AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON
MARTIAL ALBA, PIERRE ESCRIVAIN , CHARLES FAURE , PIERRE NAVIHÈRES , BERNARD SEGUIN *
Imprimée. Histoire des Martyrs, L. IV, p. 225,
Mes très chers frères , j'ay différé de vous escrire
1 Ce passage semble indiquer une édition desPsaumes, traduits en vers français par Théodore de Rèze , antérieure à celle dont il est fait mention par Senebier, Histoire littéraire de Genève, t. I, p. 289 : Septante-neuf pseaulmes mis en rithme française, quarante-neuf par Clément Marot, avec le cantique de Siméon et les dix commandements, in -24, Genève, chez Simon de Bosc, 4556. M. Picot, Hist. de Genève, t. II, p. 7, mentionne une édition des Psaumes, publiée en 4 551. On sait que la première édition complète, à l'usage des églises réformées, parut à Lyon, en 1562, avec privilège du roi.
* Au mois d'avril 1 552, cinq jeunes Français, instruits à l'école de
jusques icy, craignant que si les lettres avaient quelque mauvaise rencontre, ce ne fust occasion nouvelle aux ennemys de vous affliger plus durement. Et aussi j'estoys bien adverty que Dieu besongnoit tellement en vous par sa grâce, que vous n'aviez pas grande nécessité de mes lettres. Cependant nous ne vous avons point oublié, ne moy ne tous les frères de par deçà, en tout ce que nous avons peu faire pour vous. Si tost que vous fustes prins , nous en eusmes les nouvelles , et sceusmes comment et par quel moyen cela estoit advenu. Nous avons procuré qu'en diligence on envoyast au secours; maintenant nous attendons response de ce qu'on aura impétré. Ceux qui peuvent quelque chose envers le prince es mains duquel Dieu a mis vostre vie, s'y sont fidèlement employez, mais nous ne sçavons encore combien la poursuite aura profité. Cependant tous les enfants de Dieu prient pour vous, comme ils y sont
théologie de Lausanne et voués aux fonctions du ministère, se disposaient à retourner dans leur patrie. C'étaient Martial Alba, de Montauban, Pierre Ecrivain, de Gascogne, Charles Faure, de Blanzac en Angoumois, Pierre Navihères, du Limousin, et Bernard Seguin, de la Réole. Après avoir passé quelques jours à Genève, ils prirent le chemin de Lyon et rencontrèrent au bourg de Colonges, près de L'Ecluse, un étranger qui s'offrit à faire route avec eux. Ils y consentirent sans concevoir aucun soupçon. Arrivés à Lyon, ils se séparèrent de leur compagnon de voyage, qui les pressa de le visiter dans son logis d'Ainay. Ils s'y rendirent sans défiance, furent arrêtés et conduits dans les prisons de l'officialité. Telle fut l'origine d'un long et douloureux procès, qui tint longtemps les Eglises de la France et de la Suisse en suspens, et durant lequel l'acharnement des juges ne fut égalé que par la constance des victimes. Au premier bruit de l'arrestation des cinq étudiants, l'Eglise de Genève s'émut et prodigua aux captifs, par la voix de Calvin, les témoignages de la plus vive sympathie.
tenus, tant pour la compassion mutuelle qui doit estre entre les membres du corps, que pource qu'ils savent bien que vous travaillez pour eux, maintenant la cause de leur salut. Nous espérons quoy qu'il en soit, que ce bon Dieu donnera heureuse issue à vostre captivité, en sorte que nous aurons de quoy nous resjouir. Vous voyez à quoy il vous a appelés; ne doutez pas, selon qu'il vous employera, qu'il ne vous donne force d'accomplir son œuvre, car il l'a promis, et nous avons assez d'expérience, comme il n'a jamais deffailli à ceux qui se sont laissé gouverner par luy. Mesme vous en avez desjà approbation en vous, car il a déclaré sa vertu en ce qu'il vous a donné une telle constance pour résister aux premiers assauts. Confiez-vous donc qu'il ne laissera point l'ouvrage de sa main imparfait. Vous savez ce que l'Ecriture nous met au-devant, pour nous donner courage de batailler pour la querelle du Fils de Dieu ; méditez ce que vous en avez ouy et vu par cydevant pour le mettre en pratique. Car tout ce que je vous en sçauroys dire, ne vous pourroit guères servir, s'il n'estoit puysé de ceste fontaine. Et de faict il faut bien un plus ferme appuy que les hommes, pour nous rendre victorieux par-dessus des ennemis si robustes, comme sont le diable, la mort et le monde; mais la fermeté qui est en Jésus-Christ est assez suffisante à cela, et. tout ce qui nous pourroit esbranler, si nous n'estions fondez en luy. Sachans donc à qui vous avez cru , montrez quelle authorité il mérite qu'on luy donne.
