‹ Lettres (volume 2)Chapitre 24 sur 47 · A MADAME DE LA ROCHE-POSAY · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA ROCHE-POSAY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Madame et bien-aimée sœur, comme nous debvons estre joieulx quand le règne du Fils de Dieu nostre Sauveur se multiplie , et que la bonne semence de sa doctrine est espandue partout , j'ay esté fort resjouy

* Au dos : On pense que ceste lettre est escrite à Madame de la Roche-Posaz, abbesse de Thouars. — Un seigneur de ce nom joua un rôle important dans les guerres religieuses du Poitou, mais il figurait dans les rangs de l'armée catholique. Bèze, Hist. eccl., t. II, p. 588. Il existe (Bibl. de Genève, vol. 107 a ) une lettre de l'Eglise réformée de la Roche-Posay à Calvin, du 27 mai 1561.

voyant par vos lettres sa grâce et bonté estre parvenue jusqu'à vous , pour vous attirer en la connaissance de sa vérité , en laquelle gist nostre salut et tout bien. Et de faict c'est comme un miracle quand il lui plaist de faire luire sa clarté au lieu de si profondes ténèbres , ce que je dis afin que vous et vos compagnes soyez tant plus incitées à priser le bien inestimable qu'il vous a faict. Car si les mensonges de Sathan par lesquels il a aveuglé et ensorcelé le pauvre monde régnent aujourd'huy partout, ils ont principalement leur siège en ces malheureuses prisons qu'il a basties pour y tenir les âmes doublement captives. Congnoissez donc que nostre bon Dieu vous a tendu la main jusques aux abysmes, et qu'en cela il a déclaré une miséricorde infinie envers vous. Parquoy vostre office est, suivant ce que nous dict sainct Pierre, de vous employer à magnifier son sainct nom. Car en nous appelant à soy, il nous desdie afin que toute nostre vie serve à son honneur , ce qui ne se peult faire sans nous retirer des pollutions de ce monde. Et de faict c'est bien raison qu'il y ait différence entre ceux qui sont illuminés par Jésus-Christ , et les pauvres aveugles qui ne sçavent où ils vont. Ainsi mettez peine que la congnoissance qu'il vous a donnée ne soit point oysive , de peur qu'il ne vous soit reproché au grand jour que vous aurez anéanty sa grâce. Mais pource que je me confie que vous le faictes, tant qu'il vous est possible, je ne yous en tiendray point plus long propos. Vray est que nous ne pouvons estre trop sollicitez en cest endroit. Pourtant je crois que vous recevrez ceste exhortation comme vous devez , ne l'estimant point superflue , d'aultant qu'elle vous peult servir contre beaucoup d'as-

saulx que Sathan ne cesse de faire à tous enfans de Dieu. Or s'il a beaucoup de moyens en ce monde pour nous desbaucher du droict cbemiu, nous sommes tant fragiles que c'est pitié pour estre tantost vaincus. Pourtant nous avons bon mestier de nous armer de toutes pièces. Au reste , sentant l'infirmité qui est en nous , laquelle nous faict souvent défaillir il nous fault conjoindre avec les exhortations qui nous sont faites au nom de Dieu, oraisons et prières, afin qu'il plaise au Père céleste nous fortifier par sa vertu , et suppléer à nostre défaut. Quoy qu'il en soit, que nous ne cherchions nulles excuses pour nous flatter en nos vices, comme font la plus part ; mais que nous soyons tous résolus que son honneur mérite d'estre préféré à toutes choses, voire à nostre vie mesme. Et ne trouvons point estrange , s'il fault que pour son nom nous soyons chassés de lieu à aultre , et qu'il nous faille abandonner le lieu de nostre naissance, pour nous transporter en lieu incongnu; car mesmes il nous fault estre prests de sortir de ce monde, toutesfois et quantes qu'il nous appellera. J'entens bien qu'en telle servitude où vous estes, vous ne pouvez purement servir Dieu , que la rage et cruauté des iniques ne s'élève incontinent contre vous, et que le feu ne soit allumé. Voyant cela quand vous devriez circuir mer et terre , ne vous lassez jamais de chercher le moyen de vous pouvoir régler du tout à la volonté de ce bon Père céleste. Toutesfois qu'il vous souvienne cependant que partout où nous irons, la croix de Jésus-Christ nous suivra ; mesmes au lieu que vous pouvez avoir là vos aises et commodités. Faictes vostre compte qu'estant venues en pays où vous aurez liberté tant d'honorer Dieu

