‹ Lettres intimesChapitre 2 sur 3 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Berlin, 26 juillet 1807.

Je prête l'oreille à chaque minute, pour savoir si l'on ne tire pas le canon, mon chapeau et mon épée sont sur ma table, mes deux chevaux frappent le pavé de la cour et s'impatientent, tout cela pour le prince de Neuchatel, ministre de la guerre, qui doit arriver ce soir, et à la rencontre duquel tout l'étatmnjor va ce soir à sept heures; comédie, à neuf; grand cercle chez le gouverneur et illumination; tout le monde court, tout le monde s'agite. Je lis Goldoni en attendant; j'ai trouvé ici un bel exemplaire qu'on m'a

prêté, seize volumes in-S"; c'est dans chaque volume quatre ou cinq comédies, aucune de la forme de Molière, mais presque toutes pleines de naturel. Elles ont encore un autre charme pour moi : elles me rappellent les mœure et le langage de ma chère Italie, de cette patrie delà sensibilité. As-tu lu Corinne? On en est enchanté ici ; mais que la peinture est loin de l'original !

L'empereur m'a nommé adjoint-commissaire des guerres, le 11 juillet; prie mon grand-papa de remercier qui de droit.

M. D... a un fils âgé actuellement d'un mois.

Sa Majesté vient de lui envoyer la croix de commandeur de l'ordre de Saint-Henri (ordre de Saxe) en lui disant qu'il se réservait de lui donner de nouvelles inarques de sa satisfaction par son avancement dans la Légion d'honneur.

M'' a été nommé officier dans cette Légion. Il compte partir incessamment pour Paris avec tout son monde.

Je ne sais ce que le hasard décidera de moi : les froids Allemands commencent à m*ennuyer un peu; je voudrais être employé à dix lieues de Paris ou à mille. A mille, j'acquerrais des droits à l'être par la suite à Paris môme.

Adieu; je voulais raconter à mon grand-papa un superbe voyage au Brockon (le camp de la forêt Hercynienne; c'est à vingt-cin(| lieues d'ici q le Varus fut détruit; on voit très distinctement son camp), mais

trente lettres par jour et des convois de toute espèce m'en ôtent le temps.

Ecris-moi au moins pour me dire pourquoi tu ne m'écris pas. Ton confesseur te l'a-t-il défendu? Est-ce une gageure? Sans ma pension, je ne pourrais pas manger; parle beaucoup de cette vérité.

Vienne, 4 septembre 1807.

Il y a bien longtemps que tu ne m'as écrit, ma chère et bien-aimée Pauline; j'ai eu ici avec moi mon cher frère pendant un mois; il part demain pour Grenoble; mais ne parle pas de son voyage. J'ai reçu une grande lettre de mon oncle. Je vois que vous avez perdu encore une belle-sœur, je crains que tous ces deuils ne t'attristent.

Je voudrais te voir voyager; vous êtes à la porte de la Suisse et de l'Italie: profite de taliberteactuelle.il faut secouer la vie : autrement, elle nous ronge.

Je t'ai écrit, étant assez agité. La passion, qui causait tous ces spasimi, s'est terminée d'une manière assez singulière; elle avait deux objets liés ensemble. Le premier est devenu impossible ; quant au second, je

crois qu'on a actuellement de l'amour pour moi etqu'ou n'en a que pour moi; je viens de passer deux heures dans le lête-à-tête le plus tendre, mais une petite maladie m'empêche de profiter de cet amour; je te conterai tout cela un jour. Deux ou trois personnes qui connaissent ma conduite me reprochent d'avoir trop fait pour l'amour. Mais on ignore tout cela ici ; on est à mille lieues de me croire amoureux. J'ai cependant fait une imprudence aujourd'hui. C'est le jour de naissance de B... ; ce jour-là est un jour de fête dans le pays. Je lui ai envoyé un joli petit citronnier tout couvert de citrons et qui s'élance du milieu d'une touffe de fleurs, qui a été remarquée. C'est une faute; huit jours d'indifférence apparente dérouteront, j'espère, l'attention des malins.

Une autre fois, je te parlerai de la beauté des envi^ rons devienne, du caractère singulier des habitants, de leur bonté extrême à notre égard. On n'est pas assez reconnaissant de cette bonté, parce qu'elle tient à une cause de niaiserie.

Si on fait la paix, j'irai à Naples, à Rome, dussé-je n'y passer que huit jours. J'ai économisé soixante louis pour cela; n'en dis rien encore; la chose faite, on la pardonnera, le projet semblerait un monstre.

Dès que je pourrai monter à cheval, je vais être toute la journée par monts et par vaux, pensant à loi dix fois le jour, et désirant te voir agissante. Le repos, avec notre caractère est ravant-c:arde de la mort.

LY

19 septembre 1807.

Je me croyais quitte à jamais des pompes de l*amour et sur le point de faire mon salut; mais mon orgueil vient d'être bien humilié : je viens de recevoir une lettre qui m'a fait tant de plaisir, qu*il faut nécessairement que je sois amoureux de celle qui l'a écrite.

Or, voici mon conte : Il y avait ici, il y a huit mois, un colonel avec qui je fis connaissance par la vertu de mon état ; il avait une femme de vingt-trois ans, d'infiniment d'esprit, et de ce caractère élevé que j'aime tant dans les Italiennes. Je plaisantai trois ou quatre fois avec elle, une enire autres, en lui gagnant un louis ou deux à un jeu où l'on joue six sous. Son mari part avec son régiment, mais il meurt à six lieues d'ici. Elle revient quelques jours après ; je vais la voir. Je trouve qu'elle me reçoit bien, au milieu de sa profonde douleur, mais comme tout le monde. Moi, reçu comme tout le monde, m'ennuyant, sachant qu'elle s'ennuie, sûr de passer des moments agréables auprès d'elle, je demeure quatre longs mois sans l'aller voir. Un soir, à la promenade, le liasard nous met à côté l'un de

LETTRES INTIMBS. 215

l'autre: elle partait dans huit jours; depuis ce moment, nous passons notre vie ensemble, elle connaissait les mêmes villes d'Italie que moi et presque les mêmes personnes; elle part, je gilope dix lieues à sa portière. Nous faisons la plus ridicule conversation du monde toute la nuit, elle ne se couche presque pas et cela pour parler de l'agrément de chasser et autres choses intéressantes; mais je crois que nos yeux avaient plus d'esprit. Enfin, je la quitte; en revenant et crevant mes chevaux, je me trouve trop bêle pour que ce soit naturel. Elle m'avait promis de m'écrire, bah! elle m'a oublié. Avant-hier, on m'apporte une mauvaise petite lettre, en papier jaune; elle avait si bonne tournure, que je la crus de Darral. J'ouvre, et, un grand quart d'heure après, je me trouve rouge jus^ qu'aux yeux, me promenant à grands pas, le plus content des hommes, et soupirant.

JN'est-il pas bien comiiiue qu'il n'ait dépendu que de moi, pendant quatre longs mois de Brunswick, de voir ou d'avoir une femme charmante, et que j'attende que trois cents petites lieues nous séparent pour y songer ?

Plus, avant-hier, c'est-à-dire le 10, bataille ! une fusillade où j'ai été, où une vieille femme, les deux mains croisées sur le ventre, a eu l'avantage de les avoir percées comme Noire-Sauveur, et de plus le ventre, et d'aller sur-le-champ éprouver l'effet de sa miséricorde. Sans compter plusieurs coups de sabre dont personne se vante. Clair de lune magnifique; rue

large pleine de inonde. Fer-flou-Ke-ta Fran-çauze, ce qui veut dire f... gueux de Français, tombant de tous côtés sur mon chapeau d'uniforme, un coup de fusil, vingt personnes étendues autour de moi, les autres se sont précipitées contre les murs, moi seul debout. Une belle fille de dix-huit ans, la têle presque sous mes boites... je la crois blessée, elle frémissait violemment, mais non pas de ma main qui tàtait très innocemment un fort beau bras bien frais, je la relève pieusement pour voir si c'est la jambe qui est cassée, la bataille s'engage, de nouveaux coups de fusil partent; je la porte contre un mur, je pensais à Sganarelle portant Clélie; je la mets par terre; elle me regarde, me fait une jolie révérence et s'enfuit.

Cependant les soldats accourent... Ici, mon style devient plus humble parce que le héros s'en va. Il se trouvait au milieu du peuple révolté contre les Fran- (;ais dont un avait un peu tué un pékin; il attaquait riiùpital où gisait le tuant et cent cinquante braves soldais faisaient feu sur ladite canaille, Je me rappelle cette avenlure à cause du superbe coloris qui éclairait la scène; la lumière était pure comme les yeux de mademoiselledeB...; mais voilà une comparaison deChateaubriand,qui dépeint la campagne de Rome d'après celle de Babylone. Mademoiselle deB... est une grande personne de dix-sept ans qui a autant d'attraits que ses aïeux de litres. Klle a de grands yeux d'un bleu foncé se détachant sur le plus beau blanc du monde, des yeux qui, par leur éclat et leur pureté, percent au fond

de l'âme, c'est quelque chose d'immatériel que ces yeux-là; c'est une àme toute nue.

Allons, réponds-moi donc.

6 octobre 1807.

Voici, ma chère Pauline, les principaux ouvrages de Mozart, mucisien né pour son art, mais àme du Nord plus propre à peindre le malheur et la tranquillité produite par son absence, que les transports et la grâce que le doux climat du Midi permet à ses habitants. Comme homme à idées et homme sensible, il est infiniment préférable, disent les artistes, à tous les médiocres auteurs italiens; cependant, il est très loin en général de Gimarosa; c'est celui-là que je voudrais t'envoyer, tâche de lire il Matrimonio secveto; il Principe di Tarent a.

La musique me console de bien des choses; un petit air de Gimarosa que je fredonne d'une voix fausse, me délasse de deux heures de paperasserie. Me voilà à jouer le piquet presque tous les soirs avec mon ordonnateur, homme aimable qui a beaucoup connu Collé, Crébillon fils, Kulhière, Coslin, Lelemps, qui

sera longtemps votre maître dans l'art de vivre. A propos de Collé, les deuxième et troisième volumes de son journal viennent de paraître: lis-les; il y a bien de la grâce.

Quel effet a produit ma lettre à mon père ? Dis-lui que nos orges arrivent à Brunswick dans trois ou quatre jours, que je les enverrai à Paris par la première occasion et que, de là, ils iront étonner les bords de l'Isère.

As-tu continué à voirV... ? Je voudrais bien que tu te liasses assez avec elle pour lui ouvrir ton âme et lui faire part de tes projets; les événements de la vie changeront ton caractère; ne te mets pas dans une position de laquelle tu ne pourrais plus te tirer. Aux yeux de l'immense et badaude majorité, la fugue est un morceau de musique impardonnable. Apprends à espérer, c'est savoir prendre patience; marie-toi; rends-toi indépendante. Tu te moqueras de moi ; tu diras que j'en parle bien à mon aise ; malheureusement, je ne puis que parler de tout cela, je voudrais bien pouvoir agir.

Mets-toi bien dans la tête que, deux ans de vie mariée, dans ton ménage, avec un enfant ou deux, le changeront au point de ne pas te reconnaître toi-même. Je le sens sur moi; j'estime beaucoup de choses que je méprisais il y a quinze mois. Je t'en prie, ouvre ton âme à V. .. ; elle a une âme capable de secret et elle a bien plus d'expérience que toi. Elle connaît la cruauté et l'ironie que le malheureux, qu'une âme forte a

fait errer, rencontrerait à chaque pas : tout le monde se mettrait à faire de la vertu sur son compte. Le rôle d'une demoiselle, dans nos mœurs, est l'immobilité, la nullité, toutes les négations. On accorde à une femme mariéeune liberté qui vajusqu'à la licence. Tu connais le cousin Badon; il n'est pas brillant; si cependant tu l'avais épousé malgré son nom ridicule, tu serais à Genève et à Vogheron maîtresse de maison et, avec bien peu d'adresse, faisant à peu près ce que tu voudrais, promenant, faisant de la musique, accueillant les gens d'esprit, éconduisant doucement les butors. Au nom de Dieu, attends mon voyage à Grenoble avant de rien décider; ne précipite rien; consulte V...; si jamais tu lui parlais de moi, que tu puisses le faire avec délicatesse, dis-lui qu'elle a toute mon admiration.

Adieu; écris-moi. J'espère que je serai à Grenoble au mois de mai 1808.

Brunswick, 9 octobre 180^

Jean est parti avant-liier pour Grenoble, où je souhaite qu'il rende de grands services. J'ai pris un do

mestique tel quel; le pauvre diable sait écrire, par malheur ! il me serl de second secrétaire depuis hier; j'ai réellement du travail pour deux.

Je t'écris au milieu de onze ou douze officiers qui vont dîner avec M. D... ; c'est le seul moment que je puisse accrocher depuis quatre jours. Je répondrai à mon grand-papa dès que je pourrai coudre quatre idées raisonnables. 11 ne se figure pas mon maître tel qu'il est. C'est une cour; mes mérites ou démérites n'y font rien. C'est l'occasion, c'est le hasard, c'est la grâce, l'activité que je puis mettre à mon affaire qui m'avancera.

Adieu; il n'y a pas moyen de continuer; une discussion sur les cinq plus longs mots de la langue italienne me ferme la bouche, en me remplissant les oreilles.

Envoie-moi quatre ou cinq bonnes empreintes du cachet de mon père; ces bêtises-là ont du prix et un grand prix en Allemagne. C'est la planche qui aide beaucoup d'honnêtes gens à franchir les préjugés qui les séparent de moi.

Adieu; n'y manque pas.

Quand on m'enverra le gros paquet, je prie de le remettre à mon camarade Faure. Adieu. Expose à mon père que j'ai deux cents francs, cent cinquante francs de frais de bureau, deux chevaux, deux secrétaires, dix déjeuners à donner aux camarades qui passent. Adieu ; écris-moi. Où en es-tu avec mademoiselle Boulon?

LYII

12 octobre 1807.

Je pars mercredi, ma chère Pauline, pourBamberg; je pars avec un homme que j'aime et qui a des bontés pour moi; ainsi, quoique je n'aie aucun uniforme à porter, je pars avec assez d'assurance de mon sort futur. Mon seul chagrin, en quittant la France pour une seconde fois, est le chagrin dans lequel je te suppose.

Ce chagrin vient, ce me semble, de deux causes : de rennuiet d'une espèce de découragement, de mépris de toi-même.

En te mariant, tu sortiras de ces deux états. L'ennui disparaîtra, parce que tu seras environnée d'objets nouveaux; tu commenceras à l'estimer en te comparant à ce qui t'entourera, tu prendras une nouvelle vie. Alors tu connaîtras le prix de la retraite dans laquelle tu auras vécu. C'est dans la retraite et le plus vif malheurqueCatherine la Grande mérite d'cMre ainsi désignée.

Ton mariage ne peut tarder; d'ici à deux ans, tu ne verras plus ce Grenoble qui l'excède. Songe bien aux

i>22 LETTRES INTIMES.

trois OU quatre raisons que je viens de te donner. Jusqu'au changement de ton sort, lis le plus possible et voyage tant que tu pourras.

Observe d'un œil attentif ce que P... pensera et dira d'un message que je vais lui adresser incessamment. En voici l'esprit: Considérant que tu ne m'as envoyé que trois cents francs depuis le !•*' juillet; qu'à trois cents francs par mois comme nous en étions convenus, tu me dois neuf cents francs à la fin d'octobre; que moi-même je dois plus de mille francs; j'ai tiré sur toi deux lettres de change, l'une de huit cents francs, payable le 10 novembre, l'autre de sept cents, payable le 10 décembre. Il me reste donc dix-huit ou vingt louis ; mais il faudra peut-être, arrivé à Bamberg, que j'achète un cheval; j'aurai donc encore besoin de sept ou huit cents francs.

• Tout cela est plus que vrai, et je suis au plus bas. Adieu. Dis cela à notre cher oncle et à mon grandpapa, sans lesquels je perdrais courage. C'est une lettre de mon grand-papa qui a décidé mon affaire. 11 m'a planté ; il faut que mon père m'arrose. Dis mille choses pour moi à notre bonne tatan : assure-lui que je pense souvent à elle, et que, dans cette passe, je ne cours pas l'ombre d'un danger.

25 novembre 1807.

Je n'ai pas eu un moment depuis le 2 de ce mois, ma chère Pauline ; sans cela, je t'aurais parlé d'une partie de chasse après laquelle je suis resté ce jour-là à Brunswick. Je demandai à l'intendant et à l'ordonnateur la permission de chasser pendant cinqjours au Harlz, chaîne de montagnes à douze lieues d'ici. J'y allai avec M. Réol; homme sensé manquant d'éducation première et à qui cinq ou six voyages en Afrique, quatre en Amérique, deux dans les mers du Nord, les guerres de la Vendée et de Lyon, ont donné une très forte dose de bon sens. Au moment de partir, ou plutôt un moment après être partis, nous fîmes changer de direction à notre voiture, et nous prîmes la route de Hambourg. Ne parle à personne de ce voyage imprudent dont personne ne se doute ici. Nous arrivâmes à Hambourg après avoir erré pendant quarante-cinq heures dans un vaste désert de sable qu'on nomme les Landes de Lunebourg, paysages vraiment flamands, d'immenses prairies entourées de clôtures de bois et coupées par de sombres bois de pins et par

de petits ruisseaux débordés formant des lacs. A deux heures du matin, nous sommes à Haarburg; tapage épouvantable à la porte de la meilleure auberge, située sur le port. Après avoir grelotté une heure à la porte, elle s*ouvre; une affreuse servante nous dit: «Tout est plein, y> et la referme. Nouveau tapage ; elle se rouvre. Nous nous précipitons dans la maison; après une grande heure de peine, nous sommes couchés sur la paille au fond d'une grange si bien couverte, que, tout en dormant, nous observons la comète, qui se montrait superbe, au milieu d'un ciel éclairé par une gelée à pierre fendre. Nous sommes les premiers levés à cinq heures; nous trouvons toute une famille d'Allemands qui prenait le café dans le stouve, chambre à poêle dont l'air n'a pas été renouvelé depuis le commencement du froid ; vie purement animale, air triste de ces gens-là ; il est si marqué, que nous leur croyons quelque chagrin. Nous laissons notre voiture à l'aubergiste et nous nous rendons au bateau. Il règne un brouillard froid : ce bateau est encombré de toute sorte de figures parmi lesquelles prédominent un petit-maître allemand, sa pipe et son valet de chambre : caricature froide dont la vulgarité des sentiments et des pensées conduit bien vite à une indifférence mêlée de mépris. Le petit-maître français est au moins gentil; il ne s'estime qu'autant qu'il amuse les autres. Parmi les petits-maîtres étrangers, les plus passables sont les jeunes gens qui satisfont avec gaieté et prudence les goûts de leur âge; j'entends

prudence dans le soin de n'offenser personne, car un des goûts de la jeunesse est souvent de négliger le danger. Haarburg est situé sur une écluse qui communique à une des bouches de l'Elbe. Vis-à-vis de Haarburg, l'Elbe est immense: il couvre, dans cette saison, plusieurs petites îles et avait, le 28 octobre, jour de notre passage, plus d'une demi-lieue de large vis-àvis de Haarburg. Réol, marin expérimenté, qui a fait deux ou trois fois naufrage, m'expliquait tout, dans la langue des marins qui a au moins cinq ou six cents mots qui n'ont de français que la désinence. Nous fûmes presque au moment de chavirer à cause de la lenteur des matelots ; ces petits dangers, absolument mauvais pour moi, me firent beaucoup de plaisir.

