 1S81.
Votre bien affectionné cousin et ami,
Henry.
A Monsieur de Saint- Gêniez.
1583, 14 janvier.
Monsieur de Saint-Geniez, j'ai été bien marri d'entendre votre maladie par le porteur de la présente, et vous prie, pour l'amour de moi, de ne vous forcer point à venir ici ; car j'aurois trop de déplaisir d'être occasion d'accroître votre mal ou de retarder votre guérison. Mais bien suis-je délibéré de vous aller voir moi-même, pour vous aider à
' Education et religion.
2 César de Bourbon-Busset.
^ Ce mariage projeté ne se fit pas,
* Naissance.
rio83] LETTRES DE HENRI IV 81
revenir en santé ; et serai, aidant Dieu, mardi au soir à Isavarreins '; qui sera pour dîner mercredi chez vous, où je ne vous mènerai que deux ou trois de nos bons amis. Ce pendant * reposez- vous, afin que je vous trouve en bon état. Et sur ce je prierai Dieu, Monsieur de Saint-Geniez, vous avoir en sa sainte garde. De Pau, ce U<= janvier, au soir, 1383.
Votre bien affectionné maitre et assuré ami,
Henry.
A mon cousin Monsieur de Matignon '\
15â3, 37 mars.
Mon cousin, le capitaine de Belzunce s'en va vous trouver pour vous prier de ma part de pourvoir au paiement de ce qui est dû à la garnison de Pemyrol ; ce que je vous prie bien fort de faire et en parler à bon escient aux trésoriers qui ont la charge du dit paiement. Au reste, je vous avise que j'ai commencé de faire la diète, étant délibéré de la continuer trois semaines, si je puis. Cependant pour m'exciter à la faire avec quelque plaisir, je désirerois bien de pouvoir recouvrer des canaris, dont je trouve le chant récréatif. On m'a dit qu'il s'en trouvoit à Bordeaux, qui me fait vous prier d'avoir ce soin de commander à quelques-uns des vôtres d'en rechercher pour me les envoyer incontinent. Je ne vous écris point de ma main, pour ce que je suis tout confit en diète. Et pour ce, je vous prie de
1 Cette petite ville était alors une importante place forte et renf( n arsenal bien fourni d'artillerie, de poudre et de toutes munitic
ifermait un arsenal bien fourni d'artillerie, de "poudre et de toutes munitions de guerre.
* Pendant ce temps.
3 Le maréchal de Matignon avait été nommé par Henri III lieutenantgénéral de Guyenne, pour l'opposer au roi de Navarre qui en était gouverneur.
S'a LETTRES DE HENRI IV [iri83|
m"en excuser, et le Créateur, mon cousin, vous avoir en sa sainte garde. De Nérac, ce 27° de mars 1583. Votre bon cousin et affectionné ami,
Henry.
Aîi Roi, mon souverain seigneur.
1583, 12(ioût.
