‹ Lettres intimesChapitre 3 sur 3 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Kônisberg, 28 décembre 1812.

A Molodochino, je crois, à trente lieues de Wilna, sur la route de Minsk, me sentant geler et défaillir, je pris la belle résolution de précéder l'armée. Je fis avec M. Busche quatre lieues en trois heures; nous fûmes assez heureux pour trouver encore Irois chevaux à la poste. Nous partîmes et arrivâmes à Wilna assez abattus. Nous en repartîmes le 7 ou le 8 et arrivâmes à Gumbines, où les forces physiques revinrent un peu; de là, je suis arrivé ici, voyageant à (juelques lieues en avant de M. Z...

Une fois ici, nous avons vu arriver tout le monde, excepté Gar'tan. Il paraît qu'il était malade avant Wilna, Ici, M. Daru m'a raconté qu'il l'avait trouvé à Wilna entièrement sans courage, pleurant et regrettant sa mère. M. Daru lui prêta de l'argent, ensuite son dernier cheval et sa dernière paire de bottes, conduite réellement très belle dans ces temps de trouble où un cheval était la vie. J'ai cherché à érlaircir toutes ces malheureuses circonstances; fout le monde déplore le sort de ce pauvre jeune homme ; mais personne n'ajoute un fait

à ce qui a été dit à M. Daru par ses domestiques qui, les derniers, ont vu Gaétan, à une lieue de Kowno. Quand tout ceci se passait, j'étais cinq ou six lieues en avant. Des généraux, des commissaires ordonnateurs ont péri dans cette marche; il est bien difficile que Gaétan, qui n'avait pas toute la résolution désirable, ait résisté; il serait encore possible qu'il fût prisonnier.

Adieu, ma chère amie ; voilà une bien triste nouvelle; n'en dis absolument rien. Je pense que M. Daru, qui s'est conduit d'une manière très belle, écrira au père. Moi, je me suis sauvé à force de résolution ; j'ai souvent vu de près le manque total de forces, et la mort.

Mille amitiés à ton excellent mari. Donne-moi donc de tes nouvelles : depuis un mois, pas un mot de Calais.

Adieu; etc., etc.

27 février 1813 (?)

Ta lettre, datée de deux heures du matin, m'a fait beaucoup de plaisir, ma chère amie; voilà une heure honnête et point provinciale du tout. Je suis enchanté

du bon effet du portrait. Tâche d»^ faire mousser ma tendresse pour notre bon icrand-père. Il ne m'écrivit presque plus depuis les i,n'andes batailles de la B'<^, et il serait triste pour lui de croire que ma vénération a diminué. Fais donc tout au monde pour (ju'il croie que je ne le confonds point avec les ennemis d'Israël. On a été trop indulgent pour les preuves de 6000 francs de A... On se repent de cette indulgence, et la baronnie, qui n'exige que 5000 francs, est vengée en ce sens qu'on suppose que ceux qui ne l'ont pas n'auraient pas les 6000 francs.

Cette affaire est facile aujourd'hui. Ce sera une grande récompense dans vingt ans. Malheur, dans tous les genres, à ceux qui arrivent trop tard : à un bon dîner, ils ne trouvent plus que des croûtes de pâté; auprès d'une jolie femme, des charmes usés et plus de gaieté. D'après ces considérations, j'aime mieux que le father se fasse baron, que s'il ne fait rien. Car, pour me faire baron, il faut 5000 francs. Je n'aurai cette fortune, si je l'ai, qu'après lui; et alors, la faveur de la baronnie sera bien plus ditlicile à obtenir. Tâche donc de lui faire pont d'or, pour l'encourager à se faire baron lui-même. Four épargner sa profonde vanité, fais les avancer; que ce projet ail l'air de venir de toi, de P..., ou de moi, et que ce soit par un excès tendresse paternelle qu'il se détermine à revêtir ce titre pompeux. Prends là-dessus les conseils de Félix, et, par-dessus tout, marchez. J'admire tous les jours votre bêtise provinciale. Par exemple.

mon oncle, mon great fatherei Gaëlan sont parvenus, en parlant de conscription, à tellement gâter leur affaire, qu'il parait que Gaétan obtiendra beaucoup moins que s'il n'était pas venu. Je soupçonne qu'on a deviné la force du susdit, qui, en dernière analyse, ne sait pas même écrire. Fais en sorte que le mauvais succès ne me soit pas attribué. Dis à mon grand-père que cette idée de conscription mal à propos mise en avant a donné l'éveil à l'inflexible justice, etc., etc.