Réol me contait qu'étant dans les eaux de l'Amérique-Nord, un coup de vent mit le navire sur le côté ; il resta quelques secondes dans cette position gênante. Un second coup de vent le remit sur quille.

Nous touchâmes à Altona et entrâmes enfin dans le port de Haarburg, plein de vaisseaux qui y pourrissent à cause de l'impossibilité du commerce.

(Je m'arrête; j'ai fait toute la matinée des remèdes contre cette ennuyeuse fièvre de tous les hivers, et je n'en puis plus. Madame D. .. repart demain pour Paris.)

Je poursuis le 27; mais j'aime mieux continuer la parenthèse que la lettre. Madame D... est partie hier; aujourd'hui, il fait un vrai temps du Nord; il n'est pas quatre heures: j'y vois à peine auprès de deux

grandes fenêtres donnant sur une place. J'ai pensé à loi vingt fois, aujourd'hui et hier, en lisant des romans qui n'ont d'autre mérite que d'être écrits en anglais. Combien ces livres donnent une fausse idée de la société ; on les croirait écrits par et pour les habitants de la lune.

Je crains que tu n'aies formé plusieurs de tes opinions d'après this donned books. Les belles âmes seules ont ces sortes d'illusions; mais aussi elles sont presque toutes malheureuses, et je tremble que tu n'en augmentes le nombre. Tu verras, par la lettre cijointe de Brigillion, que plusieurs commères de la grande rue se sont aperçues de tes travestissements. Si tu n'y mets ordre, tu ne te marieras pas ; ne crois pas que j'exagère pour faire effet ; je te donne ma parole d'honneur que je crois le mariage, en général, aussi utile au bonheur des femmes que nuisible à celui des hommes. Je donnerais tout au monde pour que tu puisses mériter l'amitié de mademoiselle V... Fais tout au monde pour cela et rends m'en compte. Elle a lâté de ce monde cruel envers les malheureux, de cette fausse pitié pire que le mépris.

Ce qui rend les folies si fatales aux belles âmes logées dans des corps de femme, c'est qu'on leur suppose toujours pour cause une faiblesse méprisable en général. Le jeune homme le plus spirituel et le plus amoureux ne t'épouserait pas, si vingt ou trente dames l'assuraient t'avoir vue courant les rues le soir en habit d'homme.

Il y a deux ans que, lorsqu'on me donnait des conseils pareils à ceux que je voudrais te voirsuivreje me disais en moi-même : « Ame froide! » et je me gardais bien d'en croire un mot; mais beaucoup de malheurs que je ne t'ai pas racontés parce qu'ils étaient de tous les jours et trop longs à expliquer, m'ont enfin ouvert les yeux. Je me suis décidé à regarder autour de moi, à m'assurer des faits que l'on me conterait, à n'établir mon opinion que sur ceux qui étaient positifs. Je donnerais un an de ma vie pour te voir dans cette disposition :

€ Mais je m'ennuie trop ! je ne peux plus continuer à mener cette vie monotone! »

Mais songe qu'un éclat une fois fait, c'est pour toujours; tu ne peux plus trouver de mari. Nous aurons peut-être quatre à cinq mille francs de rente; tu mèneras une vie très ressemblante à celle que D... mène avec le revenu de dix mille; elle est soutenue par l'opinion publique; elle a des sociétés où on la reçoit avec plaisir; si on fait des objections contre elle, on les tire de sa personne, de son esprit, de son caractère. Toi, au contraire qui lui es mille fois supérieure de tous ces côtés-là, ta supériorité même te nuira.

(( Mais je me ferai maîtresse de langue anglaise, de dessin, etc., etc. »

Tu t'imagines que ce métier te donnera de quoi vivre, et que tu seras aussi heureuse avec quatre mille francs gagnés de cette façon, que le bourgeois ton voisin, avec les quatre mille francs qu'il gagne à son

commerce de bas de filoselle. Pas du tout : le marchand de bas te méprisera et te le fera sentir de mille manières. Si tu avais vu le monde, tu saurais quetoule personne qui n'a pas un état que la vanité soit forcée d'estimer, et quelque fortune, y est accablée de mépris honnêtes par la forme et outrageants en effet. Tu te figures cela d'après ces donned books dont je te parlais dans le moment; il vaudrait mieux se figurer un moulin à vent, d'aprèsune charrue. La vérité n'est que l'opposé de ce qu'ils disent, c'est tout simple. S'ils montraient le monde tel qu'il est, ils feraient horreur et, même sur les gens qui sont de leur avis, produiraient une impression de tristesse qu'on chercherait à éviter.

Un homme de sens et d'esprit, faisant un roman duquel il veut tirer de l'argent et quelque réputation, qui l'aide à mieux vendre le second, a donc grand soin de ne pas aborder cette fatale question. Il peint les passions comme l'abbé Prévost, et il les peint dans des gens riches. Le pauvre abbé Prévost n'avait cependant pas besoin d'aller bien loin pour trouver les exemples de la misère; il s'était enfui de son couvent à vingt-cinq ans, et, depuis cet âge jusqu'à celui de soixante-sept, je crois, où il est mort, il a été abreuvé de toute sorte de dégoûts. Si, au lieu de s'enfuir et faire un éclat, il avait employé son esprit à obtenir par l'intrigue sa sécularisation, il aurait été, à Paris, un homme de lettres considéré, membre de l'Académie, lecteur de quelque prince et ayant comme Duclos trente-cinq mille francs de rente.

Je te cite cet exemple parce qu'il est le plus court à exposer et que peut-être tu connais les personnages; mais le monde est plein de faits qui donnent le même résultat.

Une femme doit d'abord être mariée ; c'est ce qu'on lui demande; après, elle fait ce qu'elle veut. J'en reviens toujours à mademoiselle V... On la dit retirée près de Grenoble; lâche de l'aller voir avec mademoiselle M... et, là, ouvre-lui franchement ton cœur (sans parler de moi en aucune façon): demande-lui des conseils. Elle a une belle âme; ta franchise et les malheurs dans lesquels tu es sur le point de te précipiter la toucheront; elle te donnera des conseils qui peut-être ne seront pas tels que les miens, mais qui certainement vaudront mieux.

Je voulais t'envoyer de Hambourg des petites vues qui te donnassent une idée du pays : je n'ai trouvé que des vues de Dresde, la Florence de l'Allemagne. Les voici. Mets-les dans ta chambre; elles sont assez différentes ; chaque fois que tu les verras, songe au danger de se mettre la société à dos, surtout quand on a de l'âme et de l'esprit; on peut revenir sur l'eau avec de la bassesse, mais autrement c'est impossible. Je joins à ma lettre une carte d'Allemagne et d'une partie de l'Europe ; elle est fort commode en ce qu'on peut l'avoir toujours sous les yeux. J'y avais marqué mes courses throtigh the World : comme je n'en puis pas avoir d'autre exemplaire, je t'envoie celui dont j'ai fait usage.

Une remarque m*a frappé aujourd'hui : les trois quarts des bourgeois dérangent leur fortune ou tout au moins se donnent des ridicules pour faire quelque acte de supériorité, courir la poste très vite par exemple, ou autres choses semblables. Nous nous moquons beaucoup d'eux; mais la portionnelle d'autorité que nous exerçons nous donne l'occasion d'avoir gratis les mêmes jouissances de vanité que le bourgeois payait si cher. Nous avons eu, ces jours-ci, cinq ou six anecdotes, dont ce raisonnement est le résumé. Peut-être te semblera-t-il inintelligible. Mais une soirée de quatre-vingts personnes m'appelle chez le grand juge.

Dis-moi quel parti on a tiré de Jean ? Envoie-moi donc une empreinte ou deux du cachet de nos ancêtres. En même temps, dis-moi un mot de mademoiselle V... Adieu; aime-moi et écris-moi. Je voudrais bien qu'il n'y eût plus d'aigreur, entre mon père et moi; tâche de nous réconcilier. Que dit-on, que pense-t-on de moi? Tu vois bien que tu dois m'écrire puisque tu es mon ambassadeur.

3 décembre 4807.

J'ai été hier, toute la soirée, directeur de comédie. Je me suis beaucoup amusé, et je suis encore tout gai de nos essais dramatiques : nous avons répété Dupiiys et Desronais et la Vérité dans le vin, tableau vif et naturel des mœurs de ce temps-là; Marianne, sans être très jolie, n'était pas mal. Une jolie femme, tombant dans une société d'hommes, met un vernis brillant sur toutes leurs qualités. J'avais hier trois hommes d'esprit parmi mes auteurs; nous rîmes jusqu'à minuit.

J'ai été toute la matinée avec Grégoire VII et tout le moyen âge. Je lis Koch, ce livre que je t'ai conseillé. Je vais le mêler avec Ancillon et V Essai sur les ?«a?urs de Voltaire; j'y joindrai celui de Condorcet sur le Progrès des lumières. J'espère, à l'aide de ces hommes animés de passions et de préjugés différents, me former un bon canevas de l'histoire moderne. Je ne sais pourquoi le moyen âge est lié dans mon cœur avec l'idée de l'Allemagne. Les paysans du pays de Brunswick ont conservé le costume de Charte-

magne, mais exactement. Le Nord contre lequel j'ai de l'humeur au printemps et en automne me touche pendant l'hiver; il est dans toute sa sombre parure. Une église gothique, environnée d'arbres décrépits, et couverte de neige, me touche. J'en ai une absolument telle, à côté de chez moi, Sainte-Égidie. Je ne sais si tu comprendras toutes ces liaisons de sentiments, qui sont peut-être les mêmes chez toi; car j'ai éprouvé qu'en beaucoup de choses, nous nous ressemblions; mais, ce matin, j'étais entièrement à Hildebrand et dans la cour du château de Canossa, avec l'empereur Frédéric, je crois.

Tu trouveras peut-être des remarques dans toutes ces idées : il y a bien peu de personnes à qui j'ose les communiquer; mais cela peut prêter quelque poids aux avis que je te donne et que tu pourrais croire parlant d'une âme froide. Mes amis, si tu leur parles de ce détail, pourront te dire jusqu'à quelle folie j'ai poussé le préjugé contre ce que je nommais les froids; cela allait, il y a trois ans seulement, jusqu'à mépriser Duclos.

Je ne puis compter comme véritable expérience que celle que le malheur a gravée dans mon cœur depuis le 16 octobre 1806.

Croirais-tu que les deux tiers de mes idées ont changé depuis ce temps-là, non pas sur les principes, mais sur la manière de se conduire avec les hommes. Quand on aie malheur de ne pas ressembler à la majorité des humains, il faut les regarder comme des

gens qu'on a mortellement offensés, et qui ne vous souffrent que parce qu'ils ignorent l'offense que vous leur avez faite; un mot, un rien peut vous trahir. Prends donc patience jusqu'à ton mariage; une fois mariée, tout prend une autre couleur; avec un peu d'attention, et l'art de faire croire à ton mari qu'il a plus d'esprit que toi, lu feras à peu près ce que tu voudras et seras enfin heureuse à ta manière. Adieu; écris-moi.

Berlin, 1807.

On a raison, toutes les agitations sont grandes dans la solitude; j'écrivais, il y a trois jours, et je le sentais bien, que mon goût pour Minette était entièrement passé; je la sacrifiais à mademoiselle de F..., que je n'aime point; je m'amusais des agitations des deux rivales; je demandais enfin à la philosophie des émotions que l'amour ne me donnait plus : il s'est vengé.

Mademoiselle de T... me dit presque qu'elle m'aime. C'était jeudi passé; l'aveu de cet amour consistait à m'avouer celui qu'elle avait eu et qu'elle n'avait plus pour M. L... Ce même soir, j'ai lieu de croire qu'elle

s'est réconciliée avec M. L... J'ai vu pour la première fois auprès de M... un amant qui lui a fait la cour pendant quatre ans et qui n'attend, pour l'épouser, que le consentement ou la mort de son père; sans amour même elle doit le préférer à moi, qui n'ai nulle envie del'épouser. Ce soir-là, elle a tenu la balance entre nous deux ; mais, hier lundi, elle avait l'air de l'aimer. Croirais-tu que, depuis quatre mortels jours, je ne pense qu'à cela. Quand mon âme. ne trouble pas mon esprit, il est entièrement occupé des moyens de m'en faire aimer, sans lui nuire auprès du futur mari, et, bien certainement, le lendemain que je serai sûr de son amour, elle me sera presque insupportable. Enfin, hier, la rage dans le cœur, je me suis souvenu de Tinfluence du physique sur le moral: j'ai pris beaucoup de thé, et j'ai retrouvé en partie ma raison, assez du moins pour être aimable; mais elle a trop d'esprit et trop de passion pour être bien sensible à ce genre de mérite. Dans mon malheur, je me suis adressé à tous mes goûts pour me distraire; j'ai fait de petits voyages. La lettre que j'ai écrite à mon père te dira où et comment j'ai voulu lire ; les livres m'ont ennuyé. Ce matin, je les passais en revue ; mon œil est tombé sur un volume de pensées diverses d'Helvétius; j'ai pris un cheval; j'ai galopé jusqu'à Richemonde (très joli jardin anglais, éloigné de Berlin comme le pont de Piquepierre,de Grenoble, dans un pays de plaine à végétation pâle; Kichemonde me rappelle le Belvédère : il y a un petit château). En arrivant sous ces ombrages froids, je me

suis jeté sur le gazon, Helvétius m'a consolé pendant deux heures.

Voilà ma vie, ma chère amie; quelle est la tienne? Songes-tu un peu sérieusement à te marier? cela veut dire : « Es-tu guérie de croire trouver un Saint-Preux ou un Emile pour mari?» Ni l'un ni l'autre, ma chère; un homme vaniteux que tu mèneras, qui ne sera ni bon ni méchant, et dont le caractère changera tous les dix ans avec le physique. Je ne serai tranquille que lorsque je te saurai mariée; c'est l'état d'une fdle, et tu ne saurais croire combien je m'applaudis d'en avoir un, ne fût-ce que pour apprendre à m'en passer. N'espère pas trouver un bonheur solide dans le célibat; l'image du mariage viendra toujours te troubler; je souhaite avec passion savoir ce que tu penses et sens sur cet objet important et urgent.

Rappelle-toi le prix du temps; mon aventure de cette semaine doit te le prouver; j'ai eu le cœur de Minette presque dans ma main, il n'a tenu qu'à moi de m'en faire aimer beaucoup; je me disais assurément: (( Ça ne peut me manquer! > Ça me manque cependant et d'une façon cruelle.

Parle tous les jours d'argent pour moi à mon père; j'en ai grand besoin ; parles-en tous les jours, je compte sur loi pour cela; mais j'avoue que j'aimerais mieux que tu employasses àm'écrire le temps pendant lequel lu lui parleras pour moi.

Donne-moi tous les détails possibles sur la famille, etc., etc.

Basse-Saxe, 1807.

Cette langue allemande est le croassement des corbeaux ; j'ai commencé, ce matin, à l'apprendre pour me tirer d'affaire en voyage. Voilà l'officiel.

Actuellement je te dirai que je suis, je crois, heureux d'avoir tant à travailler; mon âme a encore la mauvaise habitude d'aimer, et ma raison me dit que c*est absurde. Excepté toi, je ne vois rien de digne d'être aimé; du reste, mon mépris pour la canaille humaine augmente considérablement : ils m'amusent encore comme des singes jouant des farces. Je suis fatigué de ridiculités, tant il faut que je me donne de soins pour n'en pas perdre le spectacle d'une seule. Quand je suis ennuyé, je demande des jouissances à mon estomac.

Adieu ; je suis poussé par un portefeuille dont la gueule horrible est le gouffre où va se perdre mon repos de toute la journée. Les gens avec qui je fais la conversation sont si secs, que j'ai du plaisir à faire aller mon imagination. Je ne puis plus lire Duclos,qui me faisait tant de plaisir à Paris, où j'avais des senti-

ments doux; j'ai une indigestion de sécheresse; je lis Ancillon. J'ai vingt pages à l'écrire, pas un instant!

Offre mes respects à mes aimables cousines : je crains bien qu'elles n'oublient ce chevalier errant de cousin, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne les oubliera jamais.

26 mars 1808.

