‹ Lettres (volume 2)Chapitre 22 sur 47 · A UN SEIGNEUR FRANÇAIS · texte numérisé non relu

A UN SEIGNEUR FRANÇAIS

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monsieur, j'ay entendu une partie de vostre intention par le sieur François de la Rivière, et loue nostre Seigneur du bon couraige qu'il vous a donné de le servir

* ... Peut-être Charles de Jonvillers qui devint, quelques années

après, le secrétaire et l'ami du réformateur. Ce fut en effet en 1 549,

et d'après les conseils de Calvin, que ce seigneur quitta Chartres,

sa patrie, pour se rendre a Genève, où il fut reçu habitant en 1550,

et bourgeois en 1556.

jusques au bout. Comme nous devons entièrement nous adonner à luy et sans réserve, si nous voulons estre recongneus des siens, il reste à sçavoir comment vous pourrez deuement vous employer à son service. Il est vray que la terre est sienne, et que partout il nous est licite d'habiter, moyennant que nous ayons le soing de nous conserver impollus, pour l'honorer tant de corps comme d'esprit. Quand il nous est dict que toute la terre est saincte, cela nous admoneste que nous ne la devons nullement souiller en mal vivant. îl n'y a maintenant qu'à regarder si en simulant, comme vous faictes, vous n'estes point participant des pollutions que vous condamnez à bon droict aux infidelles. J'entens bien que vostre cœur est bien loing d'y consentir, mais en monstrant signe d'y communiquer, il n'y a doubte que vous ne faciez profession d'y consentir. Et comme devant Dieu nous devons détester l'idolâtrie, aussi devant les hommes il nous convient abstenir de ce qui peult donner à congnoistre que nous l'approuvons. C'est bien raison que le corps soit gardé à Dieu tout pur, comme l'âme, puisque est temple du Sainct- Esprit, et a la promesse de la gloire immortelle qui sera révélée au dernier jour. Or est-il si possible d'employer entièrement au service de Dieu corps et âme, et ce pendant faire semblant de convenir avec les idolâtres, en ung acte que nous congnoissons estre au déshonneur de Dieu? Il ne suffit pas de respondre icy que vous n'en faictes nulle déclaration de bouche, plus tost que vous seriez prest à protester le contraire, si vous en estiez requis, car vous sçavez bien que vous n'y allez à auître intention, sinon pour montrer aux ennemys de Dieu i. 4 7

que vous ne rejectez point ce qu'ils font, car si ce n'estoit pour leur gratiffier, et par ce moyen éviter l'opinion d'estre répugnant à leurs sacrilèges, jamais vous n'en approcheriez. Et cela n'est aultre chose, sinon faire hommage à leur idole par faintise, combien que l'affection n'y soit pas. S'il vous semble que j'espluche les faultes de trop près, je vous prie d'entrer en vousmesmes, et vous trouverez que je ne vous mects rien en avant, de quoy vostre conscience ne vous rédargue. De là jugez si Dieu n'y trouve pas encores à redire beaucoup plus, car il y voit bien plus cler que nous. Parquoy de conseiller à ung homme chrestien de continuer en tel estât, je ne puis selon le jugement que Dieu m'a donné, et ne sçay que dire pour toute résolution, sinon que celuy qui est hors d'une telle contrainte est bien heureux. Ainsi quiconque a le moyen de s'en retirer, ne le doibt nullement mespriser à mon advis. Vray est que jamais homme n'aura les choses tant à souhet, qu'il ne soit sans difficulté, voire mesme sans beaucoup de fascheries, sans dommaige et perte de ses biens. Mais apprenons de préférer l'honneur de Dieu à tout. Quant à vous j'entens que vostre bon Dieu vous a amené jusques là, que vous estes résolu de ne croupir en lieu où vous l'offensiez à vostre escient, qui est cause que je me déporte de plus longues exhortations. Seulement advisez de ne point suffoquer ceste bonne volunté qu'il vous a donnée, mais plus tost vous inciter, faisant office de solliciteur pour vous réduire en mémoire de mettre en exécution vostre bon propos. Car je sçay, et l'expérience vous monstrera, combien il y aura de distractions pour le vous faire oublier, ou tant délayer qu'il se refroi-

disse. Quant est des moyens que le sire François m'a mis en avant, je luy en ay répondu ce qu'il vous en mandera, comme je pense. Cependant il fauldroit que le partement fust tel comme d'Egypte, troussant vos hardes avec vous. En cela je croy qu'il est mestier d'ung ferme couraige et bien constant. Mais vous pourrez tout en celuy qui vous fortifie. Quant il vous auroyt conduictjusques icy, vous verrez l'addresse qu'il vous donnera. De mon costé je m'y vouldrois employer de bon cueur et bonne âme, selon comme j'y suis tenu. J'espère que vous ayant tenu la main en plus grandes choses, qu'il ne vous deffauldroit pas en cest article. Mais il lui plaist quelquesfois d'exercer et esprouver nostre foy, en telle sorte qu'en laissant ce que nous tenons en main , nous ne sachions ce que nous devons trouver. Nous en avons exemple en nostre père Abraham. Après luy avoir commandé d'abandonner le pays, son lignage, et tout le reste, il ne luy monstra présantement rien pour récompense, mais le remect à ung aultre terme. Viens, dict-il, en la terre que je te monstreray. Si luy plaist aujourd'huy de faire le semblable envers nous, que nous quittions le lieu de nostre naissance pour nous transporter en pays incongneu, sans scavoir comme nous y devons trouver, rendonsnous à luy, qu'il gouverne nos pas, et faisons-luy cest honneur d'espérer qu'il nous conduira à bon port. Mesme il faut que vous soiez tout adverty que vous n'entrerez pas en ung paradis terrestre, pour vous resjouir eu Dieu sans auicune moleste; vous trouverez ung peuple assez rude; vous y aurez des tentations assez fascheuses. Bref, ne prétendez de méliorer vostre conili-

tion, sinon en tant qu'estant délivré de ceste malheureuse captivité de corps et d'âme, vous aurez congé de servir Dieu purement. Vous aurez la pure doctrine de sa parolle ; vous invocquerez son nom en la compaignie des fidelles, vous jouirez du vray usaige de ses sacremens. Mais cela vous doibt bien suffire pour le tout, si nous le prisons comme il appartient. Du reste des commodités, vous en prendrez ce que Dieu vous donnera, vous passant de ce dont il vouldra que soyez privé. Préparez-vous donc , en suivant Jésus-Christ , de ne point fuir la croix, car aussy vous n'y gaingneriez rien en la fuiant, pource qu'elle vous trouverra néantmoins. Mais contentons-nous de ce bien inestimable, qu'il nous soit licite non-seulement de vivre en repos de conscience, mais de nous exercer journellement en la doctrine du salut et en l'usaige des sacremens, pour nostre confirmation. Qui bastira sur ce fondement, fera ung bon édifice, et de faict aultrement ne pourriez vous monstrer si vous prisez Jésus- Christ ou non, sinon en estimant auprès de luy tout le monde comme fiante.

