A RICHARD LE FÈVRE
Imprimée. Histoire des martyrs, Edit. de 1597, L. V, p. 265.
Très cher frère, comme Dieu vous a appelé pour rendre tesmoignage de son Esvangile, ne doutez point aussi qu'il ne vous fortifie par la vertu de son Esprit; et que, comme desjà il a commencé , il ne parface , se monstrant victorieux en vous contre ses ennemis. Il est vrai
* Richard Le Fèvre, natif de Rouen, un des martyrs de l'Eglise réformée de Lyon. Saisi dans cette ville en 1554, et condamné à mort, il en appela au parlement de Paris, et fut délivré, durant le trajet, par des amis inconnus. Surpris, deux ans après, à Grenoble, il fut ramené dans les cachots de Lyon, vit sa première sentence confirmée par le parlement de Paris, et monta joyeusement sur le bûcher, 7 juillet 4554. Il écrivait le 3 mai à Calvin : « La présente est pour vous faire sçavoir que j'espère aller faire la Pentecoste au royaulme des cieux et aller aux nopces du Fils de Dieu..., si plus tost ne suis appelé de ce bon Seigneur et Maistre auquel je suis prest d'obéyr à sa voix, quand il dira : Feriez, les bênicts de mon Père; possédez le royaulme qui vous est appareillé devant la fondation du monde... » (Lettre originale autographe. Bibl. de Genève. Yol. 4 09.) Durant sa première captivité à Lyon, Richard Le Fèvre avait consulté Calvin sur quelques points de doctrine, et en avait reçu de pieuses exhortations.
que les triomphes de Jésus-Christ sont mespriséz du monde ; car cependant que nous sommes en opprobre , les meschants se glorifient en leur orgueil; mais tant y a qu'ils ne laissent point d'estre confus par la puissance de ceste vérité que Dieu nous a mis en la bouche , et aussy nous sommes soustenus en nos cœurs pour nous glorifier contre Sathan et tous ses suppôts, en attendant le jour que la gloire de Dieu sera pleinement révélée à la confusion des méchants et incrédules. Ce que vous avez senti et expérimenté jusques aujourd'hui de la bonté de Dieu , vous doit confermer en certaine espérance qu'il ne vous défaudra non plus à l'avenir; cependant priez-le qu'il vous face sentir tousjours mieux quel thrésor c'est que la doctrine pour laquelle vous combattez , afin qu'au regard d'icefle vostre vie ne soit point précieuse. Ayez tousjours aussy les yeux levez en haut à ce bon Seigneur Jésus, lequel sera vostre garant, puisque vous n'estes persécuté que pour son Nom. Pensez à ceste gloire immortelle laquelle il nous a acquise, afin de pouvoir endurer en patience les afflictions où vous estes. Priez ce bon Dieu continuellement qu'il vous donne telle issue qu'il a promis à tous les siens ; et selon qu'il a voulu tirer vostre foy à l'examen, qu'il vous face pratiquer la vertu de ses promesses. Et comme il est le Père de lumière , qu'il vous esclaire tellement que toutes les fumées que les malins vous mettront audevant ne vous puissent esbiouir les yeux, et que toutes leurs finesses et cautelles ne vous puissent obscurcir l'entendement, que tousjours vous ne contempliez le vray Soleil de justice, qui est le vray Fils de Dieu. Quant est de respondre aux arguments, vous faites
bien de respondre en toute simplicité , parlant selon la mesure de vostre foy , comme il est escrit : Tay creu , pourtant je parlerai}. Vray est que toutes les subtilitéz qu'ils cuident avoir ne sont que sottises ridicules ; mais contentez-vous de ce que Dieu vous a départi de sa connoissance, pour rendre pur tesmoignage et sans feintise à la vérité. Car quelque risée qu'ils en facent , ce leur sera comme une foudre à leur confusion, quand ils n'orront que ce qui est fondé en Dieu et en sa parole. Au reste vous savez qui est celui qui a promis de donner bouche et sagesse aux siens à laquelle ses adversaires ne pourront résister. Demandez-lui qu'il vous conduise , selon qu'il connaistra estre bon. Ils ne laisseront pas pour cela de vous tenir convaincu d'hérésie, mais autant en a-t-il esté fait à tous les apostres et prophètes , et à tous les martyrs. Le greffier n'escrira sinon ce qui luy viendra à plaisir; mais vostre confession ne laissera pas d'estre enregistrée devant Dieu et ses anges, et il la fera profiter aux siens selon qu'il est à désirer.