Pource que j'espère vous escrire encore cy-après , je ne vous ferai à présent plus longue lettre. Seulement je respondray en bref aux articles, dont le frère Bernard
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m'a demandé résolution. Touchant des vœux, nous avons à tenir ceste règle qu'il n'est pas licite de vouer à Dieu, sinon ce qu'il approuve. Or est-il ainsy que les vœux monastiques ne tendent qu'à une corruption du service d'iceluy. Pour le second, nous avons à tenir que c'est présomption diabolique à un homme dévouer outre la mesure de sa vocation. Or l'Escriture nous déclare que le don de continence est particulier, tant au dix-neuviesme de saint Matthieu qu'au septiesme de la première aux Corinthiens. Il s'ensuit donc que ceux qui se mettent en lieu et nécessité de renoncer au mariage pour toute leur vie, ne peuvent estre excusez de témérité, et qu'en ce faisant, ils tentent Dieu. La chose se pourroit bien desduire plus au long, en disant qu'il faut considérer qui est celuy auquel on voue, quelle est la chose, et tiercement qui est le vouant. Car Dieu est trop grand Maistre pour se jouer à luy, et l'homme doit regarder sa faculté ; et de présenter sacrifice sans obéissance, ce n'est que toute pollution. Toutesfois ce seul point vous pourra suffire, de leur remontrer que c'est un don spécial de se pouvoir contenir, et tellement spécial qu'il n'est que temporel à beaucoup. Parquoy celuy qui l'aura eu pour trente ans, comme Isaac, ne l'aura point pour le reste de sa vie. De là vous pouvez conclure que les moines s' obligeant à ne se marier jamais, attentent sans foy de promettre ce qui ne leur est point donné. Quant à leur pauvreté, elle est du tout contraire à ce que nostre Seigneur Jésus commande aux siens.
Touchant de la nature d'un corps glorifié, vray est que les qualitez y sont changées, mais non pas toutes. Car il
convient distinguer entre les qualitéz qui procèdent de la corruption du péché, et celles qui sont propres et inséparables à la nature du corps. Sainct Paul au 3me des Philippiens dit : Que nostre corps abject ou infirme, sera rendu conforme au corps glorieux de Christ. Par ce mot d'humilité ou Tapinosis , il marque quelles qualités nous portons aujourd'hui en nos corps, lesquelles seront changées ; assavoir, celles qui seront de Testât corruptible et caduque de ce monde. Et à ce propos S. Augustin dit , In epistola ad Dardanum , qui est en nombre , la 57 : Venturus est in eadem carnis forma atque substantia ; cui profectô immortalitatem dédit , naturam non abstulit. Secundum hanc formam non putandus est ubique diffusus. Il poursuit cest argument plus au long, déclarant que le corps de Christ est contenu en ses dimensions. Et de faict nos corps ne seront poinct glorifiez pour estre par tout, lesquels toutefois auront ceste conformité dont parle sainct Paul. Quant au passage de l'Apocalypse, les mots sont tels au chapitre cinquième : Audivi omnem creaturam quœ in cœlo est , et super terram , et sub terra, et quœ sunt in mari, omnes audivi dicentes: Sedenti in throni et Agni benedictio , honor et gloria. Or, vous voyez que c'est une cavillation puérile d'appliquer cela aux âmes du Purgatoire. Car plus tost sainct Jean entend par figure qui se nomme Prosopopœia , que les poissons mesmes bénissoyent Dieu. Quant aux passages des Docteurs , renvoyez vos gens à l'Epistre vingt-septième de S. Augustin Ad Bonifacium, où il traite en la fin : Quôd Sacramenta simili tudinem quamdam liabeant earum rerum quas figurant. Quô fit, ut, secundum aliquem modum , Sacramentum corporis Christi , corpus Christi
sit. Item ce qu'il traita au livre troisième, De Doctrina christiana , où il dit entre autres choses au chapitre cinquième : Ea demum miserabilis est animœ servitus , signa pro rébus accipere, et supra creaturam corpoream oculum mentis ad hauriendum œternum lumen non levare. Item, chapitre neuvième : Agnoscit fidelisquo referantur mysterium Baptismi , et corporis et sanguinis Domini celebratio, ut ea non carnali servitute sed spirituali potius libertate veneretur. Ut autem literam sequi et signa pro rébus signatis accipere , servilis infirmitatis est , ita inutiliter signa interpretari, maie vaganlis erroris est. — Je ne vous en amasse point d'autres, pource que ceulx-là vous pourront bien suffire. Faisant donc fin , je prye nostre bon Dieu qu'il luy plaise vous faire sentir en toustes manières que vaut sa protection sur les siens, vous remplir de son Sainct-Esprit qui vous donne prudence et vertu, et vous apporte paix, joye et contentement; et que ie nom de nostre Seigneur Jésus soit glorifié par vous à l'édification de son Eglise. De Genesve ce 10me de Juin 1552.