Je sens bien, ma chère amie, que tu dois avoir mille choses à faire, mille devoirs à remplir; à peine auras-tu le temps de lire ma lettre, mais je trouve du plaisir à l'écrire; j'en trouverai encore plus à lire et relire la réponse, si tu as le temps de m'en faire une. Il me semble que, dans les âmes sensibles, il y a une foule d'airs qui flottent pour ainsi dire; tout à coup on est affecté du sentiment qu'ils expriment, ils vous viennent à la mémoire et on les chantonne des journées entières, en y trouvant toujours un nouveau plaisir. Cette Ihéorie-là est mon histoire d'aujourd'hui; il m'est venu un air charmant sur les petits mots cara sorclla. J'ai repassé dans ma mémoire tout le temps que nous avons passé ensemble. Comment, je ne l'aimais pas dans notre enfance ; comment, je le battis

une fois à Claix dans la cuisine. Je me réfugiai dans le petit cabinet de livres ; mon père revint un instant après furieux et me dit : « \ilain enfant ! je te mangerais!» Ensuite, tous les maux que nous fit souffrir cette pauvre tatan Séraphie; nos promenades dans ces chemins environnés d'eau croupissantes vers Saint- Joseph. Comme je regardais la chute des montagnes du côté de Voreppe en soupirant î C'était surtout au crépuscule du soir en été; le contour en était dessiné par une douce couleur orangée! Comme je sentais ce nom Porte de France! Comme j'aimais ce mot France pour lui-même, sans songer à ce qu'il exprimait! Hélas ce bonheur charmant que je me figurais, je l'ai entrevu une fois à Frascali, quelques autres à Milan. Depuis lors, il n'en est plus question; je m'étonne d'avoir pu le sentir. Le seul souvenir en est plus fort que tous les bonheurs présents que je puis me procurer.

Voilà mes rêveries, ma chère amie; j'en ai presque honte; mais, enfin, tu es la seule personne au monde à qui j'ose les dire. Je m'aperçois d'une chose assez triste; en perdant une passion, on y perd peu à peu le souvenir des plaisirs qu'elle a donnés. Je t'ai conté qu'étant à Frascati, à un joli feu d'artifice, au moment de l'explosion, Adèle s'appuya un instant sur mon épaule; je ne puis t'exprimer combien je fus heureux. Pendant deux ans, quand j'étais accablé de chagrin, celte image me redonnait du courage et me faisait oublier tous les malheurs. Je l'avais oubliée depuis

longtemps; j'ai voulu y repenser aujourd'hui. Je vois malgré moi Adèle (elle qu'elle est ; mais, tel que je suis, il n'y a plus le moindre bonheur dans ce souvenir. Madame Pietra Greca c'est différent, son souvenir est lié à celui de la langue italienne; dès que, dans un rôle de femme quelque chose ine plaît dans un ouvrage, je le mets involontairement dans sa bouche. Je t'entends, tout mon sentiment aujourd'hui a commencé par là; je lisais un auteur que je ne connaissais et n'estimais guère, les œuvres du comte Gasparo Gozzi ; c'était la punizione vel precipizio. La reine Elvire, réduite à se cacher dans des forêts immenses, rencontre son fils, charmant jeune homme qui ne sait pas qu'elle est sa mère; si le tyran don Sanche le soupçonnait d*être le fils de son prédécesseur, il le ferait périr. Elvire n'en avait eu aucune nouvelle depuis sa naissance; la prudence fait qu'elle lui défend de revenir jamais; elle veut s'en aller, elle ne le peut, elle revient et lui dit :

Pastore vedi se t'amo, Tu ristorra.... etc.

Je voyais Angelina, cette figure si noble, dire ça à son fils. A ce qui vient après la description de la grotte, je me suis senti pleurer comme un enfant; j'ai relu pendant quelques minutes ce mot septioi en pleurant toujours davantage. Depuis dix-huit mois, je me suis trouvé trois fois dans ces moments si doux, deux fois en lisant la mort de Clorinde, o vista!

0 coHosceîizaftil ce matin. Depuis lors, j'ai vérifié une comptabilité de 9,007,661 fr. 07, disséminée dans cent quarante pages d'un registre in-folio; j'ai fait un procès-verbal de huit pages: rien n'a pu effacer cette douce impression. Cette pièce est aussi la seule charmante en objets d'art que j'aie vue depuis dixhuit mois. Notre froide et bonne compagnie appelle ça une farce; mais quel ouvrage que celui qui, en deux mots, sans y être aucunement préparé, émeut à ce point? Adieu; aime-moi.

Berlin, 28 mai 1808.

Je ne m'accoutume point à ne pas avoir de tes lettres. Je sens bien qu'en se mariant on fait banqueroute de la moitié de son amitié à tous ses amis; mais je veux ma moitié et tu ne me donnes rien. Depuis le malheur qui nous est arrivé, je n'ai rien su de Grenoble. C'est une ville étrangère, et, quoique je n'aime pas à y demeurer, c'est cependant là qu'habitent une douzaine de personnes qui reviennent sans cesse à ma mémoire.

Donne-moi donc des détails, et ne crains jamais d'en trop donner ; surtout, parle-moi de ton mariage; j'espère presque que tout sera fini lorsque tu recevras ces lignes; instruis-m'en. Pour t'encourager à me conter des riens, je vais commencer.

11 y a quelque jours que je me suis trouvé à mille trois cents pieds sous terre; c'était au fond d'une mine du Hartz nommée Dorothée. C'est curieux ; mais, suivant ma mauvaise habitude, le spectacle qui m'amusa le plus fut celui que je me donnai à moimême. J'ai une telle aversion pour les mauvaises odeurs, qu'elles me changent tout à coup; je craignais cette odeur de soufre charbonné qu'on sent aux fonderies. C'était ma première répugnance; la seconde était de tomber. On descend par des échelles verticales : si la main vous manque, vous devenez une scorie ; ces échelons gras sont tellement garnis de boue coulante, que la main glisse à tout moment. Ça me fit, en miniature, le môme efi'et que de se battre à cheval dans un marais. De loin, ça paraît une indigne position; quand on y est, on est occupé à surmonter successivement beaucoup de petites difficultés; les premiers petits succès qu'on a nous donnent une joie infinie et enfin nous amusent, parce qu'on acquiert des raisons de s'estimer soi-même, et on est si heureux d'avoir des raisons pour cette chose si peu raisonnable.

Après cela, le roi est arrivé; je lui ai été présenté;

j'ai été partout, et me suis beaucoup amusé de mes

compagnons. Je nie suis lié avec un des seigneurs de sa cour, qui s'est trouvé un homme parfaitement digne d'être aimé. Les femmes, l'Italie, la musique, la auerre, Tambition sont de la même manière dans nos cœurs; nos esprits n'ont pas tant de rapports. Si nous devions agir à côté l'un de l'autre, nous serions bientôt tout à fait amis; nous sommes, jusqu'ici, l'un pour l'autre d'agréables connaissances.

Il y a quatre ans, j'étais à Paris avec une seule paire de bottes trouées, sans feu au cœur de l'hiver, et souvent sans chandelle. Je suis ici un personnage : je reçois beaucoup de lettres dans lesquelles les Allemands médisent Jlfow56i^/iei^r; les grands personnages français m'appellent 3/owsiewr V intendant'^ les généraux qui arrivent me font des visites, je reçois des sollicitations, j'écris des lettres, je me fâche contre mes secrétaires, vais à des dîners de cérémonie, monte à cheval et lis Shakspeare ; mais j'étais plus heureux à Paris. Si l'on pouvait mettre la vie où l'on veut, comme un pion sur un damier, j'irais encore apprendre à déclamer chez Dugazon, voir Mélanie, dont j'étais amoureux, avec une mauvaise redingote, ce qui me fendait l'âme. Quand elle ne voulait pas me recevoir, j'allais lire à une bibliothèque, etenfin, le soir, je me promenais aux Tuileries, où, de temps en temps, j'enviais les heureux. Mais que de moments délicieux dans celte vie malheureuse! j'étais dans un désert où, de temps en temps, je trouvais une source; je suis à une table couverte de plats, mais je n'ai pas le moindre appétit.

Cette monotonie va peut-être changer : on croit que nous allons punir l'Autriche de toutes ses insolences; moi, je ne suis pas dans cet ow-là. Je ne désire point la guerre et l'empêcherais mille fois, si je le pouvais; mais, une fois cette affaire décidée, je serai charmé qu'on la fasse et d'y être. C'est là qu'on peut presque toujours dire: « On ne revoit jamais ce qu'on a déjà vu, » et je commence à m'apercevoir que ce n'est qu'à celte condition que les trois quarts des hommes et des choses sont supportables.

Adieu; écris-moi, entre dans les mêmes petits détails ; fais en sorte qu'on plante le clos à Claix en jardin anglais. C'est le beau côté du pays où je végète, chaque coin est transformé en jardin anglais, malgré l'eau, le soleil, Tair et la terre, et quelquefois je trouve un moment de vie dans ces aimables imitations d'une nature dont je suis trop éloigné.

Eh bien, ma bonne amie, qu'en dis-tu? valait-il la peine d'avoir tant peur? J'avoue cependant que le moment où M. Stupi chantait l'épithalame a dû être

un peu scabreux, pour une femme surtout. Mais, si cette journée t'a donné quelque embarras, elle m'a fait un bien vif plaisir dans la description charmante que m'en a donnée notre excellent grand-père ; voilà une des grandes affaires de ma vie à bon port. Te voilà déjà voyageante, c'est fort bien; épargne sur des bijoux et autres niaiseries pour aller voir Milan ou Paris; mais, d'avance, fixe une somme de deux à trois mille francs qu'il ne faudra pas dépasser.

Je tressaille de joie comme un enfant, en pensant à l'adresse que je vais avoir à mettre sur ma lettre.

Je te recommande une chose, c'est un jardin anglais. Choisissez une de vos terres et la plantez dès cet hiver. « Mais je planterai mal? » N'importe! des acacias, des marronniers, des peupliers coûtent quatre francs à planter et donnent plus de plaisir que des murs qui coûtent dix francs la toise courante. A une lieue deVizille, mon beau-frère a un domaine très pittoresque; c'est près de Claix, ça serait charmant; choisis un endroit où la nature ait beaucoup fait, et plante la première année de ton mariage; dans quinze ans, tu te promèneras sous ces arbres avec tes enfants.

Il y avait, à quinze minutes de Brunswick dix journaux de bruyère horrible ; la duchesse y dépense mille écus en arbres ; c'est un endroit charmant et qui attire tout le monde, même moi qui y ai une chambre.

Mais, à propos, comble de mille et mille compliments la charmante madame Thiollier, dont je suis

toujours amoureux à la folie. Dis mille et mille choses pour moi à son excellent mari. Comment va le petit Séraphin? Est-il toujours espiègle?

Adieu, ma chère madame ! regarde-toi bien passer dans cette grande circonstance. C'est comme un théâtre où l'on monte du parterre. Ça paraît grand tant qu'on ne voit pas les décorations par derrière.

Comment as-tu supporté cela? T'es-tu trouvée ferme ou lâche? ensuite, imagine d'après la secousse que t'a donné un événement si agréable en soi, celle que dut sentir Frédéric en perdant la bataille de Kunersdorf.

Jusqu'ici, tu étais fixée à un fort pilier, tu n'as pu juger de ton caractère; te voilà en plein air; agis d'après toi. Je pense surtout que tu mettras de la gaieté, de l'enfantillage dans l'intérieurde ton ménage, et surtout pas le ton froid et triste, ou je déserte. Mais, hélas! avant de déserter, il faut rejoindre, et j'en suis bien loin. — J'embrasse Perier.

J'apprends en fermant ma lettre, par une voie sûre et secrète, que Maréchal a couru les plus grands dangers en Espagne. Communique cela à la famille, mais recommande un profond silence. C'était, je crois, dans une révolte; mais il en est quitte sans accident.

Vous devez savoir que Joseph règne en Espagne, et le prince de Galles en Angleterre. Voilà où il faut aller, fût-ce pour trois semaines, comme madame Roland. Pour moi, je me sens le courage d'y passer dans un bateau de six pieds de long. Adieu. Dis-moi

lis

le nom de ton confesseur. J*espère que tu es entièrement réconciliée avec nos cousines Mallein.

Tu vois que je suis toujours un peu séduit : c'est que je t'aime, et que tu ne m'écris point!

23 juin 1808.

Tune songes donc pas, cruelle fille, combien ton silence est désespérant; ne pas répondre à nos amis, c'est être mort pour eux. Ma vie s'arrange de manière à me tenir loin de toi, la moitié peut-être de sa durée. Je serai donc privé de ces pensées et de ces sentiments que j'aime tant, pendant tout ce temps! Songestu que tu es la personne que peut-être j'aime le plus? avec plusieurs autres, je ne dis rien que je ne pense; mais avec toi seule je dis tout ce qui me passe par la tête. Je n'ai jamais senti une disposition à cette manière d'être que pour toi, une personne de Paris avec laquelle je suis brouillé, et mademoiselle V..., dont je le vois avec le plus grand plaisir faire un grand éloge et me dire qu'elle est ton amie. Dis-moi jusqu'à quel point, et ça va-t-il à l'intimité?

J'aime beaucoup les recueils de pensées morales,

même médiocres; elles me font faire une espèce d'examen de conscience.

Que je lise dans Vauvenargues une pensée peu profonde sur la disposition que nous avons à nous en tenir aux opinions qui favorisent notre paresse, je cherche quelles sont celles de mes opinions que je n'ai pas mises en jugement depuis longtemps; mais, à quoi bon chercher à se donner de l'esprit, diras-tu? Ce n'est certainement pas pour briller, mais c'est pour se donner un plaisir que personne ne peut vous ôter.

Je t'écris cela de Richmont, où je vis content depuis le 8 de ce mois, dans la plus profonde solitude. N'estce rien que cela ? Et crois-tu que Gil Blas, dans la tour de Ségovie, ne dut pas des moments très doux à son esprit. Un bon ouvrage en trois volumes in-8% lettres de H. Saint-John, vicomte de Bolingbrocke, va me donner cinq ou six jours de contentement. Voilà un petit plaidoyer en faveur de l'esprit, que le mariage pourrait bien te faire planter là; je dis l'esprit, et c'est un feu qui s'éteint s'il ne s'augmente.

Rien de sérieux ni d'ennuyeux comme l'intérieur des ménages que j'ai vus ici et à iMarseille; on y parle toujours sérieusement. Si l'un des deux époux, l'ami intime devant lequel on ne se gène point, se permet une plaisanterie, on croit qu*i7 veut faire de Vesprit, et l'amour-propre provincial se gendarme, toute intimité est perdue. A Paris, c'est bien différent, on ne voit dans une plaisanterie hasardée, tirée par les cheveux, que l'amour de la gaieté. Tout le monde se les

permet à qui mieux mieux, et l'on rit. Et, quand on a ri pendant tout un dîner, qu'est-ce que ça fait qu'on ait ri de bêtises ou de choses d'esprit? — «Mais, dans un ménage, il y a quelques déterminations qui exigent une discussion sérieuse. » — Sans doute, mais traitez les affaires comme les affaires. Va trouver ton mari le matin dans son cabinet, et, là, en quatre phrases, vous avancerez plus qu'en sacrifiant tout le temps d'un dîner. Tu t*es peut-être dit cela depuis longtemps et bien mieux que je ne te l'écris, mais enfin, ce te sera une occasion de faire un petit examen de conscience sur la grande conversation du dîner de la veille du jour où mon épître morale t*arrivera.

Ceci est du domaine de la dame du logis; c'est elle qui règle la conversation. Je compte bien, quand je t'irai voir, être payé des trois ou quatre cents lieues que je ferai pour tes beaux yeux, en te trouvant liée avec les gens de Grenoble qui ont le plus d'esprit. Vois la vie que madame Helvétius a menée à Auteuil avec cet aimable Cabanis qui vient de mourir, et tant d'autres. Point de pédanterie, point de bureau d'esprit. C'étaient des gens qui se convenaient, qui faisaient la conversation ensemble, et qui ont trouvé le bonheur à peu de frais.

J'ai lu hier dans le Moniteur qu'on allait faire une édition des œuvres de Beaumarchais, de cet homme si courageux et si gai; je l'aime de tout mon cœur. J'ai relu à cette occasion un tome de ce pédant de La Harpe, où j'ai cependant trouvé cette phrase :

« Quiconque est heureux ou le paraît, doit être sans cesse à genoux pour en demander pardon, et même ne l'obtient pas toujours à ce prix. »

J'irai ce soir à Brunswick chercher quelque estampe que je puisse l'envoyer pour te rappeler en la voyant cette maxime qui doit être le fondement de ta conduite actuelle.

Compte que toute jeune fille de Grenoble, à moins d'avoir une grande àme, ce qui n'est p.is tout à fait très commun, serait charmée qu'il t'arrivàt quelque mortification, et qu'une pitié perfide t'accablerait bientôt de tous côtés. C'est ce qui me tenait sur le gril depuis que j'ai su certaines ualks tvith dresses of man. Tu as couru là un danger de tous les diables; j'aurais été moins inquiet de te voir dans trois batailles.

Mais, heureusement, nous sommes dans le port actuellement; nous allons te juger, princesse. R... a vu beaucoup de princes héréditaires, tant qu'ils ne voyaient le trône que d'en bas, faire les plus sages observations sur les fautes de leurs prédécesseurs; cela a duré jusqu'au moment où, rois eux-mêmes, ils en ont fait d'aussi ridicules. A l'application, madame. Voyons la tournure que va prendre votre maison. Serez-vous toujours assez décemment mise afin que vos inférieurs aient du respect pour vous? Saurez-vous éviter la familiarité avec ceux d'entre eux dont vous voudrez vous faire aimer? Aurez-vous la constance de faire planter un joli jardin anglais (sans ponts, grottes et autres niaiseries coûtantes), la première ou la

deuxième année de votre mariage? Serez-vous en état de dire à vingt centimes près, le 30 août, ce que votre ménage vous aura coûté pendant le mois? Aurezvous la bonté de me faire élever deux ou trois bons chiens d'arrêt par quelqu'un de vos fermiers? Ne direz-vous point oui à toutes ces belles choses, et ne seront-elles point des projets pendant sept ou huit ans de suite?