Je toucheray en brief quelques poincts sur lesquels ils ont tasché de vous molester. Pour vous donner à entendre que nous ne sommes point justifiez par la seule grâce de Dieu, ils vous ont allégué que Zacharie et plusieurs autres sont nommez justes. Or, sur cela il vous convient regarder comment Dieu les a acceptez pour tels. S'il se trouve que c'est par sa bonté gratuite, en leur pardonnant tout ce qui étoit à redire en eux, et ne leur imputant point leurs fautes et vices, voilà tout le mérite exclud , car en disant que la seule foy en Christ nous justifie, nous entendons en premier lieu que nous sommes tous maudits, et qu'il n'y a que péchés en nous;
et que nous ne pouvons penser ne faire aucun bien, sinon autant que Dieu nous gouverne par son Saint-Esprit, comme membres du corps de son Fils. Davantage encores que Dieu nous face la grâce de cheminer en sa crainte , que nous sommes bien loin de nous acquitter de nostre debvoir. Or il est escrit : Que quiconque n'accomplira tout ce qui est commandé, sera maudit; et ainsy nous n'avons autre refuge qu'au sang de nostre Seigneur Jésus-Christ qui nous purge et lave au sacrifice de sa mort, qui est nostre sanctification. Par ce mesme moyen Dieu reçoit pour agréable les bonnes œuvres que nous faisons par sa vertu, combien qu'elles soient toujours entachées de quelques povretés. Ainsy quiconque se voudra appuyer sur ses mérites, il sera comme pendu en l'air pour bransler à tous vents. Bref ceux qui pensent mériter aucune chose , se font Dieu redevable , au lieu de quoy il nous faut tenir le tout de sa pure bonté. Nous serons riches et abondans en mérites, estans en Jésus-Christ; estans hors de sa grâce, ne pensons point avoir une goutte de bien. Si les ennemis vous allèguent ce mot de loyer, n'en soyez point troublé, car Dieu rend aux siens loyer, combien qu'ils n'en soyent point dignes; mais d'autant qu'il accepte les œuvres qu'il a mis en eux , les ayant consacrez au sang de son Fils Jésus- Christ, afin que de là ils prennent leur valeur. Parquoy le loyer que Dieu promet à ses fidèles, présuppose la rémission de leurs péchez, et le privilège qu'ils ont d'estre supportez comme ses enfans. Et de faict ce mot de justifier emporte que Dieu nous tienne comme justes, afin de nous aimer, ce que nous obtenons par la seule foy ; car Jésus-Christ seul est la cause de nostre
salut. Vray est que saint Jacques le prend en autre signification quand il dit : Que les œuvres aydent la foy pour nous justifier; car il l'entend pour approuver par effect que nous le sommes; comme aussy il ne dispute point sur quoy nostre salut est fondé, et en quoy il nous faut mettre nostre confiance, mais seulement comment est connue la vraye foy, afin que nul n'en abuse, se glorifiant en vain du titre seulement. S'ils retournoient à vous plus importuns sur ce poinct, j'espère que Dieu vous donnera de quoy pour les vaincre.
Quant à l'intercession de la vierge Marie et des saincts trespasséz, revenez tousjours à ce principe, que ce n'est point à nous à faire des advocats en paradis , mais à Dieu, lequel a ordonné Jésus-Christ un seul pour tous. Item, que nos prières doivent estre faites en foy, et par conséquent reiglées par la parole de Dieu , comme dit sainct Paul au 10 des Romains. Or est-il ainsy qu'en toute la parole de Dieu il n'y a point une seule syllabe de ce qu'ils disent ; parquoy toutes leurs prières sont prophanes et desplaisantes à Dieu. S'ils vous répliquent plus qu'il ne nous est pas desfendu, la responce est facile. Qu'il nous est défendu de nous ingérer à rien faire de nostre propre sens , voire en chose beaucoup moindre ; mais sur tout que l'oraison est une chose beaucoup privilégiée , et trop sacrée pour nous y gouverner en nostre fantasie. Qui plus est, ils ne peuvent nier que ce qu'ils ont recours aux saincts, ne vienne d'une pure défiance que Jésus-Christ seul ne leur soit assez suffisant.