AU ROI D'ANGLETERRE
Orig. autographe. British Musseum. Fonds Harley, n° 6989, art. 83.
Sire, combien que je doibs craindre d'importuner vostre majesté , et que pour cela aussi je m'abstiens de vous escrire plus souvent, toutesfoisj'ay prins la hardiesse
* Calvin écrivit cette lettre au roi Edouard VI en lui dédiant
de vous envoier avec mes lettres une briesve exposition que j'ay faicte sur le psaulme 78 \ espérant que vous y prendriez plaisir, et que la lecture aussi vous en profitera beaucoup. Comme je l'exposois quelque jour au peuple en sermon , l'argument me sembla tant propre pour vous , que je feuz incontinent esmeu d'escrire la somme telle que vous verrez , quand il plaira à vostre majesté d'y employer seulement une heure de temps. Vray est que je traicte la matière en général , sans l'adresser à vostre personne. Mais si n'ay-je eu esgard qu'à vous en Inscrivant, comme de faict en l'appropriant selon vostre prudence à vostre usaige, vous trouverez qu'il contient une leçon et doctrine bien utile à vostre majesté.
Vous sçavez, Sire, combien il est dangereux aux Roys et aux princes que la haultesse en laquelle ils sonteslevéz ne leur esbloisse les yeux et ne les amuse icy-bas, en leur faisant oublier le royaulme des cieux , et je ne doubte pas que Dieu ne vous ayt tellement adverty de ce mal pour vous en préserver, que vous le considérez cent fois mieux que ceux qui en font l'expérience sans le sentir. Or au pseaulme présent, il est parlé de la noblesse
l'opuscule suivant : Quatre sermons de M. Jehan Calvin traitans des matières fort utiles pour nostre temps, avec briesve exposition du psaume LXXXVIl. Genève, 4 552, in-8°; inséré au Recueil des Opuscules, p. 824. Ces quatre sermons ont été traduits à plusieurs reprises en anglais. Dans le premier, Calvin exhorte les fidèles à fuir l'idolâtrie ; dans le deuxième, il les encourage à tout souffrir pour Jésus-Christ; dans le troisième, il leur représente combien ils doivent s'estimer heureux de servir Dieu purement; dans le dernier, il leur montre que cette liberté ne peut s'acheter à un trop haut prix.
1 Erreur dans l'original : c'est 87 qu'il faut lire.
et dignité de l'Eglise , laquelle doibt tellement ravir à soy et grans et petits, que tous les biens et honneurs de la terre ne les retiennent, nyempeschentqu'ils ne prétendent à ce but d'estre enrôliez au peuple de Dieu. C'est grand chose d'estre Roy, mesme d'un tel pais ; toutefois je ne doubte pas que vous n'estimiez sans comparaison mieux d'estre chrestien. C'est doncq un privilège inestimable que Dieu vous a faict, Sire, que vous soyez Roy chrestien , voire que vous luy serviez de lieutenant, pour ordonner et maintenir le royaulme de Jésus-Christ en Angleterre. Voilà comme en recongnoissant le bien tant singulier que vous avez receu de sa bonté infinie, vous debvez bien estre incité à emploier toutes vos forces à ce qu'il soit honoré et servy, donnant exemple à vos subjects de faire hommage à ce grand Roy , auquel vostre majesté n'a point honte de s'assubjectir en toute humilité et révérence, soubz le sceptre spirituel de son Evangile. Si jusques icy vous l'avez faict tellement que nous avons de quoy en glorifier ce bon Dieu, le pseaulme présent vous servira tousjours de confirmation et déboucher. Cependant je vous supplie, Sire, que ce peu d'escrit me serve de protestation et tesmoignage envers vostre majesté, du bon désir que j'aurois à m'emploier à faire mieux, quant le moien m'en seroit donné.
Sire, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce , je supplie nostre bon Dieu de vous remplir des dons de son Sainct-Esprit , vous guider en toute prudence et vertu, vous faire prospérer et fleurir à la gloire de son nom. DeGenesve, ce 4 de Juliet 1552.
Vostre très humble et obéissant serviteur ,
Jehan Calvin.