‹ Lettres (volume 2)Chapitre 15 sur 47 · A JEAN CAVENT · texte numérisé non relu

A JEAN CAVENT

Orig. autographe. Bibliothèque de la Compagnie de Neuchâtel.

Très cher frère, je croy bien que maistre Christo-

1 David de Busanton, gentilhomme du Hainaut réfugié à Genève. Il y mourut au mois de juillet '1545, dans les sentiments de la plus vive piété, comme on le voit par une lettre de Calvin à Viret : « Cum mini redditae sunt tuse literae, David noster animam agebat, quam paulo post reposuit in manum Christi, singulari adeoque mirabili constantia.Testamentum ejus, ubi veneris, leges... » — Julii 4545. David de Busanton léguait par son testament mille écus aux pauvres de Strasbourg, autant à ceux de Genève, et il désignait Calvin pour un de ses exécuteurs testamentaires.

* Au dos : A mon bon frère et amy maistre Jehan diacre

phle 1 aura faict son debvoir de vous l'aire tenir les lettres où on vous mandoit les nouvelles de la mort de vostre femme et de vostre mère. Si ce deppart vous est dur, si avez-vous occasion de vous consoler en nostre Seigneur pour l'honneur qu'il leur a faict de glorifier son nom en leur mort, et pour la constance qu'il leur a donnée, comme je ne doubte pas qu'il ne vous face la grâce de bien considérer toutes ces choses. Quant à vos enfans, il y eust eu quelque moien par Monsieur de Falez, et l'eust volontiers faict pour l'honneur de Dieu, et à ma requeste. Mais luy-mesme est exclus du païs, et le trouvay à Strasbourg malade. Car si la foiblesse ne l'eust empesché, il fust venu par deçà. Parquoy il nous fauldra enquérir de quelque aultre moien, et ce pendant que vous aiez patience, avec solicitude les recommandant à Dieu, lequel ne permectra pas qu'ils demeurent à la longue en ceste captivité. Au reste, je vous prie dire à nostre frère Maistre Pierre 2 qu'il ne faille à venir un jour, et sur ce après m'estre recommandé à tous deux affectueusement, et à tous nos amys, je supplye nostre bon Dieu de vous avoir en sa garde, vous adressant par son esprit à ce que vostre service luy soit agréable et utile à son Esglise qui en a bon mestier. (Juin 1545.) Vostre entièrement bon frère et amy,

Jehan Calvin.

de l'église de Lausanne, ou à maistre Pierre Viret pour les luy faire tenir. — Au-dessous, de la main de Viret : Calvin à Jehan Cavent diacre de Lausanne. Lettre non datée, mais écrite peu de temps après le voyage de Calvin à Strasbourg, et sa visite à M. de Falais, c'est-à-dire en juin 1545.

1 Christophe Fabri, ministre de l'église de Thonon.

2 Pierre Viret, ministre de Lausanne.

122 LJŒTTRE$

A MONSIEUR DE FALAIS

Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Monseigneur, je vous escris en haste pource que je n'ay point esté adverty d'heure, mais je récompenseray en brief ceste faulte au plaisir de Dieu. Pour le présent, je vous advertiray seulement qu'après avoir advisé sur ce dont m'avez requis, nous trouvons bien qu'il y aura marchant prest quant il vous plaira d'achapter l. Mais de faire nul achapt, ny mesme d'en tenir propos, sinon que vous feussiez devant sur le lieu pour juger ce qui vous sera propre, nous n'y voions point grant ordre ; parquoy s'il ne tient qu'à cela, le meilleur seroit, à mon advis, d'y regarder sans sonner mot, jusque à ce que feussiez arrivé. Combien que pour le présent il a deux places, dont l'une pourroit changer maistre, si on n'y prévient de bonne heure. Mais aussi je croy quant vous auriez arresté de venir, et que Dieu ne vous envoiat nul empeschement, incontinent après ces chaleurs passées, vous vous mecteriez en chemin.

