‹ Lettres (volume 2)Chapitre 39 sur 47 · A UN SEIGNEUR DU PIÉMONT · texte numérisé non relu

A UN SEIGNEUR DU PIÉMONT

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Monsieur, combien que je "vous suis incongneu de face, toutesfois estant asseuré par gens dignes de foy que mes lettres seroient bien receues de vous, je me suis enhardy de vous escrire, n'aiant autre accès que celuy que me donne l'authorité du Maistre auquel je sers, lequel, comme je croy, me suffira assez, veu la révérence que vous portez à luy et à sa doctrine. Comme aussy c'est bien raison que grans et petits s'assubjectissent à sa majesté , puisque le Père céleste luy a donné tout empire souverain, affin que tout genouil se ployé devant luy, et non-seulement des créatures humaines, mais

* Le nom de ce seigneur nous est inconnu. — Le Piémont, alors soumis à la domination française, n'était pas demeuré étranger à l'influence de la Réforme. Les doctrines évangéliques , fidèlement gardées par les Vaudois dans l'asile séculaire des Alpes, et ravivées par un esprit nouveau, se répandirent à Turin, et de là dans tout le pays, « en sorte, dit Bèze> qu'en peu de temps il y eut compagnie de ceux de la religion réformée dressée à Carignan, Pontnilier, Poyrin, Villefranche, Ville-neuve d'Ast et Castillon, lesquelles toutesfois ont esté dissipées par les persécutions. » Un courageux ministre, Alexandre Guiotin, fonda, en 1557, l'Eglise réformée de Turin. Hist. eccl., t. III, p. 386 et suivantes. On lit dans les Registres de la Compagnie de Genève, 6 septembre 1557 : « Fut esleu pour Piémont maistre Pasquier P>arnot, et partit le i4me jour de septembre. » — Ibidem, décembre \ 558 : « Maistre Christofle , fils du médecin de Vevey (partit) pour aller administrer la parole de Dieu en la ville de Thurin. »

aussi des anges. Vray est que cela est bien mal congneu aujourd'huy de la plus part. Nous voions que le nombre de ceux qui s'accordent d'obéir en vérité à ce grand Roy, est bien petit. Mais j'ai entendu que Dieu par sa bonté infinie tous a touché le cœur, tellement que vous désirez d'estre chrestien de faict et non pas de tiltre. Je parle aussi à cause que ce nom de chrestienté voile bien en la bouche de tous, mais quand ce vient à s'humilier soubs l'Evangile qui est le sceptre par lequel Jésus-Christ veult régner sur nous , peu s'en fault que chacun ne recule , en quoy on veoit que c'est chose par trop commune de se couvrir du tiltre de chrestien par hypocrisie, et par ce moien le profaner. Ainsi ce n'est point une petite vertu ny vulgaire, d'approuver par effectque nous désirons estre disciples du Fils de Dieu, affin aussi qu'il nous advoue pour siens. Et d'aultant plus estes-vous obligé à recongnoistre la miséricorde qu'il vous a faicte en vous amenant jusques-là. Car ce n'est pas de nostre mouvement propre que nous y venons, mais d'aultant qu'il luy plaist nous y attirer. Et affin que ceste bonté ait tant plus de lustre pour estre mieulx congneue , il nous choisit et sépare du milieu de ceux auxquels autrement nous sommes esgaux. Ainsi que tous des pauvres aveugles que nous voions errer nous soient aultant de mirouers de notre misérable condition, pour magnifier Celuy qui nous a retirés des horribles ténèbres de mort. Au reste, Monsieur, congnoissez quelle est la valîeur de ce thrésor infini de la vérité de Dieu , lequel vous a esté commis, afin que vous en faciez bonne garde et fidelle. Car de ceux-mesmes qui font profession de la pure doctrine de l'Evangile, on voit que la pluspart se