Quant à ce qu'ils vont répliquant que la charité des saincts n'est point diminuée , la responce est facile :
que la charité se range et limite à ce que Dieu requiert d'un chascun. Or il veut que les vivans s'exercent à prier les uns pour les autres. Des trespasséz il n'en est nulle mention et en si grandes choses, il ne nous faut rien imaginer de nostre cerveau, mais nous tenir à ce qui nous est récité en l'Escriture.
Quant à ce que les adversaires allèguent, qu'il est dit en Genèse que le nom d'Abraham et Isaac doit estre invoqué après leur trespas; vray est que le texte le porte; mais c'est une pure moquerie de l'amener à ce propos. Cela est écrit au quarante-huitiesme de Genèse, où il est dit que Jacob bénissant Ephraïm et Manassé les enfans de Joseph , prie Dieu , que les noms de ses pères Abraham et Isaac et le sien soyent invoquez sur ces deux enfans, comme sur les chefs des lignées descendantes de luy. Or c'est autant comme s'il disoit, qu'ils soyent réputéz et contez au nombre des douze lignées , et qu'ils facent deux testes comme s'ils estoyent ses enfans en premier degré ; joinct aussi qu'ils estoient nez en Egypte. Il les joinct par sa prière au lignage que Dieu avoit béni et sanctifié, pource que de ce tempslà, ils en estoyent comme séparez, selon l'apparence extérieure. Ainsy ceste façon de parler ne signifie sinon de porter le nom d'Abraham , et d'estre réclamez de son lignage, comme il est dit au quatrième d'Esaïe : Que le nom du mari est réclamé sur la femme, d'autant que la femme est sous l'ombre et conduite de son mari.
Sur ce qu'on vous allègue sainct Ignace, vous n'avez point à faire grande responce. Il y a une sentence là où il dit : Que Jésus-Christ luy est pour toute ancienneté. i. 21
Armez-vous donc de ce seul mot, pour les ramener à la pure doctrine de l'Evangile.
Pource que j'ay usé de ce terme-là contre les papistes, ils prenent couleur de dire que j'aprouve et prise ce livre-là. Or afin que vous n'en soyez point estonné, je vous asseure qu'il y a un amas de badinages si lourds , que les moines d'aujourd'hui n'escriroient point plus sottement. Mais pource que n'avez point connaissance de la langue latine, encores moins de la grecque en laquelle sainct Ignace a escrit (si nous avons quelque chose de luy à la vérité), vous n'avez que faire d'entrer en ceste dispute. Contentez-vous de leur respondre que ne pouvez faillir en suyvant Jésus-Christ, qui est la Lumière du monde. Quant aux docteurs anciens, ceux qui sont plus excitez leur en pourront dire assez pour leur clorre la bouche. Que ce vous soit assez d'avoir vraye foy asseurée en la seule parole de Jésus-Christ lequel ne peut faillir ne mentir. Et mesme que c'est où les renvoyent tous les docteurs anciens, protestans de ne vouloir estre creus, sinon entant que leur dire sera trouvé conforme à ce qui nous est enseigné de Dieu, et qui est contenu en sa parole.