Sur ce, après m'estre recommande affectueusement à vostre bonne grâce , je prieray nostre bon Dieu de vous remplir d'esprit de conseil et prudence pour juger ce qui sera bon et expédient, et vous fortifier en vraye constance, pour exécuter ce qui sera selon sa volunté ; ce faict qui luy playse vous conduire par la main, bénir vostre issue et vostre entrée, pour faire [tourner] le tout abonne prospérité. Ce 18 d'octobre 1548.

Vostre humble frère et serviteur en nostre Seigneur,

Charles d'Espeville.

DE CA.LVLN. 261

AU PROTECTEUR D'ANGLETERRE

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy, vol. 102.

Monseigneur, combien que Dieu vous ait proveu d'une singulière prudence , magnanimité et aultres vertus requises à Testât où il vous a constitue' , et aux affaires qu'il vous a mises en main , toutesfois d'aultant que vous me tenez pour serviteur de son Fils auquel vous désirez surtout d'obéir, je me tiens asseuré que pour l'amour de luy vous recevrez humainement ce que je vous escris en son nom, comme de faict je ne prétends à aultre fin, sinon qu'en suivant ce que vous avez commencé de plus en plus, vous advanciez son honneur jus-

* Edouard Seymour, comte de Kertford, due de Sommerset, régent d'Angleterre, sous la minorilé d'Edouard VI. Ce fut sous son administration que la Réforme s'établit victorieusement en Angleterre. Appuyé sur le parlement, il comprima les troubles survenus dans le royaume après la mort de Henri VIII , confirma la suprématie du roi, abolit le culte des images, les messes privées, et rétablit la communion sous les deux espèces. Il entretint une correspondance avec Calvin, qui lui dédia, le 24 juin 1548, son Commentaire sur la première épîîre de saint Paul à Timothée, et, docile aux conseils du réformateur, il offrit un asile aux bannis religieux du continent, Bucer, Fagi, Ochino et Pierre Martyr. Aimé du peuple, haï des grands, il se rendit impopulaire par l'insuccès de la guerre qu'il soutint contre Henri II en Ecosse et en France, fut renversé du pouvoir par un complot de la noblesse , emprisonné à la Tour de Londres (octobre 1549) et ne recouvra sa liberté, l'année suivante, que pour périr, en 1552, sur l'échafaud, victime de l'ambition de Warvick, comte de Northumberland, son parent.

ques à ce que vous aiez establi son règne en telle perfection comme il se peult voir au monde. Et aussi vous congnoistrez par la lecture, que sans advancer rien du mien, le tout sera tiré de sa pure doctrine. Si je ne regardois que la dignité et grandeur où vous estes, il n'y auroit point accès pour un homme de ma qualité. Mais puisque vous ne refusez point d'estre enseigné du Maistre auquel je sers, mais que plus tost préférez à tout le reste la grâce qu'il vous a faicte d'estre de ses disciples , il me semble que je n'ay besoing de vous faire longue excuse ne préface, pource que je vous tiens assez disposé à recepvoir tout ce qui procédera de luy.

Nous avons tous à rendre grâces à nostre Dieu et Père de ce qu'il s'est voulu servir de vous en œuvre tant excellente , que de remettre au-dessus la pureté et droicte reigle de son service en Angleterre par vostre moien, et faire que la doctrine de salut ayt lieu , et y soit fidellement publiée pour tous ceux qui la vouldrontescouter; de ce qu'il vous a donné une telle vertu et constance à poursuyvre jusques icy contre tant de tentations et difficultés; de ce qu'il vous a tenu la main forte en bénissant tous vos conseils et labeurs pour les faire prospérer. Ce sont choses qui incitent tous vrays fidelies à magnifier son nom. Mais cependant pource que Sathan ne cesse d'eslever tousjours nouveaulx combats, et que c'est une chose de soy difficile tant que rien plus, de faire que la vérité de Dieu domine paisiblement entre les hommes qui de leur naturel sont adonnés à mensonge; d'aultre part qu'il y a [tant] de circonstances qui empeschent aujourd'huy le cours d'icelle, et surtout que les superstitions de l'Antéchrist aians prins racine de si long temps

ne se peuvent aisément oster des cœurs , il me semble que vous avez bon mestier d'estre confermé par sainctes exhortations. Et je ne doubte point que l'expérience ne le vous face sentir, qui sera cause de m'y faire procéder plus franchement, pource que ma délibération, comme j'espère, respondra à vostre désir. Quant mes exhortations seroient superflues, si supporteriez-vous le zèle et sollicitude qui m'a induict à les faire. Par plus forte raison je crois que la nécessité que vous en sentez, fera qu'elle soit encores mieux receue. Quoy qu'il en soit , Monseigneur, qu'il vous plaise me donner audience en quelques advertissemens que j'ay proposé de vous desduyre icy en brief , espérant que quant vous les aurez escoutés , pour le moins vous y trouverez goust pour en estre consolé, et prendre tant meilleur couraige à continuer la saincte et noble entreprise où Dieu vous a voulu employer jusques icy.

