A LOUIS DU TILLET
Copie. Bibliothèque impériale île Paris. Mss. français. Baluze, 8069-5.
Monsieur, huit jours devant que je receusse les lettres qu'aviez laissé à vostre parlement pour me estre
* Louis du Tillet, curé de Claixen Poilou, chanoine et archidiacre d'Angoulême. Il était frère de Jean du Tillet, le célèbre grenier au parlement de Paris, et de cet autre du Tillet qui devint évêque de Saint-Brieuc et de Meaux. Voué lui-mèmeà la carrière ecclésiastique, ses premières inclinations le portèrent vers la Réforme. 11 connut Calvin à l'université de Paris, se lia d'amitié avec lui, partagea ses périls, et le reçut, en 1534, à Angoulême, dans sa propre maison. Uni dès lors au jeune réformateur par la communauté des croyances, il résigna sa cure de Claix pour le suivre, sous le nom de Haulmont, à Strasbourg, à Baie et en Italie. Il se trouvait à Genève (août 1536), lorsque Calvin y fut retenu par les véhémentes supplications de Farel. Mais les luttes auxquelles le réformateur fut dès lors condamné, convenaient peu à l'àme contemplative et douce de Louis du Tillet. En proie au doute, il quitta secrètement Genève, et se rendit à Strasbourg où ses incertitudes ne cessèrent que par son retour à la foi catholique. Il écrivit à Calvin pour l'informer de ce changement, et lui soumettre ses scrupules sur la légitimité du ministère dans les églises réformées. Calvin y répondit, et cette controverse, libre, sincère, mais tempérée par le respect, marqua les dernières relations de ces deux hommes, unis d'abord et trop tôt séparés par la révolution religieuse du XVIe siècle.
envoiécs, Jehan estoit armé ' ; tellement que quelques sepinaines devant que j'eusse eu aulcunes nouvelles de par vous, le bruict estoit volé jusques icy de vostre partement. Combien que telle incertitude me fust assez grande occasion de fascherie, néantmoins je tenois en suspend mon jugement le plus qu'il m'estoit possible. Ce qui me molestoit et tormentoit le plus, estoit la crainte que j'avois de vous avoir par mon imprudence offensé, comme je congnois et recongnois que je n'ay pas observé envers vous la modestie que je vous debvois. Bien est vray que je sentois tel fruict de vostre compaignie et conversation que l'absence ne me pouvoit estre joieuse; mais d'aultant que je vous voyois icy comme languissant, je portois patiemment ce qui me défailloit, estimant assez bonne récompense vostre soulagement. Finallement quant vos lettres sont venues des deux costés, par icelles j'ai congneu une partie de vostre intention. Pourtant combien que répute bien que ma compaignie ne vous pouvoit pas estre trop agréable, en telle incivilité et rudesse dont je usois envers vous, néantmoins je me confie que ceste cause ne vous a pas aliéné ne estrangé de nous, ce qui provient certainement plus de vostre prudence qu'avez eu à me supporter en cest endroict, que ce que je me suis porté comme il appartenoit.
Je ne vous puis dissimuler que je n'aye esté fort estonné après avoir entendu vostre intention, et mesmes
1 Jean du Tillet, frère de Louis, élevé plus tard aux honneurs de l'épiscopat. Instruit dans les langues anciennes et dans l'archéologie sacrée, il avait été chargé de diverses missions scientifiques par François Vv. et avait visité Genève dans un de ses voyages.
les raysons qui sont avec la déclaration (Ficelle insérées en vos lettres. Ce qui me cause la plus grande admiration est que je vous estimois tant confermé et résolu en cest affaire, qu'il ne feust nullement possible vous desmouvoir de propos, et quand vous n'eussiez pas eu, au train jà par vous commencé , fort solide rayson , si est-ce que ce changement tant subit m'a esté fort estrange, veu la constance et fermeté que vous démonstriez. Dieu veuille néantmoins qu'il soit prins aultant équitablement des aultres, comme je m'efforce de le prendre.