La lettre suivante fut écrite après l'un des esclandres les plus grands du xvi" siècle ; Henri III avait chassé de sa cour la reine de Navarre, Marguerite, sa propre, sœur. Marguerite de France, alors âgée de trente ans, était d'une beauté ravissante ; tous les contemporains vantent ses cheveux noirs, la blancheur de son teint, la grâce de sa taille et de sa démarche, le goût exquis de ses toilettes ; mais la belle reine de Navarre était aussi galante que jolie, et l'histoire de ses amours est trop longue pour être seulement indiquée dans une note. Après avoir passé plus de quatre ans, avec son mari, à la petite mais joyeuse cour de Nérac, Marguerite vint à Paris, en 1582, et y mécontenta Henri III par les épigrammes qu'elle lançait sans cesse à l'endroit des mœurs scandaleuses de son frère. Le Roi écrivit à son favori le duc de Joyeuse, qui était à Rome, une lettre dans laquelle il se plaignait de sa sœur et racontait ses désordres ; Marguerite lit tuer le secrétaire et enlever la lettre du Roi. Exaspéré, îlenri III^ insulta sa sœur devant toute la Cour, lui reprocha les nombreux scandales de sa vie, l'enfant qu'elle venait d'avoir, non de son mari, et lui ordonna de sortir de Paris « et de délivrer la ville de sa contagion. »
La Reine partit le lendemain ; à Bourg-la-Reine , elle rencontra Henri III qui ne la salua pas ; un peu plus loin, près de Palaiseau, un capitaine des gardes arrêta sa litière, fit descendre les dames qui l'accompagnaient, Mme de Duras et Mlle de Béthune, et sa femme de chambre ; il arracha leur masque de voyage, les souffleta, les arrêta et les envoya à l'abbaye de Ferrières, où elles furent interrogées par Henri III, qui les renvoya à leur famille. Marguerite, maltraitée par le capitaine, resta presque seule et continua sa route pour revenir à Nérac. Pendant ce temps, Henri III écrivait à son beau-frère, le roi de Navarre ; il insistait plus particulièrement sur les dames de Duras et de Béthune. les appelant « des vermines très-pernicieuses » , qu'il avait chassées d'auprès de sa sœur à cause de leurs désordres, et regrettant les effets de sa colère, il redoutait que le roi de Navarre ne voulût plus reprendre sa femme. C'est à quoi, en effet, celui-ci était résolu : mais le fin gascon se garda bien de faire connaître sa pensée, et il écrivit la lettre suivante :
Monseigneur, j'ai reçu la lettre qu'il a plu à Votre Majesté m'écrire du 4" de ce mois, et ne sais par quel ser-
vice je puisse jamais reconnoître le soin singulier qu'il vous plait avoir de chose qui me touche tant et de si près. Qui m'est une parfaite démonstration de la bonne volonté qu'il vous plaît me porter, et une admonition continuelle de la mériter par tous les moyens dont je me puisse aviser. Je ne vous cèlerai donc, Monseigneur, qu'il y a jà longtemps que le bruit de la mauvaise et scandaleuse vie de Madame de Duras et de Béthune étoit venujusques à moi, dont je ne pouvois avoir grand contentement, les voyant si près de chose qui m'est si proche ; mais je considérois que ma femme, ayant cet honneur de vous être ce qu'elle est, et même d'être près de Vos Majestés *, je ferois quelque tort à votre bon naturel si j'entreprenois d'en être plus soigneux de loin que Vos Majestés de près, et à votre prudence et sagesse, si je pensois pouvoir voir d'ici ce qu'elles n'aperçussent point sur les lieux ; et à quoi, l'ayant une fois aperçu, je ne pouvois douter qu'elles ne sussent très-bien pourvoir selon l'importance qu'elles y connoîtroient. Bien vous dirai-je. Monseigneur, que j'étois résolu, quand ma femme prendroit son chemin vers moi, de la prier de s'en défaire avec le moins de bruit qu'elle pourroit, tant pour les causes pour lesquelles vous les avez jugées indignes d'approcher de votre sang et maison, que pour avoir connu les dangereux artifices dont elles savent user pour troubler une sainte amitié, et diviser ou éloigner d'affection ce qui ne peut jamais être trop conjoint. Je m'assure. Monseigneur, que quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne reconnoisse l'honneur que Vos Majestés lui font d'avoir tant de soin de la dignité et réputation de sa personne et maison, et estimera trèsmal employée l'amitié qu'elle auroit ci-devant montrée à personnes de cette condition, en l'éloignement desquelles, si elles les eût bien reconnues, elle n'eût été prévenue de personne. Qui fera qu'elle recevra de tant meilleur cœur
' Henri III et Catherine de Médicis.
Ij/t LETTRES DE HENRI IV [l583]
les personnes d"honneur, hommes et femmes, desqvielles il plaira à Vos Majestés raccompagner pour sou voyage. Et de ma part je ne fauldrai à l'en pourvoir au plus tôt, selon le lieu qu'elle tient et dont elle est issue, obéissant au commandement qu'il plaît à Vos Majestés m'en faire, et satisfaire au devoir dont je suis tenu en cet endroit. Au reste, Monseigneur, il n'est pas besoin que je vous die que je la désire extrêmement ici, et qu'elle n'y sera jamais assez tôt venue. Car vous me faites cet honneur de croire que je connois l'honneur que ce m'est de vous attoucher de si près, par elle; qui ne me peut qu'engendrer un désir de vous montrer, en lui rendant la parfaite amitié que je lui dois, le respect et la révérence que je vous porte.