Sur la matière du sacrement de la Cène, quand ils vous parleront de leur transsubstantiation, il y a responce propre : que toutes ces sentences qu'ils ameinent, encores qu'elles deussent estre entendues à leur sens, ne se peuvent appliquer à la messe. Car, comme il est dit : Cecy est mon corps et mon sang; il est aussy quand et quand adjousté : Prenez, mangez et beuvez tous de ce calice. Or entre eux, il n'y en a qu'un qui mange tout ; et encores à Pâques , il n'en donne que la moitié au
peuple. Mais qu'il y a encores un plus grand mal , qu'au lieu que Jésus-Christ dit : Prenez; ils présument de faire un sacrifice qui doit estre unique et perpétuel. Et ainsy pour s'ayder de ces paroles, il faudroit qu'ils eussent l'usage de la Cène, ce qu'ils n'ont pas. Au reste, yous avez tousjours à protester que vous ne niez pas que Jésus-Christ ne nous donne son corps, moyennant que nous le cherchions au ciel. Sur toutes les cavillations qu'ils vous pourroyent amener, vous n'avez sinon à leur déclarer ce que vous avez veu et ouy, sachant bien que c'est Dieu de qui vous le tenez; car nostre foy seroit bien maigre, si elle estoit fondée sur les hommes. Il n'y a donc rien meilleur, sinon de méditer continuellement la doctrine où gist la vraye substance de nostre chrestienté , afin qu'en temps et lieu vous puissiez monstrer que vous n'avez point creu en vain. Et comme j'ay dit du commencement, si les ennemis de vérité combattent par ambition, de vostre part montrez qu'il vous suffit de donner gloire à Dieu contre leurs ruses et sophisteries. Contentez-vous d'avoir pour vostre bouclier une simple confession de ce que Dieu a imprimé en vostre cœur. Tant moins vous faut-il tourmenter, s'ils usent de calomnies impudentes contre moy ou contre d'autres, puisqu'ils ont licence de mesdire sans raison ne propos. Portons patiemment tous les opprobres et vilenies, qu'ils nous jetteront dessus; car nous ne sommes pas meilleurs que saint Paul, qui disoit qu'il nous faut cheminer par blasmes et par vitupères. Moyennant que nous facions ce qui est bon, quand on dira mal de nous, c'est assez pour nous descharger. Mais encores quand ils nous imposent telles calomnies , nous avons
bien à rendre grâces à Dieu , quand nous avons nostre conscience pure devant luy et devant les hommes, et que nous sommes hors de toute suspicion mauvaise. Et d'autre part combien que nous soyons povres pécheurs , si pleins de povreté que nous avons à en gémir continuellement , toutesfois qu'il ne permette aux méchants de mesdire de nous, sinon en mentant; voire pour les condamner de leur propre bouche , d'avoir controuvé de nous ce qu'ils ne doyvent point chercher loin, d'autant qu'il est en eux. Glorifions-nous donc en la grâce de Dieu avec toute humilité , quand nous voyons que ces povres malheureux, comme yvrongnes, se glorifient en leur turpitude. S'il vous fait mal de les ouyr détracter ainsy frauduleusement de moy, vous devez estre bien plus marri de les ouïr blasphémer contre nostre Sauveur et Maistre, auquel tout honneur apartient, quand avec toute l'innocence qui sera en nous , nous sommes dignes d'estre accablez en toute confusion.
Or cependant consolez-vous en nostre bon Dieu , qui nous a fait la grâce de nous conjoindre totalement avec son Fils et que tous les diables d'enfer et tous les iniques du monde ne nous en peuvent séparer. Esjouissezvous en ce que vous soutenez sa querelle, en bonne conscience , espérant qu'il vous donnera la force pour porter ce qui luy plaira que vous souffriez. Nous avons telle souvenance de vous en nos prières , comme nous devons, en suppliant ce bon Dieu, puisqu'il luy a pieu vous employer à maintenir sa vérité, qu'il vous donne tout ce qui est nécessaire à un office tant honorable ; qu'il vous fortifie en vraye persévérance; qu'il vous donne vraye prudence spirituelle, pour ne chercher
sinon l'avancement de son nom, sans avoir égard à vous, et qu'il se montre tellement vostre protecteur, que vous le sentiez à vostre consolation , et que les autres aussy l'aperçoivent pour estre esdifiéz. Tous les frères de par deçà vous saluent en nostre Seigneur, s'esjouissans de ce qu'il a besongné si puissamment en vous , ayans aussi compassion de vostre captivité , et désirant qu'il plaise à ce bon Dieu desployer sa bonté et mercy sur vous. De Genesve, ce 19 de janvier 1551.