Maintenant, au diable toutes ces platitudes !

Je soutenais hier un grand principe qui a généralement scandalisé, je puis m'en vanter : c'est que, dès qu'on connaît quelqu'un pour ennuyeux, il faut se brouiller avec lui; que, par ce moyen, au bout de dix ans, on se trouverait la société la plus agréable possible. Je le pense ; mais je le disais pour faire l'aimable. Je suis jaloux de mademoiselle Jenny, dont je t'ai parlé en venant de Voiron à Cularo.

Ma vie, depuis mon retour du 27 décembre, a été agitée, c'est-à-dire heureuse : d'abord, je travaille beaucoup à une besogne qui probablement me donnera les moyens de retour en Italie. Voilà le canevas général de ma vie. Plus, mon capitaine me parle, toutes les fois qu'il me voit, de m'envoyer en Hollande; plus, j'ai été disgracié par mon colonel; plus, le 7 février, il m'a souri; plus, actuellement, l'estime l'emporte. Mais qu'est-ce qu'une amitié fondée sur l'estime? Ça ressemble à un amour fondé sur le mariage.

Félix t'a communiqué le récit de l'attaque de goutte

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que j'ai eue dans la nuit du 4 au 5 février. Depuis, je fais ce que je puis pour paraître modeste; mais je ne puis pas. Dès qu'il se présente quelque action trop plate à faire, je suis comme les chevaux ombrageux, j'agis suivant ma hauteur naturelle, et je ne m'aperçois de ma faute que quand l'obstacle qui me donnait dans l'œil est passé.

J'ai eu un avancement le 31 janvier. J'ai toujours Aug... qui me fait de bonne musique ; mais l'amour est comme une fièvre qui vient en même temps à deux personnes: celui qui est le premier guéri est diablement ennuyé par l'autre; aussi ai-je une théorie superbe et géométrique, sur l'art de couper la queue aux passions.

Je ne la mets pas en usage, parce j'ai peur de devenir trop amoureux de Jenny. Tu sais que par la peur que nous fait sa mère et le beau-frère, nous n'avons que de rares occasions de nous spcak. Je ne m'en console qu'en pensant à la manière brillante dont j'ai enlevé madame P... et aux batailles des 21 septembre, 24 et 26 octobre 1811. Pour achever mon ridicule, je suis jaloux d'un jeune homme aimable dont le caractère a plus de rapport avec celui de Jenny. Par exemple, ce matin, je me sens le diable dans le ventre, je ne puis tenir en place. Voilà, belle Pauline, à quel point nous en sommes, puisque vous le demandez. Si contre toute apparence, il y avait guerre, j'en serais; ainsi presse-loi de venir. Si je pars, c'est pour deux ou trois ans. Allons, un pou de

courage ; campe tout là et arrive. Si tu tardes, le plus beau de Paris n'y sera plus.

F... est enchanté de loi, ne s'amuse que chez toi. Invite-le souvent à dîner, et buvez du Champagne : c'est le moyen de faire connaissance et de défaire l'ennui et le calme plat de Gulans.

Chambéry, 14 mars 1814.

Je me sens tout autre depuis que je suis sorti du quartier général de la petitesse. J'y ai perdu cinquantedeux jours; je n'ai eu de consolation que le plaisir de connaître madame Derville, la dispute du petit homme et la lecture de cinq à six lettres anonymes.

Ici, la nature du ridicule est différente; nous sommes depuis trois jours à Saint-Julien, village à une heure et demie de Genève. Le 1'% il y a eu bataille ; nous avons gagné du terrain, malgré beaucoup de pièces de douze qu'avait l'ennemi, et qui, allant deux fois plus loin que nos pièces de quatre, rendaient celles-ci inutiles; nous avons fait soixante prisonniers. Le gendre du comte Dessaix, voyant un boulet de douze venir en ricochet, a jeté rudement son beau-père dans

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un fossé heureusement plein de neige; une seconde après, le boulet a fait un sillon de six pouces de profondeur à la place que venait de quitter le pauvre général, qui, comme tu te le rappelles peut-être, n'a presque plus d'os dans les bras.

