A LA REINE DE NAVARRE
Copie. Tîibl. de Genève. Vol. 107.
Madame, j'ay reçeu lettres d'un homme de ceste ville, escriptes comme il dict de vostre commandement , par
* Marguerite de Valois, sœur de François Ier , reine de Navarre, née le W avril 1492, et morte le %\ décembre 4549. Douée d'un esprit élevé, d'une imagination vive et brillante, cette princesse se montra de bonne heure amie de la Réforme qu'elle protégea dans la personne de Le Fèvre d'Etaples, de Briçonnet, de Gérard Roussel, et qu'elle fit prêcher dans sa propre cour à Nérac. Elle inclina, en avançant en âge, vers les doctrines mystiques qui proclament l'indifférence des formes extérieures, et unit la profession du culte catholique aux croyances d'une foi épurée. On a d'elle plusieurs ouvrages : \° U Heptaméron, souvent attribué à Bonaventure Desperiers. %° Marguerites de la Marguerite des princesses, recueil de poésies religieuses dont le Miroir de l'âme pécheresse forme la première partie. La correspondance de la reine de Navarre a été
lesquelles j'entends qu'estes Tort mal contente de moy à cause d'un certain livre par moy composé, lequel j'ay intitulé contre les Libertins l. Il me faict mal de vous avoir contristée, sinon que ce fust pour vostre salut, car telle tristesse , comme dict saint Paul , est si bonne qu'il ne s'en fault point repentir d'en avoir esté cause. Mais je ne sçay pas, Madame, comment ce livre vous a peu tant animer. L'homme qui m'a rescript m'allègue la raison que c'est d'aultant qu'il est composé contre vous et vos serviteurs. Quant est de vous, mon intention n'a pas esté d'attoucher vostre honneur, ne diminuer la révérence que tous fidèles vous doibvent porter. Je dy outre celle que nous vous devons tous, pour la majesté royale en laquelle nostre Seigneur vous a exaltée , pour la maison dont vous estes descendue, et pour toute l'excellence qui est en vous, quant au monde. Car ceulx qui me cognoissent, sçavent bien que je ne suis pas tant barbare ne inhumain, que de mespriser ne tascher de mettre en mespris les principaultés, la noblesse terriene, et ce qui appartient à la police humaine. Davantage , je cognois les dons que nostre Seigneur a mys en vous , et comment il s'est servy de vous , et vous a employé pour l'advancement de son règne, lesquelles choses me
publiée par M. Génin : Lettres de Marguerite d'Angoulême. Paris, 4 844 , in-8°. — Nouvelles Lettres de la reine de Navarre. Paris, 4 842, in-8°.
1 C'est le traité intitulé : Contre la secte fantastique et furieuse des Libertins qui se disent spirituels. 4544, in-8°. Cette secte, répandue surtout dans les Pays-Bas, niait l'autorité de la parole écrite, et par un faux spiritualisme renversait les fondements de toutes les vérités chrétiennes. Deux de ses principaux chefs, Ouintin et Poequet, étaient attachés à la maison de la reine de Navarre.
donnent assez d'occasion de vous honorer, et avoir vostre honneur en recommandation. Aussy, Madame, je vous prie de ne vous laisser point persuader par ceux qui en vous enflambant contre moy ne cherchent ne vostre profit , ne mon dommage , mais plus tost de vous allié— ner de la bonne affection que vous portez à l'Eglise de Dieu, et vous oster le courage de servir à nostre Seigneur Jésus, et à ses membres, comme vous avez faict jusques à ceste heure. Quant à vos serviteurs je pense que vous n'estimez pas vostre maison plus précieuse que celle de nostre Seigneur Jésus, de laquelle un membre est nommé Diable , voyre un serviteur qui estoit assis à la table de son Maistre, et constitué en cest estât tant honorable d'estre ambassadeur du Fils de Dieu. Combien que je n'ay pas esté si inconsydéré que de nommer vostre maison, mais dissimulant que ceulx dont j'avoys à parler vous attouchassent en rien , j'ay parlé en vérité, et comme devant Dieu. Il reste de regarder si j'ay prins plaisir à les diffamer, ou si j'ay esté contrainct, par grande et juste raison, voire par nécessité, à les taxer ainsi. Or, Madame, si vous estes bien advertye de tout , j'estime bien tant de vous que nonseulement vous excuserez ce que j'en ay faict, mais estimerez ma simplicité digne de louange.