Je n'ose dire combien je seroye joieulx que la conclusion en fust prinse, de paour de vous estre suspect, si je venois à vous en donner conseil. Toutesfois je puis bien protester en vérité que le désir que j'auroye de jouir de la consolation que j'en attens, ne m'empesche-

1 II s'agit ici de l'acquisition d'une maison à Genève, pour M. de Falais.

roit pas de regarder à ce qui vous seroit bon. Et mesme ce qui m'incite le plus à désirer que feussiez icy, c'est affin que soiez en lieu où il y ait gens qui demandent de s'employer à vous faire service. Je m'estois advisé que si Monsieur de Fromont ' estoit venu, et qu'il luy pleust se venir esbatre jusque icy, comme il est plus portatif, que son voiage vous serviroit pour advertissement. Mais en ce cas je supplierois qu'il vînt descendre droict chez nous.

Quant au bon seigneur David, c'est fait, si Dieu ne le retire comme du sépulchre par grâce miraculeuse. Mais je ne vous en escris point plus au long, jusque à ce que Dieu en ait disposé du tout 2.

Sur ce, monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, et celle de Madamoiselle, et vous avoir présenté les humbles recommandations de ma femme, je prye nostre Seigneur de vous fortifier tous deux tant en corps qu'en esperit, tellement que sans défaillir nous accomplissions tous ensemble le voiage que nous avons à faire. Ce 22 de juing. (1545 3.)

Vostre servileur, humble frère et entier amy,

Jehan Calvin.

1 Jean, seigneur de Fromont et de Han-sur-Sambre , frère de M. de Falais.

2 Voir la note 4, page 420.

3 Au dos, de la main de M. de Falais : Respondu le XVIII de juillet 1545, à Strasbourg.

A MONSIEUR DE FALAIS

Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Monseigneur , je rends grâces à nostre bon Dieu de ce qu'il nous a resjouy des bonnes nouvelles de la santé qu'il vous a rendue, sans que nous ayons esté contristez de la maladie. Quant nous en eussions esté advertis à temps, nous l'eussions pryé, selon que nous y estions tenus. Mais puisqu'il a si bien besongné sans nous appeler à l'ayde, nous avons à le remercier doublement. Et mesme ma joye s'augmente de ce que j'entens que ceste visitation vous a servy à demy de médecine, pour vous rendre plus robuste. Quoy qu'il en soit, puisque nous avons un Dieu qui peult en un moment sans difficulté retirer les siens du sépulchre, il les pourra bien pourmener au bort tant qu'il vouldra, sans permectre qu'ils tombent dedans, jusqu'à ce qu'il en soit temps.

Si j'avois loysir d'escrire a Madamoiselle, je luy manderois que ses lettres m'ont aprins qu'il est bon de lire jusque au bout devant que juger. Car j'ay cuidé estre surprins en la seconde lingne, où elle me mandoit du dangier où vous avez esté, combien que sa prudence m'a aydé à me retenir. Tant y a que j'ay esté singulièment consolé, devant qu'avoir eu le loysir de me fascher.

Quant à l'affaire dont vous m'avez escrit, vostre venue n'a point esté divulguée de par nous. Mais cepen-

dant le bruict vole, et ne sçavons dont il vient, sinon que le vent le porte. Quant on m'en parle, je laisse couller cela, sans mectre poine de le réfuter. Car il y est passé quelqu'un venant de Strasbourg qui en a dict comme s'il avoit sceu vostre intention. Parquoy il m'est advis que ce seroit poine perdue de nyer, mais que le plus expédient est d'en laisser muser chascun ce qu'il vouldra. Tel est venu à moy, qui m'a racompté qu'un gentilhomme nommé ainsi, qui s'estoit retiré à Strasbourg, etc., comme s'il en eust plus congneu plus que moy. Quant il me demandoit des choses manifestes, pource que c'eust esté impudence d'en faire de l'ignorant, je lu y concédois aultant qu'il estoit nécessaire. Ainsi nous dissimulerons aultant que nous verrons qu'il pourra profiter. Cependant faictes vostre compte, qu'on devise de vostre estât en vostre absence, sans avoir commission de vous.