Je ne doubte pas que les grands troubles qui sont advenus depuis quelque temps, ne vous aient esté bien durs et fascheux, et surtout que plusieurs en ont peu prendre occasion de scandalle; d'aultant qu'ils estoient esmeus en partie soubs umbre du changement de la religion. Parquoy il ne se peult faire que ce ne vous ait esté un assault bien rude , tant pour les pensées qu'il vous en pouvoit venir à l'esprit, que pour les murmures des malins et ignorans, et aussy pour l'estonnement des bons. Certes le bruict que j'en ay ouy de loing me cause grande angoisse en mon cœur, jusques à ce que j'ay sceu que Dieu avoit commencé d'y mettre quelque remède. Toutesfois pource qu'ils ne sont possible encores du tout appaisés , ou que le diable les pourroit renouveller,

qu'il vous souvienne de ce que l'histoire saincte récite du bon roy Ezécbias (2 Chroniques, XXXII), assavoir quant il eust aboly les superstitions en Judée, réformé Testât de l'Eglise selon la loy de Dieu , que alors il est tellement pressé de ses ennemys qu'il semble bien qu'il soit homme perdu et désespéré. Ce n'est pas sans cause que le Sainct-Esperit notamment exprime qu'une telle affliction luy est advenue, incontinent après avoir restably la vraye religion en son ordre. Car il sembloit bien puisqu'il s'estoit efforcé de faire régner Dieu, qu'il dust avoir de son costé son royaume paisible. Ainsi tous princes fidelles et gouverneurs de pais sont advertys par cest exemple , que d'aultant plus qu'ils mettront peine à chasser les idolâtries, et procurer que Dieu soit vrayement adoré, comme il doibt, leur foy pourra estre examinée par diverses tentations. Dieu le permet et veult ainsi, pour déclairer la constance des siens, et les exercer à ce qu'ils ayent à regarder plus hault que le monde. Cependant le diable aussy faict son office, taschant à ruiner la bonne doctrine par moiens obliques, comme par dessoubs terre , d'aultant qu'il n'en peult ouvertement venir à bout. Mais suivant l'admonition de sainct Jaques (Jaques, V) , qui nous dit qu'en considérant la patience de Job , il nous fault regarder l'issue , il nous convient aussy, Monseigneur, jeter les yeux sur l'issue qui a esté donnée à ce bon roy. C'est que Dieu luy a secouru en toutes ses perplexités, et qu'il est demeuré à la lin victorieux. Sur cela puisque sa main n'est point accourcie , et qu'il a aujourd'huy en aussy grande recommandation la deffense de sa vérité et le salut des siens, comme il eust jamais, ne donbtez point qu'il ne

vous veuille subvenir, et non pas seulement pour ung coup , mais en aultant de tentations qu'il vous envoi era.

Si la plus grant part du monde résiste à l'Evangile , et mesmes s'efforce avec toute raige et violence d'empescher qu'il ne vienne en avant, nous ne le debvons pas trouver estrange. C'est l'ingratitude des hommes qui a tousjours esté et sera de reculer, quand Dieu approche d'eulx, et mesmes de regimber contre luy, quant il leur veult imposer son joug. D'advantage pource que de nature ils sont adonnés à hipocrisie, ils ne peuvent souffrir d'estre amenés à la clarté de la parolle de Dieu qui descouvre leur turpitude et honte , ne d'estre tirés hors des superstitions qui leur servent comme de cachette pour leur donner umbre. Ce n'est doncques rien de nouveau, s'il y a contradiction, quand on tasche de réduyre les hommes à la pure obéissance de Dieu. Et aussi nous avons l'advertissement de nostre Seigneur Jésus , lequel nous dict qu'il a apporté le glayve avec son Evangile. Mais si ne fault-il pas que cela nous estonne, ou nous rende lasches et craintifs, car en la fin quand les hommes se seront bien mutinés, et auront jette tous leurs bouillons, ils seront confus en un moment, et se rompront avec leur impétuosité. Vray est, comme il est dict au pseaulme second : Que Dieu ne se fera que rire de leur esmotion , c'est-à-dire qu'en dissimulant, il les laissera tempester comme si la chose ne luy attouchoit point. Mais si est-ce qu'en la fin ils seront tousjours rembarrés par sa vertu , de laquelle si nous sommes armés, nous avons une bonne munition et invincible , quelques conspirations que le diable dresse

contre nous, et en la fin congnoistront par expérience que tout ainsi que l'Evangile est le message de paix et de réconciliation entre Dieu et nous, qu'il nous servira à pacifier aussy les hommes et par ce moyen sentiront que Esaïe n'a point dict en vain (Esaïe II) que quand Jésus-Christ régnera entre nous par sa doctrine, que les espées seront converties en charrues et les lances en faulx. Cependant jaçoit que la malice et rébellion des hommes soit cause des séditions et mutineries qui s'eslèvent contre l'Evangile , si est-ce qu'il nous fault regarder à nous et congnoistre que Dieu chastie nos fautes par ceulx qui aultrement ne veullent servir que Sathan. Ça esté une complainte ancienne que l'Evangile estoit cause de tous les maux et calamités qui adviennent aux hommes. De faict nous voyons par les histoires que quelque temps après que la Chrestienté fust espandue partout, il n'y eust quasi angle de la terre qui ne fust horriblement affligé. L'esmotion des guerres estoit comme un feu universel allumé en tous pais. Les déluges d'un costé , Jes pestes et famines de l'aultre, une confusion énorme d'ordre et de police, en sorte qu'il sembloit que le monde se deust plainement renverser. Nous avons pareillement veu de nostre temps, depuis que l'Evangile a commencé d'estre remis au-dessus, beaucoup de pouvretés, tellement que chacun se plainct que nous sommes en ung siècle malheureux, et y en a bien peu qui ne gémissent soubs ce fardeau. Or en sentant les coups, nous debvons regarder à la main de celuy qui nous frappe, et debvons aussi penser pourquoy, La cause qui le meust à nous faire ainsi sentir ses verges, n'est pas trop obscure, ne difficile à entendre. Nous sçavons que

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sa parolle par laquelle il nous veult guyder à salut est un trésor inestimable; en quelle révérence est-il receu de nous, quand il le nous présente? Puis donc que nous ne tenons pas grand compte de ce qui est tant précieux, à Dieu est bien raison qu'il se venge de nostre ingratitude. Nous oyons aussi ce que Jésus-Christ prononce (Luc XII, 47), que le serviteur sachant la volunté de son maistre, et ne la faisant point, est digne de double chastiment. Puisque nous sommes si lascbes à obéyr à la volunté de nostre Dieu, qui nous a esté déclairée plus que cent fois cy-debvant, ne trouvons point estrange s'il se courrouce plus asprement contre nous, veu que nous sommes plus inexcusables. Quant nous ne faisons point profiter la bonne semence, c'est bien raison que les chardons et espines de Sathan croissent pour nous poindre et piquer. Puisque nous ne rendons point à nostre Créateur la subjection qui luy est deue , ce n'est point merveille que les hommes s'eslèvent contre nous.