Et la science du gouvernement de votre vie, qu'en dirons-nous? Saurez-vous profiter de l'amabilité de Madier, de Penot, sans donner de jalousie à votre mari? Savez-vous que, pendant que vous n'avez point encore d'enfant, vous devez un peu courir le monde? Vous aimeriez mieux aller dépenser trois mille francs au milieu des beaux sites de la Suisse, mais vous n'avez pas besoin de ça, vous avez assez d'idées de ce genre. C'est une grande ville qui vous manque; allez passer trois mois à Paris, en vous donnant parole à vousmême de n'y dépenser que trois raille francs. Pour cet effet, prenez, en arrivant, trois chambres à l'hôtel de Hambourg, rue Jacob, n° 18, ou à tout autre hôtel du faubourg Saint-Germain : ça vous coûtera quatre-vingts francs par mois; rue de la Loi, ce serait cent cinquante francs; dînez dans un cabinet de Legacque, aux Tuileries; vous dépenserez dixfrancsàvousdeux; chez Véry à côté, cela vous coûterait trente francs. Les quinze premiers jours de votre séjour, vous aurez à faire des visites. Pour cela, vous prendrez un remise très propre qui, tous les jours, vous transportera de

neuf heures du matiu à minuit où bon vous semblera. Vous donnerez chaque jour quinze francs au maître de ladite remise et trois francs au cocher. Adressezvous à Gerbot, sellier, rue de l'Université, entre les rues de Bucy et de Poitiers, au nom du cousin de madame Maréchal D..., il vous indicjuera le meilleur dans tous les genres ; c'est un brave homme, pas cher. Avant de vous montrer, allez avec madame Alexandrine Perier (mademoiselle Pascal), vous vêtir des pieds à la tète chez sa marchande de modes; restez un peu en deçà de la mode. Quant à mon cher beau-frère, engagez-le à prendre chez Léger, rue Vivienne, 13, le plus fat des hommes, mais le meilleur tailleur, un vêtement complet pour cinq ou six cents francs. Cela fait, tu as huit jours de visites ennuyeuses, oui, mais pas tant que tu te l'imagines. Que ne suisje dans cette heureuse ville, je te montrerais tout, ou plutôt, je le verrais avec toi; car, par exemple, je ne suis jamais allé aux Gobelins. Tu finirais par un tour au spectacle et tu rentrerais harassée; mais que d'idées nouvelles !

Enfin, un beau jour, vous verriez vos trois mille francs réduits à vingt louis ; vous prendriez votre chaise de poste et reviendriez tranquillement économiser à Thuélins; car il me semble que c'est là votre quartier général. J'aurais mieux aimé Vizille, plus beau et plus près de Claix ; mais, si vous gagnez seulement douze cent francs par an à être à Thuélins, il n'y a pas à hésiter.

Voilà, ma chère Pauline, la centième partie de ce que je t'aurais dit, si le ciel et M. D. . . avaient voulu que je t'embrassasse cet été. Je crois bien que tu as toutes ces mêmes idées, mais tu renverras, et il ne faut rien renvoyer, pas plus une dent à arracher qu'une jolie course à la Grande-Chartreuse. A propos, quand y porteras-tu tes pas? Donne trente sous à quelque vieux frère sachant lire pour qu'il efface mon nom partout où il s'étale; j'en ai eu honte, surtout quand Mallein m'a dit que V... s'en était moquée, et elle avait ma fois bien raison.

Je t'ai à peu près tout dit pour aujourd'hui sur chiens, jardin anglais, voyage. Remue ciel et terre pour voir madame Micoud d'Umons, femme du préfet de Liège. C'est mademoiselle Gheminade de Grenoble, et par-dessus le marché une femme rare. Sans la certitude archi-démontrée de ne pas réussir, je crois que j'en serais devenu amoureux. Elle est six mois à Paris et six mois à Liège. Tu verras à Paris Gheminade (caractère de La Fontaine), et si tu le lui dis, il te présentera tout bonnement à sa sœur, que cet empressement ne peut pas fâcher. Dans la famille, cultive beaucoup madame Le Brun, femme d'esprit et qui sera ton guide, si tu sais t'y prendre. C'est la même saison.

Zénaïde t'enverra un de ces jours un paquet de je ne sais quoi qu'elle aura reçu de Paris par la diligence. C'est un présent que je te fais, non pas pour tes beaux yeux, mais pour ceux du public; tu ne manqueras pas

d'en avoir l'air très surprise. J'ai écrit au plus joli et au plus aimable jeune homme de Paris (Louis de Belle-Ile) de t'envoyer ce qu'il jugerait à propos.

Adieu, ma bonne; j'aurais bien du plaisir à t'embrasser, but impossible; embrasse pour moi toute la amille, etc.

29 octobre 1808.

Les arts promettent plus qu'ils ne tiennent; celte idée ou plutôt ce sentiment charmant vient de m'être donné par un orgue d'Allemagne qui a joué, en passant dans une rue voisine de la mienne, une phrase de musique dont deux passages sont neufs pour moi et, qui plus est, charmants, à ce qu'il me semble; les larmes m'en sont presque venues aux yeux.

La musique m'a plu pour la première fois à Novare, quelques jours avant la bataille de Marengo. J'allai au théâtre; on donnait // Matvimonio secreto ; la musique me plut comme exprimant l'amour. Il me semble qu'aucune des femmes que j'ai eues ne m'a donné un moment aussi doux et aussi peu acheté que celui que je dois à la phrase de musique que je viens

d'enleiulre. Ce plaisir est venu sans que je m'y attendisse en aucune manière; il a rempli toute mon âme. Je t'ai conté une sensation semblable quej'eusunefoisàFrascati lorsque A... s'appuya sur moi en regardant un feu d'artifice ; ce moment a été, ce me semble, le plus heureux de ma vie. Il faut que le plaisir ait été bien sublime, puisque je m'en souviens encore, quoique la passion qui me la faisait goûter soit entièrement éteinte.

Tout cela me fait penser, ma chère Pauline, que les arts qui commencent à nous plaire en peignant les jouissances des passions et, pour ainsi dire, par réflexion, comme la lune éclaire, peuvent finir par nous donner des jouissances plus fortes que les passions. Je suis étonné, tous les jours, du peu de plaisir que me donnent les femmes allemandes; les Françaises m'ennuient; je place mon bonheur de ce genre en Italie. Si le hasard me donnait quarante mille livres de rente, j'irais en Italie. Je présume qu'au bout d'un an, ces belles Romaines, ces spirituelles Vénitiennes seraient pour moi comme des Allemandes. Ces dernières ont la fraîcheur la plus parfaite, leurs couleurs sont de la santé visible; les autres ont la passion; mais la passion qu'on inspire et qu'on ne partage pas ennuie.

Dans les arts, c'est tout autre chose : il peut chaque jour y avoir du nouveau. Qui nous dit que nous ne verrons pas un musicien supérieur à Cimarosa? Et quand il n'aurait pas tout à fait son mérite, il nou donnerait du nouveau.

Pour les autres à qui j'écris, j'arrange mes pensées; pour toi, non. J'ai remarqué que, quand une chose me gênait quelque peu que ce fût, je finissais par ne la plus faire, et je veux t'écrire toute ma vie et au delà même, comme madame Necker. C'est donc une source intarissable de bonheur que cette partie de notre âme qui est plue par Fleury jouant VÉcole des Bourgeois, par Dugazon dans Bernadille, par la Sainte Cécile de Raphaël et par Del siguore, du Mariage secret. Je crois m'apercevoir que ce bonheur est plus fort que celui que donnent les passions; si cela se confirme, je serai bien près du bonheur que je me figuraisjusqu'ici dans une passion quelconque, l'ambition, l'amour donnant continuellement des moments comme celui de Frascati.

Je ne puis te parler de ta position, je ne la connais pas; mais, ayant pour mari un homme excellent, elle ne peut être qu'heureuse. Cependant, il ne t'en coûtera rien de cultiver ce côté de ton âme auquel les arts font plaisir. Si rien ne t'arrête, tu pourrais faire un tour à Turin jusqu'à Milan.

A propos d'Italie, achète à Genève V Histoire des Républiques italiennes du mojien âge, pnr Sisinondi. Je parcourais les troisième et ((uatrième volumes que j'ai reçus hier, lorsque j'ai entendu celte jolie phrase (le musique dont je te parle tant, tu en seras contente. Il paraît, en général, douze ou quinze bons volumes par an; tu es assez riche pour les acheter. En mettant douze ou quinze louis par an en livres, tu te formeras

une bibliothèque agréable. Une nouvelle raison pour vous, mesdames, de cultiver la sensibilité aux arts, c'est le changement total qui vous attend au milieu de votre carrière. Il faut être diablement bien à cheval pour n'être pas désarmée au moment où les hommes commencent à dire de vous : « Oh! c'est une femme raisonnable ! » Je parie que cette réflexion te paraîtra outrée ; c'est que tu t'es fait une âme d'artiste; tu as suivi d'avance mon conseil. Adieu. Embrasse Périer pour moi. Je désire aller en Espagne. J'ai le projet d'apprendre la langue, et de revenir ensuite en Italie, vers trente ans.

Burghausen, 29 avril 1809,

Avant-hier, 27, nous partîmes de Landshut pour venir faire le logement de M. D... et de nos dix-sept camarades à Neumarkt. La route était couverte de deux rangées de caissons, et, comme il y avait de temps en temps des défilés où il ne pouvait passer qu'une voiture à la fois, nous nous arrêtions de temps en temps, et nous pouvions examiner le pays qui est charmant. Il est couvert de bois de sapins et de pins ; ces bois ont, en général, la forme carrée, et la

manière dont ils sont jetés sur les collines qui environnent la route, les fait ressembler de loin à des régiments d'infanterie en halte. 11 nous était permis d'avoir des pensées militaires; on s'était battu deux jours auparavant sur tout le terrain que nous parcourions; j'examinais le drôle de désordre que la guerre produit. Ce qui est le plus frappant, c'est la quantité d'excellente paille toute fraîche et encore bien droite qui est semée dans les champs. Toutes les demi-heures, nous rencontrions un bivouac; mais, outre ces petites cabanes de paille, les champs en étaient semés. On y voyait des casquettes, des souliers, beaucoup de mauvaises vestes de drap, des roues, des brancards de charrette, beaucoup de petits carrés de papier qui avaient environné des paquets de cartouches.

De temps en temps, une colline élevée permettait d'apercevoir une lieue ou trois quarts de lieue de route; on distinguait, au milieu d'une poussière étouffante, deux rangs de cuirassiers se glissant au milieu des convois, tantôt au pas, le plus souvent au trot, sautant le plus souvent qu'ils le pouvaient dans les champs voisins. Au milieu de la route, un convoi d'artillerie, sur les côtés des centaines de voitures portant les bagages des régiments et les voitures des officiers qui, toutes les lieues, trouvaient l'occasion de sortir en jurant et en attestant le ciel qu'ils feraient tout mettre au cachot.

C'est par ces moyens polis que, étant partis de Landshut à deux heures, nous arrivâmes à Neumarkt, qui

n'en est qu'à six lieues, vers les dix heures du soir. Tu juges que le bacchanal était encore plus infernal dans un petit bourg de deux mille âmes qui se trouve, sur-le-champ, une population de quarante mille hommes qui n'ont pas dîné et qui se fichent de tout ce qui existe. Nous courons de dix heures à deux heures pour faire le logement. Alors, je m'occupai à tailler avec un petit couteau de deux sous des tranches de bœuf dans une cuisse que je m'étais fait donner à Landshut; le sommeil me saisit au milieu de cette opération; je me laissai glisser au bas de la table; un gros chien noir eut l'impertinence de venir se coucher sur mes pieds; je l'y laissai pour l'amour de la paix. Une heureaprès, un déserteur, soldat autrichien, mais né en France, que j'avais pris la veille pour domestique, vient m'éveiller en m'apportant mes tranches de bœuf à peu près cuites, mais recouvertes d'une cristallisation de sel. Je les déchirais les yeux fermés, lorsque je m'aperçus à une fente du volet que le jour commençait à poindre; j'ouvris tout à fait et je vis le général P. ..en chapeau brodé, à cheval sur une botte de paille attachée sur une charrette.

— Où allez-vous donc comme ça, général ?

— A ma brigade ! on dit qu'on se bat aujourd'hui, et je suis au désespoir, je ne sais comment arriver.

— Puisque vous êtes au désespoir, venez manger du bœuf infernal avec moi.

11 entre et mange comme un voleur; il trouvait le bœuf tendre. Là-dessus, arrive un courrier pour

M. D... Un quart (l'heure après, M. D... lui-même, qui me dit :

— Ma foi, vous feriez bien d'aller faire le logement à Alt-Œting, votre crànerie réussira peut-être encore. Nous partons donc à quatre heures et demie. Sur la route, même bagarre encore plus grande que la veille, parce qu'il y avait moins de temps que l'on s'était battu sur ce terrain; cependant, on avait enlevé les morts comme la veille.

En arrivant à Alt-Œting, nous y trouvons la garde impériale, deux généraux et cinquante grenadiers autour du pauvre diable de municipal, chargé des logements, qui n'entend pas un mot du baragouin insupportable qu'on lui crie aux oreilles, qui nous répondait, quand nous lui parlions allemand : — Monsieur, pas comprendre le français.

Les généraux défendant que personne soit logé avant eux, moi me retranchant sur les titres qu'a le patron à avoir le meilleur logement de la ville, tout le monde menaçait, jurait, criait dans cette exécrable petite chambre. Enfin, l'odeur chassa les combattants. J'allai à mon logement par une pluie à verse ; je trouvai une petite ferme dans les champs, entourée de bivouacs; je me séchai à un beau feu do grenadiers, et revins chercher fortune dans Tétable d'Augias. J'avais mis sens dessus dessous une immense auberge, logement de M. D... Je retrouvai mon camarade (jui avait fait le logement de tout notre état-major : je lui volai un billet et parvins enfin à un numéro 36. J'y trouvai

une comtesse environnée de ses enfants; l'aînée, une fille de dix-sept ans peu jolie, mais fraîche et surtout très bien faite, parlant français ainsi que sa mère; les petits enfants avaient des yeux superbes. Je pris l'air doux et mes plus belles phrases allemandes, au moyen de quoi, je fus adoré au bout d'une demi-heure. J'étais tranquillement dans ma chambre superbe, mais sans feu et sans lit, à feuilleter le Voyage ofMoore in Germany ; j'y cherchais quelques idées différentes de celles que j'avais forcément depuis vingt-six heures, lorsque la mère et les six enfants entrent dans ma chambre.

— Monsieur, les Autrichiens! les voilà qui arrivent ! Un de mes fermiers qui entre à l'instant vient de me le dire et j'ai cru de mon devoir de vous en avertir.

— Madame, votre ville a-t-elle des fossés?

— Pas le moindre, monsieur; d'ailleurs, ma maison est hors de la ville; si vous voulez monter, vous allez voir les Autrichiens.

Pendant ce colloque, qui fut plus long que cela, mademoiselle Rosine marquait beaucoup d'intérêt pour le sort qui m'attendait.

— Le bataillon qui est sur la place va être repoussé et vous allez être fait prisonnier! ça, c'est sûr.

J'étais beaucoup plus occupé de cette aimable figure, m'apparaissant au milieu de toutes mes idées dures, que de l'approche du redoutable Kaiserlick. Nous grimpons enfin dans un donjon dont les fenêtres n'avaient point (le balcon ; j'ai toutes les peines du monde

à empocher les pelils enfants de se jeter par la fenêtre. Je m'approche moi-même beaucoup, mademoiselle Rosine me retient par le bras ; nous levons enfin les yeux et, dans les débouchés du bois qui nous environne, nous voyons effectivement les têtes de cinq ou six régiments de cavalerie avec des manteaux gris; mais je reconnus que c'étaient des cuirassiers de chez nous qui avaient pris leurs manteaux blancs à cause de la pluie, qui les avait rendus gris, et nous descendîmes tous en riant de ce grand danger. Moi, pensant tout à fait à mademoiselle Rosine, j'oubliai tout jusqu'à sept heures que M. D... arriva. Il y eut beaucoup de monde logé chez ma comtesse; je leur fis des discours pour qu'ils ne fissent pas tapage, on s'en moqua bien un peu, mais enfin il n'y eut pas de bruit. Quand je sortis, Rosine ne m'accompagna pas, mais sa mère vint me faire promettre que je viendrais passer la nuit à la maison pour empêcher le bruit; je promis. J'allai souper avec M. D... qui, vers les onze heures, me dit : « Vous ne feriez pas mal de partir tout de suite pour aller demander au prince qui est à Burghausen, etc., etc. »

J'avais des chevaux de réquisition, mais ils venaient de s'évader; mon domestique s'était couché on ne savait où; pendant que j'étais chez madame la comtesse, soixante hommes de la garde impériale et tous les employés de la poste de l'armée avaient bousculé ma maison. Enfin, il était onze heures; il pleuvait à verse, pas un chat dans les rues, que je ne connaissais

pas; pour toute clarté celle des bivouacs éloignés, autour desquels ou voyait les ombres, passer et repasser; le comique de ma situation m'empêcha de m*impatienter.

Tu remarqueras que, comme j'avais vanté Rosine à mes camarades, ils avaient commencé par me prouver qu'au n° 37, à côté de mon 36, il y avait une demoiselle beaucoup plus jolie; ce coup m'accabla. M. C..., avec lequel je voyage, assura que j'étais un sybarite; que c'était à moi à aller chercher des chevaux, dans cette ville, où je ne connaissais personne, où tout le monde se méfiait de nous, où personne n'ouvrirait sa porte, dut-il l'entendre mettre à bas. Il me recommanda surtout de ne pas oublier que nous devions partir dans une heure.

Je me mis donc à menacer tout le monde, même les gros nuages noirs qui me couvraient de versées épouvantables. Je racontais à toutes les portes que j'avais une mission de la plus haute importance. Mon éloquence ne prenait pas. On répondait toujours : « Pas de chevaux! » Enfin, je m'imaginai de détailler ma mission : je dis que, si je ne portais pas à Burghausen les ordres dont j'élais chargé, toutes les troupes qui y étaient manqueraient de pain le lendemain ; ce trait réussit. Une vinglaine de soldats qui, ne trouvant pas de billets de logement, avaient pris le parti de se loger dans le bureau même où on les délivrait, se mirent à raisonner entre eux. Je les entendis, et les priai de me faire ouvrir. L'un d'eux vint débarricader la porte.