Touchant la place, le sire Nicolas en fera comme il le vous a promis, et nous avec luy. Seulement il y a une difficulté, que si on la haulsoit, ainsi que le bruict en est, non pas oultre sa juste valeur, mais oultre le pris qu'il en vouldroit donner, qu'il seroit de faire en tel cas. Nous faisons nostre project que par raison elle viendra jusque à deux mille cinq centz escus. Nicolas ne vouldroit passer oultre les deux centz ou environ. Non pas que la pièce ne les vaille, mais pource que sa commodité ne s'estend que jusque-là. C'est desjà un scrupule qui nous moleste. Quant ce lieu-là ne vous duiroit, il y en a un aultre en bransle, à deux bonnes lieues loing. Mais je craindrois que ce fust trop loing, car c'est grande commodité d'estre voisin de la ville,

combien que ce lieu que je dis est assez prochain du lac. En somme si c'estoit à souhaitter, je vouldrois bien que quelqu'un vous peult prester son œil de paour que les occasions ne nous eschappent.

J'entens bien par vos lettres qui c'est qui vous retient, mais je croy que de ceste doubte il en pourroit estre décidé à ceste heure. Quant je considère le tout, mon désir seroit que de première arrivée vous feussiez bien logé, et vostre cas tout bien ordonné. Mais en vostre absence, il est bien difficile de vous proveoir de lieu par achapt. De logis à louage en la ville, cela se peult faire sans grant intérest. Mais ce qui tire plus longue queue, ne se peult bonnement despescher, que la veue n'y soit. Car nostre contentement ne sera pas le vostre.

Pleust à Dieu que vous peussiez estre icy pour user 0 de l'opportunité pendant qu'elle nous dure. Toutefois j'espère que si l'un ne vient à point, nous recourrerons à un aultre.

Je crains de vous retarder, si je vous dis que nostre Seigneur nous afflige aulcunement de peste *. Mais j'ayme mieux que vous en soyez adverty de bonne heure pour vous asseurer, que d'estre surprins au déproveu. Du reste vous en estes duement informé, comme je pense, car je pryai bien Maldonad 2 et Saint- André 3 de ne vous point tromper. Combien que vous sçavez de vous-mesme ce qui vault mieulx que toutes admoni-

1 Elle ne cessa d'exercer ses ravages à Genève qu'en 4546.

2 Gentilhomme du Hanovre, réfugié à Genève.

3 Autre réfugié, des Pays-Bas. Il fut admis, l'année suivante, au ministère»

tions ny advertissements du monde. C'est puisque nous cherchons Jésus-Christ, qu'il nous convient attendre de le trouver crucifié par tout où nous irons en ce monde. Mais j'espère que nostre hon Père vous donnera encor icy aultant de relasche qu'il sera expédient, pour la dis* position de vostre corps. Nous attendrons par le premier certaines nouvelles de vous, et emportantes résolutions de ce que nous avons à faire.

Et sur ce, monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, et celle de Madamoiselle, et vous avoir présenté à tous deux les humbles recommandations de ma femme, je supplieray nostre bon Dieu de vous maintenir en sa protection, vous conduisant tousjours par son esprit, et vous envoiant ce qu'il congnoit vous estre salutaire. De Genesve, ce 5 d'aoust (1545).

Vostre serviteur, humble frère et entier amy à jamais,

Jehan Calvin.

A MADAME DE FALAIS

Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Madamoiselle, c'est bien raison puisque j'ay reçeu deux paires de lettres de vous, pour le moins que vous en aiez une de moy pour récompense. Mais je vous prie de ne me vouloir traicter à la rigueur pour ce coup.

Car le porteur m'avoit promis de m'advertir deux jours devant, et depuis il a esté plus hasté qu'il ne pensoit, tellement que je n'ay pas eu le loysir que j'avoye espéré, mais je me depporte de faire plus longue excuse, me confiant que vous la prendrez bien selon vostre prudence, puisque vous en estes advertie en un mot.

