‹ Lettres (volume 2)Chapitre 8 sur 47 · A L'EGLISE DE GENEVE · texte numérisé non relu

A L'EGLISE DE GENEVE

Copie. Archives de Genève. 1240.

La miséricorde de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ vous soit tousjours multipliée par la communication du Sainct-Esprit.

Mes frères, je m'estois abstenu jusques icy de vous escrire, espérant que les lettres de nostre frère Farel qui avoit pris ceste charge pour tous deux, vous pourroient suffire; et aussi que je voulois osier tant qu'il m'estoit possible l'occasion de mesdire à ceux qui la cherchent. C'est qu'ils ne peussent calumnier que nous taschons en vous attirant à nous de vous tenir en quel-

* En titre: A mes bien aymés frères en nostre Seigneur qui sont les reliques de la dissipation de l'Eglise de Genève.

Chassé de Genève par une révolution, attiré à Strasbourg par les prières de Bucer (septembre 4 538), Calvin avait été nommé ministre de l'Eglise française de cette ville, et professeur de théologie. Mais ses regards étaient toujours tournés vers l'Eglise dont il avait été le pasteur, vers « ces reliques de la dissipation, » qu'il exhortait du fond de son exil, et qu'il consolait par ses lettres.

que partialité. Toutes fois je ne me suis peu contenir de vous escrire pour vous certifier l'affection laquelle je garde tousjours envers vous, et la souvenance que j'ay de vous en nostre Seigneur, ainsi que mon debvoir le porte, et ne m'empeschera ceste crainte, laquelle m'a aucunement retenu jusques à présent ; d'aultant que je voy bien que la couleur que pourroient prendre les malings de détracter sur nous, seroit trop vaine et frivole. Dieu nous est tesmoing et vos consciences devant son jugement, que cependant que nous avons conversé entre vous, toute nostre estude a esté de vous entretenir tous ensemble en bonne union et concorde. Ceux qui se sont séparez de nous pour faire et mener leur faction à part , ont introduit division tant en vostre Eglise comme en vostre ville. Voians les commencemens de ceste peste , nous nous sommes emploiez fidèlement, comme devant Dieu auquel nous servons, d'y mestre remède, pour quoy le temps passé nous exempte de toutes leurs calumnies. Et maintenant si en communiquant avec vous, nous vous donnions matière de nous retenir en vostre mémoire , cela ne vous peult tourner en vitupère, car nostre conscience est bien asseurée devant Dieu , que ce a esté par sa vocation que nous avons esté une fois conjoincts avec vous. Par quoy il ne doibt estre en la puissance des hommes de rompre un tel lyen, et comme le temps passé, nous nous sommes pourtez, aussi espérons-nous par la direction de nostre Seigneur nous tellement conduyre, que nous ne serons object de trouble ne de division, sinon à ceux qui sont tellement bandés contre Jésus-Christ, et tout son peuple, qu'ils ne peulvenl

souffrir aulcune concorde avec ses serviteurs. Car à telle manière de gens si ce bon Saulveur est en scandalle et offense, que pouvons-nous estre , nous qui devons porter sa marcque imprimée en nostre âme et en nostre corps? mais nostre consolation est que nous ne leur en donnions point cause; comme nostre bon maistre n'est pas venu pour donner empeschement aux hommes , mais plus tost pour estre la voie où tous cheminent sans trébuscher.

Or mes frères bien aymés, pource que la main du Seigneur, à ce que je puis entendre, est tousjours dressée pour vous visiter, et que par sa juste permission le diable s'efforce incessamment de dissiper l'Eglise qui estoit commencée entre vous, il est mestier de vous admonester de vostre office. C'est que vous recongnoissiez et méditiez , quelque perversité qu'il y aict aux hommes qui vous troublent et griesvent, toutes fois que les assaultz ne vous sont pas tant donnés d'eux comme de Sathan , lequel use de leur malice comme d'instrument pour vous guerroier. A cela nous exhorte l'Apostre, quand il dict que nostre bataille n'est pas contre la chair ne le sang, c'est-à-dire contre les hommes, mais contre les puissances de l'air, et contre le prince de ténèbres. Vous sçavez combien il est nécessaire de congnoistre son ennerny pour sçavoir par quel moien il luy fault résister. Si nous nous arrestons à batailler contre les hommes, ne pensans qu'à faire vengance, et estre récompensez des torts qu'ils nous font, il est à doubter si nous les pourrons vaincre en ceste manière. Mais c'est chose certaine que cepandant nous serons vaincus du diable. Au contraire si n'aiant aultres com-