Ace que j'entends, Monseigneur, vous avez deux espèces de mutins qui se sont eslevéz contre le roy et l'estat du royaume : Les uns sont gens fantastiques, qui soubs couleur de l'Evangile vouldroient mettre tout en confusion. Les aultres sont gens obstinés aux superstitions de l'Antéchrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'estre réprimés par le glayve qui vous est commis, veu qu'ils s'attaschent non-seulement au roy, mais à Dieu qui l'a assis au siège royal, et vous a commis la protection tant de sa personne comme de sa majesté. Mais le principal moyen est de faire tant qu'il sera possible que ceulx qui prennent goust à la doctrine de l'Evangile pour y adhérer, la reçoivent avec telle

humilité et craincte qu'ils renoncent à eux-mêmes pour servir à Dieu. Car ils doibvent penser que Dieu les veult tous resveiller à ce qu'ils profitent mieulx à bon escient à sa Parolle, qu'ils n'ont pas faict. Ces forcenés qui vouldroyent que tout le monde se revirast en une licence confuse, sont subornés par Sathan pour diffamer l'Evangile, comme s'il n'engendroit que révolte contre les princes, et toute dissipation en la vie humaine. Parquoy tousiîdelles en doibvent souspirer. Les papistes voullant soubstenir les ordures et abominations de leur idole romain , se monstrent ennemys manifestes de la grâce de Jésus-Christ et de toutes ses ordonnances. Cela aussi doibt faire grand mal au cœur à tous ceulx qui ont quelque goutte de bon zelle. Parquoy ils doivent penser tous ensemble que ce sont verges de Dieu s'adressant à eulx. Et pourquoy? Sinon d'aultant qu'ils ne font valoir la doctrine de salut, comme il appartient. Ainsi le principal remède pour amortir telles séditions, est quant ceulx qui font profession de l'Evangile, sont vrayement réparez à l'image de Dieu , pour monstrer que nostre chrestienté ne cause nulle dissipation en la vie humaine, de donner bonne approbation par leur modestie et attrempance qu'estans gouvernez par la Parole de Dieu, nous ne sommes point gens desbordéz, ne sans bride ; et, par leur bonne saincte vie, clorre la bouche à tous mesdisans. Car, par ce moyen, Dieu estant appaisé, retirera sa main , et au lieu qu'aujourd'huy il punit le mépris qu'ils ont faict à sa Parolle, il bénira leur obéissance en toute prospérité. Mesme que toute la noblesse et gens de justice se rengent droictement et en toute humilité à la subjection de ce grand Roy Jésus-Christ,

luy faisant entier hommage et sans feintise d'âme, de corps et de tout, afin qu'il corrige et abatte l'arrogance et témérité de ceulx qui se vouldroient eslever contre eulx. Voylà comment les princes terriens doibvent gouverner et régner, servant à Jésus-Christ et faisant qu'il ayt son authorité souveraine sur tous , tant petits que grands. Parquoy, Monseigneur, en tant que vous avez Testât du roy vostre nepveu cher et en recommandation, comme vous le monstrez bien, je vous supplye au nom de Dieu d'appliquer ici vostre principal soing et vigilance, que la doctrine de Dieu soit prêchée en efficace et vertu pour produire son fruict , et ne vous lasser point, quoy qu'il en soit , à poursuyvre une plaine et entière réformation de l'Eglise. Pour vous mieulx exprimer mon intention, je distingueray le tout en trois points.

Le premier sera de la façon de bien endoctriner le peuple. Le second sera de l'extirpation des abus qui ont régné par cy-devant. Le troisième, de corriger soigneusement les vices, et tenir la main à ce que les scandalles et dissolutions n'ayent point la vogue, tellement que le nom de Dieu en soit blasphémé.

Quant au premier poinct, je n'entends point vous déclairer quelle doctrine doibt avoir lieu. Plus tost je rends grâces à nostre bon Dieu qu après vous avoir illuminé en sa pure congnoissance, il vous a donné conseil et discrétion pour faire que sa pure vérité soit preschée. Ainsi loué soit Dieu, vous n'estes pas à enseigner quelle est la vraye foi des chrestiens et la doctrine qu'ils doibvent tenir, veu que par vostre moyen la vraye pureté de la foy est restituée. C'est que nous tenions Dieu

pour le seul gouverneur de nos âmes, que nous tenions sa loy pour la seule reigle et régime spirituel de nos consciences, pour ne le point servir selon les folles inventions des hommes. Item que selon sa nature, il veuit estre servy en esprit et en pureté de cœur. D'aultre part que congnoissant qu'il n'y a que toute malheureté en nous , et que nous sommes corrompus en tous nos sens et affections, tellement que c'est ung abyme d'iniquité que nos âmes, estans désespérez en nous, ayans aussi anéanty toute présumption de nostre sagesse, dignité ou pouvoir de bien faire, nous recourions à la fontaine de tous biens qui est Jésus-Christ, recepvant ce qu'il nous donne, assavoir le mérite de sa mort et passion, afin que par ce moyen nous soyons réconciliés à Dieu ; qu'estans lavés de son sang, nous ne craignions point que nos macules nous empeschent de trouver grâce au throsne céleste; qu'estans certains que nos péchés nous sont pardonnes gratuitement en la vertu de son sacrifice, nous mettions là nostre repos et appuy, pour estre asseurés de nostre salut; que nous soyons sanctifiés par son Esprit, pour nous consacrer à l'obéissance de la justice de Dieu ; qu'estans fortifiés par sa grâce nous soyons vaincqueurs de Sathan, du monde et de la chair; finalement, qu'estans membres de son corps, nous ne doubtions pas que Dieu ne nous répute de ses enfans, et que nous n'ayons la confiance de l'invoquer comme nostre père; que nous soyons advertis de réduyre à ce but tout ce qui se dict et faict en l'Eglise ; c'est qu'estans retirés du monde nous soyons eslevéz au ciel avec nostre Chef et Sauveur. Puis donc que Dieu vous a faict la grâce de rétablir la congnoissance de

