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Lettres

Chers seigneurs et frères, comme je ne doubte pas que Sathan ne vous dresse journellement nouveaux assaults, et qu'il ne machine tant qu'il peut avec ses supposts pour vous faire perdre courage, aussi je voul-

* Lettre sans adresse, écrite, selon les conjectures qui nous paraissent le plus probables, à l'Eglise de Paris. Cette Eglise dont l'origine se confond avec celle de la Réforme en France, dont l'histoire n'est qu'un martyrologe depuis lebûclier de Jacques Pavannes et de Louis de Berquin jusqu'à celui d'Anne Dubourg, dut ses premiers accroissements à la science de Le Fèvre d'Etaples, au zèle de Farel, aux prédications de Gérard Roussel, de Calvin et de Courault. Protégés avant l'affaire des placards par Marguerite de Valois, persécutés depuis avec une extrême rigueur par François Ier et Henri II, les réformés de Paris se réunirent longtemps en secret, comme le témoigne une relation manuscrite de l'époque : « Nous avons été longtemps cachés en nos maisons privées, aux bois et aux cavernes, et nous a souvent la nuit couverts aux cachettes. » Ce ne fut qu'en l'année 1 555 que l'Eglise de Paris, encouragée par le nombre croissant de ses membres, élut un ministre, et se prépara par une organisation forte au rôle glorieux qui lui était destiné. Rèze, Hist. eccl., t. I, L. I, passim. HisL des Martyrs, L. II et suivants, passim; Mss. divers de Paris et de Genève.

drois bien de ma part réemployer à vous conformer, si j'en avois meilleur moyen. Mais de vostre costé, sans attendre qu'on vous incite d'ailleurs, il vous fault estre diligens à prendre des armes, et vous tenir prests de longue main, affin que toutesfois et qualités qu'il plaira à Dieu d'esprouver votre foy, vous ayez de quoy répondre, et ne soyez surpris. Pour ce faire vous sçavez quel besoing vous avez d'exercice continuel, car il n'y a ceïuy, en s' examinant, qui ne sente tant et plus de foiblesse; et la rage ues ennemis est telle, qu'elle feroit trembler les plus vaillans, s'ils n'estoient bien munis. Mais il va bien pour nous que le remède est certain, et mesme ne le faut chercher loing. Ainsi fortifiez-vous, mes frères, en celuy qui est nostre retraite, et quoy qu'il en soit, gardez-vous de la dispersion qui ne vous sçauroit apporter que ruine. Quand quelqu'un se tiendra séparé de ses compagnons, qu'il n'y aura nul recueil ny trouppeau, si est-ce que vous ne laisserez pas d'estre en la gueule des loups. Or n'y a-t-il remède plus convenable pour subvenir à vostre fragilité que de vous exhorter ensemble, et vous renforcer mutuellement. Je sçay bien que cela aiguise plus la rage des ennemys, parce que oyant que bruit roule desjà entre vous (sic), ils vous aguettent, estans advertis de vous (?). Mais il n'y a meilleur bouclier, muraille ni rempart contre leur cruaulté, que d'invocquer d'un accord celuy qui a promis d'estre au milieu de ceux qui conviennent en son nom. Gardez-vous donc de vous priver d'un tel bien, assavoir de vous remettre en la garde du bon pasteur, qui ne défauldra jamais aux brebis, si (elles) se rangent à sa voix, et se tiennent sous sa houlette. Ne pensez