bats contre les hommes, sinon d'autant que nous sommes contraincts de les avoir contraires, en tant qu'ils sont adversaires de Jésus-Christ, nous résistons aux machinations de cest ennemy spirituel, estans garnis des armures desquelles le Seigneur veult son peuple estre fortifié , il ne fault pas craindre que nous ne venions au-dessus. Pourtant mes frères si vous cherchez vraie victoire, ne combatez point le mal par semblable mal; mais estans despouillez de toutes mauvaises affections, soiez menez seulement de zèle de Dieu modéré par son Esprit selon la règle de sa parolle.

Davantage vous avez à penser que ces choses ne vous sont pas advenues sans la dispensation du Seigneur lequel besongne mesmes par les iniques, selon le conseil de sa bonne volunté. Or ceste cogitation vous destournera de vos ennemys, pour vous regarder et considérer vous-mesmes, et tellement considérer, que vous recongnoissiez combien de vostre part vous avez desservy à recepvoir une telle Visitation, pour chastier vostre négligence, le mespris ou bien la nonchallance de la parolle de Dieu qui estoit entre vous, la paresse à la suyvre et lui rendre sa droicte obéissance. Car vous ne vous pouvez excuser qu'il n'y ait eu beaucoup de faultes en toutes manières; et combien qu'il vous soit facile de vous justifier aulcunement devant les hommes, néantmoins devant Dieu vostre conscience se sentira chargée. De ceste manière ont faict les serviteurs de Dieu en leurs tribulations, c'est que quelque part qu: elles leur vinssent, ils ont tousjours converty leurs pensées à la main de Dieu, et à leurs propres vices, recongnoissans en eux-mesmes la cause estre assez suffi-

santé pourquoy le Seigneur les deubt ainsi affliger. Daniel entendoit bien quelle avoit esté la perversité du roy de Babylone de destruire et dissiper le peuple de Dieu, seulement pour satisfaire à son avarice, arrogance et cruaulté ; quelle estoit son iniquité en les opprimant injustement. Néantmoins voiant que la première cause estoit en eux-mesmes, d'autant que les Babyloniens ne pouvoient rien à l'encontre d'eux, sinon par la permission du Seigneur, pour suyvre et tenir un bon ordre, il commence par la confession de ses faultes et de celles des roys et du peuple d'Israël. Si le Prophète s'est ainsi humilié, advisez combien vous en avez plus grande matière, et s'il luy a esté nécessaire de faire cela pour obtenir miséricorde de Dieu, quel aveuglement ce seroit à vous de vous arrester en l'accusation de vos ennemys, sans aulcune recongnoissance de vos faultes, lesquelles passent de beaucoup celles du propheste.

Quant à nous, s'il est question de débattre nostre cause contre tous les iniques et calumniateurs qui nous vouldroient charger, je sçay que non-seulement nostre conscience est pure pour respondre devant Dieu, mais nous avons suffisamment de quoy nous purger devant tout le monde. Et ceste asseurance avons-nous assez testifîé, quand nous avons demandé de respondre, voire devant nos adversaires, à toutes choses qu'on nous vouldroit imposer. Il fault qu'un homme soit bien garny de ses justifications, quant il se présente en telle manière, estant inférieur en toutes choses , sinon en la bonne cause. Toutesfois quant il est question de comparoistre devant Dieu, je ne fais pas de doubte qu'il ne nous ayt humilié en ceste sorte, pour nous faire recongnoistre