Je voy une secte la plus pernicieuse et exécrable qui fust oncques au monde. Je voy qu'elle nuyst beaucoup, et est un feu allumé pour destruire et gaster tout , ou comme une contagion pour infectioner toute la terre, si l'on n'y remédie. Puisque nostre Seigneur m'a appelé à cest office, ma conscience me contrainct d'y résister tant
qu'il m'est possible. Il y a plus, qu'avec grandes obtesi. 8
tations et véhémentes, je suis solicité des paoures fidèles qui enverrent (?) le pays bas dé l'empereur tout corrompu, que bien tost et sans dilayer je mette la main à l'œuvre. Néantmoins encore après telles requestes, ayje différé un an entier, pour veoir si le mal se pourroyt assoupir par silence. Si on m'allègue que je pouvois bien escrire contre la meschante doctrine, laissant les personnes là, j'ay mon excuse plus que raisonnable. C'est que sçachant quelle ruyne a faicte messire Àntoyne Pocquet au pays d'Artois et de Heinault, selon la relation des frères qui sont expressément venus icy pour cela, l'ayant ouy mesme icy, sçachant que Quintin ne prétend à autre fin que d'attirer les pauvres simples âmes à ceste secte plus que brutalle, et non tant par rapport d'aultruy que pour l'avoir ouy de mes oreilles, entandant qu'ils sont tousjours aspres pour renverser la saincte doctrine, tirer les pauvres âmes en perdition , engendrer au monde un contemnement de Dieu, jugez, Madame, s'il m'estoyt licite de dissimuler. Un chien abaye, s'il voit qu'on assaille son maistre; je seroys bien lasche, si en voyant la vérité de Dieu ainsi assaillie, je faisoys du muet sans sonner mot. Je suis tout persuadé que vous n'entendez pas qu'en faveur de vous je trahisse la défense de l'Evangile que Dieu m'a commise. Parquoy je vous supplie, Madame, de ne vous point offenser, si estant contrainct par le devoir de mon office, soubs peine d'encourir l'offense de Dieu, je n'ay point espargné vos serviteurs, sans toutesfois m'adresser à vous.
Quant à ce que vous dictes que ne vouldriez avoir un tel serviteur que moy, je confesse que je ne suis pas
pour vous faire grands services. Car la faculté n'v est pas, et aussy vous n'en avez pas faulte. Mais si est-ce que l'affection n'y défault pas, et tant que je vivray, je persisteray tousjours en ce propos au plaisir de Dieu, et quoy que vous dédaigniez mon service , cela ne m'empeschera pas que je ne soys vostre humble serviteur de cœur et de bonne volunté. Au reste, ceulx qui me cognoissent, sçavent bien que n'ay jamais aspiré d'avoir entrée aux cours des princes, d'aultant que je n'^stoys pas tenté de parvenir aux estats. Quand j'y eusse tasché, c'eust esté possible en vain. Mais je remercie nostre Seigneur, que je n'en ay jamais esté tenté, car j'ay bien occasion de me contenter de servir à un si bon maistre qui m'a accepté et retenu en sa maison , voire en me constituant en un office tant digne et excellent, quelque contemptible qu'il soyt, selon le monde. Je seroys par trop ingrat si je ne préféroys ceste condition à toutes les richesses et honneurs du monde. Quant à la reprosche d'inconstance que vous me faictes, d'aultant que je me suis desdict, je vous adverty, madame, qu'on vous a mal informée. Car jamais nostre Seigneur ne m'a admené jusques-là, qu'on m'ayt demandé confession de ma foy. Quand il lui eust pieu m'esprouver en cestendroict, je ne me vante pas de ce que j'eusse faict, mais je ne doubte pas, que puisqu'il m'a donné ceste constance d'exposer ma vie en danger pour aultruy, au regard seulement de sa Parolle, qu'il ne m'eust adsisté par sa vertu, quand il eust esté question de glorifier son nom. Tant y a qu'il m'a préservé de ceste reprosche , que jamais je me soys dédict ne directement ne oblicquement. Qui plus est j'ay tousjours eu en horreur une
