‹ Lettres (volume 2)Chapitre 43 sur 47 · AUX FIDELES DU POITOU · texte numérisé non relu

AUX FIDELES DU POITOU

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre Père , la grâce de nostre Seigneur Jésus soit toujours sur vous par la communication du Sainct-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, nous avons à louer nostre bon Dieu de ce que de nouveau il vous a fortifiez, affin que vous prinssiez courage et vigueur pour vous exercer à son service , et non-seulement chacun en son

* L'introduction de la Réforme clans le Poitou paraît remonter au séjour de Calvin lui-même à Poitiers (1534). Les doctrines évangéliques trouvèrent alors de nombreux adhérents dans la magistrature et les écoles de cette ville savante et lettrée. On remarquait parmi eux le jurisconsulte Albert Babinot, Philippe Véron, procureur, l'avocat Jean Boisseau de Laborderie, et l'écolier Jean Vernou, martyr prédestiné de la nouvelle foi. Ces premiers disciples se réunis-

particulier, niais aussi tous en commun, comme de faict il nous est besoing de nous inciter par tel moien, attendu la faiblesse qui est en nous , et tant d'empeschements qui nous retardent à faire nostre debvoir. Vray est que ce n'est pas le tout de nous assembler pour prier Dieu et ouyr sa Parolle , mais cependant ce nous est une ayde tant et plus nécessaire , veu que de nous-mesmes nous sommes trop tardifs. Par quoy, mes frères, que vous ayez ce but de vous confermer, en vous assemblant, en la foy de l'Evangile , et vous avancer en toute saincteté dévie. Mais, quoy qu'il en soit, ne vous privez pas de ce bien d'invoquer Dieu ensemble d'ung accord, et de recevoir quelque bonne doctrine et exhortation pour vous faire continuer au bon chemin. Car combien que chascun puisse et doibve aussy prier Dieu en secret, et s'cstant retiré à part, et que chascun puisse lire en sa maison, si est-ce que ce sacrifice est agréable à Dieu de nous assembler pour le prier comme d'une bouche, et de luy faire hommage solennel de nos âmes et de nos corps. Il seroit bien à souhaitter que nous le peussions faire

saient dans un jardin de la rue des Basses-Treilles, et dans les grottes de Saint- Béat, non loin de la ville. Ils écoutaient Calvin discourant magnifiquement de la connaissance de Dieu, et prenant Dieu lui-même à témoin de la vérité de l'Evangile qu'il leur annonçait. Les germes déposés par le réformateur dans l'âme de quelques disciples se propagèrent dans le Poitou , et l'Eglise de Poitiers se forma, en 1554, d'après les instructions de Calvin lui-même. Elle reçut de Genève (mai 1555) le ministre Jacques Langlois, auquel fut adjoint (avril 4557) Claude Chevalier. Voir : Florimond de Rœmond, Histoire de la naissance et du progrès de l 'hérésie, L. VII, c. \ i ; Pierre de Farnace, Vie de Pierre de la Place, p. \\ ; les Registres de la Compagnie de Genève, et divers Mss. cités par M. Crottet, Petite Chronique protestante, p. \cï\ et suivantes.

devant tout le monde, mais quand par la malice des hommes et leur tyrannie nous sommes forcloz de telle liberté , c'est pour le moins que nous louions nostre Dieu avec son peuple , comme l'Escriture nous exhorte , et que pour ce faire les petits trouppeaux s'amassent ça et là, jusques à tant que tout le corps de l'Eglise soit recueilly au royaume des cieux. Je sçay bien que vous ne pouvez parfaire aulcune assemblée qu'en crainte et doubte. Je sçay aussi que vous estes guettez des ennemys1. Mais si ne faiilt-il point que la crainte des persécutions nous empesche de chercher la pasture de vie , et de nous tenir soubs la conduitte de nostre bon Pasteur. Ainsy vous recommandant à luy, que vous preniez courage, car il monstrera qu'il a le soing de garder ses pauvres brebis, et que c'est de son vray office de les sauver, comme en la gueule des loups. Mesmes encores que les dangers soient apparents, si ne fault-il pas que nous soions par trop craintifs pour quitter la bergerie. De faict nous voions comment il en prend à ceux qui s'en escartent, car ils s'anonchalissent tellement avec le temps qu'ils perdent le goust de tout bien, et en la fin s'alliènent plainement de leur salut. Par quoy , mes

1 Les progrès de la Réforme dans le Poitou donnèrent lieu aux mesures les plus rigoureuses contre les réformés. En 1542, pendant que les Grands Jours se tenaient à Poitiers, une commission présidée par le maire de la ville, Jean Estivalle, seigneur de la Gueflrie, fit les plus actives perquisitions dans les caves et les granges, où les protestants étaient soupçonnés de se réunir. Quelques-uns furent saisis et condamnés au supplice du feu. En 1544, on sévit contre plusieurs personnes qui couraient le pays et prêchaient en chambre et en cachette. Crottet, Petite Chronique protestante, p. 120, f24.