Quant aux raysons qui vous ont esmeu à ceste délibération, je ne les puis appercevoir fort péremptoires. Je scé bien que ma conscience est assez asseurée devant Dieu du contraire, et espère qu'elle sera jusques au jour qu'il fauldra comparoistre à rendre compte. Dadvantaige je suis bien abusé ou jay tellement déclairé le bon droict de ma cause, qu'un chascun s'en doibt contenter, n'estoit que les uns se pardonnent trop facilement , les aultres vouldroient bien donner entrée à Jésus-Christ par les voyes où il ne veult nullement cheminer. Je n'ay nullement doubté que les personnaiges dont vous faictes mention ', n'eussent aucunement aidé, sans y penser, à vous faire prendre une telle conclusion, combien qu'en touschant ce propos par lettres à moy escriptes, ils le dissimulent. Et certes la grande doctrine et piété qui est en eulx a grande apparence pour donner authorité à leurs consultations. Mais je suis bien asseuré qu'en ceste matière, j'auré, oultre
1 Bucer et Capiton, réformateurs de Strasbourg.
les vives raysons, plus de couleur qu'eulx, quand j'auray prins un masque pour me faire apparoistre semblable à eulx. Ils me contraingnent l'ung et l'aultre par leurs manières de faire, de désirer en eulx plus grand fermeté et constance. Quelque crédit qu'on ait, si ne faict-il jamais bon d'estre tant libéral à espandre le bien d'aultruy, et si nous avons à nous garder de faire largesse aux despens des hommes, quelle caution doibt estre au prix à despenser la vérité de Dieu , laquelle il ne nous commect pas pour en rien diminuer. Je prie le Seigneur qu'il nous vueille tant donner d'intelligence que nous entendions qu'il ne veult pas estre servy à demy, comme nostre folie luy veult diviser sa portion, mais entièrement selon sa volunté.
Si vous recongnoissez pour Esglises de Dieu celles qui nous ont en exécration , je m'en rapporte à vous. Mais nous serions bien mal en point, si ainsi estoit. Car certainement vous ne leur pouvez donner ce tiltre que vous ne nous teniez pour schismatiques, où il fault adviser comment vous accorderez vostre opinion avec la sentence de nostre maistre : Quodcumque ligaveritis, etc. Si vous entendez que tousjours il y demeure quelques reliques de la bénédiction de Dieu , comme sainct Paul afferme des Israélites, vous pouvez bien entendre que j'accorde avecques vous, veu que quelques fois je vous ay déclairé tel estre mon jugement, voire jusques aux Esglises grecques.. Mais si ne s'en suit-il de cela qu'en l'assemblée il faille recongnoistre l'Esglise. Et si nous l'y recongnoissons, elle sera nostre, non pas de Jésus-Christ, lequel marque la sienne d'aultres enseignes, quand il dict : Oves meœ vocem,
meam audiunt , et sainct Paul quand il la nomme « Columne de vérité. » Vous me responderez qu'elle ne se trouvera nulle part, veu que partout y a ignorance. Mais ignorance est telle entre les enfans de Dieu qu'elle ne les empesche point de suivre sa volonté.
Quand il soit question de accomparer telles compaignies aux synagogues des Juifs, je craindrois de faire injure à cestes-cy en ne les préférant aux aultres, ou pour le moins en les postposant , car l'idolâtrie n'y est pas telle, ne les abominations tant horribles. Ce qu'on y peult voir de bien, il est commun entre les deux, sinon qu'il semble bien advis estre un grand advantaige que le nom de Jésus-Christ est advoué des uns, non des aultres. Mais la vertu n'est pas moins abolie. Ou si nous voulons trouver comparaison plus propre, c'est ung tel estât qu'il y avoit au peuple d'Israël, soubs Jéroboam, ou bien soubs Àchab, du temps que les esperits par longue coustume estoient plus corrumpus. Je ne vous dits pas ces choses sans cause , car j'apperçoys combien plusieurs se commancent (?) à flatter soubz le filtre de l'Esglise, condamnant hardiment tout ce qui ne leur ressemble, dont ils rendront compte. Qu'ils regardent de quel droict ils le font, car je scé bien que nostre asseurance est trop certaine pour céder à de vaines objections. Quant à vous je n'estime pas que vous nous teniez aultres que si vous conversiez avecques nous, mais c'est un degré pour se diviser de l'Esglise de Dieu , quand on se conjoinct à ce qui luy est contraire. Au surplus je pense congnoistre en tous une telle crainte de Dieu, qu'il me fauldroit voir de grands arguments pour m'oster la persuasion que j'en ay con-
ceue. Pourtant soiez asseuré que les premiers légiers rapports n'auront pas telle puissance envers moy que de renverser l'expérience que j'ay eu de vous par si longues années. Mais combien que je vous supporte en ceste infirmité, ne vous résistant non plus que si vous estiez entre nous, si ne puis-je nullement consentir à ceste entreprinse. Et plus tost que je sois osté du monde par mort amère, que d'approuver vostre faict lequel je congnois estre damnable en soy, et oultre cela plein de ruine, ou pour le moins de merveilleuses offenses envers plusieurs, avec ce que je voy la promptitude que nous avons pour nous bien justifier, d'induire les aultres à faire le semblable. Toutesfois de ces choses dont par le présent estes résolu, je ne feré longue dispute. J'ayme mieulx prier le Seigneur que son plaisir soit vous deslivrer de tous scrupules, tellement que sa voye vous soit toute plaine et ouverte en cest endroict, en attendant l'opportunité quand elle vous sera offerte.
