A JEAN L1NER
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Très cher seigneur et frère, nous avons tous à rendre grâces à Dieu de ce qu'il vous a choisy pour aider à nos pauvres frères qui sont là détenus en prison par les ennemys de la foy, et vous a tellement fortifié par la vertu de son Esprit que vous n'y espargnez rien. Je dy que nous avons de quoy luy rendre grâce, car il fault congnoistre que ceste œuvre est sienne et que c'est luy seul qui vous y a conduict et gouverné. Vous avez aussy à vous resjouyr de l'honneur qu'il vous a faict en vous emploiant à ung service tant digne et honorable, et vous donnant grâce d'y fournir. Car combien que les pauvres fidelles qui sont persécutez pour l'Evangile, soient mespriséz et rejectéz des hommes, si sçavons-rnous que Dieu les tient comme des perles ; ainsi qu'il n'y a rien qui luy vienne plus à gré que quant nous mettons peine à
* Lettre sans adresse, mais évidemment relative, comme le prouvent sa date et son contenu, au procès des cinq étudiants de Lausanne. — Voir la lettre du 10 juin et la note p. 340. — Le personnage auquel écrit Calvin est sans nul doute Jean Liner, riche marchand de Saint-Gall, fixé à Lyon, qui visita souvent les écoliers dans leur cachot, entreprit pour eux plusieurs voyages, et leur prodigua, durant tout leur procès, les témoignages de la plus vive affection. Histoire des Martyrs, L. IV, p. 230, 231. Jean Liner, retiré dans sa patrie, y vécut jusqu'à un âge très avancé et entretint avec Charles de Jonvillers, secrétaire de Calvin, une correspondance conservée de nos jours à la Bibliothèque de Saint-Gall.
les soulager et secourir en tant qu'en nous est. Le Seigneur Jésus déclaire que tout ce que Ton aura faict à Pung des plus petits des siens, il l'advoue comme faict à sa propre personne. Que sera-ce doncques quand nous aurons subvenu à ceux qui travaillent pour sa querelle? Car ce sont comme ses procureurs qu'il nomme et ordonne pour la défense de son Evangile. Pourtant il déclaire qu'un verre d'eau qu'on leur aura donné, ne sera point perdu. Si doncques jusques icy vous avez eu courage de faire ung si beau sacrifice à Dieu, efforcez-vous à continuer. Je sçay bien que le diable ne fauldra point à vous souffler dedans l'aureille de beaucoup de costés pour vous en divertir, mais faictes que Dieu soit le plus fort comme il en est bien digne. Il est dit que ceux qui soulagent les enfans de Dieu en leurs persécutions qu'ils endurent pour l'Evangile , sont coadjuteurs pour la vérité. Contentez-vous de ce tesmongnage-là, car ce n'est point peu de cbose que Dieu nous tienne et advoue pour ses martyrs, encores que nous ne souffrions point en nos personnes , seulement pource que ses martyrs sont aidez et soulagez de nous. Et ainsy quoy que plusieurs vous disent au contraire, ne désistez point d'une si bonne œuvre, et ne monstrez point que vous soiez las au milieu du chemin. Je me tiens asseuré que vous n'avez point regardé les hommes en commençant ; poursuyvez doncq comme en servant à Celuy auquel il fault tenir bon jusques en la fin. Au reste pensez combien il y auroit de bons frères qui glorifient Dieu en ce que vous faictes , lesquels seroyent scandalisés , s'il vous adressoit de changer propos. Quant aux dangiers qu'on vous propose, je ne crains pas qu'ils adviennent, car les
bons frères pour lesquels vous avez tantfaict, se sentent obligés à vous jusques là qu'estans en pleine liberté, ils se vouldroient exposer à la mort pour vous; tant s'en fault qu'ils fussent si lasches de vous frauder par leur maulvaise foy. Il vous fault aussy considérer que par le support qu'ils ont de vous , ils sont tant mieux conferméz, car ils ne doubtent point que Dieu ne vous ait adressé à eulx , comme il a faict. Et en cela ils ont de quoy s'appuyer tant mieulx sur luy, attendu le soing paternel qu'il leur monstre. Prenez doncq bon courage en ceste œuvre tant saincte en laquelle vous servez nonseulement à Dieu et à ses martyrs, mais à toute son Eglise.
Sur quoy, très cher seigneur et frère, après m'estre de bon cueur recommandé à vous, je supplieray nostre bon Dieu qu'il vous augmente de plus en plus les dons et richesses de son Esprit, et les face valoir à son honneur, et cependant qu'il vous maintienne en sa garde. Ce 10 d'aoust 1552.