telle lascheté, que de renoncer Jésus pour sauver sa vie, ou ses biens, je dy mesme du temps que j'estoys en France, comme plusieurs en sont tesmoings. Mais affin que vous soyé plus aceiienée que ceulx qui vous ont faict tel rapport de moy, ont abusé de vostre audience trop humaine, je m'en rapporte à monsieur de Clérac l, lequel vous pourra dire que c'est une faulse calomnie qu'on m'impose, laquelle je ne doibs nullement porter, d'aultant que le nom de Dieu en seroyt blasphémé. Car combien que je ne soys rien, toutesfois puisqu'il a pieu à Dieu d'user de moy, comme d'un de ses instrumens à l'édification de son Eglise, je voy quelle conséquence tireroyt un tel blasme, s'il estoyt en ma personne pour diffamer l'Evangile. Mais je loue le Seigneur qui n'a pas tant permys sur moy à Sathan, et mesme a supporté mon infirmité, en ce qu'il ne m'a jamais esprouvé par examen ne par prison.
1 Gérard Roussel, prédicateur de la reine de Navarre, un des premiers missionnaires de la Réforme à Paris. Nommé abbé de Clairac et évêque d'Oleron, il continua de prêcher les doctrines nouvelles, sans rompre avec l'église catholique, et s'attira ainsi les plus âpres censures de Farel et de Calvin. Ce dernier lui adressa, en 1536, une lettre intitulée : Quel est l'office de V homme chrestien en administrant ou rejetant les bénéfices de l'église papale, et le pressa vainement de se séparer de l'église romaine, à laquelle il demeura attaché jusqu'à sa mort (1550). « Sa vie, dit un écrivain 'catholique, estoit sans reproche. Sa meute de chiens et de lévriers estoit un grand nombre de pauvres, ses chevaux et son train une troupe de jeunes enfans eslevés aux lettres. Il avoit beaucoup de créance parmy le peuple auquel il engrava peu à peu une haine et mespris de la religion de leurs pères. » Florimond de Rémond, Hist. de l'hérésie, L. VII, p. 850, 851. Voir surtout l'ingénieuse et savante Biographie de Gérard Roussel , par M. Charles Schmidt, Strasbourg, 1845, in-8°.
Je vous prye de m'excuser en la brièveté et confusion de mes lettres; car incontinent après avoir reçeu les nouvelles de vostre mescontentement , je me suis voulu efforcer de vous satisfaire en tant qu'en moy seroit, non pour aultre raison que pour éviter que je ne fusse cause de vous refroidir ou destourner de la bonne affection qu'avez montrée jusques icy envers les pauvres fidèles. Et sur ce, Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie le Seigneur Jésus de vous maintenir en sa garde et vous guyder par son Esperit, tant en prudence qu'en zèle de poursuyvre vostre saincte vocation. De Genève, ce 28 d'avril 1545.
Vostre très humble et obéyssant serviteur en nostre Seigneur,
Jehan Calvin.
A MONSIEUR DE FALAIS
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 194.
Monseigneur, combien que je ne puis assez louer le Seigneur de ce qu'il vous a retiré à si bonne heure du lieu où vous pouviez estre surprins en grande anguoisse,
* Aux approches de l'armée impériale, M. de Falais s'était retiré de Cologne à Strasbourg. Il y reçut, au mois de mai \ 545, la visite du réformateur, qui s'était rendu à Berne, à Zurich, et à Bâle pour exciter l'intérêt des cantons protestants en faveur des malheureuses victimes de Cabrières et de Mérindol.