Le roi de Navarre était décidé, après un pareil scandale à ne pas reprendre sa femme. Henri III fit tout ce qu'il put pour le faire changer de résolution : il lui écrivit et déclara que tout ce qu'on avait dit de sa sœur était faux. « A quoi le roi de Navarre, dit Lestoile, ne fit autrement réponse, et s'arrêtant aux premiers avis que le Roi lui avoit donnés, qu'il savoit certainement contenir vérité, s'excusa fort honnêtement à Sa Majesté, et cependant se résolut de ne la point reprendre. De quoi le Roi irrité, envoya par devers lui M. de Bellièvre ', avec mandement exprès et lettres écrites et signées de sa main, par lesquelles, avec paroles aigres et piquantes, il lui enjoignoit de ne faillir de mettre promptement à exécution sa volonté. Entre les autres traits qui étoicnt dans lesdites lettres du Roi, cestui-ci eu étoit : « Un qu'il savoit comme les rois étoient sujets à être trompés par faux rapports, et que les princesses les plus vertueuses n'étoient bien souvent exemptes de la calomnie, même pour le regard de la l'eue Reine sa mère, qu'il savoit ce qu'on en avoit dit et combien on en avoit toujours mal parlé, i» Le roi de Navarre, ayant vu ces lettres, se prend à rire, et en présence de toute la noblesse qui étoit là, dit à M. de Bellièvre tout haut : « Le Roi me fait beaucoup d'honneur par toutes ses lettres ; par les premières il m'appelle cocu, et par ses dernières fils de p Je l'en remercie. »
Marguerite vécut à l'aventure, séjournant tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, jusqu'à ce que le roi de Navarre, dès lors décidé à faire annuler son mariage, la fit arrêter et enfermer au château d'Usson sous la garde du marquis de Canillac. Mais bientôt le geôlier fut séduit par sa trop belle prisonnière, et elle devint la maîtresse d'un château-fort inexpugnable, dans lequel elle fut indépendante durant dix-huit ans, pillageant la contrée, faisant l'amour et écrivant ses mémoires à ses heures de loisir.
' L'un de ses ministres.
l1584l LETTRES DE HENRI IV 55
A Monsieur de Cansègue.
1583, 10 décembre.
Monsieur de Cansègue, ceux de votre maison * ont été de tout temps très-affectionnés serviteurs de mes prédécesseurs et de moi. Je désire aussi, pour témoignage de la continuation de votre volonté, que vous me renvoyiez votre fils, le service duquel j'ai et aurai très-agréable; que ne sauriez le dédier * en lieu où il reçoive meilleur traitement que près de moi. Je lui ferai paroitre en toutes occasions combien je prise votre héréditaire affection. Ne vous en excusez pas, je vous prie, car en somme je pense qu'il m'est acquis; et en attendant de le revoir, je prierai Dieu, Monsieur de Cansègue, vous tenir en sa sainte garde.
Votre bien bon et très-assuré ami,
Henry.
A Monsieur de Bellièvre '.
l.'iS-l, novembre.
Après la mort du duc d'Anjou (1584), dernier frère de Henri III, le roi de Navarre devenait l'héritier de la couronne : mais il était huguenot et relaps. Aussi, la Ligue et les Guise se préparèrent aussitôt à la guerre pour l'empêcher de monter sur le trône. Tout chef de parti qu'il était, le roi de Navarre ne voulait pas séparer sa cause de celle de Henri III, parce qu'il entendait lui succéder. La Cour avait beau le maltraiter, le provoquer, le roi de Navarre se contentait de se plaindre, de protester de sa fidélité, et il se gardait bien de se révolter, voulant forcer les Guise à se donner le tort de commencer la guerre contre lui.
Monsieur de Bellièvre, je n'eus de long temps si grand dépit et déplaisir que celui que j'ai reçu naguère par une
1 La maison de Puységur.
« Placer.