pas, mes frères, que je parle comme un homme qui n'auroit aulcun soucy de vous. Je considère les dangers où vous estes. Mais si nous fault-il faire cest honneur à Dieu de préférer sa protection à tout ce que Sathan et les siens peuvent machiner contre nous. Au reste, jamais nous ne serons propres à servir à nostre Dieu, si nous ne passons par-dessus la bricsveté de ceste vie. Vray est que le temps nous semble long, surtout en ces troubles et persécutions tant rudes des enfans de Dieu. Mais quand nous tendrons à la vie céleste, et que nous aurons droictement gousté qu'elle vaut, nous aurons non-seulement un port pour marcher quelques pas, mais pour surmonter la mer, quelque large ou profonde qu'elle soit. Ainsi, mes frères, élevons tousjours nostre esprit à cest héritage éternel , qui nous fasse mespriser ceste vie caducque avec ses accessoires. Mais pource que vous avez journellement bonnes et sainctes exhortations à ce propos1, et que chacun, comme je pense, par lectures et aultres moyens, se sollicite à son devoir, je feray fin à ma lettre , comme aussy il me suffira bien de vous avoir fait entendre que j'ay mémoire de vous comme je doibs; et quand j'aurois esté plus court, le porteur vouldra pour le moins plus qu'une lettre bien longue ne pourroit comprendre.

Sur quoy, mes chers et honorés frères, après m'estre recommandé à vos bonnes prières , je supplie nostre bon Dieu vous avoir en sa garde , vous augmenter en

1 Les réformés de Paris avaient élu pour leur pasteur Jean L Maçon, dit La Rivière, auquel fut adjoint un gentilhomme du Fore Antoine de la Roche Chandieu, à peine âgé de vingt ans. C'est t ministre La Roche cité par Bèze , Hist. eccL, t. I, p. 32.

tout bien, vous fortifier en constance invincible, et vous gouverner jusque en la fin selon sa volonté. Mes frères aussy (vous saluent). Ce 28 janvier 1555.

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Madame , pource que depuis le temps qu'il pleut à Dieu d'examiner vostre foi, je n'ay eu nouvelles de vous que par le bruit commun , je ne sçay bonnement que vous escrire. Toutesfois je n'ay pas voulu faillir à l'occasion si bonne qui m'estoit donnée au porteur. Mesmes je fus bien marry que naguères il y en passa ung sans

* Voir les lettres, t. I, p. 43 et 438. La persécution régnait à Ferrare. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang n'étaient épargnés. Le 7 du mois de septembre 4554, à l'instigation du roi de France Henri II et du pape Jules III , la duchesse de Ferrare elle-même , déclarée coupable du crime d'hérésie , se vit enlevée de son propre palais, séparée de ses enfants, et soumise à une rigoureuse captivité dans le Vieux Château d'Esté. Elle ne recouvra sa liberté qu'au prix d'un acte de faiblesse que déplora Calvin, et que devait suivre un prompt repentir. Sous l'impression de ce triste événement, le réformateur écrivait à Farel : — « De ducissâ Ferrariensi tristis nuncius, ac certior quam vellem, minis et probris victam cecidisse. Ouid dicam? Nisi rarum in proceribus esse constantiae exemplum? — » Cal. novembris 4554. Voir, Le Laboureur, Addition aux Mémoires de Michel de Castelnaud , t. I, p. 747; et Muratori, Antichita Estensi, t. II, p. 391 .

parler à moy, lequel vous eust seurement présenté mes lettres, car depuis les troubles qui vous sont advenus, je ne sçavois à qui me fier, et combien qu'estant en doubte de l'issue de vostre affliction, je n'avois pas argument si certain que j'eusse voulu , si estois-je en grand'peine de ce que je n'avois nul moyen de vous escrire. Et pource que je ne suis pas encores aujourd'hui asseuré de vostre estât, seulement je vous manderai ce mot, que je pense bien qu'il vous a fallu Qeschir du droict chemin pour contenter le monde; car c'est un maulvais signe que ceux qui vous faisoient si asprement la guerre , pour vous destorner du service de Dieu , maintenant vous laissent en paix. Et de faict le diable en a tellement faict ses triomphes , que nous avons été contraints de gémir et baisser la teste, sans nous enquérir plus oultre. Au reste, Madame, comme nostre bon Dieu est tousjours prest à nous recevoir à mercy, et, quand nous sommes tombez, nous tend la main , affin que nos cheutes ne soient point mortelles, je vous prie de reprendre couraige, et si l'ennemy pour ung coup, à cause de vostre foiblesse, a eu quelque advantaige sur vous, qu'il n'aict pas la victoire du tout gaignée, mais qu'il sente que ceux que Dieu a relevez sont fortifiez au double pour soustenir tous combats. Quand vous penserez bien, Madame, que Dieu en humiliant les siens, ne les veult pas rendre confus à jamais, cela vous fera espérer en luy, affin de vous esvertuer tant mieulx à l'advenir. Si sçay-je que les mesmes assaults qui vous ont faict décliner, vous seront encores cy-après incontinent, apprestéz , mais je vous prie de penser combien vous devez à Celuy qui vous a si chère-