Une fois dedans et à l'abri, mon éloquence redoubla et enfin, une heure après, je me présentai au n" 30 avec quatre énormes chevaiix, trois paysans pour les conduire, le tout mouillé jusqu'aux os au moins.

Je trouvai M. C... riant avec mademoiselle Rosine et sa mère. Il s'était allé souvenir qu'il avait oublié un mauvais sabre qui n'a pas même le fil à Neumarkt et avait envoyé un courrier à la recherche de cette arme précieuse; il me déclara donc qu'il attendrait jusqu'à deux heures l'arrivée de son courrier.

Pendant notre absence, il était venu un second colonel qui avait pris le lit même de madame la comtesse. Moi, j'avais cédé le logement que j'avais chez elle, à J..., mon ancien ami de l'armée d'Italie. Nous nous mîmes à danser, à chanter et à faire des contes; de temps en temps, j'allais porter un verre de brandwin à nos paysans.

Mademoiselle Rosine s'amusait beaucoup ; elle avait toujours des attentions pour moi, mais elle paraissait aussi très bien avec M. C... ; le charme tomba net. Enfin, après avoir beaucoup ri, deux heures et demie sonnèrent : le sabre n'avait garde de venir. Le bon Allemand, porteur de la dépéclie, ne se doutant pas qu'il y eût une réponse, avait rencontré à moitié chemin un autre courier venant de Neumarktà Alt-(Eting, et avait changé sa dépêche avec celle de son camarade. La comtesse voulut encore nous servir du café ; elle avait mis un jaune d'œuf dans la crème; enfin, nous partîmes comblés vers les trois heures.

264 LETTPxES INTIMES.

Nos chevaux étaient un peu rétifs; mais C... et moi tombâmes dans un profond sommeil. Nous nous sommes réveillés ce malin vers les cinq heures, nos chevaux allant le galopa une descente, nous avons crié comme des aigles, fait arrêter et mettre le sabot.

La Salza, rivière plus rapide et un peu plus large que l'Isère, est ici enfoncée dans un banc de molasse; ses bords ont à peu près trois cents pieds de haut et si rapides qu'à peine quelques arbres, qui commencent à avoir de jolies petites feuilles, peuvent y pousser à l'endroit où est Burghausen. La Salza a rongé le banc occidental ; il s'y est formé une petite plaine sur laquelle la ville est bâtie; mais il y a une descente infernale, celle qui nous a réveillés, et, de l'autre côté, une montée à pic, nous ne ferons que la voir.

Je t'écris d'un couvent de religieux où je suis logé. Le pont de la Salza est à côté; mais les Autrichiens ont eu le bon sens de le brûler ; il y a neuf arches, la rivière est très rapide et, de temps en temps, j'interromps ma lettre pour aller voir ce travail pittoresque. Toute l'armée est retenue ici à cause du pont. Ici, finit la Bavière; l'autre côté est Autriche; hier, M. D... pariait que, le 13, nous serions à Vienne.

Ce matin, en arrivant, nous avons porté notre dépêche au prince; sa réponse a exigé que l'un de nous repartît à franc étrier pour Alt-Œting : la pluie avait encore augmenté; j'ai à mon tour prouvé à M. C... qu'il devait partir et me laisser faire le logement. Je n'ai jamais tant juré de ma vie, j'en ai la gorge

éraillée;j'ai enfin découvert mon couvent où, un quart (l'heure après mon arrivée, on m'a présenté un lait de poule très bien fait, avec deux tranches de beau pain blanc. Ce lait de poule m'a bien fait rire. Mais je n'en puis plus; cinq heures sonnent: j'attends le patron qui n'arrive point ; M. C... s'est allé coucher ; le sommeil me gagne; je voulais te donner un échantillon d'une journée pendant laquelle j'ai pensé plus de vingt fois à toi ; tout ce qui m'altendrit me ramène à ce sentiment.

Aujourd'hui, il n'est plus question de mademoiselle Rosine : je suis devant une mauvaise copie d'une belle madone de Guide. Je passe ma vie à la considérer, à y chercher l'idée du peintre, et ensuite à aller voir le pont et la rapidité de la Salza,qui, de temps en temps, emporte au diable les belles pièces de bois sur lesquelles on veut la passer.

Adieu; amitiés à tout le monde et surtout compliments aux indifférents.

Vienne, 14 juillet 1809.

Ta charmante lettre est pour moi comme un vase rempli de l'eau la plus fraîche qui s'offre tout à coup

au voyageur qui traverse péniblement les sables d'Afrique.

Je suis, depuis quelques jours, dans un accès d'ambition qui ne me laisse de repos ni jour ni nuit. Je ne m'inquiète pas beaucoup de cette fièvre de passion, parce que tout sera bientôt décidé, et qu'en cas de non-succès, j'aurai bien vite oublié mes désirs brûlants. Je me moque de moi-même. Quand je suis tranquille, ce qui fait les plaisirs des autres me paraît plat et indigne qu'on y pense. Quand je suis engouffré dans un accès de désirs fougueux qui me prennent deux ou trois fois par an, je soupire pour la tranquillité que je vois gâter à mes pieds. A tout prendre, depuis mon arrivée à Paris, au commencement de décembre dernier, je suis heureux de mon bonheur, qui serait inquiétude insupportable pour un autre.

La certitude que tu me donnes que mes lettres ne seront pas vues, fait que je te dis tout. J'ai été à Paris amoureux d'Elvire, l'immense distance de rang qui nous sépare a fait que cette espèce de passion n'a eu d'interprète que nos yeux, comme on dit dans les romans; cela m'a amusé surtout dans les derniers moments de mon séjour. Elvire n'a pas beaucoup de sensibilité, ou du moins cette sensibilité n'a jamais été exercée. Je crois qu'étant avec moi elle s'étonnait de sentir. Trois ou quatre fois, nous avons eu de ces moments d'entraînement dans lesquels tout disparaît, excepté ce qu'on désire. Des obstacles insurmontables et du plus grand danger pour l'un et pour l'autre nous

ont empêchés de parler autrement que par des regards expressifs. Mais qui est cette Elvire? Je te le dirai à la première vue. Quant à tous les détails de notre conduite, figure-toi un courtisan amoureux d'une reine, tu verras la nature de leurs dangers et de leurs plaisirs.

Depuis mon départ de Paris, j'ai vu beaucoup de choses nouvelles; j'ai eu beaucoup de peines, mais physiques. J'ai enfin accroché quelques accès de fièvre qui m'ont empêché d'aller à la bataille du 6 de ce mois, spectacle à jamais regrettable : cinq cent mille hommes se sont battus cinquante heures. M... y était : je l'aurais suivi, mais j'étais étendu sur une chaise longue accablé de mal à la tête et d'impatience ; on distinguait chaque coup de canon ; on vient de faire un armistice, on croit à la paix. Si on la fait, j'irai en Espagne probablement et je t'embrasserai au passage.

Si j'ai le temps, je partirai d'ici et irai avec un de mes amis à Varsovie où il a des affaires ; de là, nous irons à Naples, Rome, Gènes et Grenoble. J'économise pour pouvoir exécuter ce projet : j'ai de bons domestiques et d'excellents chevaux ; je viens d'éprouver que je puis supporter les plus exlrémes fatigues. Mais, ce bonheur parfait après lequel je cours, je ne l'ai point encore rencontré. Il me faudrait une femme qui ait une grande àme, et elles sont toutes comme des romans, intéressantes jusqu'au dénouement, et, deux jours après, on s'étonne d'avoir pu être intéressé par des choses si communes.

Je suis encore malade de la fièvre ; on me fait espérer que six jours de calmants me remettront à flot; mais le moral a la fièvre, le médecin n'en sait rien et s'étonne du peu d'efl*et de ses drogues.

Il est possible que, tôt ou tard, l'ennui de végéter dans un poste au-dessous de ce que j'ai maintenant prouvé que je pouvais faire, me fasse quitter l'uniforme et me retirer à Claix ; mais je ne puis rien voir de fixe dans ce lointain de ma destinée actuelle. Dismoi où en sont les aff'aires de papa.

Ne songes-tu point avoir l'Ilalie ? Profite de l'heureux temps où tu n'as pas d'enfant ; mais vois, je t'en conjure, le médecin : la santé est le premier des biens ; il faut prendre une consultation chez tous les grands médecins. Tu finiras par connaître ton tempérament ; ne point faire de remèdes et changer le mauvais équilibre des humeurs uniquement par la diversité de la nourriture et de la diète générale; voilà de la science, je crois; mais souviens-toi que la mère des émotions douces et par conséquent du bonheur, c'est une bonne santé.

Si tu trouves de pauvres prisonniers allemands auxquels je puisse rendre service, écris-moi bien vite. J'ai sauvé, dans cette campagne, la vie à deux prisonniers allemands et à deux cents et tant de mérinos. Voilà, je crois, une belle action.

Je croyais que S... deviendrait un grand coquin ; s'il est sot, le voilà privé de cette belle carrière.

Il faut que Gaétan s'attache à l'état-major de Son

Altesse; pousse à cela; c'est le bon parti. On voit les choses de trop loin à Grenoble pour en sentir les pourquoi, mais sois-en sûre; pousses-y de toutes tes forces. Embrasse, etc., etc.

Vienne, le 20 juillet 1809.

Je viens d'écrire une longue lettre à notre père, dans laquelle je décris au long ma position politique.

Je souffre toujours de cette fièvre dont je t'ai parlé, mais cela n'influe pas beaucoup sur la situation de mon âme. Je suis heureux, quoique agité par cette passion dont je t'ai parlé. Je ne suis attentif à rien autre; il y a plus de deux mois que nous sommes à Vienne, ce temps est comme nul pour moi. Dernièrement, j'ai été chargé d'une mission en Hongrie ; je me suis promis en sortant de Vienne de ne plus songer pendant vingt-quatre heures à ce qu'il renfermait. C'était peut-être la seule occasion de ma vie que j'avais de voir cette célèbre Hongrie. Je trouvai un pays superbe, des vignes magnifiques, une route étroite et superbe, garnie d'une rangée de jeunes marronniers des deux côtés, la route se dessinant en blanc au milieu

de la verdure des prairies et des récoltes, la vue changeant toutes les demi-heures; à gauche, d'abord, Timposant Schnee-berg (ou neige-montagne), et ensuite, la roule, s'éloignant de ce sommet blanc, le paysage devient à la fois doux et majestueux : au lieu de petits pics de montagne, de longues collines prolongées et, à l'horizon, un grand lac nommé... J'allai, en sortant devienne, àLauembourg, où sont ces jardins si beaux et le château du xv^ siècle si étonnant. Tu frémirais toi-même à l'aspect de ces pauvres templiers enchaînés, soulevant péniblement la tête à l'aspect des étrangers descendus dans leur tombeau.

De Lauembourg j'allai à Eisenstadt et, de là, aux bords du lac que tu verras sur les cartes. J'y trouvai le costume croate dans toute sa pureté : c'est absolument celui de nos housards, la moustache, les petites bottes garnies d'un bord d'argent, etc., etc.

Je t'ai dit, je crois, qu'avant de rentrer en France, je devais aller à Varsovie et à Naples. J'en aurai besoin. Partir de Vienne me déchirera le cœur; mais, quinze jours après, je n'y penserai plus qu'agréablement, surtout en voyageant.

Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un simple paysan qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous les musiciens de la ville se réunirent à Schotlen- Kirchen pour exécuter en son honneur le Requiem de

Mozart. J'y étais, et en uniforme, au deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme, trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figures mesquines. Le Requiem me parut trop bruyant et ne m'intéressa pas ; mais je commence à comprendre Don Juan, qu'on donne en allemand, presque toutes les semaines, au théâtre de Widen.

Je ne sais si tu as reçu la partition que je t'envoyai de Brunswick, je crois. A la fin, don Juan chante un air sous les fenêtres de je ne sais qui, accompagné par un simple violon ; c'est l'air qui suit celui-là qui méfait le plus d'impression; nous arrivons toujours ventre à terre pour l'entendre; hier, nous vînmes comme on le finissait, nous ne daignâmes pas descendre, et allâmes voir le ballet de Paul et Virginie.

Adieu; ma lettre esl bien décousue; mais, même en t'écrivant je pense à autre chose.

P,-S. — Mon grand-papa me parle des cousines B..., mais obscurément. Dis-moi ce qu'il en est. Jugent-elles à propos d'augmenter notre fortune? Auquel cas je pourrais bien quitter l'uniforme quelques années plus tôt. A propos, j'oubliais le sujet de ma lettre: ne pourrais-tu pas venir en Italie dans le temps que je parcourrais ce beau pays? Profile de ton mariage-célibataire. Quand lu auras des enfants tu seras esclave. Quel plaisir de voir l'Italie avec toi!

Vienne, 6 août 1809.

L'objet de ma passion est presque entièrement perdu sans que j'en aie retiré le moindre bonheur; j'ai mené aujourd'hui la vie du plus malheureux des tyrans, rongé par la jalousie la plus noire et la plus humiliante, sans avoir eu un instant pour respirer. Cette journée a été une des plus belles de l'année ; mes camarades l'ont passée dans le lieu le plus aimable peut-être du monde, à Schônhau, à six heures de Vienne, un jardin anglais qui est si naturel qu'on ne songe jamais à l'art. Leur journée, qu'ils viennent de me conter, a été toute sensations douces el pastorales, pour ainsi dire; la mienne, toute sombre et atrocement sombre. Je suis sûr que ce que j'aime le mieux et à quoi je serais le plus fier de plaire me trompe et a été conduit à me tromper par le mépris et l'ennui que je lui ai inspirés. Tu es sensible ; ce peu de mots t'expliquera ma rage. J'avais beau regarder le charmant jardin anglais qui est derrière le palais Auersberg, la nature ne me disait rien. C'est un homme qui aurait la bouche pleine d'eau-forte à qui on offrirait un verre

d'eau sucrée. Ce qui m'a fait le plus d'impression, c'est une hirondelle qui volait entre ces arbres ciiarmants; j'enviais son sort exempt de passion. Ce soir enfin, usé pour la douleur, n'en pouvant plus sentir, parce que j'en avais trop senti, je me suis réfugié au Matrimonio secreto; mais je le sais trop par cœur; j'y ai cependant eu quelques moments de distraction.

Si nous avons la paix, je verrai l'Italie, ne fût-ce qu'au coin. — J'irai voir Riatowiska; j'ai besoin d'une femme aimée, pour chasser le sombre horrible qui m'accompagne partout.

Vienne, qui est une ville charmante, glisse sur moi; je n'y vois que ce que j'aime, et que je ne puis pas avoir; par-dessus le marché, je suis malade. Il faut de la tranquillité pour me guérir, et jamais je n'en fus si loin. Si cependant je n'ai [)lus d'espérance, je serai soulagé d'ici quinze jours, en me jetant à corps perdu dans une autre passion; mais j'ai encore bien à souffrir jusqu'à ce moment, surtout si j'ai encore de l'espérance de temps en temps.

Adieu; une lettre de toi est le seul calmant que je puisse concevoir ; elle me rafraîchirait le sang. Donnemoi des nouvelles de tout ce qui se passe à Grenoble.

Vienne, 1809.

Je ne sais si lu es comme moi, ma chère Pauline, mais l'air du mois de septembre me donne toujours le bonheur, sans avoir aucun sujet de contentement de plus ou de moins qu'à l'ordinaire. J'ai passé hier des heures charmantes dans les jardins Rasumosky dont Faure pourra te donner une idée.

Aujourd'hui, je suis allé une heure au fond du Prater, la plus belle promenade de l'Europe, disent ceux qui peuvent en juger. Au centre de ces bois immenses, auprès de ce Danube majestueux, il y a une maison de chasse qui a été criblée de balles et de boulets; des soldats ont achevé d'y mettre tout en pièces. Il y avait à chaque étage un beau salon rond, avec deux fenêtres à l'entour, au troisième est un belvédère charmant. Il n'y a personne dans cette maison; j'ai profité de celte circonstance pour y mener avant-hier l'objet qui seul fait mon destin.

Aujourd'hui, j'ai luBolingbrockeà l'endroit où nous nous étions assis; je jouissais de mon bonheur caché.

Je n'ai pas la croix, mais aussi que de matinées pa-

reilles il faut que je sacrifie pour l'oljlenir! Il me semble que je fais chaque jour un pas vers le moment heureux où je sentirai que je puis vivre avec cinq ou six mille livres de renie.

A propos de projets, il est question de me marier avec une jeune veuve qui a deux enfants et cinq, six, ou sept ou huit cent mille francs; c'est M... qui arrange cela. J'y suis simple spectateur, content si ça manque, assez embarrassé si ça réussit.

Adieu; écris-moi donc quelquefois; ne trouves-tu pas que Turin, Berne, Marseille sont bien près de Grenoble? A ta place, il me semble que je chercherais à les voir. Mais peut-être y a-t-il des obstacles que j'ignore. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'on ne sait pas plus à Vienne qu'à Grenoble si le monde durera encore trois semaines.

Vienne, 29 novembre 1801).