^ Surintendant des finances de Henri III.
o6 LETTRES DE HENRI IV [l58b]
dépêche qui m'a été envoj'ée de la Cour, que je crois que le Roi n'a jamais entendue. Vous verrez la lettre qui m'a été écrite et la réponse que je fais, qui est entre les mains du sieur de Roquelaure, que je dépêche là-dessus exprès vers Sa Majesté. Je ne donne point d'occasion de me faire tels traitemens ; et me semble que je ne le mérite point, car je ne pense qu'à bien faire, et à affectionner tout ce qui est pour le service de Sa Majesté et pour le repos de cet Etat. Telles indignités sont si insupportables, qu'étant continuées, à la longue contraindroient les plus sages d'entrer en des impatiences et désespoir. C'est une grande cruauté, lorsqu'on tâche de bien servir, d'être si mal reconnu. Il semble qu'il y en ait qui aient entrepris d'entretenir le Roi en jalousie et défiance de moi, et me tenir toujours en doute de sa bonne grâce. Je ne vois point que cela puisse apporter du bien, et je m'en plains à vous privément, parce que je sais que vous n'êtes point de ceux-là et que vous aimez le bien '. Je ne laisse pour tout cela, de faire une bonne dépêche à M. de Montmorency, et d'accompagner le sieur de Poiny de Constans avec charge et instruction fort affectionnée, de sorte que je m'assure que Sa Majesté en aura contentement et en tirera utilité. Je vous prie, M. de Bellièvre, faire toujours état certain de l'amitié de Votre plus afTectionné et assuré ami,
Henry.
A la reine d'Angleterre.
1585, vers le 1 2 mars.
En même temps qu'il écrit la lettre que l'on vient de lire, le roi de Navarre se prépare à la lutte, qu'il sait inévitable, contre les Guise, et
' Aussi, quand Henri de Navarre devint roi de France, il nomma M. de Bellièvre chancelier de France.
[I58a] LETTRES DE HENRI IV 57
recherche l'appui d'Elisabeth, reine d'Angleterre, pour opposer ses l'orces à celles que le roi d'Espagne, Philippe II, promet à la Ligue.
Madame, ce m"a été un extrême contentement d'avoir par M. de Ségur et par les lettres qu'il vous a plu m'écrire, connu tant d'assurance de votre bonne volonté et affection envers moi, dont je vous ressens avoir telle obligation, que vous pouvez vous assurer, Madame, de ma perpétuelle servitude. Et ce contentement m'a été redoublé par les nouvelles qu'il m'a rapportées du bon état de vos affaires et même de votre santé et personne, de laquelle dépend , non-seulement la bonne disposition de votre royaume, mais celle même de plusieurs états voisins, et de la plupart des gens de bien de la Chrétienté ; espérant que Dieu, qui vous a fait naitre et régner en ces misérables temps, pour la consolation de tant de désolations, vous conservera et fera prospérer de plus en plus, nonobstant toutes les menées, pratiques et entreprises de nos ennemis, contre lesquels j'estimerois ma vie plus heureuse, quand elle sera employée pour votre service et honorée de vos commandemens, n'étoit que je ne puis recevoir cet heur' que par votre mal heur, duquel je prie Dieu vous préserver et votre Etat, comme il a fait jusqu'à présent. Mais aussi est-il temps, Madame, que vous, que Dieu a logée en un port assuré pour adresser ceux que la tempête agite en pleine mer, vous ressouveniez que, comme il vous a donné la paix pour le secours des oppressés, aussi cette oppression seroit un préparatif des troubles de votre Etat, si par votre prudence il n'y étoit remédié. Quelle gloire, au reste, ce nous sera d'avoir rompu les desseins de ceux qui se rendent formidables à toute la Chrétienté - et qui s'en sont tellement proposé la ruine, qu'ils pensent n'en être pas loin ! Déjà vous avez fait connoitre votre vertu et grandeur en la bouté dont vous avez
' Heur se prend dans le sens de bonheur. ? La chrétienté protestante.
sa LETTRES DE HENRI IV [1585]
usé envers nos voisins, et particulièrement vers l'Electeur de Cologne *, qui a entrepris une cause très-importante à toute la Chrétienté et en laquelle il mérite d'être secouru.