Vostre frère en nostre Seigneur,
Jehan Calvin.
AU ROI D'ANGLETERRE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Sire, si j'avois à m' excuser vers vostre majesté de la hardiesse que j'ay prise en vous desdiant ces livres que
* Edouard VI, fils d'Henri VIII et de Jeanne Seymour, roi d'Angleterre en 1547, mort, dans sa seizième année, le 8 juillet 4553. Doué d'une raison précoce et d'une vive sensibilité, instruit dans les langues anciennes et dans les littératures étrangères, ce jeune prince ne vécut pas assez pour réaliser les espérances que son avènement au trône avait fait naître. — « Ses vertus, dit l'historien Hume, le rendirent l'objet des plus tendres affections de son peuple. Il unissait à un caractère plein de douceur, une grande application à l'étude et aux affaires, avec une extrême facilité pour apprendre, un esprit très droit et un vif amour de la justice. » — Les lectures pieuses avaient un attrait particulier pour ce prince , dévoué de cœur
je vous fais présenter maintenant, il me faudroit trouver advocat qui portast la parole pour moy. Car tant s'en fault que mes lettres eussent assez de crédit pour ce faire, qu'elles auroient mesme besoing d'excuse nouvelle. Et de faict comme jamais je ne me fusse ingéré devons adresser les Commentaires que j'ai publié en vostre nom, aussy n'oseroy-je pas maintenant vous escrire, n'estoit la confiance que j'avois desjà conceue que tous les deux seroient bien receus. Car puisque me tenant du nombre de ceux qui mettent peine d'advancer le royaume du Fils de Dieu, vous n'avez point desdaigné de lire ce que je n'avois pas nommément présenté à vostre majesté , j'ay pensé que si en servant à Jésus-Christ mon maistre , je rendoye pareillement tesmoignage de la révérence et affection singulière que je vous porte , je ne pourrois faillir de troubler bon accueil et humain.
Qui plus est, Sire, comme me tenant asseuré que mes lettres auront accès tel que je désire envers vous, je ne feray difficulté de vous prier et exhorter au nom de Celuy auquel vous donnez toute authorité et puissance, de prendre couraige à poursuivre ce que vous avez si tien et si heureusement commencé , tant en vostre personne qu'en Testât de vostre royaume. C'est que le tout soit consacré à Dieu et à nostre bon Sauveur qui nous a si chèrement acquis. Car quant à la réformation com-
à la cause de la Réforme. Calvin lui dédia deux de ses Commentaires : Joannis Caloini Commentant in Isaiàm prophetam, Eduardo VI, Jnglix Régi, 8 cal. januariî 4551. — Joannis Calvini Commentaril in epistolas canonicas. La dédicace du premier de ces Commentaires (25 décembre 4550) nous fournit la date de la lettre de Calvin, écrite au mois de janvier 4554, et portée au roi par le ministre Nicolas des Gallars.
mune, elle n'est pas encore si bien establie qu'il ne soit bon mestier de passer oultre. Et de faict il seroit bien difficile de purger en un jour un si grand abisine de superstition qui est en la papaulté. La racine en est trop profonde, et s'est de longue main tant estendue , pour en venir si tost à bout. Mais quelle difficulté ou longueur qu'il y ait, l'excellence de l'ouvrage est bien digne que jamais on ne se lasse à la poursuite.
Je ne doubte pas , Sire , que Satban ne vous mette beaucoup d'empeschemens au-devant pour vous retarder et refroidir. Vos subjects, pour une grande partie, ne cognoissent pas le bien que vous leur procurez. Les grans qui sonteslevés en honneur, sont quelquefois trop saiges pour spéculer au monde, sans regarder à Dieu. Et journellement il s'eslève de nouveaux combats lesquels on n'avoit point prémédités. Or j'espère bien, Sire, que Dieu vous a garni d'une telle magnanimité et constance que vous ne serez point lassé ni aiïbibli pour tout cela. Mais la chose est en soy de si grande importance qu'elle mérite bien qu'on s'y employé par-dessus toutes forces humaines. Et puis quand on s'y sera esvertué jusques au bout, encore y reste-il tousjours besongne taillée.