J'ai reçu hier soir une mission qui me permet de m'absenter du quartier général de Saint-F^ôllen. Au moment de partir, un de mes camarades que j'avais amené partager mon dîner composé de quelques

pommes de terre et d'un petit morceau de viande dure, me proposa d'aller à Vienne quand je serais de retour de mon voyage. Pourquoi pas tout de suite? Mais nous laissera-t-on passer sans ordre ni passeports? Nous verrons. Envoyons d'abord chercher des chevaux de poste. J'y envoie : la livrée de mon cocher fait effet; on nous en donne sans ordre. Nous partons à neuf heures et demie; tout le long de la route, nous sommes arrêtés par nos postes; moitié endormis, nous répondons en allemand, on nous poursuit, on jure et nous avons quelque peine à les renvoyer. Un peu plus loin et déjà endormis, on nous demande qui nous sommes, en allemand; nous répondons en français. On nous donne encore des chevaux de poste; mais le maître charge le postillon de remettre à la police à Vienne un petit billet où l'on parle de nous. Notre projet était de descendre à deux cents pas de la barrière, d'entrer en promeneurs et d'envoyer chercher notre voiture par des chevaux de nos amis. Nous nous tenons réveillés une heure ou deux; nous nous assoupissons et sommes réveillés tout juste par le sergent du poste autrichien de la porte, qui nous demande qui nous sommes. En partant, nous avions quitté notre uniforme; mais avec tant de soin, que mon camarade avait gardé son gilet d'uniforme et moi mon chapeau; ainsi pas moyen de ne pas passer pour des officiers français. Nous donnons bravement le nom de deux de nos camarades qui sont restés à Vienne. On fait quelques dif-

ficullés, mais nous avons l'air si sûrs de noire fait qu'on nous laisse enfin passer. Nous réveillons trois de nos amis logés ensemble, qui nous apprennent que l'empereur François II va aller 5 Saint-Etienne, pour assister à un Te Beum. Il est arrivé avanthier dans une mauvaise calèche de poste, mais attelée de six chevaux blancs. Il a été reconnu vers le milieu de la ville : aussitôt les vivais ont éclaté de toutes parts; on voulait dételer sa voilure pour la traîner au palais; il a fait presser les chevaux en disant plusieurs fois : « Je vous remercie, mes enfants. > A peine arrivé au bourg, il est ressorti à cheval, et, pendant deux heures, s'est montré au peuple, dont l'enthousiasme, dit-on, était extrême.

Arrivé ce matin chez nos camarades, il a été question de trouver des chapeaux ronds; nous ne pouvions pas, disait-on, en porter d'uniforme, quelques Français ont été maltraités avant-hier au moment de l'enthousiasme. Mais, nul chapeau n'allait à ma grosse tète, on déterre enfin un vieux claque de bal, je m'en affuble, et, tous les cinq, dans l'équipage le plus grotesque qui se puisse imaginer, nous nous rendons vers le château. Il neigeait horriblement : la garde et le peuple nous ferment le passage; nous entendons enfin des vivats et après un piquet de cavalerie de quarante ou cinquante seigneurs ou laquais couverts de galons, nous distinguons un petit homme grêle, figure insignifiante, usée, saluant d'une manière comique. François II porte un chaiieau à trois cornes

IG

qu'il metcarrémenl : pour saluer, il baisse directement la tête devant lui, sans porter la main au chapeau, comme quelqu'un qui de loin dit oui.

Nous allons à Saint-Etienne, magnifique église gothique, non pas réparée à neuf comme la cathédrale de Reims, mais laissée avec son vénérable gris noir, comme celle de Strasbourg. Au milieu de la foule, j'ai entendu cinq ou six fois : « Voilà encore un Français, » ordinairement avec l'accent de la curiosité, deux ou trois fois avec celui de la haine. Nous voyons de loin qu'on ne laisse pas entrer à la porte de l'église. Je dis avec un ton dégagé aux deux sentinelles. « Il est permis d'entrer, messieurs? ï) avec la plus grande politesse; nous pénétrons dans l'église, où se trouvaient quarante ou cinquante membres du clergé en grandes aubes, trente ou quarante personnes de la ville et des laquais. Aussitôt les « Voilà encore un Français î » partent de toutes parts. Je me place près de la porte du chœur, un silence à entendre voler une mouche régnait parmi ces gens rassemblés pour fêter un empereur qu'ils aimaient beaucoup; nons entendions de tous côtés : «Français, Français.» En regardant, autour de moi, tous les grands cordons qui étaient à la porte du chœur, je distingue madame S... la plus belle femme de la ville, dit- on (figure d'une madone de Raphaël parvenue à trente ans, mais avec des yeux sans expression, du reste, des traits célestes); elle sourit et je lui dis très haut : « Il est heureux pour moi de voir, le dernier jour de mon séjour à Vienne, la femme la plus

belle et l'événement le plus remarquable. » Tout le monde se retourne et je ne rencontre que le sourire sur toutes les figures. François II arrive, l'air encore plus coincbe, insignifiant, usé, fatigué, un homme à mettre dans du coton pour qu'il ait la force de respirer. Il était environné côte à côte de quatre grands officiers de sa couronne mouillés jusqu'aux os, ainsi que lui. Comme j'avais cela de commun avec eux, sans avoir l'obligation d'entendre le Te Deumyqne les premières mesures annonçaient cependant devoir être très beau, je suis venu me chaulTer; je n'ai trouvé personne, et je t'écris tout chaud mon histoire pendant que le Te Deiim dure encore, et qu'on fait des décharges de mousqueterie sous mes fenêtres.

Adieu; écris-moi donc une journée de ta vie; cela me charmerait.

Paris, rue du Colombier, W 28 (faub. Saiut-Gcrinain),

G avril 18IU.

Ta lettre m'a fait un plaisir sensible. Il faisait hier un temps froid et humide; je revenais d'une visite que j'ai faite à quelques lieues de Paris. J'ai aperçu de loin un de mes amis, homme d'esprit et, qui plus

est, pauvre cavalier; il pleuvait à verse et son cheval sautait; il l'a donné à son homme, est monté avec moi et m'a dit : (.( Parbleu ! que ces provinciaux sont bêtes ! » Là-dessus, nous voilà à raisonner, et voici nos raisonnements. Tu me diras s'ils sont justes; en tout cas, si tu te trompes, ce n'est pas faute de modèles.

C'est un défaut particulier à notre nation que ce maudit tatillonnage. Qu'est-ce que ce mot d'abord? C'est une extrême attention et importance de vanité donnée aux moindres détails. Les paroles dictées par ces deux sentiments forment toute la conversation de la province. Ce défaut chasse presque en entier le naturel. Le Français qui parle cherche presque toujours à relever sa propre importance, et, dans tout ce qu'on dit, il cherche toujours une épigramme ou quelque chose d'aimable pour lui, ne songeant que très secondairement au but de la conversation, (c Ainsi, continuait Louis, vous connaissez le bon Rivet et le sot A... Celui-ci voulait absolument avoir une conversation avec Rivet pour prouver à toute l'honorable société qu'il avait aussi le mérite de la profondeur. Mais A... avait eu le désagrément de tomber en sautant un fossé, ce dont sa culotte portait la marque évidente. C'est dans cet état qu'avec un air plus pincé que d'ordinaire, il commence le colloque suivant :

A. — Monsieur, je désirerais me faire quelque idée de la bonne compagnie de Madrid que vous avez beaucoup vue.

LETTRES liNTIMES. 281

R. — Avec plaisir, monsieur. D'nhord, ces irens-là, comme tous les peuples du Midi, gesticulent beaucoup en parlant. (^1..., qui peut passer pour vif, gesticule beaucoup, devient sérieux.)

A. — A la bonne heure, à la bonne heure, ce n'est pas toujours un défaut. Quel est le sujet habituel de la conversation de ces aimables Castillans?

R. — Ma foi, leurs conversations, ce n'est que des discussions sur la toilette, les chiffons, la forme d'une culotte, etc., etc.

A..., de plus en plus piqué. — Oh! vous sentez pourtant que, dans la conversation, on ne peut pas traiter toujours des sujets sublimes de science; tout le monde ne peut pas... (// s'interrompt, faute d'idées.)

R. — Ce qu'il y a de pis, c'est que ces gens qui parlent toujours cliiffons ne sont que rarement propres, par exemple : ils ont toujours des culottes sales.

(A... devient sensiblement rêveur et songe que sa culotte a une petite tache.)

R. — Ce sont, en général,des hommes fort maigres....

A..., se hâtant de l'interrompre en ricanant.) — Oh ! je vous remercie, c'est une nation fort intéressante. (.4 part, et, en physionomie, prenant l'air piqué.) Cet homme froid et moqueur ne me convient pas du tout.

Louis : Le bon Rivet était tout étonné que la curiosité de l'autre fût déjà satisfaite, il m» se doutera jamais de la cause pour laquelle A... dira toujours du

mal de lui. Eh bien, le diable m'emporte, nous voilà tous. Ce tatillonnage a son quartier général en province; au Marais, il a déjà perdu un peu de son affreuse personnalité. On n'y dit plus avec la même effronterie : « Voilà mon habit d'il y a deux ans, j'espère bien qu'il me fera encore cet hiver. » La bassesse d'âme s'y montre moins qu'en province ; on y fait une cour tout aussi servile à M...; mais on prétend que c'est parce qu'il est aimable et non point parce qu'il est sénateur.

Nous convînmes ensuite que ce défaut disparaît de plus en plus ; à mesure que l'on avance dans la société riche, il change même d'objet. On ne parle plus de son excellent Witchoura, mais des sentiments de son cœur. Le sentiment devient le topique de ces braves gens.

L'Allemand, bonhomme qui ne voit pas plus loin que ce qu'on dit, et qui fournit souvent à la conversation par l'expression de ses sentiments actuels, me semble presque tout à fait exempt de tatillonnage.

L'Italien, ardent pour la volupté et sensible à toutes les voluptés, celle de l'Amour, jusqu'à celle de prendre des glaces exquises, cet homme heureux les cherche de bonne foi; il est souvent passionné; l'habitude qu'il contracte dans ces deux états fait qu'à part l'exagération, qui n'est sensible qu'aux étrangers, il parle avec naturel.

Tu sens que le titre d'illustrissimo accordé à un négociant est comme le très humble serviteur que tu mets au bas de ta lettre à un notaire.

Le tatillonnage est un ennemi secret mais très réel de la plaisanterie comique, c'est ce qui nous rend si ridiculement graves. Le commis de la rue Saint- Denis siffle George Dandin, parce qu'il croit qu'on le prend pour une bête de lui offrir des plaisanteries si faciles à comprendre. 11 aime bien mieux le Séducteur amoureux, la Revanche, etc., etc.; il appelle cela délicat. Le provincial est de son avis sur ce dernier point; mais, défenseur zélé des mœurs, il ajoute, en sifflant George, que cette pièce est indécente. Il leur faut à tous les deux un sentiment embrouillé dans quatre ou cinq vers; le plaisir de le deviner làdessous les charme.

Le commis, à l'aspect de quelque bonne charge de Molière, prend l'air haut, froid, fâché, dédaigneux et légèrement malheureux d'un homme qui sait qu'on lui manque.

En allant chez Brunet, au contraire, il dit à la nièce de son bourgeois qu'il y conduit : « Nous n'allons entendre que des bêtises »; sa vanité mise en sûreté par ces mots mille fois répétés, et par la croyance qu'il va se distraire (de ses occupations importantes), l'abandonne alors franchement au con)i(iue, qui se trouve être, d'ailleurs, parfaitement à sa portée.

Toute discussion importante aux yeux des discutants, qu'on parle de musique ou de la suspension de l'acte LVHabeas corpus, tend à faire contracter une habitude funeste au tatillonnage.

Après avoir ainsi conclu, nous allâmes chercher

ensemble des exemples. Je troivai, en rentrant, ton aimable leltre, et je m'endormis le plus gai des hommes. Je le dirai sous le secret que je ne me suis jamais trouvé si heureux qu'ici depuis deux mois, et ce qui augmente ce bonheur, c'est que je sens qu'il ne vient pas tout à fait de passion. Je me sens assez raisonnable pour donner tour à tour audience aux plaisirs de la tête, du cœur et même de la gastronomie. Mais aussi il faudra que vous fassiez give me or tend me sex thousand livres per annum. Tâche de le préparer à cette idée. Continue à être prudente for making nochild. It shall be time morigh in four or five years

Écris-moi bientôt; ce qui me charme, c'est que voilà que tu me dois cinq pages d'écriture serrée. Imagine-toi que je sais à peine si l'Isère passe toujours à Grenoble. Ainsi, force détails.

23 mai 1810.

Il faut partir, ma chère amie; je devrais être à Lyon le 25 mai; je ne partirai que le 2 juin. On m'assurait hier encore, dans les termes les plus forts, que j'étais sur une liste parafée de la main de Sa Majesté;

mais, aux yeux vulgaires et à ceux du ministre, je suis toujours C... J'ai vu la campagne, j'ai fait autour de Paris un voyage de cent deux lieues par Orléans, Beaugency, Fontainebleau, Montereau, Nangis et Grosbois ; mais j'étais avec des âmes qui n'aperçoivent point le pays d'où je tire mon bonheur.

En en revenant, j'ai fait un voyage à Saint-Cloud et je retarde mon départ pour aller à Ermenonville et à Mortfontaine. A peine revenu de la tombe de Jean- Jacques, je vole vers les lieux où deux tendres amants aimèrent mieux mourir ensemble que vivre séparés. Quel exemple ! et qu'on est malheureux de ne pouvoir pas le suivre !

Mon départ m'afflige; les jours où je ne puis pas voir la cause de cette affliction, je fais de la morale. Le matin, quand j'ai été seul et cjuo ma journée n*a encore été salie par le contact d'aucun homme, je me tourne au sentiment ; mais, quand on les voit : t De l'ambition, de l'argent, des succès de vanité à cette canaille-là! »

J'ai passé hier la soirée chez madame S..., une mère de cinquante ans pleine de bonté; trois filles, jeunes, jolies, qui ont de l'esprit; trois ou quatre jeunes gens heureux, jeunes, aimables, riches; malgré cela, ennui. Ce qui m'amuse le plus, c'est leur fureur de jouer le sentiment et de vouloir montrer la chaleur et l'abandon d'une ;\me passionnée, sans sortir de la réserve et de la froideur du bon ton.

Ces aimables lilles sont prises dans le bon ton.

n'osent rien se permettre qui ne soit avoué par lui, ce qui les conduit à ne dire que des choses parfaitement communes. Malheureusement, il n'y a d'intéressant que ce qui est un peu extraordinaire ; en rapprochant la digue de la source du torrent, elle l'empêche de couler.

Je t'ennuie de la description de ce travers, parce que j'ai rencontré cet ennemi du bonheur dans presque tous les salons où je vais. Picard a fait la petite Villey Molière vengeait bien les provinciaux en leur montrant la duperie et l'ennui de ces gens qu'ils envient ordinairement. En arrivant ici, ils sont éblouis, tout leur plaît, et, s'ils retournent chez eux après un séjour de deux ou trois mois seulement, ils sont incurables. Ils regrettent à jamais cette société dont tout leur a plu, même ce monstre aux griffes terribles (la crainte du ridicule) qui y verse l'ennui d'une main libérale . Voilà une belle phrase ! Je vois des jeunes gens dignes de sentir et d'inspirer le bonheur, passer sans cesse auprès de lui, et le fuir comme par l'effet d'une gageure ; de braves renards qui ont la queue coupée conseiller, mais sans malice, aux gens à queue de n'en pas faire usage. Tout cela me prouve de plus en plus que, quand on aura trouvé le secret de faire vivre une morue dans les eaux de la Seine, des artistes pourront exister à Paris. Il n'y a, ce me semble, qu'un parti raisonnable à prendre, y vivre pour l'amour ; je ne veux pas dire être toujours Saint- Preux, mais se livrer aux goûts tendres qui visitent

souvent une àme sensible, y admirer les cliefs-d'œiivre dont ces fous sont en possession, depuis la divine Sainte-Cécile jusqu'à iVtcom^f/e joué par Talina, regarder tout ce qu'ils disent comme un vain bruit, quand ils s'avisent de dogmatiser sur les choses invisibles pour eux, être tout à eux quand ils sonpent ensemble, sans prétention, parce qu'alors ils sont charmants.

Voilà mes pensées tontes crues et sans y rien changer. Ce n'est qu'à toi que je puis écrire ainsi. Tout cela te paraîtra peut-être un peu fou, mais mon bon heur est lié à ce que tu aies beaucoup d'esprit, et je ne puis résister à te dire ce qui me semble devoir étendre cet esprit aimable. La vue de Paris te manque : peut-être n'y passeras-tu jamais beaucoup de temps; je voudrais que tu visses tout juste, que rien ne l'y donnât de fausses idées, et surtout la pire de toutes, celle de croire que le bonheur n'est que là. Il me semble qu'il n'est jamais dans un cœur qui n'a pas su se le donner, et qu'il ne quitte que bien rarement celui qui l'a cherché de bonne foi, en se méfiant surtout des illusions de la vanité, passion mère de toi, de moi, de tout ce qui respire entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.

Voilà mon accès passé. Nous partons lundi pour Ermenonville, revenons mardi; mercredi ou jeudi au plus tard, je quitte Paris, à moins (pie Sa Majesté, qui arrivera à cette épocpie, n'ait décidé (jn(d(|ne chose pour nous. Silence avec tout le inonde sur ce voyage; écrismoi à Lyon, poste restante.

- • Paris, 4 juin 1810.

J'ai passé une seconde matinée agréable à Mousseaux avec M. de Lévis et les lettres du Tasse. On peut trouver le bonheur dans son estomac, dans l'amour ou dans la tête ; avec un peu de savoir-faire, on peut prendre un peu de chacun de ces trois bonheurs et se faire un sort agréable et indépendant de la méchanceté des hommes. Celte science du bonheur a pour moi le charme de la nouveauté, par conséquent je dois me tromper encore sur beaucoup de points. Aussi, quand je te raconte ce que je fais, c'est plutôt pour te peindre un cœur qui t'appartient que pour te tracer une marche à suivre. J'ai des moments de flamme où toutes mes résolutions sont emportées par le torrent ; après un bonheur de quelques jours, j'ai un spleen qui ne finit que par une forte fatigue corporelle, ou par une étude suivie et forcée. Mais voici le canevas : lire le matin un livre où la sensibilité soit un peu en jeu; vers les trois heures, faire quelques visites nécessaires; dîner avec volupté, au frais, tranquillement; le soir, être avec des femmes aimables ou aimées,

fuir comme la mort les conversations d'hommes, l'aigreur, la vanité et le noir de la vie.