ceste doctrine qui avoit esté si longtemps ensepvelie par l'Antéchrist, je me déporte de vous en tenir propos. Ce que j'ay touché de la façon d'enseigner, est seulement que le peuple soit instruit pour estre touché au vif, et qu'on sente ce que dict l'apostre (Héb. IV), que la Parolle de Dieu est un glayve trenchant des deux costés, transperçant les pensées et affections jusques à la moelle des os.ie dy cecy, Monseigneur, pource qu'il me semble qu'il y a bien peu de prédication vive au royaume, mais que la pluspart se récite comme par lecture. Je voy bien les nécessités qui vous contraingnent à cela : car en premier lieu vous n'avez pas, comme je croy, bons pasteurs et idoynes, comme vous le souhaitez. Parquoy il vous est besoing de suppléer à ce deffault. Secondement il y pourroit avoir beaucoup d'esprits volaiges qui sortiraient hors des gons, semant de folles fantaisies, comme souvent il se fait en nouveaultés. Mais toutes ces considérations n'empeschent point que l'ordonnance de Jésus- Christ ne doibve avoir son cours , quant ci prescher l'Evangile. Or ceste prédication ne doibt point estre morte, mais vive, pour enseigner, exhorter et rédarguer, comme sainct Paul en parle à Timothée (2 Tim. III). Voyre que si ung infidelle entre, qu'il soit naivré et convaincu pour donner gloyre à Dieu, comme il dict en ung aultre passage (1 Cor. XIV). Vous sçavez aussy, Monseigneur, comment il parle de la vivacité qui doibt estre en la bouche de ceulx qui se veullent approuver bons et fidelles ministres de Dieu, qui ne doibvent point avoir une parade de rhétorique pour se faire seulement valoir; mais que l'Esprit de Dieu doibt résonner en leur voix , pour besoigner en vertu. Tous les dan-

giers qu'on peult craindre ne doibvent empescher que l'Esprit de Dieu n'aye sa liberté et son cours en ceulx auxquels il a distribué ses grâces pour édifier l'Eglise. Vray est cependant qu'il est bon et expédient d'obvier à la légèreté des esprits fantastiques qui se permettent trop de licence, de fermer aussi la porte à toutes curiosités et doctrines nouvelles; mais le moyen y est bon et propre tel que Dieu nous l'a monstre. C'est premièrement qu'il y aict une somme résolue de la doctrine que tous doibvent prescher, laquelle tous prélats et curés jurent de suyvre, et que nul ne soit receu à charge ecclésiastique, qui ne promette de garder telle union. Après qu'il y ayt ung formulaire commun d'instruction pour les petits enfans et les rudes du peuple , qui soit pour leur rendre la bonne doctrine familière , en sorte qu'ils la puissent discerner d'avec les mensonges et corruptions qu'on pourroit introduyre au contraire. Croyez, Monseigneur, que jamais l'Eglise de Dieu ne se conservera sans catéchisme , car c'est comme !a semence pour garder que le bon grain ne périsse, mais qu'il se multiplie d'aage en aage. Et pourtant si vous désirez de bastir ung édifice de longue durée, et qui ne s'en aille point tost en décadence, faictes que les enfans soyent introduicts en ung bon catéchisme qui leur monstre briesvement et selon leur petitesse où gist la vraye chrestienté. Ce catéchisme servira à deux usages, assavoir d'introduction à tout le peuple pour tous profiter à ce qu'on preschera, et aussi pour discerner si quelque présumptueux avançoit doctrine estrange. Cependant je ne dy pas qu'il ne soit bon et mesme nécessaire d'astreindre les pasteurs et curés à certaine forme

escripte , tant pour suppléer à l'ignorance et simplesse d'aulcuns, que pour mieulx monstrer la conformité et concorde entre toutes les églises ; tiercement pour couper la broche à toute curiosité et invention nouvelle de ceulx qui ne demandent qu'à extravaguer, comme j'ay desjà dict que le catéchisme doibt servir de bride à telles gens. Autant en est-il de la façon et manière d'administrer les sacremens; item des prières publiques. Mais cependant, quoy qu'il en soit, que telle police ne soit point pour amortir l'efficace qui doibt estre à la prédication de l'Evangile. Et que vous mettiez peine , tant qu'il vous sera possible , qu'on ayt des bonnes trompettes qui entrent jusques au profond des cœurs. Car il y a danger que vous ne voyez pas grant proffît de toute la réformation que vous aurez faicte , quelque bonne et saincte qu'elle soit , sinon que ceste vertu de prédication soit desployée quant et quant. Ce n'est pas sans cause qu'il est dict que Jésus-Christ frappera la terre par le sceptre de sa bouche , et occira le meschant par l'esprit de ses lèvres (Esaïe XI, 4). C'est le moyen par lequel il nous veult dompter en destruisant tout ce qui luy est contraire. Et voilà pourquoy aussi l'Evangile est appelé le Règne de Dieu. Ainsi combien que les édicts et statuts des princes soient bonnes aydes pour advancer et maintenir Testât de la chrestienté, si est-ce toutefois que Dieu veult déclairer sa vertu souveraine en ce glayve spirituel de sa parolle, quand elle est annoncée par les pasteurs.

Pour ne vous point ennuyer, Monseigneur, je viendray au second point que j'ay proposé de vous toucher: c'est d'abolir et extirper plainement les abus et corrup- !. 18

tions que Sathan a meslé cy-devant parmy les ordonnances de Dieu. Nous sçavons que soubs le pape il y a une chrestienté bastarde, et que Dieu la désadvouera au dernier jour, puisqu'aujourd'huy il la condamne par sa parolle. Si nous désirons de retirer le monde d'un tel abyme, il n'y a rien meilleur que de venir à l'exemple de sainct Paul, lequel voulant corriger ce que les Corinthiens avoient mal adjousté à la Cène de nostre Seigneur, leur dict (1 Cor. 11) Taij receu du Seigneur ce que je vous ay baillé. De là il nous fault recueillir ung enseignement général de retourner au droict commandement de Dieu et naturel, si nous voulons avoir une bonne réformation et approvée de luy. Car tant de meslanges que les hommes ont advancé de leur esprit , autant sont-ce de pollutions qui nous destournent du sainct usaige de ce que Dieu nous a donné pour nostre salut. Ainsi d'esbrancher à demy tels abus ne sera poinct réduyre les choses en pur estât, car nous aurons tousjours une chrestienté déguisée. Je dy cecy pource qu'aucuns, soubs umbre de modération , sont d'advis qu'on espargne beaucoup d'abus sans y touscher, et leur semble que c'est assez d'avoir déraciné le principal. Mais au contraire nous voyons combien la semence des mensonges est fertile, et qu'il n'en fault qu'un grain pour remplir le monde au bout de trois jours, selon que les hommes y sont enclins et adonnez. Nostre Seigneur enseigne bien une aultre façon de faire, car quand David parle des idoles il dict (pseaume 16) : Que leur nom ne passera point par sa bouche, pour signifier en quelle déteslation nous les debvons avoir. Surtout si nous regardons contment nous avons offensé Dieu du temps de nostre igno-