ment rachetée, et qui journellement vous convie à son héritage céleste. Ce n'est pas un maistre au service duquel il faille rien espargner, et surtout quand nous regardons à l'issue de tout ce que nous pouvons souffrir d'opprobre ou d'affliction pour son nom. Invoquez-le donc en vous confiant qu'il est suffisant pour subvenir à nos fragilités , et méditez ces belles promesses , qui sont pour nous eslever en l'espérance de la gloire des cieux. Car seulement le goust nous doit faire oublier le monde et mettre sous les pieds. Et pour montrer que le désir de glorifier Dieu vous est augmenté, ou n'est pas du tout amorty, advisez, Madame, au nom de Dieu, non-seulement d'en rendre tesmoignage en vostre personne, mais aussy d'ordonner tellement vostre maison que les bouches de tous mesdisans soient closes. Jecroy que vous n'avez pas oublié ce que je vous en ay mandé cy-devant, à mon grand regret, mais pour l'honneur que je vous porte, et le soing que j'ay de vostre salut, combien que je vous veulx aussy advertir que jamais je ne donnai charge à personne du vous en sonner mot. Qui plus est, je me suis bien gardé de monstrer signe aulcun que j'adjoutasse foy à tant de rapports que j'ay esté contrainct d'ouyr. Et affin que celuy qui vous a troublée sans propos n'ait plus d'accès pour faire du boutefeu, je vous advertys que je prins grand'peine pour modérer sa folie, mais jamais je n'en pus venir à bout. Qui plus est, il s'eschauffa contre moy pource que je taschois à le réprimer. C'est un Italien nommé Marc. Au reste, Madame, je vous prie, quoy qu'il en soit, veiller soigneusement pour oster l'occasion à telles calomnies. Madame , après m'estre humblement recommandé à

DE CALVIN. i

vostre bonne grâce, je supplie nostre bon Dieu, vous recevoir en sa garde, vous tenir la main forte, vous augmenter les dons de son Esprit, et les faire servir à son honneur. Ce second de febvrier 1555.

Vostre très humble serviteur,

Charles d'Espeville.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Copie. Collection de M. le colonel Henri Tronchin, à Lavigny.

Magnificques, puissans et très redoubtéz seigneurs , après vous avoir présenté nos humbles recommandations et services, nous vous prions de nous excuser si derechef nous sommes contrains à recourir vers vous, à ce qu'il vous plaise de remédier tellement aux scandales dont nous vous avons escrit par cy-devant, que nous puissions servir à Dieu en bonne concorde avec les prescheurs de vostre pays, et que vos subjects ne soyent point mal édiffiéz par les mauvais bruicts qui se sèment sans nulle raison , ne couleur. Vray est que pour ung temps nous avons espéré que le mal s'en alloit assoupir, mais nous avons tantost estre frustrez de nostre attente, car il empire plus que jamais, en sorte qu'entre les papistes nous ne sommes pas tant diffamez qu'en beaucoup

f Voir la lettre aux mêmes, du 4 octobre 4554, t. I, p. 444.