frères, soiez constans, et monstrez que le zèle qui vous a incitez à bien commencer, n'a pas esté comme une bouffée de vent, et que cbascun, selon qu'il aura plus de commodité, s'efforce à s'emploier d'avantage. Que ceux qui ont maisons propres, se sentent honorés qu'ils les puissent consacrer à Dieu pour temples. Que les aultres ne plaignent point leurs pas ; que les grans attirent les petits , et que ceux auxquels on donne bon exemple , aient honte de ne le point suyvre. Cependant je ne dis pas que vous ne soiez sur vos gardes, pour ne vous point hasarder sans propos. Car Dieu nous supporte bien jusques-là que nous fuions la rage des iniques. Et voilà pourquoy je trouve l'accord que vous avez ensemble bon et licite. C'est que nui, sans congé de la compagnie, ne descouvre à créature vivante l'ordre que vous avez, Vous pouvez bien doncques, en tant qu'en vous sera, prévenir tous les dangers , moiennant que vous marchiez tousjours oultre, ne déclinant point du bon train auquel vous estes entrez. Car entre témérité et timidité il y a une crainte moienne laquelle n'amortit point la vertu du Sain ct-Esp rit , et ne vous destourne point des aydes que Dieu nous donne. Tenez-vous doncques, mes frères, tout coyement en vostre cachette , voiant l'imprudence et desloiaulté qui régnent aujourd'huy par le monde ; mais que ce ne soit point pour fermer la porte à ceux qui désirent de venir au royaulme de Dieu comme vous. Que chascun s'efforce d'attirer et gaingner à Jésus-Christ ceux qu'il pourra , et après , que ceux que vous aurez par bon examen approuvez capables , soient receus par advis de tous. Au reste que tel exercice soit pour induire chascun de vous à s'acquitter à gouverner mieux sa fa-

mille. Car estant retourné chez soy d'une telle compagnie , on doiht monstrer qu'on s'est renforcé pour mieux faire qu'auparavant , et raporter là quelque odeur qui s'espande par tous les membres de la maison ; finalement que tout le reste de la vie y responde. Monstrez que l'Evangile de nostre Seigneur Jésus vous éclaire, pour vous monstrer le droit chemin, affin que vous n'erriez point comme enfans de ténèbres. Et d'aultant qu'aujonrd'huy le monde est si corrompu et perverty, gardezvous tant plus soigneusement de vous picquer parmy les espines. Le temps de nostre pèlerinage est brief , tellement que si nous considérons ceste gloire immortelle où Dieu nous convie, nous n'aurons point occasion de nous lasser au milieu du chemin. D'aultre costé si nous pensons à la bonté inestimable que ce bon Père céleste nous a monstrée, et aux thrésors insignes qu'il nous a desploiéz en toutes espèces de grâces, nous serons bien lasches si nous ne sommes esmeus en son amour, pour oublier ou mespriser tout ce qui est du monde, rompre tous les liens qui nous retiennent, et nous desvelopper de tous les empeschements qui nous retardent.

Surquoy, mes frères bien-aymés, après m'estre affectueusement recommandé à vos bonnes prières, je supplie ce bon Dieu de vous tenir en sa saincte protection , vous guider par son Esprit en toute prudence et droiture, vous confermer en plaine vertu et constance, et se servir tousjours plus amplement de vous, ne permettant poinct à ses ennemis de rien gaigner sur vous, quoy qu'ils machinent. Ce 3me jour de septembre 1554.

Vostre frère,

Jean Calvin.

A m GENTILHOMME DE PROVENCE *

Copie. Ribl. de Genève. Vol. 107.

Monsieur et bien-aymé frère, j'ay entendu comme ces jours passés Dieu vous a affligé de double sorte , tant pour ce qu'il a retiré à soy l'enfant qu'il vous avoit donné , qu'aussi pour ce qu'aulcuns bons frères sont scandalisés de ce que vous ne l'avez point faict baptiser en temps, aiant moien de ce faire. Or je ne m'arresteray pas beaucoup à vous consoler de ce que Dieu vous a privé d'ung thrésor dont vous espériez jouir longuement. Car je croy que sans estre adverti d'ailleurs, vous prenez les remèdes qui sont propres pour adoulcir vostre tristesse. Mesmes que desjà vous en avez tellement faict vostre profict que vous pouvez en esprit paisible rendre grâces à ce bon Père, qui vous a faict sentir que nous ne pouvons mieux faire que de nous assubjectir à sa bonne volunté, surtout puisqu'il nous faict ceste grâce et bonneur, de nous recongnoistre et advouer pour siens en la vie et en la mort, quant nous vivons et mourons à luy. Quant à ce que l'enfant est décédé sans estre baptisé, tous bons frères auroient bien occasion de s'en scandaliser, si cela estoit advenu par noncballance ou mespris, car le baptesme est une chose trop sacrée pour