rance, nous debvons estre doublement touchés pour milles inventions de Sathan qui nous ont induicts à mal faire, comme de macquerellages qui ne servent qu'à séduire les âmes. D'aultre costé nous vovons, encores qu'on remonstre aux hommes leurs faultes et erreurs , qu'on les advertisse des objects tant qu'on peult, que néanmoins ils sont si endurcys qu'on n'en peult venir à bout. Quand doncques on leur laissera quelques reliques, ce sera une nourriture de tant plus grande obstination, et un voile pour leur obscurcir toute la doctrine qu'on leur pourra proposer. Je confesse bien qu'il fault tenir modération, et que trop grande extrémité n'est pas bonne, ne utile; mesmes qu'il fault accommoder les cérémonies à la rudesse du peuple. Mais il ne fault point que ce qui est de Sathan et de l'Antéchrist passe soubs ceste couleur-là. C'est pourquoy l'Escripture saincte louant les roys qui avoient abatu les idolâtres, n'ayant point raclé tout entièrement, leur donne une notte que toutesfois ils n'ont point abatu les chappelles et lieux de folle dévotion. Parquoy, Monseigneur, puisque Dieu vous a amené si avant, faites, je vous prie, que sans ex* ception il vous approuve pour réparateur de son temple, en sorte que le temps du Roy vostre nepveu puisse estre acomparé à celuy de Josias, et que vous luy mettiez les choses en tel estât, qu'il n'ait qu'à maintenir le bon ordre que Dieu luy aura préparé par vostre moyen. Je vous allègueray un exemple de telles corruptions qui pourroient rester, pour estre comme ung peu de levain qui en la fin aigrira la paste. 11 se faict de par delà quelque oraison pour les trespassés, quant on communique à la cène de nostre Seigneur. Je sçay bien que ce n'est

pas pour advouer le purgatoire du pappe. Je sçay aussy qu'on peult alléguer la coustume ancienne , de faire quelque mémoyre des trespassés, afin de unir ensemble tous les membres du corps. Mais il y a un argument péremptoire contraire, que la cène de Jésus-Christ est un acte si sacré qui ne doibt estre souillé par nulles inventions humaines. D'avantaige en priant Dieu, il ne fault point lascher la bride à nos dévotions , mais tenir la reigle que sainct Paul nous donne (Romains XX). C'est que nous soyons fondés en la parolle de Dieu. Ainsy telle mémoyre qui emporte recommandation, n'est convenable à la forme de bien et duement prier, est une addition mauvaise à la saincte cène de nostre Seigneur. Il y a d'aultres choses qui possible seroient moins à reprendre, qui toutesfois ne sont à excuser comme la cérémonie du chresme et onction. Le chresme a été inventé d'une phantasie frivolle par ceux qui ne se contentoient point de l'institution de Jésus-Christ , et qui ont voulu contrefaire le Saint- Esperit par un signe nouveau, comme si l'eau n'eust point suffy à cela. L'extrême-onction qu'on appelle a esté retenue par un zèle inconsidéré de ceux qui ont voulu ensuyvre les apostres, n'ayans pas le mesme don qu'iceux avoient. Car quant les apostres ont usé d'huile sur les malades, c'estoit pour les guérir miraculeusement. Quand le miracle est cessé, la figure ne doibt plus estre en usage. Parquoy il seroit beaucoup meilleur que ces choses fussent retranchées , tellement que vous n'eussiez rien qui ne fust conforme à la parolle de Dieu , et qui ne servit à l'édification de l'Eglise. Vray est qu'on doibt supporter les infirmes , mais c'est pour les fortifier, et les amener à plus grande

perfection. Cela n'est pas à dire cependant qu'il faille complaire aux fols qui appètent cecy ou cela, sans sçavoir pourquoy. Je sçay la considération dont plusieurs sont retenus, c'est qu'ils craignent qu'un trop grand changement ne se puisse porter. Mesmes quand on a esgard aux voisins avec lesquels on désire de nourrir amitié, on leur veult bien gratifier en callant beaucoup de choses. Cela seroit à supporter en affaires mondains où il est licite de concéder l'un à l'autre , et de quitter de son droict pour racheter paix ; mais ce n'est pas tout un du régime spirituel de l'Eglise , lequel doibt estre ordonné selon la parolle de Dieu. Icy il n'est point à nostre liberté de rien octroyer aux hommes , ne de fleschir en leur faveur. Mesmes il n'y a rien qui desplaise plus à Dieu , que quand nous voulons par nostre prudence humaine modérer ou retrancher, ou advancer ou reculer, oultre sa voulunté. Parquoy si nous ne voulons luy desplaire, il nous fault fermer les yeux au regard des hommes. Quant aux dangers qui peuvent advenir, nous les debvons bien éviter en tant qu'en nous est, mais non pas en déclinant du droict chemin. Nous avons sa promesse qu'il nous assistera quant nous irons droict. Ainsi il ne nous reste sinon de faire nostre office, en luy recommandant ce qui en adviendra. Et voilà pourquoy les sages de ce monde sont souventes fois frustrés de leur espérance pource que Dieu n'est point avec eux, quant en se défiant de luy et de son secours ils cherchent des moyens obliques et lesquels il condamne. Voulons-nous doncques sentir la puissance de Dieu de nostre costé? Suyvons simplement ce qu'il nous dit. Surtout il nous fault tenir ceste maxime que la ré-