Je vous supplie, Madame, de continuer en cela et parachever un si bon œuvre et digne d'une ; si très-excellente Reine, laquelle ne peut être libérale de secours en cet endroit, qu'elle n'oblige à soi tous ceux qui aiment le bien et qui ont ressentiment de la vraie religion et piété, outre ce que par ce moyen vous occuperez et tiendrez au loin nos ennemis ; ce que je voudrois avoir moyen, Madame, pour le comble de mes désirs, de vous pouvoir représenter de bouche, et, par même moyen, vous baiser les mains pour vous remercier de tant de bonne volonté qu'il vous plaît me démontrer, et voir de mes yeux la princesse du monde que plus j'honore, aime, estime et admire par dessus toutes. Cependant j'en porterai la mémoire engravée dans mon âme, et n'aurai rien plus au cœur en toutes mes actions que de me rendre digne de votre bonne grâce, que je tiens si chère et précieuse, que je ne désire rien tant que d'y être entretenu pour jamais ; ne voulant omettre à vous dire, Madame, que tout ainsi que je ne vous peux procurer un plus propre interprète de mes affections que ledit sieur de Ségur, ainsi ne pouvez-vous choisir personne, même entre vos sujets, plus affectionné à prêcher vos vertus. Il n'y a que une chose en quoi je me pourrois plaindre de vous, Madame, quelque assurance que vous me donnez de sa fidélité ; c'est que j'ai occasion, par ses propos, de croire qu'il a été gagné et corrompu par l'honneur et la faveur qu'il a reçue de vous ;
' Gérard Trukess, archevêque et électeur de Cologne en 1577. D'abord très-ardent catholique, Félecteur se laissa séduire par les charmes d'une chanoinesse de Geresheim, l'épousa secrètement en -1582, se déclara pour la réforme en '1583 et fut excommunié et déposé par le Pape la même année. L'électeur de Cologne essaya de se maintenir par la force des armes : mais il fut battu et chassé de son électoral [1584J et se retira en Hollande où il mourut.
dont toutefois je ne suis délibéré d'entrer on jalousie, d'autant que mon intention est que vous croyiez que le maître étant vôtre , tous mes serviteurs soient pareillement à vous et dédiés à votre service. Et parce que j'espère dépêcher bientôt l'un des miens vers vous, je ne vous ennuierai de plus longue lettre, laquelle je ne puis finir, pensantparler à vous-même ; et vous supplierai, Madame, de croire qu'il n'A' a personne au monde dont vous puissiez faire plus d'état que de Votre très-humble et très-obéissant serviteur et frère,
Henry.
Au Roi, mon souverain seigneur.
15^5, VRM la mi-mars.
Monseigneur, voyant les pratiques et sollicitations des auteurs des ligues continuer et s'échauffer plus que auparavant en ce gouvernement', j'ai pensé que je ferois faute à mon devoir et au bien de votre serAdce, si je n'en donnois bien particulièrement avis à Votre Majesté ; c'est pourquoi j'ai dépêché présentement le sieur baron de Salignac, bien instruit de tout ce qui se passe par deçà, et que je connois importer à Votre Majesté. Sur lequel, à cette cause, me remettant et vous suppliant très-humblement de le croire comme moi-même, je vous dirai seulement. Monseigneur, que jai connu que leurs moyens seront beaucoup plus foibles que leur attente, lorsque tous vos bons et fidèles serviteurs s'emploieront et feront leur devoir pour vous faire rendre lobéissance qui vous est due. De ma part, je supplie Votre Majesté croire que je n'ai autre désir que de lui témoigner l'affection et fidélité que j'ai à son service, aux dépens de ma vie et de tous mes moyens, quand Elle connoitra que je serai bon pour
' Dans le {ïouveraement de Guyenne.
lui en faire, et qu'EUe voudra honorer de ses commandemens,
Son très-humble, très-obéissant et très-fidèle sujet et serviteur,
Henry.
A Monsieur de Se (jur.