Nous voyons comment du temps du bon roi Josias qui a singulier tesmoignage du Sainct-Esprit d'avoir faict tout devoir d'un prince excellent en foy, en zèle et en toute saincteté , néantmoins le prophète Zophonie monstre qu'il y avoit encore quelque résidu des superstitions passées, voire en la ville de Jérusalem. Ainsy quoyque vous travaillez avec vostre conseil, à grand peine, Sire, pourrez-vous jamais déraciner entièrement
tout le mal qui mériteroit bien d'estre corrigé. Mais ce vous doibt estre une grande confirmation à vous animer et inciter, et encore que vous ne vinssiez pas à bout de tout, comme il seroit à désirer, ce vous est une consolation très ample, quand vous oyez que la peine qu'a prinse ce bon Roy est un service agréable à Dieu, tellement que le Sainct Esprit magnifie la réformation faicte par luy , comme s'il n'y avoit que redire. Seulement doncq , Sire , tendez au but qui vous est proposé , en exemple de ce sainct roy, afin que vous ayez le tesmoignage non-seulement d'avoir abatu les impiétés répugnantes à l'honneur et service de Dieu , mais aussi d'avoir aboli et raclé tout ce qui ne sert qu'à nourrir superstition. Car quand Dieu veult louer comme à pleine bouche les princes fidèles qui ont restauré et remis audessus la pureté de son service , notamment il adjouste ce mot qu'ils ont aussy rasé les haults lieux afin que la mémoire des folles dévotions s'anéantist.
Vray est, Sire, qu'il y a des choses indifférentes qu'on peult licitement souffrir. Mais si nous fault-il tousjours garder ceste reigle qu'il y ait sobriété et mesure aux cérémonies , en sorte que la clarté de l'Evangile n'en soit obscurcie, comme si nous estions encores soubs les umbres de la loy ; et puis qu'il n'y ait rien sinon accordant et conforme à l'ordre establi par le Fils de Dieu, et que le tout serve et soit propre à l'édification de l'Eglise. Car Dieu ne permect pas qu'on se joue soubs son nom , meslant choses frivoles parmi ses sainctes et sacrées ordonnances. Or il y a des abus manifestes qui ne sont à supporter , comme de prier pour les âmes des trespassés , comme de mectre en avant à Dieu l'intercession des
saincts en nos prières, comme de les adjoindre à Dieu en jurant. Je ne doubte pas, Sire, que vous ne soyez adverty que ce sont aultant de corruptions de la vraye chrestienté. Je vous suplie au nom de Dieu qu'il vous plaise y tenir la main , à ce que le tout soit réduict à sa droicte intégrité.
Il y a un autre poinct , Sire , qui doibt vous estre en singulière recommandation , à sçavoir que les paoures trouppeaux ne soient destitués de pasteurs. L'ignorance et barbarie a esté si lourde en ceste mauldite papaulté , qu'il n'est pas aysé de recouvrer du premier coup gens propres et idoines à faire cest office. Toutesfois la chose vault bien qu'on y prengne peine , et que vos officiers , Sire, ayent l'œil dessus, comme il apartient. Sans cela toutes les bonnes et sainctes ordonnances que vous pourrez faire ne profiteront guères pour réformer les cœurs à bon escient.
Au reste d'aultant que les escholes sont la semence des pasteurs , il est bien besoing de les tenir pures et nettes de toutes mauvaises herbes. Je dis cecy, Sire, pource qu'en vos universités, à ce qu'on dit, il y a plusieurs jeunes gens nourris de bourses fondées , lesquels au lieu de donner bon espoir de servir à l'Eglise, monstrent plus tost signe d'y vouloir nuire et la ruiner, ne dissimulant pas qu'ils ne soyent contraires à la vraye religion. Parquoy, Sire, je vous supplie de rechef au nom de Dieu qu'il vous playse y donner quelque ordre, à ce que le bien qui doibt estre comme sacré ne soit converty à usage profane , et tant moins à nourrir bestes venimeuses qui ne demanderoient qu'à tout infecter à l'advenir. Car par ce moyen l'Evangile seroit tousjours re-
culé par les escholes qui en doibvent estre comme les piliers.