que d'estre confirmées par sa parolle , vous aurez à endurer beaucoup de fascheries. Car voylà comment Dieu veut e&prouver nostre foy, et sçavoir si nous le cherchons renonçant à nous-mêmes. Il est bon que vous soyez advertie de cela, afin que vous ne le trouviez point nouveau , quand ce viendra à la pratique, comme je ne doubte point que vous et vos compagnes ne vous y soyez desjà préparées. Mais le principal est de prier Dieu qu'il vous prenne en sa conduitte, tant pour vous guider que pour vous tenir la main forte, afin comme il a commencé en vous, qu'il continue jusques à ce qu'il vous ait amenées à la perfection à laquelle il nous fault aspirer, tant que nous soyons sortis de ce monde. Et pour vous confermer à ce, réduisez tousjours à mémoire quel malheur c'est d'estre en perpétuelle inquiétude et tourment de conscience. Sur quoy il vous sera facile de détester ceste condition tant misérable en laquelle vous estes , et tenir pour fiente toutes délices et tous biens qu'il vous fault acheter par un si grand mal que d'offenser Dieu journellement. Quand vous penserez que nostre vie est maudite et par conséquent pire que nulle mort, si nous ne sommes en estât approuvé de Dieu, il n'y aura liens si fermes de toutes commodités terriennes , qui ne vous soyent aiséz de rompre pour vous retirer d'une façon de vivre que Dieu condamne, mesme pour vivre en lieu où non-seulement il vous soit licite de suivre une vocation saincte et chrestienne , mais aussi où vous aurez moyen de vous exercer tous les jours en bonne doctrine, comme il nous est bien monstre de profiter. Une telle récompense nous doibt bien suffire pour n'avoir nul regret aux friandises et voluptés d'E-

gypte , et nous donner courage de suivre plustost Dieu au désert, que de nous amuser à tout ce que nostre chair souhaitte et désire.

Cependant, Madame et bonne sœur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et de vostre compagnie, je prieray nostre bon Dieu de vous augmenter de plus en plus ses bénédictions spirituelles, vous tenir du tout en son obéissance , et vous avoir en sa protection et défense contre toutes les embûches de Sathan et des siens. Ce 10 de juin 1549.

Vostre humble serviteur et frère,

Charles d'Espeville.

AU PROTECTEUR D'ANGLETERRE

Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 107 a.

Monseigneur, ce que j'ay si longtemps différé à \ous escrire , n'a pas esté par faulte de bon désir, mais je m'en suis abstenu à mon grand regret, craignant que

* Au dos, de la main de Calvin : A Monsieur le Protecteur d'Angleterre. — Remise.

Cette lettre fut adressée au comte de Sommerset après sa première disgrâce (voir la lettre du %% octobre 1548 et la note, p. "261). Rendu à la liberté, le 6 février 1550, par la faveur du roi son neveu, il reprit sa place dans le conseil de la couronne, mais en perdant le titre et la dignité de protecteur. La lettre de Calvin est sans nul doute de février ou mars 1550.

durant les troubles qui ont esté, mes lettres ne vous fussent occasion de fascheries. Maintenant je rends grâces à mon Dieu de ce qu'il m'a rendu l'opportunité que j'ay attendue jusques icy. Je ne suis pas seul qui me suis esjouy de la bonne issue que Dieu a donnée à vostre affliction , mais tous vrays fidèles désirant l'advancement du royaulme de nostre Seigneur Jésus-Christ, d'aultant qu'ils sçavent la peine et solicitude que vous avez prinse à ce que l'Evangile fust restitué en son entier par delà, et que toutes superstitions fussent abbatues. Et ne doubte pas que vous ne soyez prest à faire le semblable pour l'advenir, en tant que vous en aurez le moyen. Quant à vous , Monseigneur, non-seulement vous avez à recongnoistre le bien que Dieu vous a faict en vous tendant la main pour vous délivrer, mais aussy avoir souvenance de sa Visitation pour en faire vostre profict l. Je sçay les regrets que vous pouvez avoir, et comment vous pouvez estre solicité de rendre la pareille à ceux que vous estimez avoir pensé plus grand mal contre vous qu'il n'est advenu. Mais vous sçavez la remonstrance que sainct Paul nous faict sur cela, à sçavoir que nous n'avons point à batailler contre la chair et le sang, mais