Eu récompense, on le fera gouverneur de Genève, si nous y entrons. Je ne mets ce st-làque pour n'avoir pas l'air de vendre la peau de l'ours.

Le courrier part et je finis impromptu. J'avais cependant l'histoire de madame liumbert du Bouchage !

Milan, 28 août 1814.

Ma chère Pauline,

Je n*ai pas la patience de recopier les faits ci-joint.-?. C'est les débris d'une lettre que j'ai trouvée de style lourd après l'avoir finie.

Suivent des commissions.

(( Madame,

D Tant de choses se sont peut-être passées à Paris, depuis un mois, (juil est fort possible (juc vous n'ayci

que bien peu d'attention à donner aux récits d'un voyageur. Ma lettre vous trouvera-t-elle au château de M. G..., qui, ce me semble, doit être charmant, ou aura-t-elle le malheur d'arriver un mercredi, comme un compte de pain pour les pauvres? Si j'écrivais pour la campagne et pour la douce sérénité que doit inspirer une société si aimable, je donnerais plus d'étendue à la partie étendue de mon voyage; si c'est pour Paris, je vous parlerais des parades politiques que j'ai rencontrées.

» Après un serrement de cœur très vif en quittant Paris et les lieux qui me rappelaient des illusions charmantes, mais qui n'étaient pas des illusions, je suis venu passer huit jours au milieu de forêts bien vertes et bien solitaires, avec des gens sur l'affection desquels je puis entièrement compter. Je partais à cheval le matin tout seul et je faisais deux ou trois lieues dans la forêt silencieuse, belle occasion pour faire des réflexions. J'y ai vu de nouveau que je n'avais aimé que des illusions, et je ne vous dirai pas le nom de la seule personne que j'aie trouvée sincèrement à regretter. Je trouve ennuyeuse la société des hommes et le raisonnement sérieux. Vous aurez peut-être remarqué, madame, que ces beaux raisonnements finissent toujours par conclure à quelque chose de triste. Je parle des meilleurs raisonnements; les trois quarts font seulement hausser les épaules par l'ignorance ou la platitude de leurs discours. Tout l'avantage qu'on peut tirer de ces conversations prétendues impor-

tantes, c'est que, si les personnes avec lesquelles vous avez bavardé s'appellent X ou Z, les bavards qui vous voient partir de cbez eux, vous marquent du respect. Il ne reste donc à l'homme qui est un peu sensible et un peu désabusé de la vanité des uniformes, que la société des femmes; or, cette société vaut infiniment mieux en Italie, parce qu'en France, les femmes ne sont que des hommes pendant vinijl-trois heures et demie de la journée. J'ai vu à Turin un petit roi qui a quelque courage personnel : il va presque tous les jours seul se promener à pied. Du reste, comme le lui a dit ce lord Bentinck cjui a poussé à Paris, il est en arrière de trente ans dans l'art de régner, et, s'il reste sur le trône, ce ne sera pas sa faute : il mécontente vingt mille soldats qu'il laisse rentrer en Piémont; Milan est plein de toutes les grandes familles de son pays qu'il a disgraciées pour avoir servi un autre.

» J'aime beaucoup les amis qu'on fait en voyage; il faut qu'ils trouvent en vous quelque chose d'agréable, puisqu'ils vous aiment sans savoir qui vous êtes.

» J'ai fait à Turin la connaissance d'un général italien dont probablement je ne saurai jamais le nom. Il m'a fait voir le roi, et, i\\n pins est, une charmant»* actrice qui a dix-huit ans et, avec les plus beaux ycu\ du monde, prend la vie du côté gai, se moque de tout sur la scène comme chez elle, et a la sagesse profonde de ne pas vouloir épouser les gens riches qui lui offrent un carrosse, une livrée et l'ennui de leur

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triste société. Ce caractère, qui est bien franc, fait qu'elle chante et qu'elle joue d'une manière très rare, c'est-à-dire parfaitement naturelle. J'ai vu toute une salle rire aux larmes pendant dix minutes, tout le monde s'essuyait les yeux, et tout le monde en sortant répétait le duo comique qu'elle avait chanté avec un amant ridicule.

» Voilà de ces plaisirs que l'on ne trouve pas de l'autre côté des Alpes : on aurait été révolté de l'indécence du duo.