et vous a si bien conduit par-dessus l'espérance des hommes au lieu où vous pouvez avoir quelque relasche en vostre esperit, toutefois si avez-vous à présent aussi bon mestier que jamais qu'il vous assiste, tant en vous enseignant ce qui sera bon et expédient de faire, qu'en vous fortifiant en bonne constance pour n'estre point esbranlé pour assault qui vous vienne. Car estant si prochain du lieu où est le principal instrument qu'ait aujourd'huy Sathan pour vous fascher *, je ne fais doubte que vous n'aiez à résister à beaucoup plus de tentations que n'en avez senties jusques icy. Quant est de prolonger plus longuement par excuses, je n'y vois nul moien, veu que tout ce que vous prétenderez n'aura pas grant couleur, au moins à mon advis. J'entens envers ceux lesquels vous avez à contenter. Car quelque apparence que vous ayez de la maladie, ils sont desjà si préoccupés d'opinion contraire, que tout cela n'aura lieu envers eux, et d'advantaige le lieu de vostre retraite leur en ostera tout doubte. Outre ce que je pense bien qu'ils n'ont pas tant tardé à vous espier, pour en assoir certain jugement.
Le meilleur doncq à mon semblant en telle extrémité, sera de vous taire et tenir quoy, recommandant vostre cause à Dieu, affin qu'il la meine sans procureur ne sans advocat. Or pource que entr'aultres propos de vos lettres, vous dittes que vous estes en doubte s'il vous faudra aller à Wormes, je vous prye devant qu'entreprendre le voyage d'y bien penser, car devant toutes
1 Allusion à l'empereur Charles-Quint. Il était alors à Worms, où il devait présider la diète qui s'ouvrit, l'année suivante, dans §ette ville.
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choses, il vous convient d'avoir ceste résolution de confesser pleinement nostre Seigneur, sans fleschir pour rien que soit. Il ne sera pas question d'user là d'excuses civiles pour donner bonnes paroles en payement, comme vous sçavez. Qui pis est, je crains que vous n'aiez point d'audience pour faire la confession que désireriez. Quand au sauf-conduit, il vous souvient de ce que nous en devisasmes. Toutefois j'espère bien qu'il n'y aura pas grant inconvénient de le demander, car je pense estre asseuré qu'il ne s'en suivra que le refus. Il y aura un bien, que vous serez par ce moyen déclairé tout oultre. Combien que je crois que sur ce poinct il ne sera pas grant besoing de longue consultation, pource que Dieu en aura rompu le commencement, si je ne suis trompé. Parquoy le principal est de vous armer de patience, priant Dieu qu'il luy plaise de se glorifier en vous de plus en plus, comme il a commencé.
C'est peu de chose de ce que nous avons à endurer en ce monde, si nous regardons à la briesveté de nostre vie. Et quand le terme seroit long, c'est belle chose que le Fils de Dieu soit glorifié par nos passions, et que nous soyons participans de sa gloire. Puisque vous avez commencé de mourir au monde pour l'amour de luy, ilfauldra apprendre doresnavant que c'est d'estre ensepveli. Car la mort n'est rien sans la sépulture. C'est la consolation qu'il vous convient prendre pour ne vous point tromper, de vous préparer à endurer jusqu'en la fin. Combien que la croix que vous portez est bien aysée au pris de celle du maistre. Quand il lui playrade vous imposer plus poisant fardeau, il vous donnera aussi bien les espaules pour le soustenir.
A mon retour j'ay trouvé le bon seigneur David l en bien pauvre estât, comme vous diront les présens porteurs, et crains bien fort qu'après avoir traisné longtemps il n'y demeure en la fin. Toutesfois il nous fault pryer Dieu qu'il vueille avoir pitié de luy et de nous . Car ce seroit bien à nostre grande consolation s'il luy plaisoit le réserver.
Sur ce, monseigneur, après m'estre recommandé à vostre bonne grâce, et celle de mademoiselle, je supplye nostre bon Dieu de vous tenir la main en sorte que vous ne défailliez et ne choppiez pour empeschemcnt que Satban vous puisse mectre au-devant. De Genesve, ce dernier de may 1545.
Vostre humble frère, serviteur et entier amy,
Jehan Calvin.