1 Durant sa disgrâce qui fut regardée comme une calamité publique par le parti de la Réforme en Angleterre et en Europe, le duc de Sommerset avait cherché des consolations dans les lectures et les méditations pieuses. Il fit traduire en anglais un ouvrage sur la patience, auquel il ajouta une préface contenant l'expression des sentiments les plus élevés. Il reçut aussi les exhortations de Pierre Martyr, et ne se montra pas moins constant dans son attachement à l'Evangile que résigné à la perte de sa fortune et de son crédit. Voir : Burnet, Histoire de la Réformation en Angleterre. Edit. de Genève, 1686. t. III, p. 350,

contre les astuces cachées de nostre ennemy spirituel. Parquoy ne nous amusons point aux hommes, mais plus tost addressons-nous à Sathan pour résister à tout ce qu'il machine contre nous, comme il n'y a nul doubte qu'il n'ayt esté autheur du mal qui a esté dressé contre vous, affin que par ce moyen le cours de l'Evangile fust empesché, et mesmes que tout vint en confusion. Ainsy, Monseigneur, oubliant et pardonnant les faultes de ceux que vous pourriez juger avoir esté vos ennemys, appliquez tous vos sens à repousser la malice de celuy qui s'est servy d'eulx pour les ruyner, quand ils ont tasché àvostre ruync. Ceste magnanimité non-seulement plaira à Dieu , mais elle vous rendra tant plus amyable aux hommes, et je ne doubte pas que vous n'y ayez tel esgard que vous devez. Mais si vostre humanité s'estend jusques là, tant plus me dois-je confier que vous recevrez bénignement ce que (je) vous en dis, sachant qu'il n'y a rien qui m'incite à vous faire telles exhortations , sinon l'amour et soin que j'ay de vostre bien et honneur. Et aussy c'est une vertu si difficile de surmonter nos passions, jusques à rendre le bien pour le mal, que nous n'en pouvons estre trop exhortez, Mesmes puisque le Seigneur a conduict la chose mieuîx que beaucoup ne pensoyent, qu'il vous souvienne, Monseigneur, de l'exemple de Joseph. A grand peine trouveroit-on aujourd'huy au monde un tel mirouer d'intégrité. Toutesfois voyant que Dieu a converty en bien ce qu'on avoit brassé de mal contre luy, il s'efforce à se monstrer ministre de la

I bonté de Dieu envers ses frères qui l'avoient persécuté. Ceste victoire sera plus excellente que celle que Dieu vous a desjà donnée, quand il a sauhé et garenty vostre

personne , et vos biens , et vos honneurs. Cependant , Monseigneur, vous avez aussy à penser que si Dieu vous a voullu humilier pour un peu de temps , ce n'a pas esté sans cause. Car combien que vous fussiez innocent quant aux hommes, vous sçavez que devant ce grand juge céieste il n'y a celuy qui ne s'y trouve redevable. Voylà comment tous les saincts ont faict valoir les verges de Dieu , ployant le col et baissant la teste sous sa discipline. David avoit cheminé bien droict, mais encore confesse-il qu'il luy a esté bon d'estre humilié par la main de Dieu. Parquoy si tost que nous sentons quelque chastiment que ce soit, le premier est d'entrer en nousmcsrnes, et bien examiner nostre vie, pour congnoistre les biens qui nous estoient cachés. Car aucunes foys la prospérité trop grande nous esbloyt les yeux , mesmes que nous n'appercevons pas pourquoy Dieu nous chastie. C'est bien raison que nous luy facions pour le moins aultant d'honneur qu'à ung médecin, car c'est à luy de guérir nos maux intérieurs qui nous sont incongneus , et procedder à la guérison non pas selon nostre souhet, mais comme il sçait et juge qu'il est à propos. Qui plus est, il fault quelques foys qu'il use des remèdes préservatifs , n'attendant pas que nous soyons desjà tombés au mal, mais pour y obvier avant coup. Dieu , oultre vostre estât ordinaire , vous ayant colloque en une haulte dignité , a faict de grandes choses par vous, et qui possible seront plus louées après vostre mort , qu'elles ne sont prisées vostre vie durant. Sur tout il a faict que son nom ayt esté magnifié par vous. Or les plus vertueux et excellens sont en plus grand danger que nuls aultres , d'estre tentés à s'oublier. Vous