contente d'en avoir quelque phantaisie ou opinion volante. Voilà pourquoy une grande partie de ceux auxquels Dieu avoit donné quelque goust de sa grâce , se desbordent au double , jusques à estre du tout abruty. Car Dieu ne veult point estre mocqué , ne mesprisé. Et voiant les corruptions qui régnent partout et les assaults que Satban dresse aujourd'huy à ceux qui désirent de cbeminer directement, nous avons bien mestierde lever les yeulx en bault pour demander force et constance, affin d'y résister. Et je croy que de vostre part vous en expérimenterez plus que je ne vous en sçaurois dire. J'entens des empeschemens qui vous destournent ou retardent de servir purement à Dieu. Surtout pource que soubs la tyrannie de l'Anté-Christ , si un homme veult vivre chrestiennement , il fault qu'il se dresse quant et quant à mourir. Si est-ce que nulle difficulté ne nous excuse ? quand il est question de l'honneur de nostre Dieu. Et si Jésus-Christ ne s'est point espargné pour nostre salut , ce n'est pas raison que nostre vie nous soit plus prétieuse que luy. Combien doncques qu'il n'y aict chose plus odieuse que d'estre congneu vray chrestien, sijnous fault-il pratiquer ceste leçon de S. Paul, de n'avoir point honte d'estre hays ne vilipendez à ce tiltre. Et de faict si nous désirons d'estre eslevés en la gloire de nostre Seigneur Jésus-Christ, il nous fault porter l'opprobre de sa croix. Ainsi je vous prie, selon que la nécessité vous advertit, de vous aiguiser et solliciter à batailler constamment contre Sathan et le monde, désirant d'estre amorty quant à vous, pour estre pleinement renouvelle en Dieu. Et pource qu'il fault congnoistre devant qu'aymer, je vous prie aussi de vous

exercer à lire les sainctes exhortations qui vous pourront aider à cela. Car la froidure qu'on voit en plusieurs procède de ccste nonchalance qu'il leur semble que c'est assez d'avoir gousté en passant quelque mot de l'Escriture, et ne tiennent compte d'y profiter, comme il seroit besoing. Au contraire nous avons à pratiquer ce que dict S. Paul, qu'en contemplant la face de Jésus- Christ au mi rouer de son Evangile, nous soions conformez à luy de gloire en gloire. En quoy il signifie que selon que nous approchons plus près de Jésus-Christ, et le congnoissons plus privément, la grâce et vertu de son esprit croist aussi et se multiplie en nous. Ainsi doncques que vous soiez soigneux à tousjours profiter de mieux en mieux. Qui plus est vous avez à penser à vos enfans, lesquels Dieu vous a commis à ceste charge, affin qu'ils luy soient desdiés, et qu'il en soit le père souverain comme de vous. Vray est que beaucoup sont empeschéz de s'aquiter de leur devoir pour le regard de leurs enfans, pource qu'ils n'ont aultre désir que de les avancer au monde. Mais c'est une pauvre considération et trop perverse. Ainsi je vous prie, d'aultantque Dieu vous a donné lignée et des enfans de bon esprit, qu'en réputant que c'est un thrésor précieux, vous donniez ordre qu'ils soient instruits de bonne heure en sa crainte, et qu'ils soient préservés des pollutions et ordures auxquelles nous avons esté plongés. Je sçay que vous n'avez pas attendu d'estre incité par moy à bien commencer, mais que vous les avez pourveu d'un homme qui a le sçavoir pour les bien instruire, et s'y emploie fidèlement. Mais pource qu'il fault que tant le père que les enfans soient plainement adonnez à Dieu, et les desr. 27

tourbiers que Sathan mect par delà sont si difficiles à surmonter que rien plus , il est bien mestier que vous soiez exhorté à les dresser plus en l'héritage céleste qu'aux biens et honneurs caduques d'icy-bas.

Sur quoy, faisant fin, Monsieur, après m'estre recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu de vous avoir en sa saincte protection, vous augmenter ce qu'il vous a donné de la congnoissance de sa vérité, et vous gouverner tellement par son esprit qu'il soit servy et honoré de vous, jusques à ce que nous soions recueillis en la gloire de son royaulme immortel. De Genesve, ce 25mc de febvrier 1554.

Vostre humble frère et serviteur,

Jehan Calvin.

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