de lieux de vostre pays. De nostre costé, nous serions prests à porter patiemment telles injures, sinon que le nom de Dieu en est par trop blasphémé, l'Evangille est en opprobre, les poures infirmes en sont troublez, les malins, soubs umbre de mesdire des personnes, ont licence de pervertir tonte la religion. Ainsy nous ne pouvons dissimuler, sans estre lasches et défaillans à nostre debvoir. Or nous ne doubtons point que les malveillans qui troublent ainsy l'Eglise , en détractant de nous injustement, ne soyent assez hardis pour abbreuver vos aureilles de leurs calumnies, lesquelles sont si frivolles, que quand il vous plaira d'en cognoistre sans long circuit, vous verrez à l'œil le tort qu'on nous fait, et serez esbahis de l'audace de telles gens; et encore ils n'ont point honte de controuver imprudemment ce qui ne fust jamais pensé. Cependant nous ne désirons point qu'on nous supporte en couvrant nos fautes. Plus tost nous requérons que si nous sommes cogneus coupables, qu'on n'espargne point nostre honneur, ne mesme nostre vie. Et afin que vous cognoissiez, magnificques seigneurs, que nous ne cerclions nul subterfuge , combien que nous ayons à respondre de nostre vie et doctrine devant nos seigneurs et supérieurs, toutesfois suivans ce que nous avons toujours protesté, mesme par premier congé qu'ils nous ont octroyé à nostre instante requeste, nous sommes prests de rendre compte devant vous de tout ce qu'on nous pourra reprocher, comme si nous estions vos propres subjects. Mandez-nous quand il vous plaira ; vous verrez que la bonté de nostre cause nous donne confiance que nous ne craindrons point de vous avoir pour juges, cognoissans que vous estes princes chres-

tiens, qui ne vouldriez souffrir que la vérité fust oppressée. Seulement que nous soyons ouys , et il nous suffira. Et puisqu'il est question de la doctrine ', vous supplions au nom de Dieu qu'il vous playse ordonner quelque bonne voie ecclésiastique , soit par synode ou autrement, où le tout soit cogneu pour en bien décider. Nous espérons bien que vous trouverez cest office tant équitable, que vous ne refuserez point de savoir qui a tort ou droit. Car quand nous ne le requerrions point, l'honneur de Dieu, la paix de vos Eglises, le salut de vos subjects, le repos et prospérité de vostre estât vous y doyvent solliciter.

Parquoy nous tenans asseuréz d'estre admis à prouver nostre intégrité, selon nostre requeste, pour le présent, nous ne vous fascherons point par plus long récit de ce qui vous sera alors assez liquide. Seulement nous vous prierons que vostre playsir soit nous faire entendre vostre bon vouloir. Et sur ce, magnificques, puissans et très redoubtéz seigneurs, après nous estre derechef très humblement recommandez à vos bonnes grâces, nous prierons nostre bon Dieu de vous avoir en sa protection, vous gouverner par son Saint-Esprit et vous augmenter en tout bien. De Genève, ce 15 de febvrier

Vos humbles serviteurs,

Les Ministres de la parolle de Dieu en l'Eglise de Genève.

1 La doctrine de la prédestination prêchée à Genève, et violemment attaquée par plusieurs membres du elergé bernois dans le pays de Vaud.

A L'EGLISE DE POITIERS

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Très chers Seigneurs et frères , comme je sçay que vous avez tousjours besoing d'estre exhortez et consolez en vos troubles et fascheries , j'aymerois beaucoup

* Lettre sans adresse. En tête , d'une main étrangère : A une Eglise calomniée. Mais ce titre est inexact, la lettre de Calvin n'étant au contraire qu'une réponse à des calomnies dirigées contre l'Eglise de Genève et contre le réformateur.

A quelle Eglise cette lettre est-elle adressée ? Trois motifs principaux nous portent à croire que c'est à celle de Poitiers.