scavez , Monseigneur, ce qui est escript de ce sainct roy Ezéchias, qu'après avoir faict des actes si mémorables, tant pour la religion et service de Dieu que pour le bien commun du pays , son cueur s'est eslevé. Si Dieu a voulu prévenir cela en vous, c'est un bien singulier qu'il vous a faict. Quant il n'y auroit aultre cause sinon à ce qu'il fust glorifié en vostre délivrance , et qu'il fust congnu tant de vous que de tous en vostre personne vray protecteur des siens, cela seul vous doit bien suffire. Il reste, Monseigneur, puisqu'il vous a mis au-dessus, que vous luy faciez hommage de ce bénéfice , tel qu'il apartient. Si nous sommes relevez d'une maladie périlleuse, nous devons estre songneux au double, et honorer ce bon Dieu , comme s'il nous avoit donné une seconde vie. Vous n'en devez pas moins faire en cest endroict. Vostre zèle à exalter le nom de Dieu, et restaurer la pureté de son Evangile a esté grand. Mais vous scavez, Monseigneur, qu'en une chose si digne, quand nous aurons estendu toutes nos forces , nous n'y pourrons satisfaire à beaucoup près. Pourtant si Dieu en vous obligeant à soy de nouveau, a voulu par ce moyen vous inciter à faire mieulx que jamais, vostre office est de vous esvertuer et applicquer toutes vos estudes à ce que l'œuvre tant saincte qu'il a commencée par vous, soit advancée. Je ne doubte pas que vous le faciez ; mais aussy je me confie que sachant de quelle affection je suys induict à vous y exhorter, vous recevrez le tout bénignement, comme vous avez accoustumé. Quand l'honneur de Dieu vous sera ainsy recommandé sur tout, il est certain qu'il veillera sur vous et sur toute vostre maison, pour y espandre ses grâces plus amplement, et

vous fera sentir que c'est que vault sa bénédiction. Car ceste promesse ne vous penlt faillir : qui me honnorera, je le rendray honnorable. Vray est que ceulx qui feront le mieulx leur dcbvcir, seront souventesfois les plus molestés de plusieurs assauits. Mais ce leur est bien assez que Dieu soit à leur secours pour les relever. Or combien qu'il vous convient regarder à Dieu , et vous contenter entièrement de ce qu'il a vostre service aggréable , toutesfoys , Monseigneur, ce vous est une grande consolation de veoir le Roy si bien affectionné qu'il préfère la restauration de l'Eglise et de la pure doctrine à tout le reste, comme c'est une vertu admirable en luy, qu'en telle jeunesse les vanités de ce monde n'empeschent point que la crainte de Dieu et la vraye religion ne domine en son cueur, et ung don singulier pour le royaume l. Aussy ce vous doibt estre une ayde et confirmation grande, que vous luy faictes le principal service qu'il désire et demande, en servant au Roy céleste, le Fils de Dieu.

Monseigneur, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre bon Dieu qu'en vous maintenant en sa saincte garde, il vous aug-

1 Le jeune roi Edouard VI. Instruit par les maîtres les plus habiles, ce prince manifesta de bonne heure une raison forte et une vive piété. A peine âgé de quatorze ans, il exposa dans un discours dont un fragment nous a été conservé, le plan de la Réforme en Angleterre. Il rédigeait avec beaucoup de soin un journal des événements accomplis sous son règne. Enfin il composa un recueil de passages de l'Ancien Testament condamnant l'idolâtrie et le culte des images. Ce recueil, écrit en français, était dédié par le jeune roi au duc de Sommerset, son oncle. Burnet, Histoire de la Réformation, t. II, p. 396 à 398.

mente de plus en plus les dons de son Sainct Esprit, et les face servir à sa gloire , tellement que nous ayons tous de quoy nous esjouyr. (1550.)