Au reste vos lettres m'ont doublement resjouy. Ce que je ne vous mande pas comme cbose nouvelle, car vous le pouvez bien penser sans que j'en dise un mot. C'est de ce qu'il a pieu à nostre bon Dieu de restituer monsieur en convalescence d'une maladie si fascbeuse, et qu'il se trouve mieulx disposé, qu'il ne faisoit devant qu'avoir eu ceste atteincte. Par cela il nous faut apprendre que nous ne devons pas réputer estrange que nostre bon Dieu tourne les afflictions corporelles au salut de l'âme, veu que mesme quant au corps il convertit la playe en guairison. Il reste que nous le pryons que comme il a commencé de luy restituer sa santé, il le vueille confermer pleinement, et luy donner un corps si robuste qu'il soit disposé pour s'aller esbattre, affin de récompenser le temps de la longue prison où il a esté desjà passé trois mois.

Je vous envoyé les lettres que la seur de monsieur David luy escrivoit, non pas qu'elles vous puissent apporter nulle consolation, mais d'aultant que j'eusse pensé faire incivilement en les supprimant. J'espère au plaisir de Dieu que par l'homme de messire Bernardin nous aurons nouvelles plus certaines, tant de la disposition de Monsieur, que de la vostre, etaussi de vos alfaires, affin que nous sçachions en quel temps il nous fauldra faire provision de bois, car de verjus on est après.

Il est vray que si vous craignez fort la peste, il y aurait un hocquet pour vous retarder. Néantmoins je vous asseure bien qu'il ne se fault pas arrêter au bruict qui augmente cent fois plus qu'il n'y en a.

Sur ce, après m'estre humblement recommandé à la bonne grâce de Messieurs et la vostre, je supplieray nostre Père céleste de vous conserver tous deux en bonne prospérité, vous resjouissant par sa grâce, et vous donnant contentement spirituel pour vous deslivrer de toutes fascheries terriennes, vous faisant dignes de servir de plus en plus à la gloire de son nom. Amen. De Genève, ce 15 d'aoust 1545.

Vostre serviteur et humble frère à jamais,

Jehan Calvin.

Monsieur, combien que je ne sçache pas la disposition en laquelle vous estes présentement, toutesfois j'ay bonne confiance en Dieu que, soit en santé ou maladie, il vous

* Lettre sans date, écrite en même temps que la suivante (septembre 1545). — Sommé, au nom de l'empereur, de quitter Strasbourg et de rentrer dans le Brabant, M. de Falais n'avait point obéi à cette injonction. Ce refus, en excitant contre lui le mécontentement impérial, l'avait exposé sans défense aux dénonciations intéressées de ses ennemis. En butte aux plus calomnieuses accusations, i. 9

donne la force de surmonter tout ce que vous pouvez avoir de fascherie. Car vous n'estes pas nouveau au combat, veu qu'il y a desjà longue espace de temps que ce bon Dieu a commencé à vous y préparer. Et ne vous est rien advenu, que vous n'eussiez attendu auparavant. Mais il est temps de monstrer par effet que quant vous avez commencé à suivre franchement Jésus-Christ, ce n'a pas esté sans estre résolu de luy tenir compaignie à la croix , puisqu'il nous faict cest honneur d'estre crucifié en nous pour nous glorifier avec soy. Et ne doubte pas que du temps mesme que vous estiez en vostre maison , et en paisible jouissance de vos biens , vous n'eussiez ce couraige de tout quicter quant il luy plairoit , et que vous ne feussiez du nombre de ceux qui usent de ce monde, comme n en usant point . 1 Corinth.VII, 31. Mais d'aultant que c'est bien raison qu'on apperçoive par expérience quelle est nostre affection, estimez que. nostre Seigneur vous a voulu donner à beaucoup d'aultres pour exemple , et par ce moyen glorifier son nom en vous.

D'aultre part nous ne sçavons pas que c'est de tout quicter pour l'amour de luy, jusque à ce qu'il nous ameine à la practicque. Il est vray que celluy qui a osté son affection des biens de ce monde a desjà tout vendu, et s'est rendu paoure en tant qu'en luy est. Mais le fruict et approbation de ceste paoureté spirituelle est d'endurer la perte des biens en patience, et ne les regretter point, quand il plaist au Père céleste que nous en soions

il voyait son caractère méconnu , son nom outrage , ses biens mis sous le séquestre, pendant qu'il languissait lui-même en proie au découragement et à la maladie.

despouillés. Je ne vous allègue pas ces choses comme à celluy qui soit ignorant, ou qui ait mestier de longues remonstrances ; mais pour l'amour que je vous porte duquel Dieu m'est tesmoing. Je me console ensemble avec vous, comme souffrant en vostre personne.