1° Nous savons, par le témoignage de Théodore de Bèze (Hist. eccl., t. I, p. 401), qu'en l'an 4555, la communauté naissante de Poitiers fut troublée par les prédications d'un disciple de Sébastien Castalion, « renommé pour ses hérésies. » C'est le même personnage, M. de la Vau, dont se plaint amèrement Calvin, et qu'il désigne à plusieurs reprises comme ayant pour maître et pour complice « un phantastique, nommé Sébastian Castalio. »

$° Le ministre Jean Vernou, cité par Calvin comme ayant repris M. de la Vau à Genève, était lui-même originaire de Poitiers, et l'un des premiers disciples du réformateur dans cette ville.

3° L'Eglise réformée de Poitiers dut son origine aux prédications de Calvin lui-même. Voir la note, 1. 1, p. 431 . C'est ce que le réformateur semble rappeler dans ce passage : « Je noteray seulement deux maux qui pourroient advenir, si nous dissimulions en cest endroit : l'un est que vous seriez desgoustéz, et en la fin du tout aliénez de la doctrine que vous avez recette de nous en partie, puisqu'il a pieu à Dieu se servir de nostre labeur à vostre salut. Le second est que nous qui devons estre conjoints... serions séparez, et comme un corps déchiré par pièces. »

mieulx, si c'estoit à moy à choisir, prendre cest argument en vous escrivant , que d'user d'excuses pour nous justifier, tant moy en particulier que tout le corps de nostre Eglise , contre les calomnies que j'ay entendu qu'ung nommé monsieur de la Vau nous charge injustement et diffame par delà. Car il pourroit sembler que nous aions trop de soulci de maintenir nostre bonne réputation, et qu'il vauldroit mieux en oubliant nos personnes , mettre peine à vous instruire , sans estre en soulcy de ce qu'on dit et pense de nous. Or, je confesse qu'il nous fault porter patiemment beaucoup de faulx blasphèmes , et nous taire quand on mesdit de nous , comme aussy tout le monde veoit que nous pratiquons ceste doctrine. Car aultrementilnous fauldroit tousjours avoir la plume en la main , veu que beaucoup de mesdisans ne cessent de nous dénigrer tant qu'ils peulvent. Et sans aller plus loing , on orra icy assez d'injures et murmures contre nous, desquelles toutefois nous ne faisons pas grant bruit, sachans qu'il nous fault passer par là, à l'exemple de ceux qui ont, sans comparaison, mieux vallu que nous, et que c'est à ceste condition que Dieu nous a appeliez à son service. Mais pource que ce pauvre homme qui tasche à se faire valloir en nous accusant, peut avoir crédit jusques-là envers aulcuns de vous , de les troubler, et par ce moien semer une zizanie mauvaise de discorde, si je ne tasehois de remédier à ung tel mal , je n'aurois nul soing de vostre salut. De faict je ne regarde pas tant à l'homme qui est transporté d'une folie ambition , qu'à l'astuce de Sathan et à ce qu'il machine.

Je noteroy seulement deux maux qui pourroient

advenir, si nous dissimulions en cest endroit. L'ung est que vous seriez dégoustéz et en la fin du tout aliénez de la doctrine que vous avez receue de nous en partie, puisqu'il a pieu à Dieu se servir de riostre labeur à vostre salut. Le second est que nous qui devons estre conjoints pour prier Dieu les uns pour les aultres, serions séparez, et comme un corps déchiré par pièces. Combien que ce pauvre homme, la Vau, n'ait que sa folle gloire, qui luy esblouit les yeux, sans qu'il sente le mal et dommage qu'il faict, toutefois en bien poisant une certaine lettre qu'il a escrite par delà, vous verrez clairement que Sathan l'a poulsé et conduit, tant pour vous desbaucher en destruisant le fruict de nostre labeur, qui estoit pour l'advancement de nostre salut, que pour rompre la simple union que nous devons de tout nostre pouvoir nourrir et garder. Or pource que j'ay à respondre à ung homme qui a conversé avec vous, je ne puis obvier aux scandales qu'il a voulu susciter, qu'en vous touchant en bref de ce qu'on peult veoir de sa personne. Il a tousjours esté congneu de gens entendus ung homme oultrecuydé, jusques à se rendre ridicule. Et pleust à Dieu qu'il se fust mesuré selon sa petitesse, car il ne trouveroit point de quoy se priser. Mais il fault que le proverbe soit vérifié en luy, qu'on ne veoit gens si hardis que les ignorants. Ainsy la peste qui est la plus mortelle en l'Eglise de Dieu, domine par trop en luy, assavoir folle présomption. Et pource qu'il bataille contre nature , voulant faire du docteur, il fauit qu'il soit aveugle au double. Quelque excellent que soit un serviteur de Dieu , tant plus doit-il cheminer en crainte , sachant qu'il n'a rien de son propre, et qu'il est tant plus tenu à