Du département de Lois Dartois, je n'ay jamais eu suspition qu'il feust procédé de vous, d'aultant que j'ay esté dernièrement adverty du contraire. Mais ce a esté une pauvre cautèle à luy de se cacher de moy de choses esquelles il ne peult pas tromper Dieu, car ce n'est pas chose légière que de tenter Dieu , ce que font ceulx qui voluntairement, se rejectent en captivité. Les sacs mouillés dont nous avons coustume de nous couvrir devant les hommes, ne pourront pas porter la chaleur du jugement de Dieu.
Vous m'avez de longtemps donné à congnoistre que le vostre estoii mien de vostre grâce. Pleust à Dieu que je vous en peusse faire bonne recongnoissance. Mes com-
DE CALVIN. i
paignons se recommandent à vous, desquels le jugement est tel que le mien, combien que je me suis efforcé, sans monstrer vos lettres, d'obvier à toutes offensions. Je n'ay pas peu donner auitre conseil à Jéban que celuy que ma conscience portoit, si je ne voulois estre traistre à la vérité de Dieu et au salut de luy, ce que ne prendrez en maulvaise part. Je vous supplie d'avoir siugulière mémoire de nous en vos prières, à quoy, combien que la cognoissance que vous avez de nostre infirmité vous doibve assez inciter, néantmoins les difficultés que nous sentons vous doibvent encores plus enflamber, lesquelles sont plus grandes que jamais.
Après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prière le Seigneur de vous conserver en sa saincte protection, et vous diriger tellement que ne décliniez pas en voye tant lubrique où vous estes, jusques à ce qu'il vous aura monstre la pleine délivrance.
Vous me pardonnerez si ceste présence est assez confusément escrite, car la briesveté du temps en partie m'en est cause, et en partie les troubles que nous avons, oultre que l'argument ne m'estoit pas fort propre à traicter. De Villefranche1, ce dernier de janvier (1538 2).
Vostre humble serviteur et frère,
Charles d'Espeville s.
1 Ville affranchie (Genève).
2 L'année commençait à Genève le 25 décembre, jour de Noël, contrairement à l'usage alors suivi en France de compter l'année à partir de Pâques.
3 Pseudonyme adopté par Calvin durant sa retraite à Angoulême et son voyage en Italie (1534, 1536).
A LOUIS DU T1LLET
Copie. Bibliothèque impériale de Paris. Mss. français. Baluze, 80t>9-5.
Monsieur, j'espère que vous n'aurez prins si non en bien que Jehan est allé par devers vous sans mes lettres, car il nie faisoit mal de vous escripre aiant tant de afaire à vous communiquer, que ne vous en touchasse une partie. D'autre part il m'estoit difficile de vous toucher à demy tels propos, sans les vous déclarer à plein. La déclaration ne m'estoit pas impossible, mais je craignois qu'elle ne vous feust guères plaisante. Pourtant j'avois mieulx aimé m'en abstenir du tout remettant la charge à Jehan lequel, comme je pense, s'en sera fidèlement acquitté, si non qu'il ne vous aura peu bien descouvrir
* La première lettre de Calvin à du Tillet, ne demeura pas sans réponse : — « Si ma retraicte en ce pais vous a causé grande fascherie, comme je l'ay congneu par vostre lettre du dernier de janvier, aussy n'en avois-je jamais moins pensé, estimant que la rompture de nostre conversation et familiarité accoustumée...., ne pourroit ne vous engendrer point tel ennui. Mais quoy eussé-je peu faire, si estant par delà au sein de plus de deux années, ma conscience n'a jamais pu s'appaiser de ce que sans certaine vocation, je me estois retiré du lieu que je ne devois délaisser sans commandement de Dieu, dont j'ay esté mis en langueur que vous avez veu telle, et pour les grandes et continuelles affections que mon esperit en a eu, j'ay esté faict en ce temps-là inutile à toutes choses... » — Cette lettre, écrite de Paris (10 mars), ne parvint point à Calvin, et ce fut durant un voyage à Strasbourg que le réformateur, chassé de Genève (23 avril 1538) et retiré à Bûle, lit part à son ancien ami des événements qui le condamnaient à un nouvel exil.