» Mais je m'aperçois que j'abuse de la permissiou que vous avez daigné me donner de vous écrire une espèce de journal. Jugez, madame, de mon dévouement; si vous montrez ma lettre, je suis immanquablement ridicule. Vous savez la maxime générale : une femme ne doit compter sur un amant italien qu'autant qu'elle lui a fait faire quelque faute de conduite, sur un adorateur allemand qu'autant qu'elle l'a rendu vif, sur un amant français qu'autant qu'elle lui a fait faire une chose ridicule.

3) Voyez, madame, quelle peut être l'étendue de mes prétentions, après la cruelle longueur de la présente lettre; mais je compte sur la promesse que vous avez bien voulu me faire, et je crois que, si elle est lue, ce sera tout au plus par vous. Je m'étais bien promis de ne pas passer les deux pages, et c'est pour cela que j'avais pris une plume taillée en fin et du grand papier ; mais on a toujours trop à dire aux personnes qu'on aime sincèrement.

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)) C'est ce qui fait que mes conversations avec une dame de Milan ne finissent pas; c'est ce qui fait que toute sa société est jalouse du Français, et, comme elie a beaucoup de ménagements à garder, c'est ce qui fait qu'elle vient de m'exiler à Gènes; j'y serai le 31 août; pour combien de temps? je l'ignore. Je ne puis être juge de la haine qu'on a contre le Français, puisqu'on le reçoit très poliment et que ce n'est qu'à elle qu'on a osé la témoigner. Je puis donc avoir des soupçons et la croire inconstante; c'est ce que je viens de prendre la liberté de lui dire : de là, des larmes, une scène, et, comme enfin j'ai consenti à partir, je quitte Milan avec les tourments de la jalousie. Je lui ai offert d'aller habiter Venise ou toute autre ville, grande ou petite, qu'elle voudra; elle doit m'écrire sa résolution à Gênes. Elle m'a fait demander son portrait, et, pendant que j'écrivais cette lettre, on vient de me le rapporter dans un livre.

» Adieu, madame, il faut que je finisse brusquement sous peine de ne jamais finir. Ordonnez à mon ambassadeur de ne jamais finir de m'aimer et de demander conslammont un pelit litre diplomatique dans ce pays. Il faut absolument quelque chose d'officiel pour mettre à l'abri des menées jésuitiques.

> Daignez présenter mes respects à madame C... et à M. B...,et, si jamais, après une semaine di* constance, vous parvenez à cette quatrième page , jetez vite ma lettre au feu «'t pensez que vous avez à Gênes un esclave fidèle. «»

XCTI

28 octobre 1814.

Tu as fait mes commissions comme si tu étais élève (le cet Anglais qui allait à la grande Chartreuse, c'està-dire avec exactitude, chose sur laquelle je ne complais guère; mais je crois que la présence de madame Dervilley aura beaucoup contribué et je l'en remercie. Comme elle a de plus grandes difficultés à vaincre que toi, elle a plus de caractère, c'est tout simple. Tous les êtres ont à peu près les qualités qui leur sont indispensables. Le plus gauche des gens de Cularo, placé au milieu de l'Océan sur un vaisseau faisant eau, deviendra l'activité même pour épuiser l'eau avec une pompe, boucher le trou s'il est possible, et enfin vivre.

J'espère que voilà de la philosophie ; c'est que, depuis que j'ai reçu mes cinq caisses, je me fortifie non pas en environnant mon cœur de vingt verres de vin comme Lafleur, mais en lisant Tracy. Je vois que nos malheurs, nos désappointements viennent presque toujours de désirs contradictoires. En raisonnant juste, d'après Tracy, je vais à la chasse du contradic-

toire qui peut se trouver encore clans mou cœur.

Il pleut à seaux depuis quatre jours, mais on joue Don Juan tous les soirs avec la Falsa Sposa, ballet d'une magnificence dont on n'a pas idée en France. Pour huit sous, un bon Milanais s'amuse, le bec en Tair devant des choses superbes, depuis sept heures un quart jusqu'à minuit et demi.

Quant à moi, je m'occupe trop de ce que je vois; au bout de deux heures, je suis fatigué, et je vais taire des visites dans les loges. Je voudrais vous tenir, toi et madameD...,à ce spectacle étonnant; mais tout cet enchantement tient au jeu. 11 y a des salles superbes attenant au théàlre qui valent deux cent mille francs par an à l'entrepreneur.

