‹ Lettres (volume 2)Chapitre 38 sur 47 · A MADEMOISELLE DE PONS · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE PONS

Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.

Mademoiselle et bonne sœur, si Dieu vous eust donné un ma ry qui vous eust esté loyal, et eust vescu en bonne concorde avec vous, il seroit besoin de vous consoler maintenant , et vous exhorter à patience. Mais puisque celuy qui vous debvoit tenir aussy chèrement que la moytié de sa personne, vous a esté tant qu'il a vescu un fléau bien dur, il vous est plus tostbesoing de congnoistre que nostre bon Dieu en le retirant vous a re-

* En note : « A Mademoiselle de Pons, demeurant en Bretagne, laquelle après avoir longtemps esté maltraictée de son mary à cause de la religion, Dieu l'avoit délivrée de la servitude de son mary, qui estoit mort. »

gardée en pitié. Au reste il faut que les fascheries que vous avez souffertes, vous servent tousjours d'instruction à vous humilier soubs la main de Celuy qui vous a ainsy voulu esprouver, pour vous faire aussy sentir que vaut son aide, et comme il est fidèle pour ne jamais défaillir aux siens. Mais tout le maulvais traictement soubs lequel vous avez langui, n'estoit rien auprès de ceste misérable captivité en laquelle vous estiez détenue pour ne pouvoir servir à Dieu, et que vous estiez distraicte du Fils de Dieu pour ne luy pouvoir garder la foy du sainct et sacré mariage qu'il a contracté avec vous ; et aujourd'huy d'autant vous faut-il mieulx penser à quelle fin il vous a mise en telle liberté. Réduisez-donc,je vous prie, en mémoire les souspirs continuels que vous avez jette si longtemps. Combien que vous eussiez beaucoup de sortes de tristesses, je ne doubte pas que vostre principal regret ne fust de ce qu'il ne vous estoit point permis de vous adonner purement au service de Dieu. Pensez bien si vous nravez pas protesté journellement devant Dieu , que vous ne soubaittez sinon le moyen de sortir de la servitude où vous estiez. Maintenant qu'il vous est donné, n'attendez pas que Dieu vous somme de vostre promesse. C'est à vous de l'anticiper, ainsy que vostre conscience vous sollicite, sans qu'on vous picque d'ailleurs. Mesmes réduisez en mémoire que sainct Paul disant que les gens mariés sont comme partis , mais que les vefves n'ont qu'à s'applicquer du tout à Dieu, vous oste l'excuse que jusques icy vous eussiez peu prétendre. Il est certain que rien qui soit ne nous doibt empescher de nous acquitter vers nostre Père céleste, et ce bon Rédempteur qu'il nous a envoyé ; mais selon l'opportunité

que chasqu'un aura, tant plus est-il coulpable s'il ne s' employé tant plus franchement à faire son debvoir. Je sçay bien que vous avez esgard à vos enfans , et ne dis pas que ce ne soit à bon droict , moyennant que le Père souverain de vous et d'eulx ne soit laissé derrière. Mais pensez que le plus grand bien que vous leur puissiez faire, est de leur monstrer le chemin de suivre Dieu. Quoy qu'il en soit, il ne vous sera plus licite d'alléguer que vous offensez par force, puisque Dieu vous a ouvert la porte qui vous estoit close. Que reste-il donc sinon que vous preniez couraige, voire jusques à vous efforcer pour surmonter toutes les difficultés qui vous retiennent. Car je sçay bien que vous ne pouvez pas sans grande contradiction vous desdier pleinement à nostre Seigneur Jésus. Mais pour en venir à bout faites valoir la congnoissance qu'il vous a donnée desjà de long temps, et ne laissez point amortir le zèle qu'il vous a une fois imprimé en vostre cueur par son Sai net-Esprit, et n'estaignez point à votre escient le sainct désir duquel vous avez bruslé par cy-devant. Regardez comme Dieu laisse escouler ceulx qui se sont petit à petit annonchalis, et comme il permet facilement qu'estans du tout desbauchéz, ils s'en aillent à perdition. Et c'est bien raison que le Seigneur se vange ainsy de ceulx qui auront préféré les vanités de ce monde au thrésor de son Evangile. Or, au lieu que plusieurs se laissent séduire par tels exemples pour suivre un mesme train, que ce vous soit autant d'advertissement pour vous tenir tant plus serrée en crainte et sollicitude. Au reste , que le maulvais temps que vous avez enduré une partie de vostre vie, vous face tant mieulx penser à ceste vraye fé-

licite et gloire parfaicte qui nous est apprestée aux cieulx, pour ne nous point amuser à quelque repos mondain , qui ne peut estre que caduque , et mesme confit en des troubles infinis, et qui pis est, nous aliène du repos de nos âmes qui est seul bénit. Mais affin qu'il ne semble pas que je me deffie de vostre bonne volonté, je feray fin à la présente après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et prières, et avoir supplié nostre bon Dieu que s'il a par cy-devant desployé sur vous les grâces et vertus de son Sainct-Esprit, que non-seulement il continue , mais qu'il vous y augmente , et ne permecte pas que jamais vous décliniez du droict chemin, et qu'il vous y advance de plus en plus; cependant qu'il vous contienne en sa protection.

Pource que je ne sçay où est monsieur vostre frère, et si je luy feroys plaisir en luy escripvant, cela m'en faict abstenir. Cependant je désire que Dieu luy tienne la main forte à ce qu'il ne s'aliène point de luy1. A ce que j'entens il s'est un peu trop escarté en aucunes choses, et auroitbon besoingd'estre ramené au droict chemin. Mais pource que je ne sçay par quel costé y arriver, je réserve cela à meilleure occasion. De rechef je vous remettray en la garde de nostre bon Dieu. Le 20 de novembre

Votre humble frère et serviteur,

Charles d'Espe ville.

1 Le personnage en question n'est-il pas Antoine de Pons, seigneur de Maremnes? Il avait épousé en premières noces Anne de Parthenay, fille de M. de Soubise, et embrassé la Réforme à la cour de Ferrare. Marié plus tard à la dame de Montchenu, il se détourna de la foi protestante, et devint même un de ses persécuteurs. Bèze, Hist. eccL, T. I, p. 199.

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