la source et l'origine du mal qui n'est pas cogneue à beaucoup. J'ay esté tant sollicité par les deux de ceste ville1, que pour les satisfère j'ay faict ici un voiage.
Touchant de nous il a esté résolu qu'il y a expédiant de faire encore une assemblée où Zurich, Berne, Basîe, ceste ville, Biel ~ et l'un du dict lieu se trouvera, où il soit déclaré que deuement et fidèlement nous avons administré nostre charge après en avoir cogneu diligemment, afin que ce tesmoignage soit comme une sentence légitime pour fermer la bouche aux inalings, et aussi en la confusion de ceulx qui ont osé entreprendre un tel acte, Par un mesme moien, ils espèrent que les schismes qui se pourroient dresser et desjà ont commencé, seront amortis. Quand je considère bien Testât, la difficulté me semble surmonter tout ayde humain ; pourtant je n'ay aultre chose que de recommander l'issue au grand médecin, lequel seul y peult provoir et donner ordre.
Les Bernois s'efforcent ou plutost persistent, tant qu'ils peulvent, de faire à croire que tout va bien, mais il n'y a nul qui n'estime le contraire 3. Dieu par son juste jugement veuille envoyer un tel bien sur la teste et la famille de ceulx qui se mocquent ainsi iniquement du désordre de son Eglise, et que cela vienne à leur correction, afin qu'ils apprennent d'avoir aultre affection en choses de telle importance. Je me rctireré à Basic, attendant ce que le Seigneur vouldra faire de moy. Il ne tient pas à ceulx de ceste ville que je ne
1 Bucer et Capiton déjà nommés.
2 Bienne.
3 Adversaires déclarés de la discipline ecclésiastique que Farel et Calvin avaient voulu établir à Genève, les seigneurs île Berne se montraient peu favorables aux ùmx ministres bannis.
suis leur hoste, mais ils ont assez de charge sans moy, et je pourré vivre quelque temps en me aidant de ce que m'avez laissé, avec une partie de mes livres1. Cependant le Seigneur nous adressera. Je crains sur toutes choses de rentrer en la charge dont je suis délivré, réputant en quelles perplexités j'ay esté du temps que j'y estois enveloppé. Car comme lors je sentois la vocation de Dieu qui me tenoit lié, en laquelle je me consolois, maintenant au contraire je crains de le tenter si je reprens un tel fardeau lequel j'ay cogneu m'estre importable. H y a autres raisons lesquelles je ne vous puis expliquer que de bouche, desquelles toutesfois je ne puis contenter ceulx auxquels j'ay à faire. Néantmoins je sçay que nostre Seigneur me conduira en ceste délibération tant ambiguë, d'autant que je regardera plus tost ce qu'il m'en monstrera que mon propre jugement, lequel me tirant au contraire oultre mesure, me doibt estre suspect.
11 se remue pour le présent une afaire de merveilleuse conséquence, nec sine conscientia Augusli et Cœsaris 2, lequel je pense bien que Monsieur Firmin vous touchera; pourtant je m'en déporte. H y a grand doubte qu'on ne tente le gué, sans intention de procéder, mais on recognoistra ce qu'il en est dedans deux mois.
Après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je prière nostre Seigneur de vous conduira
1 La correspondance latine de Calvin (1538-1539) nous initie à la détresse du réformateur, réduit à faire des emprunts et à vendre ses livres pour subsister,
2 Allusion à la trêve conclue, le 18 juin 1538, entre François Ier et Charles-Quint, et à l'attente d'une paix générale sur laquelle on fondait beaucoup d'espérances pour la réforme de l'Eglise.
tellement en sa voie, que vous soyez sainct et incontaminé à son jour. De Strasbourg ce 10 de juillet (1538).
Vostre humble serviteur et entier amy
Charles d'Espeville.