Cependant, Sire, tous bons cueurs louent Dieu et se sentent grandement obligés à vous de ce qu'il vous a pieu de vostre grâce octroyer églises à vos subjects qui sont de langue française et allemande l. Quant à l'usage des sacremens et ce qui concerne l'ordre spirituel , j'espère que la permission qu'il vous a pieu leur en faire aura son effect. Toutesfois, Sire, je ne me puis tenir de vous en prier encores, sçachant combien cela est nécessaire, non-seulement pour le repos et contentement des bons qui désirent de servir à Dieu, et vivre paisiblement en vostre obéissance, mais aussi pour tenir en bride gens vagabonds et desbaucbés , s'il s'en retiroit en vostre royaume.
Je sçay bien , Sire , que vous avez gens de sçavoir exquis à vostre commandement qui vous pourront déclairer ces choses de bouche beaucoup mieulx que moy par lettres; aussy qu'en vostre conseil vous avez gens de
1 « Le privilège octroyé par le roi Edouard VI à l'église des protestants étrangers instituée à Londres, 4550. » La patente royale s'exprimait ainsi : — « ...Considérant que c'est l'office d'un prince chrétien, pour bien administrer son royaume, de pourvoir à la religion et aux malheureux affligés et bannis à cause d'elle, nous vous faisons savoir que, ayant pitié de la condition de ceux qui depuis assez longtemps demeurent dans notre royaume, et y viennent journellement, de notre grâce spéciale... voulons et ordonnons qu'il y ait dorénavant dans notre cité de Londres un temple appelé le temple du Seigneur Jésus, où l'assemblée des Allemans et des autres étrangers puisse se tenir et se célébrer, dans le but que par les ministres de leur Eglise, le saint Evangile soit interprété purement, et les sacremens administrés selon la parole de Dieu et l'ordonnance apostolique. »
prudence et de zèle pour advancer tout ce qui est expédient. Entre les aultres, je ne doubte pas que Monsieur le duc de Sommerset ne mecte peine de poursuyvre ce à quoy il s'est fidèlement employé jusques icy. Mais je croy, Sire, que tout cela n'empeschera pas que ne receviez humainement ce que vous congnoistrez estre procédé d'une mesme source.
Au reste, Sire, pource que je crains de vous avoir desjà ennuyé par ma trop grande prolixité, je vous prie qu'en cest endroit comme au reste il vous plaise m'excuser et pardonner de vostre bénigne grâce, à laquelle très humblement je supplie estre recommandé , après avoir supplié nostre bon Dieu et Père de vous mainctenir en sa saincte protection, vous guider par son Esprit et faire que son nom soit de plus en plus glorifié par vous. De Genève (Janvier 1551 ).
A MONSIEUR DE FALÀIS *
Orig. autographe. Bibl. de Genève.|Vol. 194.
Monseigneur, je vous prye qu'il vous plaise me mander en un mot si je dois consentir à Monsieur de Paray, qu'il retourne en Italie. De sa commission, je le despescheray comme impossible. Mais la difficulté est, s'il doit faire le messaige ou non, craignant qu'il ne s'esgare
* Voir la note de la lettre du %k décembre 4550, p. 344.
par les chemins; toutefois il ne semble pas qu'il veuille faire que bien. Mais je vous prye m'en mander vostre advis. Quant au passé, ayant ouy tout ce qu'il allègue, je n'y trouve pas grant raison, tellement qu'il a besoing d'estre tenu de près, de peur de ses mélancholies. Au reste, s'il vous en souvient, il semble que je feusse devin en disant comme il se porteroit à son arrivée. Pource que j'ay haste , après m'estre affectueusement recommandé à la bonne grâce de vous, de Madamoiselle, je supplieray nostre bon Dieu vous avoir en sa protection, et vous faire sentir en toutes sortes qu'il a soing de vous. De Genesve, ce 22 mars 1551,
Vostre serviteur et humble frère ,
Jehan Calvin.