AUX PRISONNIERS DE LYON
Imprimée. Histoire des Martyrs, L. IV, p. 252.
Mes frères, je crois qu'avez esté advertis que j'estoye absent de la ville , quand les nouvelles vindrentde vostre prison, et ne suis pas retourné de huit jours après. Pourquoy il n'est jà besoin que je m'excuse de ce que j'ay tant différé à vous escrire. Or combien que ce nous ait esté un message triste selon la chair , mesme selon le juste amour que nous vous portons en Dieu, comme nous y sommes tenus , si nous faut-il néantmoins renger
* Les oachots où languissait encore Mathieu Dimonet renfermaient plusieurs autres prisonniers, Denis Peloquin, de Blois, Louis de Marsae, gentilhomme du Bourbonnais, et un de ses cousins. C'est à ces deux derniers, récemment arrêtés à Lyon, qu'est adressée la lettre du réformateur.
Les prisonniers entretenaient une pieuse correspondance hors de leurs cachots. Peloquin écrivait à ses parents : « — Très chers frères
et sœurs ne vous arrêtez point, je vous prie, aux jugemens du
monde, lequel est tant aveugle qu'il ne peut trouver vie en la mort, ne bénédiction en malédiction, sachans que le moyen pour nous confermer à Jésus-Christ... c'est que nous portions la croix avec luy, car le serviteur n'est pas plus que le maistre... » — Louis de Marsac écrivait à Calvin: « — Monsieur et frère... Je ne vous pourrois réciter la grande consolation que j'ay receue... des lettres qu'avez envoyées à mou frère Denis Peloquin, lequel trouva moyen de la bailler à un de 'nos frères qui estoit en un croton au-dessus de moy, et m'en fit la lecture, pource que je ne les pouvois lire, d'autant que je ne voyois rien en mon croton. Je vous prie donc de persévérer pour nous assister tousjours de semblable consolation, car icelle nous invite à pleurer et prier. » flist. des Martyrs, p. .230, &V1.
à la volonté de ce bon Père et Seigneur souverain , et non-seulement trouver juste et raisonnable ce qu'il dispose de nous, mais l'accepter de cœur bénin et amiable, comme bon et propre pour nostre salut, attendant patiemment qu'il monstre par effect qu'ainsy soit. Au reste nous avons au milieu de nostre tristesse de quoy nous esjouyr, en ce qu'il vous a si puissamment assistez, car il a bien esté requis qu'il vous fortifiast par son Esprit, à ce que la confession de sa sacrée vérité vous fust plus précieuse que vostre vie. Nous savons tons , voire par trop, combien il est difficile aux hommes de s'oublier. Ainsy il faut bien que ce bon Dieu desploye son bras fort, quand, pour le glorifier, nous ne craignons point ne tourments, ne honte, ne la mort mesme. Or comme il vous a muny de sa vertu pour soustenir le premier assaut, il reste de le prier qu'il vous renforce de plus en plus selon que vous aurez à combattre. Et puisqu'il nous a promis la victoire finale, ne doutez point que s'il vous a fait sentir une partie de sa vertu , vous aurez plus ample tesmoignage pour eifect et expérience à l'advenir, qu'il ne commence pas pour laisser son ouvrage imparfait, comme il est dit au pseaume ; sur tout quand il faict cest honneur aux siens, de les employer pour maintenir sa vérité , et qu'il les amène au martyre comme par la main , il ne les laisse jamais dépourvus des armes qui y sont requises. Mais qu'il vous souvienne cependant de lever les yeux à ce royaume éternel de Jésus-Christ, et de penser pour quelle querelle vous bataillez; car ce regard non-seulement vous fera surmonter toutes tentations qui vous pourront survenir de l'infirmité de vostre chair, mais aussy vous
rendra invincible contre toutes les cautelles de Sathan , et ce qu'il pourra brasser pour obscurcir la vérité de Dieu. Car je sçay bien que par sa grâce vous estes si bien fondez, que vous n'y allez point à l'adventure ; mais que vous pouvez dire avec ce vaillant champion de Jésus- Christ : Je sçay de qui je tiens ma foy.
