‹ Lettres (volume 2)Chapitre 33 sur 47 · A UN RECEVEUR DES DECIMES Y · texte numérisé non relu

A UN RECEVEUR DES DECIMES Y

Minute. Bibl, de Genève. Vol. 107.

Très cher frère, j'ay devisé avec monsieur d'Espeville de l'affaire de laquelle m'aviez escrit pour en avoir son conseil. Après avoir entendu de moy quelle est la charge, il m'a respondu, soit que le roy face bien ou mal levant tribut sur le temporel des prestres, vostre conscience n'en est point chargée. Quant à la taxe, elle est faicte par l'évesque avec les commis du clergé , qu'ils appellent. Parquoy vous n'avez sinon à recevoir ce qui vous est ordonné, sans que vous soiez meslé parmy mille or-

* En note, de la main de Charles de Jonvilliers : « Copie d'un conseil que donna M. Calvin à un receveur des décimes que le roy levoit sur le temporel des prestres, »

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dures. Vray est qu'il dict bien, quand un amy luy demandèrent s'il devroit prendre telle charge , qu'il n'en seroit point d'advis ; mais qu'il n'oseroit point condamner la chose comme mauvaise. A ce que j'ay pu recueillir de ses propos , celuy qui seroit à sa liberté de s'en abstenir, fera bien. Mais si un homme ne s'en peult bonnement exempter, il n'en doit pas faire trop grand scrupule, moiennant qu'il s'aquite fidellement de son devoir, et qu'il n'y ait point de mauvais accessoire; de quoy vous pouvez mieux juger par expérience, May

A MADAME DE CANY

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Madame , combien que je ne sois pas tellement desprouveu de compassion que je ne sente mon cœur enserré , oyant la captivité plus estroicte que jamais où

* Il existe dans les Registres de la Compagnie de Genève, vol- A, p. 110, une pièce intitulée : Lettre d'une dame persécutée par son mari papiste, de France, 24 juin 1552. Cette dame était de haute naissance, comme l'indiquent ces mots : « Sachant la maison dont elle est, et grans seigneurs du royaulme auxquels elle appartient, et qui ont grand faveur du roy... » Ce passage nous semble désigner Madame de Cany. Voir la note, p. 281 . Persécutée par son mari à cause de ses croyances , cette dame ne trouvait de consolation que dans les lettres et les exhortations qu'elle recevait en secret de Genève,

vous estes maintenant tenue , si ne laisseray-je à vous exhorter de vous munir de vertu et constance, selon que vous sentez la tentation fascheuse et dure à soustenir. Car c'est allors que nous devons faire valoir la grâce de Dieu, quand nous sommes pressés de Sathan et des ennemis de la foy jusques au bout. Sainct Paul se glorifie que combien qu'il soit lyé et enchaîné en la prison , toutesfois la doctrine qu'il a preschée n'est pas lyée, mais aiant son cours elle profitte puissamment. Et de faict puisque c'est la vérité de Dieu qui oultrepasse le monde, et atteint par-dessus les cieulx, ce n'est pas raison qu'elle se puisse opprimer à l'appétit des hommes, ne par leur tyrannie. Par quoy, selon que le diable machine à nous anguoisser (par) les destresses , efforçons-nous à l'opposite de bien eslargir nos cueurs par foy, pour résister à tous assaults. Nostre Seigneur vous a donné par delà naguères des exemples, et nous en donne journellement à tous en divers lieux qui nous doivent faire grande honte, si nous n'en sommes fortifiez. Car si nous deffaillons aux coups de verges, quand les aultres ne s'estonnent nullement de la mort, quelle excuse aurons-nous en nostre lascheté? Vous n'aviez pas attendu possible d'avoir de si rudes combats en la maison. Mais vous sçavez de quoy nous advertit le Fils de Dieu, affin que rien ne nous trouble, quand nous y serons préparez de longue main. Plustost pensez que ce n'est pas la fin, mais que Dieu vous essaie bien doulcement, supportant vostre faiblesse jusques à ce que vous soiez plus robuste à soustenir les coups. Cependant quoy qu'il en soit, gardez de vous laisser abattre ny par nonchalance, ny par désespoir. Plusieurs sont vaincus,

pour ce qu'ils laissent refroidir et escouler leur zèle en se flattant. Les aultres au contraire , sont tellement eflïaiéz,ne trouvanspas en eux la vertu qu'ils vouldroient, qu'ils en sont confus, et par ce moien quittent là tout. Qu'est-il donq de faire? Esveillez-vous à méditer tant les promesses de Dieu qui nous doivent estre comme eschelles affîn de nous eslever au ciel , pour nous faire mespriser ceste vie transitoire et caduque , que les menaces qui nous doivent bien induire à craindre son jugement. Quant vous ne sentirez pas vostre cœur esmeu , comme il seroit besoing, recourez, comme au remède singulier, à requérir l'ayde de celuy sans lequel nous ne pouvons rien. Cependant esver tuez -vous , redarguant vostre froidure et débilité, jusques à ce que vous y voiez quelque amendement. Et en cest endroit il est requis une grande prudence à tenir moien : c'est de gémir sans fin , et mesme vous solliciter à tristesse et ennuy de vostre condition, à une telle desplaisance de vos misères que vous n'ayez point de repos, sans toutefois vous deffîer que Dieu besongnera avec le temps à vous fortifier tant qu'il en sera mestier, encor que cela n'apparoisse pas du premier coup. Ce ne vous doit estre chose nouvelle de veoir la paoure Eglise de Dieu si misérablement affligée, de veoir l'orgueil des ennemis croistre de plus en plus avec la cruaulté. Si vostre esprit est en trop grande perplexité, c'est ce que vous devez trouver nouveau, comme ayant oublié ce que nous devons avoir enraciné au profond du cœur, de nous conformer à l'image du Fils de Dieu, portant patiemment l'ignominie de sa croix jusques à ce que le jour de nostre triumphe sera venu. Toutefois que cela ne vous empesche point,

mais plustost vous incite à poursuyvre vostre train , car il nous fault encore passer par d'aultres estamines. Quand j'auroy entendu qu'estant privée de si peu de liberté que vous aviez, vous ne laissez point d'avoir le cœur droict et de persister à servir à Celuy qui mérite bien que son honneur soit préféré à tout, j'auray de quoy me resjouir plus à plain. Si est-ce que je me resjouis, quoy qu'il en soit, en la bonne confiance que j'en ay : parquoy ne me faictes pas ce tort que j'en sois frustré. Combien que vous aiez surtout à regarder que vous devez à nostre bon Dieu et au Seigneur Jésus lequel a monstre comment nous luy estions chers, quand il ne s'est pas espargné pour nous , aussy advisez de rendre Sathan et ses supposts confus, lesquels ont pensé mettre vostre foy soubs les pieds. Mais pource que telle victoire requiert une plus grande force que la vostre, aiez vostre refuge à ce bon Seigneur Jésus lequel nous a esté faict vertu de Dieu son Père, affin qu'en luy nous puissions tout. Et de ma part je le prieray qu'il luy plaise despioier sur vous un tel secours de son Esprit, que vous congnoissiez par expérience que c'est d'estre soustenu de luy , et qu'il en soit glorifié , le priant aussi vous avoir en sa saincte garde contre la rage des loups et les embusches des renards. Sur quoy, Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, aussy à vos prières, je feray fin. Ce 7n,e de juing 1553.

Vostre humble frère et serviteur,

J. DE BoNNEVILLE \

1 Pseudonyme du réformateur.

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