On a tant de piété à Vienne, que l'on craint beaucoup ici que les jeux ne soient interdits; auquel cas, adieu le bonheur des Milanais ; car ils ne vivent que pour manger, faire l'amour et aller au théâtre.

Quelque peu de politique, quand un acte de l'opéra est mauvais ; alors on ne l'écoute pas et on se perd dans les conjectures. Celle d'hier était que le Kiny of Naples ne veut pas céder la couronne et que M. de B... va à Bologne avec son armée, pour lui présenter la main et le faire descendre du trône de Naples h celui du grand-duché de Berg, où, dit-on, on l'envoie; c'est ce dont je me mocjue.

Je m'aper(.ois que mon crédit baisse parmi les dames de Milan depuis que je ne peux plus leur offrir du cachou. Les petites graines étaient célèbres, et

celles qui m'aimaient prenaient les petites graines dans la boite avec la langue. Tous les soirs, on faisait deux fois la remarque, et quelquefois trois, qu'il était impossible de prendre les petites graines avec les doigts.

J'avais six boites de cachou de la veuve Derosne dans mon porte-manteau : les fonds sont partis et les petites graines avec les fonds. Comment réparer la brèche que cela fait à mon crédit? en priant Girerd d'acheter six boites de quarante sous de la veuve Derosne, à l'œillet, à la cannelle, au jasmin, et de les remettre à la diligence.

Ici, toutes les petites choses qui font l'aisance de la vie manquent; mais, en revanche, un homme en habit gris, qui a dans sa chambre pour trente-six francs de meubles, fait bâtir un palais d'un million, tel que la Clara Cterici que l'on fait dans ce moment à la porte Orientale.

Adieu, etc., etc.

Turin, 14 janvier 1815.

Si jamais, ma chère amie, tu te donnes les airs d'avoir un amant, tu sauras qu'on ne se trahit jamais davantage que quand il y a de la brouille. La jalousie de sang sue ^éidini hors des gonds, madame Simonella

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m'a représeiilé qu'il fallait faire une absence. Elle a ajouté qu'un vainqueur de Moscou ne craignait pas le froid et que, puisque Italie n'avançait pas à Cularo, je devrais y aller faire un tour; que cela nous épargnerait une séparation, quand une fois nous serions établis à Venise. J'ai voulu plaider, inutile. Je suis donc venu à Turin ; mais sortir d'une salle de bal charmante, bien éclairée, où l'on danse avec sa maîtresse, arriver dans la rue par un t«^inps humide et tomber dans un trou à fumier, tout cela n'est qu'une faible image de ce qu'aurait éprouvé mon cœur en abandonnant l'aimable Italie pour le plat Cularo, où nous avons gémi il y a un an, si lu t'en souviens.

Je me suis donc arrêté à Turin.

Le 23, j'écrirai à la C"'* Sim... que je suis de retour et que je n'ai point été engouffré dans les neii:es du mont Cenis.

Mets à la poste la lettre ci-joint»» d'un jeune oKicier espagnol (jui a une maîtresse charmante à Milan; ce qui le rend très considérable à mes yeux. Cultive les Allart en mon nom, afin qu'ils ne me croient pas un monstre parceque,à Irenl. -deux ans, ruiné, je prends une légitime de vingt-cin(j mille francs.

Ah! ma chère amie, (juelle alfreuse nouvelle m'apprend le journal <|u'on m'apporte! La mort de madame D... C'était, après toi, la meilleure amie que j'eusse au monde; je ne puis t'érrire. Adieu.

Achille est mort, graïuU ilioux, el Tlior»ilo rc^piio '

XCTV

Paris.