1585, vers le 25 mais.
Monsieur de Ségur, je suis venu en ce lieu* où mon cousin. Monsieur de Montmorency, m'est venu trouver, pour conférer ensemble de ce qu'il est besoin de faire sur cette publication d'un nouveau et cruel édit révocatif de celui de pacification % en quoi tous les gens de bien, bons François, et les alliés de cette couronne, ont notable intérêt, parce que ceux qui, sous le nom de Ligue, se sont élevés en armes et sont auteurs de cette innovation, pour avoir forcé le Roi de leur accorder leurs injustes demandes, ont par ce moyen troublé la paix et repos commun, et re tenu leurs armes illégitimes en leurs mains pour ruiner tant la maison de France que l'Etat et les lois fondamen taies d'icelui, sous prétexte de religion. Ce qui est cause que mondit cousin et moi avons pris ensemble une résolution de nous opposer à eux et de leur courir sus et exterminer, ou les réduire par la voie des armes, et pour ce faire, appeler à notre secours tous les princes chrétiens qui sont intéressés en notre cause contre une telle conspiration et ligue générale ; étant ledit édit une déclaration de guerre ouvertement contre tous ceux qui font profes
' Castres.
■■^ De ledit de Fleix (26 novembre 1580), qui avait terminé la septième guerre civile. L'édit de Fleix reproduisait les conditions de Tédit de Bergerac (1577), qui avait mis fin à la sixième guerre civile et accordait aux prolestants la liberté de leur culte, des écoles, des chambres mi-parties dans les parlements el bien d"autres avantages.
sion de la Religiou, et couverte *■ contre l'Etat et maison de France, et la fin de nos maux et ruine étant le commencement des leurs, de celle desdits princes chrétiens. Ce que vous leur représenterez et ferez particulièrement entendre, et partout ailleurs où besoin sera, et nommément à Monsieur mon cousin le duc Casimir ^ : à ce qu'ils soient tous très-assurés de ce que dessus. Vous priant, M. de Ségur, de traiter, capituler * et conclure en toute diligence, suivant votre pouvoir, si déjà ne l'avez fait, et faire la plus grande levée de reitres * et gens de guerre que faire se iK)urra, afin de mettre, à ce coup ^ fin à nos travaux et à la perfidie de nos ennemis, et en cela n'omettre rien de tout ce que vous connoitrez y pouvoir servir, et ne perdre une seule heure, parce que vous savez combien la célérité y est requise, sans que, pour quelque bruit ou nouvelles^ que vous entendiez, vous attendiez de nous autre délibération ni résolution que la présente. Sur ce, je vous prierai de vous assurer de plus en plus de l'amitié de Votre bien affectionné maître et parfait ami,
Henry.
A Messieurs de Bordeaux.
I5B5, à la fin du mois de mars.
Messieurs, j'ai su la prise de Bourg ^. C'est un échantillon des menées qui se font de long temps contre ce royaume, et j'en avois plusieurs fois averti le Roi, mon seigneur. Je m'approche de vous au plutôt pour y pourvoir de plus près et empêcher que le mal ne passe
' En dessous.
^ Jean Casimir, .comte Palatin, administrateur de Félectorat de Bavière pendant la minorité de son neveu Frédéric IV. Il fut l'un des plus chauds alliés des protestants français.
' Signer une convention diplomatique.
* Cavaliers allemands.
'■ Cette fois.
« Petite ville située au Bec-d'Ambez. Elle fut prise le 29 mars.
62 LETTRES DE HENRI IV [l585]
outre. Voyez en quoi je vous puis aider en particulier, et en disposez. Maintenant on connoitra, Messieurs, qui sont les vrais François, car cette guerre en sera le crible et l'épreuve, et croyez que je ferai voir à tous que la fleur de lys est naturellement gravée en mon cœur. A Dieu, Messieurs, lequel je prie, etc.
A 1(1 reine d'Angleterre.
1085, y et» le 5 avril.