Vostre très humble serviteur,

Jehan Calvin.

AUX SEIGNEURS DE GENÈVE * Orig. autographe. Collection de M. le chevalier Eynard, à Genève.

Puisqu'il a pieu à messieurs me demander mon advis quant au livre de Gruet , il me semble avant toutes choses qu'ils doibvent par voye juridique faire recongnoistre la main , non pas tant pour la condamnation de l'homme qui desjà est assez condamné , que pour la conséquence, tant affin qu'on ne pense pas qu'ils se soyent esmus légièrement pour un livre incertain, que pour le regard des adhérents et complices.

Cela fait, il me semble que l'abolition du livre ne

* Trois ans après la mort de Gruet, décapité pour crime de rébellion et de blasphème (voir la note p. 242) , on découvrit, dans un galetas de sa maison, un écrit de sa main, en 26 pages, qui fut déféré aux seigneurs de Genève. Ceux-ci le soumirent à Calvin, qui formula son jugement dans le Mémoire que nous reproduisons mi comme un irrécusable document des doctrines religieuses et morales professées par quelques-uns des chefs du parti des libertins.

L'écrit en question fut condamné, le 23 mai 4 550, comme rempli de détestables blasphèmes , et il fut brûlé de la main du bourreau devant la maison de Gruet.

cloibt pas estre comme sépulture, mais avec tesmongnage qu'ils l'ont eu en telle détestation , comme il mérite, et ne fust que pour l'exemple.

Vray est que puisqu'il nous convient abstenir de toutes paroles déshonnestes , et ne doibvent sortir de nostre bouche, que tels blasphesmes et si exécrables ne doibvent estre récitez, comme si nous n'en avions nul horreur; mais suyvant la reigle que nostre Seigneur a donnée en sa loy , il est expédient que magistrats fidèles spécifient les impiétés qu'ils punissent. Dadvantage, messieurs sçavent qu'il est nécessaire pour beaucoup de raysons lesquelles je leur laisse à considérer, combien que ce qui en a esté ordonné de Dieu nous doibt bien suffire.

La forme , sous correction , nous semblèrent bonne , telle qu'il y eust un dicton ou narré semblable à ce qui s'en suit.

Comme ainsy soit que tel an et tel jour Jacques Gruet tant pour blasphesmes énormes contre Dieu et mocquerie de la religion chrestienne que pour meschantes conspirations contre Testât public de cestecité, mutineries et aultres maléfices et crimes, eust esté condamné à telle punition, depuis il est advenu qu'on a trouvé un livre escrit de sa propre main, comme il a esté recongnu suffisamment, auquel sont contenus plusieurs blasphesmes si exécrables qu'il n'y a créature humaine qui ne doibve trembler à les ouyr, comme en général de se mocquer de toute la chrestienté jusques à dire de nostre Seigneur Jésus-Christ le Fils de Dieu et Roy de gloire, devant la majesté duquel les diables sont contraints de s'humilier, qu'il a esté un bélitre , un menteur, un folz, un séducteur, un méchant et misérable, malheureux fanfcasticque,

un rustre plein de présumption glorieuse et maligne qui a bon droit a esté crucifié; que les miracles qu'il a faits ne sont que sorcelleries et singeries, et qu'il cuidoit estre Fils de Dieu comme les Hireges cuident estre en leur synagogue, qu'il faisoit de l'hypocrite ayant esté pendu comme il l'avoit mérité, et mort misérablement en sa follie, foliaire insensé, grand yvrongne, détestable traître, et meschant pendu, duquel la venue n'a apporté au monde que toute meschanceté , malheureté et baroche ; et tous opprobres et outrages qu'il est possible d'inventer.