C'est la cause pourquoy je ne vous envoyé point une telle confession de foy que m'avoit requise nostre bon frère Peloquin , car Dieu fera beaucoup mieux profiter celle qu'il vous donnera de faire selon la mesure de vostre esprit qu'il vous a desparty, que tout ce qui vous seroit suggéré d'ailleurs. Mesme estant prié par aucuns de nos frères qui ont naguères espandu leur sang pour la gloire de Dieu, de re\oir et corriger leur confession qu'ils avoyent faite , j'ai esté bien aise de la voir pour en estre édifié, mais je n'ay voulu y adjouter, ne y diminuer un seul mot, pensant que ce qui auroit été changé , ne feroit que diminuer l'authorité et efficace que mérite la sagesse et constance qu'on voit clairement estre venue de l'Esprit de Dieu. Soyez donc asseuré que ce bon Dieu qui se monstre au besoin, et accomplit sa vertu en nostre faiblesse , ne vous délaissera point que vous n'ayez de quoy magnifier puissamment son nom. Seulement procédez-y en sobriété et révérence, sachans que Dieu n'acceptera pas moins le sacrifice que vous luy ferez selon vostre portée et faculté que vous avez receuë de luy, que si vous compreniez toutes les révélations des anges, et fera valoir ce qu'il vous aura mis en la bouche , tant pour confermer les siens , que pour confondre les adversaires. Car comme vous estes assez adverlis que nous avons à résister constamment aux abo-
minations de la Papauté , si nous ne voulons renoncer le Fils de Dieu qui nous a tant chèrement acquis à soy, aussy méditez ceste gloire et immortalité céleste à laquelle nous sommes conviez et sommes certains de parvenir par la croix, ignominie et mort. C'est chose estrange au sens humain que les enfans de Dieu soyent saoulez d'angoisses, cependant que les meschants s'égayent en leurs délices ; mais encore plus que les esclaves de Sathan nous tiennent les pieds sur la gorge , comme on dit, et facent leur triomphe de nous. Si est-ce que nous avons à nous consoler en toutes nos misères, attendans ceste heureuse issue laquelle nous est promise , que non-seulement il nous délivrera par ses Anges, mais aussy luy-mesme torchera les larmes de nos yeux. Et par ce moien à bon droict nous avons de quoy despiter l'orgueil de ces pouvres aveugles, qui à leur ruyne eslèvent leur rage contre le ciel. Cependant combien que nous ne soyons pas à présent en pareille condition que vous, si ne laissons-nous à batailler quant et quant, par prière, solicitude et compassion, comme vos membres, puisqu'il a pieu au Père céleste par sa bonté infinie de nous unir en un corps, sous son Fils, nostre chef.
Sur quoy je le supplierai vous faire (ceste) grâce qu'estans appuyez sur luy , vous ne chanceliez nullement, mais plus tost croissiez en vertu; qu'il vous tienne en sa protection et vous en donne telle certitude que vous puissiez mespriser tout ce qui est du monde. Mes frères vous saluent très affectueusement, et plusieurs autres. Ce 7™ de Juillet 4 553.
Vostre frère,
Jean Calvin
Pource que ceste lettre , comme j'espère, sera commune à vous deux, seulement j'adjousteray ce mot qu'il n'est jà besoin que je vous face longue exhortation, car c'est assez que je prie Dieu qu'il luy plaise de continuer à vous imprimer de mieux en mieux au cœur ce que j'ay congneu, par vos lettres, que vous goustez très bien. Combien que ce soit chose fascheuse de languir si longtemps, quand il n'y auroit que le fruict que Dieu vous montre qu'il ne vous a pas réservez jusques icy sans cause, vous avez juste occasion de ne vous lasser, ny ennuyer pour la longueur. Et quant à la maladie, c'est prudemment considéré à vous, que Dieu par ce moyen vous veut mieux préparer à plus grand combat, afin que la chair estant bien domptée puisse mieux se résigner. Voilà comme nous devons convertir à nostre profit tout ce que le Père céleste nous envoyé. Si vous pouvez communiquer avec les autres frères, je vous prie les saluer aussi de par moy. Ce bon Dieu vous tienne à tous main forte, vous garde et vous conduise, et face de plus en plus reluyre sa gloire en vous.