Ce canevas est dérangé au moins trois ou quatre fois par semaine par des visites nécessaires. Si je n'ai pas, le soir, un bon opéra bouffe pour me rincer la bouche, le mépris que m'inspirent les gens que je visite finit quelquefois par de l'aigreur, et c'est alors que je rêve profondément sur la nature de l'homme. Lorsque je puis écrire, mon esprit, occupé de rendre exactement ma pensée, n'a pas le temps d'être alîecté péniblement par la saleté du modèle.

Je me félicite toujours plus du hasard qui nous a portés à aimer la lecture; car, quoique tu ne m'en dises rien, je suppose que tu lis toujours beaucoup. C'est un magasin de bonheur toujours sûr et que les hommes ne peuvent nous ravir. On s'imagine ici avoir fait à un homme tout le mal possible quand on l'a éloigné des affaires et réduit à six mille francs de rente. Si cet homme aime les livres et a un bon estomac, il peut être plus heureux que courant Paris en costume pour faire des visites ennuyeuses à des indifférents.

Quand un livre de Maximes n'est pas décidément détestable (par des niaiseries, par exemple, comme celui de M. de la Bouine), ou on y trouve des vues neuves qui augmentent le magasin et dont on a le plaisir de tirer les conséquences, ou, à propos des Maximes qu'on trouve fausses, on en fait de vraies. A quoi bon tout cela? à rien; mais, j'ai passé deux

heures très agréables avec M. de Lévis, et ensuite une heure et demie de bonheur tendre avec ce pauvre Tasse. Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait d'oublier sans m'en apercevoir ces deux ouvrages, pour pouvoir repasser une autre matinée avec eux à Mousseaux. Pour ne pas te donner la peine d'acheter et de lire le volume de M. de Lévis (dont les ancêtres se disaient cousins de la Sainte Vierge et disaient en allant à l'église. « Je vais prier ma cousine; » leur nom s'écrivait alors Lévi. Le Lévis actuel était un seigneur avec 800000 livres de rente (il lui en reste le quart) ; mais il paraît qu'il ne peut plus tirer de bonheur de l'amour, et que tous les composés où cet ingrédient entre sont sans saveur pour lui; aussi dit-il un mal du diable des femmes.

Donc, Maxime II : Diminuez vos rapports avec les hommes ; augmentez-les avec les choses, voilà la sagesse : les moyens d'y parvenir sont l'étude de la campagne.

Commentaire vrai. — Heureux qui est né avec un goût passionné pour la botanique, l'astronomie, etc., etc.; mais, quand on ne se sent ce goût que pour la connaissance de la machine nommée homme, il faut s'habituer peu à peu à les voir comme l'anatomiste voit les cadavres; il ne s'inquiète pas de la mauvaise odeur, il ne dit pas : « Voilà pourtant comme je serai dimanche! » mais il observe la forme des muscles, nerfs, etc., etc. De même observons les passions, goûts, caractères, sans nous dire en observant un

calomniateur, un envieux etc., etc. : i< Cet homme me calomniera, troublera mon bonheur qu'il envie, etc., etc.; i on peut tâcher d'éviler ainsi cette observation très vraie de Fontenelle : « Tous les savants en sciences naturelles parviennent à un grand âge et sont doux, gais, un peu niais. Tous les savants en connaissances de l'homme sont moroses et meurent de tristesse. Il faut faire une exceplion, c'est que les gens à passion vive suivent plutôt la seconde de ces carrières que la ; remière. »

Maxime Y : L'esprit public est la force des Etats libres ; Tégoïsme est la sauvegarde de la tyrannie.

VII. — D'ici à longtemps, la seule sauvegarde possible de la liberté individuelle dans TEurope continentale sera la douceur des mœurs.

218. — N'est-ce pas une bonne manière de juger de l'importance d'un individu, que de songer à l'effet que produirait sa mort, et au vide qu'il pourrait laisser un an après cette époque.

50 et very true. Les formes de la société sont comme les vêtements : elles servent à couvrir des défauts et des plaies secrètes qui restent cachées jusqu'à ce que l'intimité vienne aies découvrir; aussi l'homme sage ne la provoque-t-il pas légèrement.

J'ai souvent été ennuyé à fond pour n'avoir pas pratiqué cette maxime; mais, je m'en vengerai en la suivant strictement, voir beaucoup de monde, en être au salut avec cinq ou six cents des douze cents personnes à peu près qui font la grande société ici, et voilà tout.

Donne-moi la liste des livres que tu lis depuis deux ans. Quand la lecture ennuie, ou un goût commence, ou cet état de langueur vient de ce qu'on lit des ouvrages qui n*ont aucun rapport entre eux. On a vanté la constance en amour, qui n'est qu'impossible; on n'a rien dit de la constance.

Je vois intimement des gens nés avec quatre mille francs de rentes et plébéiens, qui sont nobles, ont des croix et quarante mille francs de rentes, des santés d'hercule. Faute d'âme, de sensibilité et par conséquent d'amour pour la lecture, ils sont malheureux à me faire pitié. Cette expérience se renouvelle sans cesse, des soirées épouvantables, enfin, sans aimer le jeu, faire un whist est un bonheur pour eux, et à trentecinq ans !

Saiat-Pierre, 29 juin 1810.

Quelle diable de brièveté! Il paraît que c'est le caractère particulier de ton esprit; mais, autant il est bon dans les écrits imprimés, autant il est cruel pour qui vous aime. Je reçois un gros paquet de toi; j'étais enfoncé dans une discussion avec moi-même qu'avait

fait naître la lecture de la seconde édition du Traité de la manie de l'excellent docteur Pinel. Je cliercliais à discerner les cas où leur nnanière de porter des jugements ou, identiquement, de tirer des conséquences est fautive, de ceux où leur perception, ou bien les observations desquelles ils tirent des conséquences sont fautives, et leur manière déjuger fou de développer les tuyaux de lunettes (Tracy, Logique).

Je quitte mon livre avec le plus vif plaisir, et je trouve quatorze lignes de quatre mots.

Adieu; je vais me déguiser en Westphalien pour chanter des couplets au meilleur des Pierre.

Lundi 2 juillet.

Notre petite fête de famille fut charmante; les couplets composés par Picard, qui, une livrée sur le corps, jouait avec nous, étaient charmants. Un peu d'attendrissement fut le premier effet ; on rit beaucoup ensuite. — Deux cents personnes arrivèrent ; Filzjames nous fit rire; après quoi l'on dansa; je m'en allai le dernier à la pointe du jour. Je te raconte cela comme s'il y avait mille ans. Hier, jour de Saint-Martial, nous

avonsdînétoutà fait en famille chez M...; à huit heures et demie, madame Z... s'est embarquée tranquillement pour une fête que donnait le prince de Schwarzemberg, ambassadeur d'Autriche. Gomme l'hôtel eût été beaucoup trop étroit pour contenir mille invités, on avait, comme à toutes les fêtes données dernièrement, construit dans le jardin une salle immense en sapin. Le plancher de cette salle était avancé de trois pieds au-dessus du sol. Pour ôter l'odeur du sapin par la grande chaleur qu'il faisait, on avait peint l'intérieur de la salle avec de la térébenthine, dit-on. Au moment où la fête était la plus belle, et où Sa Majesté faisait le tour de la salle, une bougie est tombée et a mis le feu à un rideau. On a cru que ce n'était rien ; mais le rideau enflammé a mis le feu à la paroi des planches contre lequel il était posé et, en un même moment, comme un temps d'exercice, c'est l'expression de M. Z... en me contant cet accident, toute la salle a été enflammée, les côtés et le comble; le feu qui était au plafond a brûlé les cordons des lustres qui sont tombés sur les têtes ; le plancher s'est enfoncé en plusieurs endroits. Tu juges des cris, du tumulte, de l'horreur, puis de la position de ceux qui, sortis de ce bûcher ne trouvaient pas leur femme, leur mari, leurs enfants. La malheureuse princesse de Schwarzemberg, sœur de l'ambassadeur a été victime de son amour maternel.

Ce qui rend cet accident unique, c'est la terrible opposition de ce qu'il y a de plus gai, à ce qu'on peut

concevoir de plus horrible, et surtout celui des coups de tonnerre affreux et une tempête horrible. Heureusement nos excellents parents n'ont pas eu de mal. Adieu, etc., etc.

Paris, 9 octobre 1810.

Voici un bien bel automne ; il paraît que tu en jouis bien, du moins notre bon père me dit toujours que tu es à la campagne. Ma nouvelle place me prive entièrement de jouir de ces beaux jours si rares ici; heureusement, mon cabinet, d'où je l'écris, est dans une position superbe, dominant lojardin des Invalides et, au delà, les bois de Meudon à l'extrémité occidentale de Paris. Le travail officiel de ma place peut se faire en quarante heures par mois; mais M..., qui est parfait pour moi, me charge de beaux travaux étranj^ers à mon affaire. Je comptais pour cet hiver faire de mes occupations officielles la broderie de ma vie; le fond aurait été employé à quehiues études approfondies relatives à la connaissance de l'homme. J'avais, outre cela, le projet de me livrer entièrement à ce qu'on nomme ici plaisirs, afin que, si l'année prochaine je

SUIS à cette époque à trois ou quatre cents lieues de Paris, je sois bien libre de regrets.

Les affaires me prennent peu de temps, je n'en ai pas pour huit à dix heures de travail ; cependant, je ne puis pas suivre un travail particulier. Le travail de réfléchir, du moins pour moi, ne se prend pas et ne se quitte pas comme un habit: il faut toujours une heure de recueillement et je n'ai que des moments.

Voilà, ma bonne amie, la peinture exacte d'un cœur qui t'aime, mais que tu ne payes guère de retour, car tu n'écris jamais. Je suis réduit à ne te parler que de moi; j'ignore ce que tu sens. J'accable de questions Bonval ; je dîne presque tous les jours avec ce charmant caractère. Hier, nous avons tant joui aux Nozze di Figaro, que nous en sommes accablés. Nous avons jasé tout du long avec une Italienne très jolie, affligée de dix-huit ans et parlant avec un accent très pur. Nous ne l'avions jamais vue; elle était là avec son père, nous sentions de même, la connaissance a été prompte. Tu sais que j'ai à Grenoble deux affaires : la première de six mille francs ; mon oncle m'a annoncé qu'elle allait. La seconde est celle delà Bav... D'après ce que m'écrit mon père, il paraît qu'il m'enverra ce qu'il faut pour cela. Parle-lui néanmoins de cet article, si l'occasion s'en présente. Il est nécessaire que ce soit fait bientôt.

My great father speaks much with me of matrimony with a wery sensible girl of your knowledge, but he will not understand that y could never jouir

in this family of tlie égards without trich y never shall enlrer dans une famille quelconque, et qu'enfin j'ai décidé de n'y plus penser.

Rien de ce qui peut contribuer à mon bonheur ne me manque; ma position est très agréable. Des gens que je ne connaissais pas me font des visites; je recueille chaque soir au moins soixante sourires de plus qu'il y a trois mois; je puis me dire, par-dessus le marché, que ce changement est mon ouvrage. Cependant l'image du bonheur solide que je croyais trouver avec V. .. me trouble un peu. Il me manque d'aimer et d'être aimé. Je fais ce que je puis pour aimer madame Palf...; mais elle ne comprend pas toutes les délicatesses qui font le bonheur ou le malheur de ceux pour qui elles sont visibles ; elle met plus de prix qu'il n'en faut à toutes ces bêtises d'ambition, qui, une fois qu'on les a, ne signifient plus rien. Ne te moque pas trop de toutes ces petites faiblesses du cœur; pas une âme au monde autre que toi ne s'en doute. Je ferai tout au monde pour aller en Italie en 1811 ; tels sont mes projets pour celte année. Procure à Faure les occasions de parler to our father. Ils ne se doutent pas de Paris et de ma position : il tâchera de la leur rendre sensible. Je me mets en ménage avec le plus beau garçon que je connaisse, le meilleur et le plus aimable, à un peu de tristesse et de hauteur près, M. Louis de Belle-Ile.

25 décembre 1810.

Je viens d'être bien heureux, ma chère Pauline : le saint jour de Noël m'a laissé un peu de tranquillité; l'ancienne pente de mon âme m'a porté à lire et à prendre un livre conforme aux études qui m'enflammaient pendant les années de pauvreté que j'ai passées à Paris. J'ai donc lu avec plaisir, et en posant vingt fois le livre, les quatre-vingts premières pages du livre de Burke, intitulé Recherches sur le sublime. J'étais distrait à chaque instant par mes idées actuelles d'ambition, et ensuite j'ai senti le regret de ne plus vivre au milieu de ces idées nobles, fortes et tendres qui m'occupaient sans cesse, lorsque, logé rue d'Angivilliers, en face de la belle colonnade du Louvre, et n'ayant souvent pas six francs dans ma poche, je passais des soirées entières à contempler des étoiles brillantes se couchant derrière le fronton du Louvre. Depuis six mois, je n'ai pas eu le temps de réfléchir sur aucune de mes lectures, et ces lectures se sont bornées aux romans de La Fontaine, parce qu'on peut les prendre et les quitter à chaque instant. En lisant mon

Burke, je m'interrompais pour me faire des reproches (le telle ou telle visite que je n'avais pas faite. Des amis puissants m'ont prêté; j'ai un joli appartement, simple, noble et frais, orné de charmantes gravures; je cherchais à en jouir avec mon âme de 1804, ça n'est presque plus possible. J'ai une vue superbe de la fenêtre de mon petit cabinet; je contemplais le coucher du soleil au travers de la pluie et de gros nuages déchirés par un vent de tempête. Je songeais avec regret à Belle-Ile, qui court la poste sur le chemin de La Rochelle, où il a une mission. Il est parti hier et je suis seul pour deux ou trois mois. J'ouvrais machinalement le tiroir de mon bureau où je mets les papiers intéressants.

J'ai ouvert une petite lettre : elle était de toi; jamais je n'ai senti avec autant de délice le plaisir de t'aimer. Cette charmante lettre est du mercredi 15 mars. Mais de quelle année? Je l'ignore. Le timbre du jour est au bord, et il n'y a que 20 mars 18... Tout ce que tu dis est parfaitement en harmonie avec ce que je sens. C'est exactement un autre moi-même que je lis. La conformité d'écriture venait augmenter cette charmante illusion. Je sens bien vivement le chagrin d'être privé de tes lettres. Je t'envoie ta charmante lettre du 20 mars. Lis-la et renvoie-la moi. Si tu la lis, tu ne pourras pas résister à l'envie de m'écrire. Moi-même, je pleure à chaudes larmes en t'écrivant : ainsi, parlons d'autres choses. J'ai devant moi une charmante gravure de Porporati

intitulée : il Bagno di Leda. î^es badauds auraient, en la voyant, recours à leur grand mol : « indécent! » je ne te conseille pas moins de l'aclieler (elle coûte quatorze francs); c'est un tiers du tableau de ce divin Corrège qui est au musée; il y a dans la gravure trois femmes, deux cygnes et un aigle. A côté, j'ai le portrait de ce divin Mozart que j'ai acheté à Vienne ; d'Artaria, qui connaissait beaucoup Mozart et qui m'a assuré qu'il était très ressemblant. On donne demain les Nozze di Figaro; mais je serai forcé d'en manquer la première moitié pour aller dans une maison où j'ai été présenté mercredi dernier ; j'y suis resté un quart d'heure et j'y ai vu madame Récamier, charmante; madame Tallien, très non charmante, mais remarquable. Que n'es-tu venue à Paris ! Tâche d'y venir en 1811. Cependant, je ne te cache pas que j'irai certainement t'embrasser, dussé-je pour cela déserter! J'ai trop d*envie de te voir ! Adieu, ce que j'aime le plus au monde ! les larmes me gagnent... Brûle ma lettre.

1" février 1811.

Je viens de faire une expérience fâcheuse surtout par l'idée qu'elle m'a suggérée. J'ai connu, il y a quatre ans, un jeune homme aimable, d'un esprit

doux, mais qui plaisait généralement par son grand sens; il était auditeur, il a été nommé à une place importante en province. Il y a passé quatre ans, est revenu il y a huit jours et nous a paru à tous un être vulgaire, un sot ennuyeux. Ce changement m'a frappé : je Tai vu souvent pour en pénétrer la cause; la voici telle qu'elle a été approuvée hier soir par nous tous. Il attachait trop d'importance au jugement des autres, c'était son seul défaut à Paris. Ce défaut n'était pas dangereux : le hasard l'avait placé dans une société d'élite composée, excepté nous autres jeunes gens, d'hommes connus par leur esprit. Il est allé en province, et peu à peu, sans s'en douter, a été infecté de la peste. Cette maladie a même servi à son bonheur. Les provinciaux le choquaient et l'irritaient d'abord ; il leur a reconnu un fond de raison au bout de la première année; la seconde, il a trouvé nos raisonnements, notre manière d'être heureux alambiqués, la troisième il ne trouvait plus que quelque tort à ses administrés: la quatrième enfin, il ne conçoit plus ses anciens amis, s'irrite dès qu'on soumet à quelque examende bons préjugés sur lesquels il dort de l'une et l'autre oreille. J'ai su tirer de lui, par des concessions perfides, toute l'histoire des progrès du mal. Il paraît incurable parce qu'on se moque de lui, qu'il défend avec aigreur ses singulières manières de voir, et qu'une fois la vanité (cette grande et quelquefois unique passion du Français) en mouvement rien ne peut l'arrêter.

Effrayé de cet exemple, et bien convaincu que, sans esprit juste^ il n'y a pas de bonheur solide, j'ai fait acheter hier soir une Logique de Tracy. J'ai fait dire à tout le monde que j'avais la migraine; je suis parti pour aller prendre le café à neuf heures, il en est trois et j'en suis à la page 176 de cette Logique; je compte la finir d'ici à quinze jours. J'ai le projet de la relire ou de la reparcourir au moins tous les ans, afin que mon esprit soit toujours ouvert à la lumière, et que, si je trouvais quelqu'un qui me dît: « Les vierges de Raphaël ne sont pas les figures les plus divines qui soient au monde», ou : « La musique de Méhul vaut mieux que celle de Cimarosa, » je pusse écouter ses preuves, et m'y rendre si elles étaient bonnes.