Des Prophestes que ce n'ont esté que fols , rêveurs , fantasticques ; des Apostres qu'ils ont esté des maraux, et coquins, apostats, lourdaux, escervelés; de la vierge Marie qu'il est plus à présumer qu'elle fust une paillarde ; de la loy de Dieu qu'elle ne vaut rien , ni ceux qui l'ont faicte; de l'Evangile que ce n'est que menterie ; que toute l'Escripture est fausse et meschante, et qu'il y a moins de sens qu'aux fables d'Esope , et que c'est une fauîse et folle doctrine.

Et non-seulement se desborde ainsi villainement contre nostre saincte et sacrée religion chrestienne, mais aussy renonce et abolit toute religion et divinité , disant que Dieu n'est rien, faisant les hommes semblables aux bestes brutes, nyant la vie éternelle, et dégorgeant telles exécrations dont les cheveux doibvent dresser en la teste à tous, et qui sont infections si puantes pour rendre tout un pays mauldict , tellement que toutes gens ayant conscience, doibvent requérir pardon à Dieu de ce que son nom a esté ainsy blasphémé entre eux.

Sur ce , il me semble qu'il se doibt donner sentence en telle ou semblable forme :

Comme ainsi soit que l'escrivain du livre ait esté par jugement condamné et exéquuté , affin toutesfois que la vengence de Dieu ne demeure point sur nous pour avoir enduré ou dissimulé une impiété si horrible, et aussi pour donner exemple à tous complices et adhérents d'une secte si infecte et plus que diabolicque, mesme pour fermer la bouche à tous ceux qui vouldroient excuser ou couvrir telles énormités, et leur monstrer quelles condamnations ils méritent, que Messieurs ont ordon-

il'--' • • * LlUe • •

Le plus tost sera le meilleur , car desjà ce malheureux livre n'a que trop esté entre les mains de ces messieurs.. . (Mai 1550.)

A MONSIEUR DE FALAIS * Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 194.

Monseigneur , je vous remercie au nom de tous , de la poine qu'il vous a pieu prendre à nous ayder, si d'advanture le maulvais train qui s'est mené en cacheté

* Depuis son départ de Bâle et son établissement à Genève (juillet 4548), ce seigneur habitait le village de Veigy, situé à quelques lieues de la ville, entre Hermance et les Voirons.

se pourra corriger1. Toutefois je trouve que l'examen ne suffira pas pour en venir à bout. Nous avons bien deffendu au garson et à ceste malheureuse de hanter ensemble pour l'advenir. Mais si on les veult convaincre du temps passé , il seroit mestier de les serrer de plus près. Mesme il n'y a qu'un tesmoin qui dépose que le frère s'en est courroucé. Or il nous a nyé que jamais il s'en fust apperçu.

Hier je fus tiré du consistoire par quelque affaire extraordinaire, tellement que je ne peus voir comme on traicta ce gallant. Et mes frères sont à ceste heure empeschéz à la Visitation % où il me fault aussi bien aller. Cependant j'espère que ce que nous avons, servira beaucoup pour entrée. De ce qu'il deffauldra, je vous en advertiray de bouche au plaisir de Dieu, vous remerciant humblement de vostre convy tant libéral, combien que je me tiens tousjours asseuré du bon vouloir, encor que vous ne m'en eussiez dit mot.

Surquoy, Monseigneur, estant contrainct de faire fin, je supplye nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte garde et vous guider par son Esprit à ce qui luy est agréable pour glorifier son nom en vous jusque à la fin. J'espère qu'il nous fera la grâce de faire la Cène ensemble, combien que nous soyons séparez de lieu. Ainsi je me recom-

1 Allusion à la mauvaise conduite d'un serviteur de M. de Falais.

2 On lit dans la chronique manuscrite de Michel Roset, L. V, en. XXVIÏ : « Sur l'advis des ministres il fut ordonné, le 3 avril 4550, une Visitation annuelle de maison en maison, pour interroger hommes et femmes de leur foy, pour discerner les ignorans et endurcis d'avec les chrétiens, laquelle a produit avec le temps un grand profit. »

manderay à la bonne grâce de vous et de Madamoiselle. Ce 24 de décembre. (1550.)

Vostre humble frère et serviteur ,

Jehan Calvin.

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