Nous arrivons vers les onze heures à la manufacture de Sèvres, qui, dans ce moment, est environnée d'arbres au feuillage frais; je dirais qu'elle est située au milieu d'une campagne assez agréablement variée, si je ne trouvais pas qu'il y a trop de maisons aux environs.Pour les environs de Paris, dont le caractère distinctif à nos yeux est de manquer de grandiose, elle est cependant très bien située. Nous y voyons la plus belle créature vivante que j'aie jamais aperçue, Adolphe Brongniart fds; nous y voyons aussi le plus joli objet manufacturé que j'aie jamais vu, la table ronde de trois pieds moins un pouce de diamètre, présentant les portraits de la plupart des maréchaux et celui de l'empereur, au milieu. Isabey nous fait les honneurs de sa table, qui vraiment donne l'idée delà perfection, surtout dans les portraits des maréchaux Soult et Ponle-Corvo ; les princes Davout et Berthier sont ce qu'il y a de moins bien. Ce charmant ouvrage doit passer un de ces jours au feu, qui peut le briser. Le reste est assez bien, une vitre peinte qui transmet le

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jour à travers une jolie figure de femme assise. J'ai proposé à M. Brongniart de faire des sujets de nuit pour vitres d'un boudoir; il a partagé mon avis, mais m*a dit que les essais dans ce genre n'avaient pas réussi jusqu'à ce jour.

La sculpture est médiocre; on devrait demander des modèles à Canova et Thorwaldsen; en général, ils manquent le grandiose de la ligure de l'empereur, qu'ils reproduisent sans cesse. Nous vîmes un empereur qu'on mettait à cheval, figure mesquine et jolie.

En sortant, nous rencontrâmes M. de Moneschalchi avec toute l'Italie. M. Z... voulut leur faire les honneurs de sa manufacture; nous les laissâmes et partîmes par Versailles. Route jolie, verdure très fraîche, nous arrivons rapidement chez M. de Cleidat, cour du Dragon. Les rues de Versailles sont d'une capitale, les boutiques d'une ville de province. L'appartement et la société de M. de Cleidat sont de même, surtout un M. Daguenau, un peu Escarbagnas de qualité, et sa femme, grande joulllue à perruque blonde qu'il appelle Pauline.

Nous partons pour Trianou après un verre d'excellent malaga; M. Cleidat, ((uoiciue un peu versaillomane, ne manque pas d'esprit, et il le prouve en ayant des vins excellents, mais sans glace; c'est bien dommage.

Les Trianoiis sont jolis; rien de triste, rien de majestueux; les ameublements ne sont point assez beaux pour un souverain qui veut jouer ce rôle ; ils manquent quelquefois (les lits surtout) de commodité. Nous

rencontrons, à chaque chose à voir, M. de Moueschalclii et sa troupe. Jolis meubles en acajou, joli tableau de la bataille d'Arcole, mauvais bustes de la famille avec des inscriptions de bon goût, les noms seulement, Louis, Joseph, Élisa, Pauline; la chambre de l'Empereur petite, peu commode, peu tranquille, de plain-pied, quatre belles gravures, la Vierge jardinière y Bélisaire^ F Éducation d'Achille, V Enlèvement de Béjanire, je crois. Très joli jardin anglais de Trianon : il y a de grands arbres, grand mérite pour un jardin anglais, et des arbres précieux, plaisir de roi qui ne me dit rien; mais c'est beaucoup pour les âmes qui restent au-dessous de l'amour du beau.

Je mène constamment madame Elliot, femme agréable, quoique pas jolie, et de trente et un ans. J'ai été étonné, il y a huit jours, de ne voir nulle affectation et nulle timidité dans une provinciale; mais c'est qu'elle ne Test pas: elle a été élevée à Paris; j'avais trouvé le plaisir à Sèvres, il ne m'a plus quitté et s'est à chaque instant plus rapproché de moi, jusqu'à dix heures du soir que je suis sorti de chez madame Marbot.

Je ne sais, ma chère amie, si tu pourras déchiffrer ce fragment descriptif. Je viens de finir un volume commencé à Marseille, il y a quatre ans. J'étais bien jeune au commencement. J'ai vu qu'alors je ne me souvenais pas assez de la 15^ octave du 16' chant de la Gerusalemme, que je t'invite à relire.

Jouissons de ce jour, et ne comptons pas trop sur

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celui de demain. C'est ce qu'Horace disait en latin il y 1900 ans, et ce (ju'il faut faire aujourd'hui.

l'aris, l" d\n\.

Je me porte fort bien; il y a eu avant-hier une l'orl belle bataille à Pantin et à Montmartre; j'ai vu prendre cette montagne.

Tout le monde s'est bien conduil, pas le moindre désordre. Les maréchaux ont fait des prodiges. Je désire avoir de vos nouvelles. Toute la famille se porte bien. Je suis chez moi.

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