nostre ignorance, imprudence, et les aultres infirmités que de ma part j'ay bien sentye en moy, et ne fais difficulté de les confesser devant l'Eglise du Seigneur. En cela faisant il ne nous fault craindre que nous ne donnions l'advantage à nos ennemis; car Daniel n'a pas justifié Nabuchodonosor en attribuant aux péchés des Israélites l'oppression qu'ils souffroient soubs la tyrannie, mais plus tost l'a confondu, monstrant qu'il estoit comme ung fléau de l'ire de Dieu, ainsi qu'est le diable et ses supposts. Non plus de danger y a-il que nous submections nostre cause à vitupère ou en opprobre. Car si nous nous sommes présentez de satisfaire devant toutes les Eglises, et remonstrer que nous avions deuement et fidèlement administré nostre office, et encores de jour en jour nous l'offrons, ce n'est pas signe que nous leur donnions à mordre ne détracter sur nous, et si nous ne les pouvons empescher de mesdire, comme aulcuns d'eux sont transportez non-seulement d'intempérance mais de pure rage, nous sçavons quelle promesse nous est donnée que le Seigneur fera apparoistre nostre innocence comme l'estoile première du jour, et fera reluyre nostre justice comme le soleil. Geste confiance pouvons-nous hardiment prendre, quant il est question de combatre contre les iniques, combien que nous soions de beaucoup redevables envers la justice du Seigneur.

Cependant en nostre humilité et déjection le Seigneur ne nous délaissera pas, qu'il ne nous donne consolation très ample pour nous maintenir et conforter, et mesmes l'avons-nous desjà toute présente quand il est dict en son Escriture, que les castigations qu'il envoie à ses

serviteurs, sont pour leur bien et salut, moiennant qu'ils les puissent bien prendre. Pourtant, mes frères bien aymés, revenez tousjours à ceste consolation, combien que les iniques se soient efforcez de mettre une ruine en vostre Eglise, combien que vos faultes et offenses aient mérité plus que vous ne pourriez endurer, néantmoins que nostre Seigneur mettra telle fin aux corrections qu'il vous a envoyé, qu'elles vous seront salutaires. Son courroux envers son Eglise, d'aultant qu'il n'est que pour la réduyre à bien, se passe en ung moment, dict le prophète ; sa miséricorde au contraire est éternelle, mesmes jusques aux générations futures ; car des pères il l'estend aux enfans, et aux enfans des enfans. Regardez vos ennemys, vous trouverez évidemment que toutes leurs voyes tendent à confusion ; et néantmoins il leur semble bien advis qu'ils sont au buct de leur entreprise. Ne vous desconfortez point doncques en ce qu'il a pieu à nostre Seigneur de vous abaisser pour ung temps, veu qu'il n'est pas aultre que l'Escriture le testifie estre ; c'est qu'il exalte l'humble et contemptible de la poussière, le paulvre de la fiente ; qu'il donne la couronne de joye à ceux qui sont en pleurs et larmes, qu'il rend la lumière à ceux qui sont en ténèbres, et mesmes qu'il suscite en vie ceux qui sont en l'umbre de la mort. Espérez doncq que ce bon Dieu vous donnera telle issue que vous aurez occasion de le magnifier et rendre gloire à sa clémence. Et en ceste espérance, consolez-vous, et vous fortifiez à endurer patiemment la correction de sa main, jusques à ce qu'il luy playra vous déclairer sa grâce qui sera sans doubte assez tost, moiennant que nous puissions le tout per-

mettre à sa Providence, laquelle congnoist l'opportunité des temps, et veoit mieux ce qui nous est expédient que ne le pouvons concevoir.

Surtout advisez de veiller en prières et oraisons; car si toute vostre attente repose en Dieu comme elle doibt, c'est bien raison que vostre cueur soit assiduellement eslevé au ciel pour l'invoquer et implorer la miséricorde que vous espérez de luy. Entendez que le plus souvent ce qu'il diffère le désir de ses enfants, et ne leur monstre pas si tost son ayde au besoing, c'est qu'il les veult inciter et esmouvoir à requérir sa bonté. Tant y a que nous nous glorifions en vain d'avoir nostre confiance en luy, que nous ne le testifions en y cherchant nostre refuge par prières. Davantage c'est chose certaine qu'il n'y a pas une telle affection et ardeur en nos oraisons, comme il appartient, sinon que nous y persévérons sans cesse.

Je prie le Seigneur de toute consolation vous reconforter et soustenir en bonne patience, cependant qu'il vous veult esprouver en ces tribulations, et vous confermer en l'espérance des promesses qu'il faict à ses serviteurs. C'est qu'il ne les tentera point oultre ce qu'ils pourront endurer, mais avecques l'affliction qu'ildonnera la force et issue salutaire. De Strasbourg, ce premier d'octobre 1538.

Vostre frère et serviteur en nostre Seigneur

Jean Calvin.

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