Examine-toi un peu. N*aurais-tu point pris, par hasard, quelques-unes des plates et fausses idées que tu dois entendre répéter chaque jour, et auxquelles lu fais fort bien d'avoir l'air d'applaudir? Ne ferais-tu pas bien de prendre le même contre-poison que moi, qui suis dans un lieu moins malsain, et de lire la Logique de cet aimable comte de Tracy? Le tout en secret, et en plaisantant, si on te trouve la lisant. La grâce n'est que faiblesse ; la forme d'une femme, ce sont les grâces; elle se coupe lesjambes à elle-même, si elle se laisse voir étudiant.

Adieu, ma chère amie ; garantis-toi de la contagion, en tâchant de raisonner juste en tout. Molière luimême m'apparaîtraitetme dirait : « Madame une telle

est coquette, » que je le prierais de m'en dire les preuves. La vraie science, en tout, depuis l'art de faire couver une poule d'Inde, jusqu'à celui défaire le tableau (VAtala, de Girodet, consiste à examiner, avec la plus grande exactitude possible, les circonstances des faits. Voilà toute la Logique deTracy, à quoi j'ajouterai : « Ne croire jamais personne sur parole. »

Milan, 19 octobre 1811.

Ah! mon amie, que je t'ai regrettée en Italie! Quand, par hasard, on a un cœur et une chemise, il faut vendre sa chemise pour voir les environs du lac Majeur, Santa Croce à Florence, le Vatican à Rome et le Vésuve à Naples.Je connnais soixante voyages en Italie; croirais-tu qu'il n'y en a pas deux de passables. Le plus froid de tout est Lalande, c'est pour cela que jeté conseille de l'apporter si jamais tu viens ici. 11 est si glacial, qu'il ne pourra pas gâter tes sensations, et il indique tout ce qu'il faut voir, je pense que tu sais toujours l'italien ; je me souviens que tu avais fort bien réussi, il y a six ans. J'espère que, bientôt, j'aurai

un congé; je pense bien que tu te résoudras à venir coucher à mon quatrième étage de la rue Neuve du Luxembourg. Il faut voir Paris pour n'être pas tourmenté par ce grand fantôme. Tu y trouveras les plus belles chosesde l'univers ; mais c'est un sérail, tout est eunuque jusqu'au maître. Les choses sublimes sont mortes; les habitants songent à leurs petites vanités, à leur petite société du soir, au sort d'un vaudeville fait par un de leurs amis, etc., etc.

Les peuples d'Italie, au contraire, sont bilieux, point aimables dutout; la canaille italienne est même la plus impatientante de l'univers, et malheureusement un voyageur est sans cesse en contact avec la canaille; les auberges sont les plus malpropres du monde; cependant, avec beaucoup de peine, j'en ai trouvé de très propres à Milan, Bologne, Florence, Rome etNaples; mais il faut se garder de s'arrêter autre part; heureusement toutes les villes sont à quarante ou cinquante lieues l'une de l'autre.

En se figurant d'avance ces inconvénients pour ne pas en être irrité sur les lieux, on trouve un peuple né pour les arts, c'est-à-dire excessivement sensible. Un vieux notaire de cinquante-cinq ans, plus salement avare que M. Girard l'apothicaire, se pâmera de bonne foi devant une vierge du Corrège, en parlera pendant vingt-quatre heures, ne pensera qu'à ça, et, qui plus est, dépensera dix louis pour en avoir une copie. Ce même homme, le soir, à un opéra de Simone Mayer, criera : « Encore ! » de manière à s'épou-

monner. Après ces deux traits, il rentrera dans son avarice et dans sa saleté.

Les âmes plates offrent cependant une observation, c'est qu'ici tout se fait avec naturel ; il y a beaucoup moins de vanité. Je tentais souvent les gens de ce pays en leur offrant les moyens de cacher les choses ridicules qu'ils se permettent; leur réponse s'est toujours réduite à ceci :

— Pourquoi me gênerais-je?

Si ton goût t'y porte, tu augmenteras les plaisirs de ton voyage d'Italie en lisant d'avance les vies de Michel Ange, Raphaël, le Gorrège, le Titien, Guido Reni, le Dominiquin, Léonard de Vinci, Annibal Carrache.

Avec les vies de ces huit hommes, qui ont vécu de 1460 à 1560, tu en sauras assez. Ges vies ont été écrites avec beaucoup d'autres par un peintre contemporain nommé Vasari. Ne t'empoisonne pas des bêtises d'un nommé Gochin; lis, au contraire, les discours de sir Josuah Reynolds, peintre de Londres.

Adieu...

Paris, 6 décembre 1811.

Mieux vaut un mot que rien; je voudrais que tu te rappelasses souvent cela. Figure-toi un homme dans un bal charmant, où toutes les femmes sont mises avec grâce, le feu du plaisir brille dans leurs yeux, on distingue les regards qu'elles laissent tomber sur leurs amants. Ce beau lieu est orné avec un goût plein de volupté et de grandeur; mille bougies y répandent une clarté céleste ; une odeur suave achève de mettre hors de soi. L'âme sensible qui se trouve dans ce lieu de délices, l'homme nerveux, est obligé de sortir de la salle de bal; il trouve un brouillard épais, une nuit pluvieuse et de la boue; il trébuche trois ou quatre fois et enfin tombe dans un trou à fumier.

Voilà l'histoire abrégée de mon retour d'Italie. Pour me consoler des platitudes physiques et morales que j'essuyais en route, je me figurais cette bonne petite A... m'attendant avec tout son amour, dans mon appartement, auprès d'un bon feu. J'arrive : Madame est partie depuis longtemps. J'eus une soirée d'amoureux; je sentais que mon désespoir n'avait pas le sens

commun, mais j'étais désespéré. Cette bonne petite reviendra le 18 décembre.

Vers la même époque, je partirai peut-être pour la Hollande; c'est une mission de quinze jours. Viens malgré cela, ne renvoie pas ton voyage.

J'ai trouvé ici une chose toujours divine qui m'a frappé dans l'endroit le plus tendre de l'àme; c'est le jeu de mademoiselle Mars aux Français ; cela seul vaut mille lieues; je les ferais avecplaisir, si je savais trouver un tel plaisir à Alger.

J*ai vu ton ami Chambier, il m'a conté qu'il est en froid avec son père, ou plutôt que son père est en grand froid avec lui, à cause de son absence. Comment cela finira-t-il? Cela ne finira peut-être pas. Nouvelle raison pour chercher un bonheur indépendant!

J'ai entrevu mademoiselle V... au moment où mesyeux tombèrent sur elle; j'avais l'air fat et insolent; j'étais superbe, particulièrement par mon chapeau à plumes; je fouettais mon cheval avec toute la majesté possible. Elle m'a paru bien pâle, et moi à elle bien fat peutêtre. Je ne l'ai pas saluée, par surprise; je compte la saluer au premier beau jour de promenade aux Tuileries.

Adieu; viens voir ce pays. Si tu manques cet hiver, peut-être ne pourrais-je jamais te le montrer. Emploie donc toute l'astuce féminine et tout le caractère d'un homme pour arriver à mon quatrième étage.

LXXXÏII

8 décembre 1811.

Tu veux, ma chère amie, que je te donne de grands détails sur mon voyage d'Italie, je n'en ai guère le temps.

En général, il y a quatre choses à observer en Italie :

1° L'état du sol ou le climat ;

2° Le caractère des habitants ;

3° La peinture, la sculpture et l'architecture;

4" La musique.

J'ai trouvé l'état du sol très bien décrit par Arthur Young. Pour le caractère, personne ne l'a décrit; il faut le chercher dans l'histoire ; M. Sismondi, élève sans génie d'une excellente école, a montré ce caractère dans l'histoire des républiques du moyen âge.

Sensible, sans vanité, ardent, vindicatif, presque incapable de l'esprit français proprement dit, celui de Voltaire et Duclos.

Quant à la musique, j'attends de Naples un livre qui en traite ; je t'en traduirai une vingtaine de pages; tu y verras que la musique dégénère actuellement.

L'année 1778 est remarquable : Voltaire, Rousseau, Garrick moururent; tous les arts étaient en France au dernier période de la décadence ; ce fut, au contraire, le plus beau moment que la musique ait jamais eu : Pergolèse, Cimarosa et Jomeli produisirent des chants qui n'ont été égalés par personne, que par Mozart, mais dans le genre mélancolique seulement.

Quant à la peinture, j'ai eu le bonheur de me lier avec un des premiers peintres de l'Italie; il m'a dicté la liste ci-jointe, où il m'a indiqué par des numéros le rang qu'il croit mérité par chaque peintre.

Je me suis aperçu que je savais beaucoup moins bien l'italienque jeme le figurais. Pourme remettre à cette langue, je traduis, en abrégeant, l'histoire de l'École de Florence, la première des cinq notées dans le lableau ci-joint. Si j'ai la patience d'achever ce travail ennuyeux, je te l'enverrai.

Je ne connais pas de livre français relatif à la peinture et qui soit passable. On m'a parlé cependant d'un ouvrage de Félibien; comme il ne m'apprendrait pas l'italien, je ne le lirai pas et je ne crois pas faire une grande perte. Tu pourras te faire prêter les vies des peintres par Vasari; c'est un ouvrage italien, plein d'un bavardage extrême. Malgré cela, tu pourras trouver quelque plaisir à savoir les aventures des grands peintres qui sont Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, le Corrège, le Titien, Annibal C.irrache, Guido Reni, le Dominiquin et le Guerchin.

L'ami qui m'a accompagné à Rome et qui m'a

310 LE'i'TRES INTIMES.

appris à apprécier leurs chefs-d'œuvre pense que Raphaël est le premier ; le Corrège,le second, et Annibal Carrache, le troisième. Le dernier des grands peintres est Raphaël Mengs, né en Saxe et mort, à Rome en 1779.

Tu pourras remarquer que les deux plus grands artistes du xviii* siècle, Mozart et Mengs, sont Allemands.

P.-S. — J'ai dicté cette lettre pour donner certaines explications au badaud qui l'a écrite, et qui malheureusement n'est pas assez sot pour ne pas comprendre du tout ce que je lui dicte, mais n'a pas assez d'esprit pour éviter les fautes de sens. Viens à Paris cet hiver, si tu veux m'y trouver.

La férocité à mon égard augmente et peut-être m'éloignera d'ici. Je ne suis pas encore tombé dans la mélancolie des disgraciés : ça viendra peut-être; il ne faut désespérer de rien. Ne dis rien de tout ceci à personne. Réellement, tâche de venir avant le milieu de janvier. Allons, madame, sortez de votre flegme; songez que vous avez vingt-cinq ans, et que, pour peu que vous preniez l'habitude de différer, vous arriverez à la sécheresse du cœur, sans avoir vu des choses qu'il

faut sentir.

Saint-Cloud, tS juillet 1812.

Le hasard, ma chère amie, me ménage une belle occasion d'écrire. Je pars ce soir, à sept heures, pour les bords de la Dwina ; je suis venu prendre les ordres de Sa Majesté l'impératrice. Cette princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes, sur la route que je dois prendre, la durée du voyage, etc., etc.; en sortant de chez Sa Majesté, je suis allé chez Sa Majesté le roi de Home; mais il dormait, et madame la comtesse de Montesquieu vient de me dire qu'il était impossible de le voir avant Irois heures ; j'ai donc deux heures à attendre. Ça n'est pas commode, en grand uniforme et en dentelles. Heureusement, je me suis souvenu que ma place d'inspecteur me donnerait peut-être quelque crédit dans le palais. Je me suis présenté, et Ton m'a ouvert une pièce qui, dans ce moment, n'est pas habitée.

Rien de plus vert et de plus tranquille que ce beau Saint-Cloud.

Voici mon itinéraire pour Wilna : j'irai fort vile, ayant un courrier en avant jusqu'à Konisberg ; mais, là,

les doux effets du pillage commencent à se faire sentir; cela redouble à Kowno ; on dit que, dans les environs, on peut faire cinquante lieues sans trouver un être vivant (je regarde tout cela comme très exagéré, ce sont des bruils de Paris, c'est tout dire pour l'absurdité). Le prince archichancelier m'a dit hier de tâcher d'être plus heureux qu'un de mes collègues qui a mis vingt-huit jours de Paris à Wilna. C'est dans ces déserts ravagés qu'il est difficile d'avancer, surtout avec une pauvre petite calèche viennoise, écrasée de mille paquets ; il n'est pas un personnage qui n'ait eu l'idée de m'en envoyer.

A propos de cela, Gaétan voulait venir avec moi ; je lui ai répondu qu'il était physiquement impossible que ma calèche contînt plus que moi et mon domestique. Là-dessus, il m'a écrit une lettre impertinente, m'accusant d'avoir offert de le mener. Je suis dans cette circonstance comme l'honnête homme dont parle la Bruyère : mon caractère jure pour moi; on sait que je n'aime pas les ennuyeux, et encore vingt jours de suite. C'est le pendant de la lettre où son père m'appelait charlatan; on ne peut l'être moins, car je leur ferai entendre à la première occasion qu'ils peuvent me regarder comme n'existant plus pour eux.

Je suis charmé que tu aies acheté Shakspeare; c'est encore le peintre le plus vrai que je connaisse.

Adieu ; si tu ne viens pas à Paris, va à Milan par le Siinplon et les îles Borromée et reviens par le mont Cenis.

Smolensk, âO août 1812.

Déchiffre, si tu en as le courage, le brouillon cijoint; c'est une lettre à madame Z... et,de plus, la vérité exacte. Je suis entouré de sots qui m'excèdent. Toute réflexion faite, c'est la dernière fois que je m'éloigne du but, la mia caraltaUa. Nous n'avons pas d'encre; je viens d'en fabriquer soixante-quinze gouttes que ma grande lettre a épuisées. Ainsi adieu; ne montre Tautre lettre à personne. Je suis plus que jamais dégoûté des ennuyeux, délivre-t'en le plus possible. Je serai, je crois, placé à vingt ou trente lieues de Moskou. On bat encore les Russes dans ce moment.

(( Madame,

» Il faut absolument profiter de l'aimable permission que vous avez daigné m'accorder, et ne pas perdre tout à fait l'habitude de parler à des personnes aimables; celles avec lesquelles je suis depuis trois mois ne le sont guère. Ils parlent toujours des choses sérieuses, il faudrait les abréger et marc lier dessus

comme sur des charbons ardents : pas du tout, ils y mêlent une dose exorbitante d'importance, et ce qui pouvait se dire en dix minutes exige ainsi une grosse heure.

» Voilà, madame, un grand inconvénient, et nous sommes réduits à cette espèce de gens à voir. Par exemple, je n'ai pas eu l'occasion d'adresser la parole à une femme depuis le village de Marienpol, en Prusse ; c'est notre sort à tous. C'est acheter bien cher le spectacle d'une ville brûlant au milieu de la nuit et élevant jusqu'au ciel une pyramide de feu, d'une lieue et demie de large.

))En cinq jours, nous avons été chassés de cinq palais ; enfin, de guerre lasse, le cinquième, nous sommes allés bivouaquer à une lieue hors la ville. Nous éprouvons, en y allant, les inconvénients de la grandeur. Nous nous engageons avec nos dix-sept voitures dans une rue qui n'était pas encore bien enflammée ; mais la flamme allait plus vite que mes chevaux, et, arrivés au milieu de la rue, les flammes des deux rangs de maisons efl'rayent nos chevaux; les étincelles les piquent, la fumée nous éloufl^e et nous avons fort grande peine à faire demi-tour et à nous en tirer.

»Jene vous parlepas, madame, d'horreurs beaucoup plus horribles. Une seule chose m'a attristé ; c'est, le 20 septembre, je crois, lors de notre rentrée à Moskou ; le spectacle de cette ville charmante, un des plus beaux temples de la volupté, changée en ruines noires et i)uantes, au milieu desquelles erraient quelques

malheureux cliiens, el quelques feinines cherrhanl quelque nourriture.

» Cette ville était inconnue en Europe : il y avait six à huit cents palais tels qu'il n'y en a pas un à Paris. Tout y était arrangé pour la volupté la plus pure. C'étaient les stucs et les couleurs les plus fraîches, les plus beaux meubles d'Angleterre, les psychés les plus élégantes, des lits charmants, des canapés de mille formes ingénieuses. Il n'y avait pas de chambre où on ne pût s'asseoir de quatre ou cinq manières différentes, toujours bien accolé, bien arrangé, et la commodité parfaite était réunieàlaplus brillante élégance.

j) C'est tout simple; il y avait ici mille personnes de cinq à quinze cent mille livres de rente. A Vienne, ces gens-là sont sérieux toute leur vie et songent à avoir la croix de Saint-Etienne. A Paris, ils cherchent ce qu'ils appellent une existence agréable, c'est-à-dire donnant beaucoup de jouissance, de vanité ; leurs cœurs se dessèchent, ils ne peuvent sentir les autres.

» A Londres, ils veulent avoir un parti dans la nation; ici, dans un gouvernement despotique, ils n'auraient de ressources que la volupté.

» Je pense, madame, que l'heureux Bellisle est auprès de vous : dites-lui qu'on ne peut rien faire de son habit d'auditeur, tant que le ministre de la guerre n'aura pas écrit qu'il n'a plus besoin de ses talents.

1 Auriez-vous la bonté, madame, d«' présenter mes devoirs à M. le comte B... et de daigner vous souvenir quelquefois de mon respectueux dévouement, i

16 octobre 1812.

Voici, ma chère amie, une lettre écrite à madame Deligny une de mes amies, à laquelle je ne puis pas parler tout à fait franchement, parce qu'elle ne me comprendrait pas. Comme le fond est vrai, joins-la au journal que F... rassemblera. Ecris-moi à Smolensko.

Wilna, 7 décembre 1812.

Je me porte bien, ma chère amie. J'ai bien souvent pensé à toi dans la longue route de Moscou ici, qui a duré cinquante jours. J'ai tout perdu et n'ai que les habits que je porte. Ce qui est bien plus beau, c'est que je sois maigre. J'ai eu beaucoup de peines physiques, nul plaisir moral ; mais tout est oublié et je suis prêt à recommencer pour le service de Sa Majesté.

Page 1