Madame, je crois que vous aurez été avertie des grands remuemens qui se sont faits en ce royaume, depuis quelque temps, par ceux de la maison de Guise et de leurs adhérens, desquels je n'estime être besoin de vous écrire les particularités parce que vous les aurez sues de plus près. Leurs prétextes sont : qu'il n'y ait plus autre religion en ce royaume que la Romaine; que le Roi mon seigneur, pour l'assurance d'icelle après sa mort, nomme et déclare un successeur catholique romain; et y entremêlent quelques autres articles, pour gratifier le peuple, concernant la réformation de l'Etat. En cette tragédie, ils se servent du nom et de l'autorité de Monsieur le cardinal de Bourbon, mon oncle, duquel ils ont abusé la vieillesse, et le font qualifier premier prince du sang et présomptif héritier de cette couronne, en quoi j'ai l'intérêt que Votre Majesté peut assez juger. En l'âge où il est et où est le Roi mon seigneur *, vous considérerez, Madame, quelle apparence il y devoit avoir pour lui de penser à la succession. Mais j'espère que Dieu conservera longuement le Roi mon dit seigneur, pour anéantir leurs entreprises et survivre leurs prétentions. Le pis est, Madame, que le roi d'Espagne, qui
' Le cardinal de Bourbon avait soixanle-dcux ans et Henri III trentetrois.
de longtemps s'est imaginé la monarchie de la Chrétienté, est auteur et chef de cette conspiration ; ce qui nous doit être tout manifeste par le secours d'hommes qu'il leur envoie, par les grandes sommes qu'ils ont distribuées en diverses parts en monnoie d'Espagne, qui ne peuvent sortir de leurs moyens, et par le département ' des charges de l'armée qu'ils prétendent mettre aux champs *, en laquelle chacun des plus grands a beaucoup moindre charge qu'il n'eût voulu prétendre en une armée royale en France. Votre Majesté donc, selon sa prudence, peut juger à quoi tend ce remuement, et si ce n'est pas un effet de la Ligue générale, que le Pape * a pratiquée entre les princes et potentats qui lui adhèrent, de laquelle le roi d'Espagne soit le chef, s'étant le Pape et lui accordés ensemble pour s'aider l'un l'autre; le Pape, pour par-r venir au recouvrement de son autorité entre tous les Etats chrétiens, par le moyen du roi d'Espagne; le roi d'Espagne, pour atteindre au sommet de la grandeur qu'il s'est promise, aux dépens de ses voisins, sous ombre de rétablir le Pape et remettre l'Eglise Romaine en son entier. J'espère, Madame, que le Roi mon seigneur saura bien considérer leurs intentions, et jusques où elles vont, pour y apporter les remèdes convenables, tels qu'à la vérité ils sont en sa main, quand il les voudra déployer.. Cependant, parce que en cette conspiration, pour abuser du zèle qu'il a à sa religion et, par ce moyen, le rendre moins animé contre eux, et détourner, s'ils peuvent, tout l'orage contre moi, ils m'ont voulu prendre pour prétexte de, leurs armes et pour sujet de leurs desseins, vous pouvez juger. Madame, si j'ai à regarder à mes affaires, ne pouvant iceux s'agrandir qu'à mes dépens, ni parvenir à leur but que par dessus mes
' Distribution, répartition.
* Mettre eu campagne.
5 Grégoire XIII, mort le 10 avril 1585. Il eut pour successeur et continuateur (le sa politique, Sixte-Quint.
ruines. En ce besoin donc, Madame, j'ai recours à Votre Majesté, de laquelle j'ai reçu tant de démonstrations d'amitié et de bonne volonté en mon endroit, que je me promets sans doute d'en toucher les effets, si les affaires sont amenées au point que plusieurs choses passées nous donnent occasion de craindre. Je sais. Madame, que la conservation de la vraie religion, qu'il nous faut laisser à notre postérité, vous touche vivement au cœur. Je sais que l'accroissement du roi d'Espagne, et l'autorité de ceux qu'il emploie à troubler le royaume, ne vous peut être que très-suspecte ; et je m'ose confier, Madame, que quand ces considérations cesseroient, encore ne voudriez-vous pas voir ni la ruine, ni la diminution d'un prince tant dédié à votre service que je suis, et qui désire, en partie, me conserver et maintenir pour vous en faire. Au reste, Madame, je vous dirai que je ne fus jamais plus résolu de m'opposer aux pernicieuses intentions de ceux qui veulent troubler notre repos que je suis à présent, et n'y vis, grâce à Dieu, jamais les gens de bien plus affectionnés de m'y aider et seconder. Tellement que j'ai de quoi espérer, avec l'aide de Dieu, qu'ils ne se trouveront jamais plus empêchés ni plus reculés de leurs desseins. La faveur de Votre Majesté, survenant à toutes ces bonnes volontés, parferoit le surplus. Et parce que j'espère dépêcher plus amplement à Votre Majesté \ je me contenterai pour cette heure de vous baiser très-humblement les mains, etc.