* En titre de la main de Charles de Jonvilliers : « Il escripvit ceste lettre à ung gentilhomme qui estoit à Thurin où ce cas est advenu, sur le scrupule d'un ertfant mort avanl que recevoir le baptesme >■

le laisser ainsi en arrière. Pourtant non-seulement ceux qui n'en tiennent compte, mais aussy ceux qui le différent par ambition pour y faire des pompes ou bravetés (sic) t sont à condamner; et de faict vous avez à déclarer vostre intention aux fidèles, pour oster le scandalle qu'ils ont conceu. Mais quand ils auront entendu la vérité du faict, je croy qu'ils auront de quoy se contenter. Si vous eussiez eu vouloir de résider par delà, comme l'ung d'eux, vous ne pouviez pas sans offenser Dieu et vos prochains nourrir vostre enfant sans le faire baptiser. Non pas que ceux qui présentent leurs enfans pour estre souillez aux superstitions papalles , soient à excuser, mais pource qu'ils ne peuvent pas rejecter la marque de la religion chrestienne que Dieu n'y soit vilipendé. Mais vostre intention a esté toute aultre, car prévoiant le mal vous désiriez bien , devant que vostre femme enfantast, vous retirer en l'Eglise direstienne , ou pour le moins si vous estiez prévenu , vous pensiez bien, tantost après qu'elle auroit enfanté, amener l'enfant avec elle pour le faire baptiser selon l'ordre de Dieu, ce qui eust esté une déclaration toute patente que vous ne mesprisez pas le baptesme, mais pour la révérence que vous y avez, le voulez avoir pur et entier selon qu'il a esté institué de nostre Seigneur Jésus. Tel retardement estant une partie de la confession de vostre foy, ne doibt pas offenser les bons. Car si la chose fust advenue comme vous l'espériez , tel acte n'eust esté à blasmer, non plus que vostre partement. Je croy bien qu'il y en penlt avoir qui seroient scandalisez de ce qu'on quiète le pays où ils vivent, pource qu'ils se sentent condamnez par ces exemple. Mais s'ils font mal, ce

n'est pas raison qu'ils absubjectissent les aultres à se conformer à eux, ne qu'ils lacent de leur vice une loy. Entre ceux qui approuvent le bien et ne consentent point au mal, je prens cela comme résolu que s'il est licite à ung homme chrestien de se retirer des ordures de la papaulté, qu'il pourra bien aussi et devra amener ung enfant qui luy sera nay, pour l'offrir purement à Dieu et le faire baptiser sans nulle superstition. Or il a pieu à Dieu de vous priver de ce bien. Il sçait pourquoy. Tant y a qu'il vous a voulu humilier en cest endroict; mais ce n'est pas à dire pourtant que le faict soit à condamner, veu que vostre intention estoit saincte et louable. Siquelqu'ung réplicque que vostre enfanta esté privé du baptesme qui est le signe de salut, je respons que sa condition n'est point pire pour cela devant Dieu. Car combien que le baptesme scelle nostre adoption, toutesfois nous sommes enrollés au registre de vie tant par la bonté gratuite de nostre Dieu , que par sa promesse qu'ainsi soit. En vertu de quoy nos enfans sont-ils saulvés, sinon pource qu'il est dici : Je suis le Dieu de la lignée? Mesmes sans cela ils ne seroient point capables d'estre baptisés. Si leur salut est asseuré par la promesse, et que le fondement soit assez ferme de soy, il ne fault pas estimer que tous les enfans qui meurent sans baptesme périssent, car en voulant honorer le signe visible, on feroit grand injure et déshonneur à Dieu, desroguant à sa vérité, comme si nostre salut n'estoit pas bien appuyé sur sa simple promesse. Puis doncq qu'il n'y a eu de vostre costé nul mespris du sacrement, cela n'emporte nul préjudice au salut de vostre enfant, qu'il soit décédé devant que vous eussiez loisir et moien de le

l'aire baptiser. Ainsi il n'y a nulle cause de scandalle à ceux qui ne se vouldront point fascher sans propos. Ce que vous pouvez remonstrer à tous fidèles, affin qu'ils en soient appaisés. Sur quoy je feray fin, après rn'estre affectueusement recommandé à vous et à vostre bonne partie, et aux prières de tous deux, comme aussi de ma part, je prie nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte garde, vous fortifier par son Sainet-Esprit, et vous avancer de plus en plus en tout bien. Ce 6 de septembre

Vostre humble frère ,

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