formation de son Eglise est oeuvre de sa main. Parquoy il fault qu'en cest endroict les hommes se laissent conduire par luy. Qui plus est soit en restaurant son Eglise, soit en la gardant , il y veult le plus souvent procéder d'une façon admirable et incongneue aux hommes. Parquoy de restraindre ceste restauration qui doibt estre divine à la mesure de nostre sens, et assubjectir ce qui est céleste à la terre et au monde, il n'y a point de propos. Par cela je n'exclus point la prudence qui est fort requise à tenir tous bons moyens et propres à ne point excéder ne çà ne là en quelque extrémité, à gaigner tout le monde à Dieu , si possible estoit. Mais il fault que la prudence de l'Esperit domine, non point de la chair, et qu'ayant interrogué la bouche du Seigneur, nous luy demandions qu'il nous guide et conduise, plus tost que de suyvre nostre sens. Quand nous en ferons ainsy, il nous sera aisé de coupper broche à beaucoup de tentations qui nous pourroient arrester au milieu du chemin. Parquoy, Monseigneur, comme vous avez commencé à réduyre la chrestienté en son estât par les païs d'Angleterre, non point en confiance de vousmesmes , mais d'estre soustenus par la main de Dieu , comme jusques icy vous avez senty ceste majn puissante, ne doubtez point qu'elle vous sera telle jusques au bout. Si Dieu maintient les royaulmes et principaultés des infidelles qui luy sont ennemys, par plus forte raison il aura en sa sauve garde ceux qui se rengent à luy, et le cherchent pour leur supérieur.

Je viens maintenant au dernier article qui est de chastier les vices , et réprimer les scandalles. Je ne doubte point qu'il n'y ait loix et statuts bons et louables

au royaume, pour tenir le peuple en honesleté de vie. Mais les grands desbauchemens et énormes que je voy par le monde, me contraignent de vous prier à prendre aussy ceste sollicitude que les hommes soient tenus en bonne et honneste discipline. Surtout que l'honneur de Dieu vous soit recommandé , pour punir les crimes dont les hommes n'ont point accoustumé de faire grand cas. Je le dy pource que quelquefois les larrecins, batteries et extorsions seront asprement punis, pource que les hommes y sont offensés. Cependant on souffrira les paillardises et adultères, les ivrongneries, les blasphesmes du nom de Dieu, quasy comme choses licites ou bien de petite importance. Or nous oyons au contraire en quelle estime Dieu les a. Il nous déclaire combien son nom luy est précieux. Cependant il est comme déchiré par pièces et foullé aux pieds. Il ne se peult doncques faire qu'il laisse tels opprobres impunis. Qui plus est l'Escripture nous monstre que par les blasphesmes tout un païs est infecté. Quant aux adultères ce nous doibt estre une grande honte à nous qui nous réclamons chrestiens, que les payens y ayent tenu plus grande rigueur à les punir que nous, et mesmes quelques fois qu'on ne faict que s'en rire. Quant le sainct mariage, qui doibt estre une imaige vive de l'union sacrée que nous avons avec le Fils de Dieu, est poilu, que l'alliance qui doibt estre la plus ferme et indissoluble de ce monde , est desloyaument rompue, si nous ne prenons point cela à cœur, c'est signe que nous n'avons guères zèle de Dieu. Touchant la paillardise, il nous doibt bien suffire que sainct Paul la compare à sacrilège, d'autant que par icelle les temples de Dieu, qui sont nos corps, sont prophanés.

Item que les paillards et ivrognes sont bannis du royaume de Dieu, tellement qu'il nous est deffendu de converser avec eulx, dont il s'ensuit bien qu'ils ne doibvent point estre endurés en l'Eglise. Or, voylà qui est cause de tant de fléaux qui sont aujourd'huy sur la terre. Car d'autant que les bomrnes se pardonnent telles énormités, il fault que Dieu en face la vengeance. Parquoy afin de prévenir son ire, je vous prie, Monseigneur, d'y tenir la bride royde, et faire que ceulx qui oyent la doctrine de l'Evangile, s'approuvent estre chrétiens par saincteté de vie. Car comme la doctrine est l'âme de l'Eglise pour la vivifier, aussy la discipline et correction des vices sont comme les nerfs pour maintenir le corps en son estât et vigueur. L'office des évesques et curés est de veiller sur cela, afin que la Cène de nostre Seigneur ne soit point polluée par gens de vie scandaleuse. Mais en l'autborité où Dieu vous a mis , la principalle charge revient sur vous, voyre de mettre les aultres en train , afin que chacun s'acquitte de son debvoir, et faire que l'ordre qui aura esté establi soit deument observé.

Or, Monseigneur, suyvant la protestation que j'ay faicte cy-dessus, je ne m'excuseray point plus au long , ne de la prolixité de mes lettres, ne de ce que je vous ay librement exposé ce que j'avois sur le cœur. Car je me confie que mon affection vous est congneue, selon vostre prudence, et comme vous estes exercé en l'Escripture saincte, vous voyez de quelle fontaine j'ay puisé tout ce qui est icy contenu. Parquoy je ne crains point de vous avoir esté fascheux et importun, en vous monstrant, selon que je puis, le bon désir que j'ay que le nom de Dieu soit tousjours plus amplement glorifié par vous, dont je

le supplye journellement, le priant qu'il luy plaise vous augmenter ses grâces, vous confermer par son esprit en une vraye constance invincible, vous soubstenant contre tous ennemis, vous ayant avec toute vostre maison en sa saincte protection, faisant que heureusement vous administriez la charge qui vous est commise, tellement que le roy aye de quoy louer ce bon Dieu d'avoir eu un tel gouverneur en son enfance, tant pour sa personne , que pour son royaume. Sur quoy je feray fin, Monseigneur, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce. Genesve, ce 22 d'octobre 1548.

A MADAME DE CANY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107 a.

Madame, je n'eusse pas entreprins de vous escrire, si un homme auquel je me dois fier entre les aultres

* Péronne de Pisseleu, femme de Michel de Barbançon, seigneur de Cany, un des personnages les plus importants de la Picardie. Cette dame, instruite dans la foi réformée par Laurent de Normandie, lieutenant du roi à INoyon, et ami de Calvin, eut longtemps à souffrir des rigueurs de son mari qui devait plus tard partager ses croyances. Bèze, Hist. eccl. , t. II, p. 244. De Thou, L. XXV. Madame de Cany, sœur de la duchesse d'Etampes, favorite du dernier roi, jouissait à la cour d'un crédit dont elle usa toujours noblement. Elle habitait d'ordinaire le château de Varannes, situé sur l'Oise, près de INoyon.