Le temps doncq est venu que vous monstriez comme vous n'estimez toutes choses non plus que fiente, pour approcher de celluy qui non-seulement nous a donné tous ses biens, mais aussi soy-mesme. Et puisque Dieu a permis que vous feussiez deschargé d'une partie de vos biens terriens , estimez qu'il a congnu que ce vous estoit pour le présent un fardeau inutile. Je diz une partie , combien que le tout quasi vous ait esté ravy , pour ce qu'il vous en reste, comme j'espère, abondamment pour vostre usaige. Tant y a que ces gouffres qui dévorent tout le monde, en ont journellement plus grant faulte, que ceux desquels ils ont englouty la substance.

La somme est que rien ne vous est diminué, puisque nostre Seigneur en vous apprenant que vostre héritaige est au ciel, a proveu à ce qu'il vous estoit utile pour la vie corporelle, en vous donnant contentement, et du bien plus qu'il n'estoit de mestier pour vous contenter. Quant tout vous seroit osté, encor vous demeureroit la consolation à laquelle il nous fault arrester principallement, voire acquiescer du tout. C'est qu'ayant le Fils de Dieu, il ne nous face pas mal d'estre privez du reste. Car nous le devons bien priser jusque-là. Mais encor puisque ce bon Saulveur vous a supporté si bénignement qu'en vous appelant à la communication de sa croix, a proveu à vostre commodité terrienne, il y a bien

occasion de vous renger à son bon plaisir, et au reste vous resjouir de ce qu'estant diminué quant au monde, vous estes exalté devant luy et ses anges d'aultant plus. Car combien que le monde s'efforse par tous moiens d'ensepvelir Jésus-Christ en ignominie, si faut-il que sa sépulture soit glorieuse , non-seulement en luy , mais aussi en ses membres. Cependant souffrons d'estre humiliés en nous , comme bon luy semblera. Mais il n'y auroit point de fin à mes lettres, si je voulois suivre ce propos. Ainsi, Monseigneur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je suplye nostre bon Dieu- de besongner maintenant en vous plus vertueusement que jamais, pour vous faire contemner tout ce qui est de ce monde et aspirer droict à luy de tout vostre cueur, sans estre diverty de rien qui soit, vous faisant gouster quelle est la valeur de l'espérance qu'il nous réserve au ciel, et qu'il luy plaise vous alléger quant au corps, affin que vous soiez tant mieulx disposé pour bien méditer ses grâces qu'il vous faict , et vous délecter en icelles, recongnoissant l'amour qu'il vous monstre. Ma femme laquelle est malade au lict, prye d'estre aussi humblement recommandée à vostre bonne grâce. Ce porteur qui est de bien bonne sorte, et de la marcque telle que vous la demandez, vous racomptera plus amplement de nostre estât.

Vostre humble frère, serviteur et entier amy,

Jehan Calvin.

A MADAME DE FALAÏS

Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Madamoiselle, je n'ay pas loysir d'estendre mes lettres si long que je vouldrois bien, attendu Testât où nous sommes. La présente sera seulement pour louer nostre bon Dieu delà confiance qu'il vous donne, eslargissant vostre cueur au millieu des anguoisses où il pourroit estre sans avoir sa consolation d'en hault. Quoy qu'il en soit, si nous avons la patience de prester l'oreille à nostre Saulveur, il nous donnera tousjours de quoy pour nous resjouir, et nous fera gouster et sentir vivement que ce n'est pas en vain qu'il nous a promis de nous rendre invincibles en tribulations. Maintenant doncq apprenez par effect que vault ceste belle promesse, que nous sommes bien heureux, quand tout le monde mesdira de nous, et nous aura en haine, et nous persécutera pour son nom. C'est de là qu'il vous a préparez jà de longtemps à vous exposer au dangier. C'est donc là qu'il vous convient retourner maintenant pour y acquiescer, comme de faict il vous y conduict par la main.