A mon cousin le maréchal de Matignon.
1585, vers le 10 arril.
Mon cousin, il me semble que le temps et l'opportunité n'est point maintenant de s'amuser à dresser des
' En effet, M. de Ségur repartit pour l'Anp-lelerre, avec une nouvelle lettre datée du 8 mai.
[158d] lettres de HENRI IV 65
querelles d'Allemagne. J'appelle querelle d'Allemagne ce qu'avez dit à Lambert, touchant les plaintes et les propos que je tenois de vous. Je ne sais qui vous peut avoir écrit ni fait tels rapports; mais je sais que je ne me suis point plaint de vous à personne, pour ce qu'il n'eût su m'en faire raison. Or, à présent, laissant toutes ces choses en arrière et voyant l'ennemi ' si librement et sans opposition continuer ses desseins, c'est à nous de regarder ensemble à ce qui est besoin pour le service du Roi et, d'une commune main, y apporter le remède. Je vous prie donc, mon cousin, que nous prenions en ces affaires une bonne et mutuelle intelligence. Pour laquelle j'avois désiré vous entrevoir, et me mander ce qu'êtes d'avis que je fasse, par mon cousin le vicomte de Meille -, que vous croirez de ce qu'il vous dira de ma part, comme feriez
Votre plus affectionné cousin et meilleur ami,
Henry.
Au Roi, mon souverain seigneur.
Monseigneur, le sieur de Viette *, maître des requêtes de votre hôtel, me fait entendre que pour s'être mêlé des affaires de ma tante, Madame de Lodunois *, combien que ce soit par votre exprès commandement, quelques-uns l'avoient voulu reculer du service qu'il doit et qu'il avoit accoutumé rendre à Votre Majesté, à cause de son état 5. Et
' La Ligue.
* Frédéric de Foix, vicomte de Meille, seigneur catholique, mais trèsdévoué au roi de Navarre.
' François Viéte, illustre mathématicien, regardé comme le fondateur de l'algèbre. Il avait étudié le droit à Poitiers, et Henri III l'avait nommé conseiller d'Etat en 1580. En lo89, il faisait partie du parlement de Tours et mourut en 160.3. Viéte était calviniste.
* Sœur du duc de Rohan.
^ Conseiller et maître des requêtes ordinaires.
fif) LETTRES DE HENRI IV [l585j
d'autant que tel malheur ne lui peut être arrivé que par quelques mauvaises impressions qu'on pourroit avoir données, le connoissant personnage capable et de service, j'ai pris cette hardiesse eu faveur de ma dite tante, de supplier très-humblement Votre Majesté, Monseigneur, d'avoir agréable qu'il exerce son dit état, comme il a fait ci-devant et auparavant qu'il se mêlât des affaires de ma dite tante puisque c'est par votre permission et commandement ce qu'il en a fait, qui ne lui doit tourner à défaveur. Je m'assure que Votre Majesté s'en trouvera bien et fidèlement servie ; et augmenterez la très-humble affection de ma dite tante et de moi pour prier Dieu, après vous avoir trèshumblement baisé les mains, vous donner, Monseigneur, en très-parfaite santé, très-heureuse et très-longue Vie.
De Bergerac, ce vingt-sixième jour d'avril 1585.
Votre très-humble et très-obéissant sujet et serviteur,
Henry.
Au Roi, mon souveo'ain seigneur.