ne m'en eust donné la hardiesse, m'asseurant que mes lettres vous seroient agréables. C'est Monsieur de Normandie, lequel se sentant obligé envers vous, pour l'affection que vous luy avez monstrée, auroit un singulier désir de vous faire service, quant il en auroit le moyen, et pourtant a tel soing de vostre salut que doibt avoir celuy qui se congnoist avoir esté aymé de vous, en tiltre et qualité de chrestien. A ceste cause il m'a incité à vous escrire, pensant que non-seulement vous prendriez plaisir à mes lettres, mais qu'elles vous seroyent aucunement profitables, tant à vous consoler aux extrémités où vous povez estre, que vous exhorter à persévérer, comme il en est bien mestier au milieu de tant de tentations. Et pleust à Dieu que j'eusse plus ample moyen à m'y employer. Mais puisque son plaisir est que nous soyons séparez par si longue distance de lieux, laquelle ne permect plus grande communication entre nous, je vous prie, Madame, de prendre ce que j'en fais comme ung tesmongnage de la solicitude que j'ay de procurer vostre salut. Si pour la confession que vous faictes de vostre chrestienté, il se dresse entre vous des murmures et des menaces, qu'il vous souvienne à quoy nous sommes appeliez, c'est que nonobstant toutes contradictions de ce monde, nous facions l'hommage au Fils de Dieu qui luy appartient. Mesme ce vous doibvent estre aultant d'advertissemens pour vous préparer à plus grandes choses, car il n'y a ne grand ne petit qui se doibve exemter de souffrir pour la querelle de nostre souverain Roy, en laquelle gist tant son honneur que nostre salut. Surtout puisque luy-mesme a commencé par nous monstrer le chemin, qui sera celuy de nous

qui osera refuser de l'ensuyvre? Quelle sera la grandeur ou haultesse qui nous pourra donner plus grant privilège que luy? Qui plus est, si nous pouvons gouster quel honneur il nous faict , se voulant servir de nous à maintenir sa vérité qui est si précieuse, nous prendrons cela à un singulier advantage, plus tost que d'en estre faschéz. Vray est que le sens de l'homme ne le peult apréhender, mais puisque la sagesse infaillible de Dieu prononce que ceux qui sont persécutez pour le tesmongnage de l'Evangile sont bien heureux, quoy qu'il en soit, il nous fault acquiescer à ceste sentence. Et de faict, qui sommes-nous pour dire que nous défendions la querelle de Dieu? Quelle est nostre suffisance à ce faire, veu que (nous) sommes du tout encleins à mensonges? Comment serions-nous tesmoings de sa vérité, sinon qu'il nous y reçust par une grâce singulière? D'aultre part, au lieu que nous méritons de souffrir à cause de nos péchés toute vergongne et ignominie, toutes misères et tourmens, voire cent mille morts, si possible estoit, avons-nous à nous plaindre et non plus tost à nous resjouir, quant, en oubliant nos fautes, il veult que nous souffrions pour son nom? Au reste, d'autant que nous sommes si rudes et charnels que nous ne parvenons point jusques-là, prions ce bon Dieu qui luy plaise imprimer en nos cueurs ce que nous trouvons si estrange. Oultre plus conservons - nous en l'exemple des apostres qui ont réputé à grand honneur l'opprobre du monde, et s'y sont glorifiez. Brief, ne pensons jamais avoir bien profité si nous ne préférons à tous les triomphes du monde, de combattre soubs l'enseigne de nostre Seigneur Jésus, assavoir portant sa croix.

Ainsy, Madame, advisez, je vous prie, si jusques icy vous avez mis peine de servir et honorer un si bon maistre, de vous y efforcer plus que jamais, vous armer contre toutes résistances, prendre courage contre toutes difficultés pour les surmonter , car puisque les mondains ont souvent une constance invincible à la poursuyte de leurs vanités, endurant patiemment tant de travaux, molestes et dangers, ce seroit trop grand honte à nous de nous lasser au milieu du chemin du salut ; combien que ce n'est pas encores le tout de se montrer vertueux es persécutions, car quand il n'y auroit nuls ennemiz qui nous fissent guerre ouverte, nous trouvons assez de répugnance en nous-mesme et tout à l'entour, pour nous empescher de suivre nostre vocation, ce que tous ceux qui ont un vray zèle de se dédier à Dieu, expérimentent mieulx qu'on ne leur sçauroit dire. Or, pource que je vous tiens du nombre, je vous prie de vous exercer continuellement en ceste doctrine de renoncer de plus en plus au monde, afin d'approcher de nostre Seigneur Jésus qui nous a une fois acquis pour nous en retirer. J'entens le monde tel que nous le portons en nous, jusques à ce que nous soyons réformez à son image. Et puisque toute nostre nature, selon que par la corruption de peste elle a esté dépravée, est ennemie à Dieu, le royaulme de nostre Seigneur Jésus-Christ ne peult estre deuement estably, jusques à ce que tout ce qui est du nostre soit abbatu. Et non-seulement les vices patens qui sont condamnez des hommes , mais aussy jusques à nostre raison et sagesse. Je sçay que je ne vous parle point de choses nouvelles, et que par la grâce de Dieu vous avez commencé de longtemps à

suivre ce chemin de la saincte vocation céleste. Mais c'est une estude où il nous fault profiter jusques à la fin. Et comme j'ay ample matière de louer Dieu des grâces qu'il vous a données, et dont il se magnifie en vous en y faisant reluyre sa gloire, aussy attendu nostre fragilité que nous sentons tous, je pense que n'est pas peine superflue de vous exhorter à poursuivre, comme vous faictes. Et selon que le propre des chrestiens est de se submettre en toute humilité à recevoir les admonitions qui leur sont faictes au nom de Dieu, mesmes que les plus sçavans se rendent voluntairement dociles, j'espère que vous recevrez le tout d'ung cueur bening et humain. Or pour vray quant j'entens que Dieu a besongné si puissamment en vous, et qu'il vous a donné des vertus tant singulières, je suis d'aultant plus esmeu à désirer qu'il augmente son œuvre en vous, jusques à ce qu'il ait du tout achevé, et voylà qui m'a poussé à vous déclarer plus librement mon désir et affection.

Sur ce, Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre bon Dieu vous tenir en sa saincte protection, vous guider par son Sainct-Esprit en toute prudence et force, vous faire la grâce de servir à son honneur, jusques à ce qu'il nous recueille tous à soy. Ce 8 de janvier (1549).

Vostre serviteur et humble frère ,

Charles d'Espeville.

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