Que ne sommes-nous ensemble pourdespiter Sathan, en méditant les choses qui nous doivent resjouir spirituellement, et nous donnent matière de nous glorifier plus que jamais, quant nous sommes abbatus selon le monde. Mais je sçay que vous n'avez pas mestier de ma compaignie en cela. Et aussi je le dis plus pour mon

contentement que pour vostre nécessité. Surtout congnoissez que maintenant l'heure est Tenue, qu'il vous iault monstrer comment vous estes en aydc à monseigneur vostre mary, tellement qu'il ait tousjours occasion de bénir Dieu, comme il a eu jusque icy de l'avoir proveu d'un tel support. Je dis cecy pource que je considère que c'est le principal que Dieu luy ait laissé quant aux créatures, pour ne le point destituer du tout. Je voy certes estant absent de quel zèle vous estes poulsée à vous en acquiter, et quelle poine vous prenez à vous y emploier. Parquoy ce que j'en parle, n'est pas tant par forme d'exhortation, qu'en vous congratulant, vous entretenir en ce bon couraige que Dieu vous a donné.

Je vous adresse quelque response que j'ay faict à la seur de monseigneur laquelle est à Mons, sur une missive qu'elle envoia naguères à la femme de Sainct-André. Si bon vous semble, vous la luy ferez tenir, avec ce que j'envoye à la seur de Monsieur David. J'en remect le tout à vostre bonne discrétion.

Pour faire fin, Madamoiselle et très honorée seur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce, et vous avoir aussi présenté les humbles recommandations de ma femme, laquelle gist au lict ninade, je supplye nostre bon Dieu de vous remplir de toutes grâces, pour augmenter journellement sa gloire en vous, et triompher en vostre constance, affin que finalement nous soyons aussi participans de sa gloire qu'il nous a promise. De Genesve, ce 18 de septembre (1545).

Vostre serviteur et humble frère,

Jehan Calvin.

A MONSIEUR DE FALAIS *

Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Monseigneur, j'espère que quant ces présentes parviendront à vous, elles vous trouveront, par la grâce de nostre bon Dieu, en telle disposition et santé comme nous désirons, et semblablement Madamoiselle vostre femme. Cependant les nouvelles que nous avons eu de la maladie de tous deux , nous ont esté tristes et seront en attendant que nous en ayons d'aultres pour nous resjouir. Au reste, c'est bien raison que nous vivions et mourions à celluy lequel nous a acquis affin d'estre gloritié en nous en toutes sortes, et que nous monstrions par effect que nous sommes siens, nous submettant du tout à luy en vraye obéissance, ce que nous ne pouvons faire sans lui résigner et quicter nos personnes à ce qu'il en dispose comme bon luy semblera. Que s'il luy plaist nous prolonger la vie, il nous fault préparer à voir beaucoup de paouretés en l'Eglise chrestienne. Nous voyons la dissipation et le désordre tant confus qui y est à présent. D'espérance d'amendement il n'y en apparoit point du costé du monde. Car de s'amuser aux princes, c'est un abus. Ils sont tant empescbez ailleurs, qu'ils n'ont loysir de penser à ce qui leur devroit estre le principal. Brief ils

* Sans date. Cette lettre semble écrite à la même époque, et dans les mêmes circonstances que les deux lettres précédentes.

ont en recommandation leur Estât, pour lequel conserver ils persécuteront Jésus-Christ , pensant qu'il n'y ait point d'aultre moien. Cependant de remédier à la confusion tant horrible de laquelle le ciel et la terre crient, il n'en sera nouvelles, combien que par honte, ils en facent le semblant. Parquoy il ne nous reste que de prier Dieu qu'il luy plaise nous fortifier en vraye constance au millieu de ces scandales, tellement que rien ne nous desbauche que nous ne persévérions tousjours. Et aussi qu'il regarde son Eglise en pitié, et mecte la main à la restituer au-dessus, accomplissant ce que dict le prophète, que voyant qu'il n'avoit nul adjuteur d'entre les hommes, il s'est armé de la force de son bras. Esaïe L1X, 16. Employons-nous finalement à son service, travaillant sans nous lasser ne perdre couraige, jusque à ce qu'il nous appelle en ce repos bien heureux où nous ayons contentement de luy, nous resjouissans des labeurs que nous aurons prins, en recevant le loyer qui nous sera là révélé.

Sur ce, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre grâce et de Madamoiselle, je supplye ce bon Dieu de vous maintenir en bonne prospérité, continuant en vous ses grâces à ce que jusque en la fin vous soyez instrumens de sa gloire, et qu'il vous soit en sanctification.

Vostre serviteur et humble frère à jamais,

Charles d'Espe ville.

Monseigneur, j'espère suivant ce que nous mandoit dernièrement Antoine Maillet, que vous estes en meilleure disposition que de coustume, dont je remercie nostre bon Dieu, le pryant de vous confermer pleinement. Car je ne doubte pas que la maladie ne vous ait laissé une longue queue de foiblesse. Mais celluy qui a commencé à vous remectre au-dessus, parfera, comme j'espère, par sa bonté infinie, tant pour exaulser les prières de ses serviteurs que pour fermer la bouche aux iniques, à ce qu'ils ne prengnent point occasion de dire que vous aiez esté vaincu de leur tentation. Car vous sçavez comme il ne leur fault pas grant couleur pour blasphémer. Or Dieu leur monstrera qu'il vous a disposé à recevoir encore de plus grans assaults, si mestier est. Et cependant nous fera la grâce de jouir plus long temps de vous à nostre singulière consolation. Quant nous aurons nouvelles de par vous-mesmes, elles nous resjouiront encor plus.

Sur ce, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et celle de Madamoiselle, et vous avoir présenté à tous deux les recommandations d'une femme résuscitée, je supplye nostre bon Dieu de vous avoir tousjours en sa saincte garde, mul-

tipliant ses grâces en vous journellement à la gloire de son nom. De Genesve ce 26 d'octobre [1545].

Vostre humble frère, serviteur et entier amy,

Jehan Calvin.

A MONSIEUR DE FALAIS *

Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Monseigneur, depuis mes lettres escrites, je me suis radvisé touchant l'épître dédicatoire de mon Commentaire, car pource que c'est grand poine et difficulté de s'astraindre à remplir tant de pages et non plus, je l'envoyé toute faicte, néantmoins à telle condition qu'elle ne s'imprime que par vostre commandement. Pourtant l'ai-je enclose dans les présentes, affin que Yendelin ' ne l'ait que par vos mains. S'il ne vous semble pas expédient que je vous l'adresse, j'en feray une nouvelle, estant adverty. Au reste ne vous esbahissez si je parle en brief de vous, car je craingnois d'attoucher quelques épines en y entrant plus avant. Mais selon que les choses se porteront, nous pourrons au plaisir de Dieu,

* Calvin venait de dédier à M. de Falais son Commentaire sur la première épitre de saint Paul aux Corinthiens. L'épître dédicatoire est du 22 janvier 1546. Le nom de M. de Falais, triste exemple de la fragilité des affections humaines, devait être effacé dix ans après de la préface de ce Commentaire, et remplacé par le nom du marquis de Vico.

1 Imprimeur de Strasbourg.

à la seconde impression, desduire pleinement tout ce qui sera de mestier. Combien j'aurois grand désir, si c'estoit le plaisir de Dieu, d'estre avec vous trois ou quatre jours pour deviser de bouche plus tost que d'escrire. C'est possible follie à moy de penser que ma présence vous servît. Mais quoy! encore que la faculté deffailie, l'affection me faict parler ainsi. Toutefois ce sont souhaits qui sont plus aysez à faire, que acomplir. Ainsi contentons-nous de ce que Dieu nous donne.

Hier nous eusmes icy nouvelles de la desfaite de quatre mille Anglois par cincq cens chevaux légiers. Mais c'est de France S

Monseigneur, après m'estre humblement recommandé de rechef à vostre bonne grâce, et celle de Madamoiselle, je prye tousjours notre Seigneur qu'il vous maintienne en sa gloire (janvier 1546 2).

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