Dieu, duquel il a tout receu ; pensant aussy d'aultre costé à ce qu'il luy défault. Mais si ung homme qui n'a de quov , est si insensé de se vouloir faire grand , il semble qu'il veuille despiter Dieu et le monde. Au reste je pense que ce pauvre glorieux, pour maintenir son crédit, de propos délibéré se soit attaché à ceulx qui ont renom et estime entre les enfans de Dieu; comme si par cela, il se promettoit estre fort habile homme. Mais il me faict mal qu'avec ceste maudite cupidité il soit devenu si impudent à mentir, qu'il fault que toutes gens modestes rougissent pour luy. J'ayme mieulx estre sobre à parler de luy, afin d'en moins dire que vous n'en congnoissez par expérience. Ainsy je viendray au simple faict , sinon que je noteray en passant combien il se monstre insensé en se cuydant glorifier. Il se vante d'estre séparé d'avec nous. Je vous prie qui est-il luy seul, tel qu'on le congnoist, je ne dis pas au pris d'une telle compaignie que Dieu a icy, mais de tant d'églises ausquelles il s'oppose? Car il n'est point question seulement de Genesve , mais en la fin il condamne en général toutes les villes où Dieu est invoqué, affin d'estre estimé tant plus vaillant, en se déclairant ennemy de tous. Mais le principal est de sçavoir si c'est à tort ou à droit.

Il se plaint qu'estant arrivé en ceste ville pour avoir tenu certains propos qui ne nous venoient point à gré, il fut regardé de travers, et que en la fin il fust appelle chez moy devant beaucoup de gens. Mais il ne dit pas quels propos il avoit semez, tellement qu'il avoit scandalisé beaucoup de bons fidèles tant hommes que femmes. Il ne dict pas aussy qu'il s'étoit frotté parmi toutes

les brebis rongneuses, qu'il alloit flairant çà et là toutes les ordures pour y mettre le nez, qu'il s'accouploit à tous ceux qu'il congnoissoit estre mal renommez , jusques à traverser le lac pour chercher un hérétique qui a esté banny d'icy 1. Il ne dict pas que déjà on murmuroit de nostre patience trop grande , en ce qu'on lui souffroit de jeter ainsi ses propos extravagans. Car en ce qu'il dict qu'on incita madame la conseillère de Chinon de le chasser hastivement de son logis, il ne fauldra aultre témoing qu'elle pour le rédarguer. Et quel tort luy fist-on de l'appeller ? Nous avons icy le consistoire où on appelle ceulx qui ne se veulent point ranger à l'ordre commun. Nous le pouvions faire là venir du premier coup. Pour l'espargner nous voulusmes bien deviser en maison privée avec luy. Il se plaint que c'estoit devant beaucoup de personnes, voire comme il luy fttst remonstré, qui tous estoient de ses amys anciens et de son pays, et qui se sentoient offensez de luy. Et le tout tendoit à ceste fin qu'il se réconciliast avec ceux qui estoient faschéz de ses mauvais propos, et qui avoient desjà tasché à le réduire; mais ils y avoient perdu leur temps.

Quant à ce qu'il se plaint que ce fut à faulses enseignes, je confesse qu'il n'y eut point de citation libellée, mais on luy faisoit trop d'honneur qu'un de nos frères Tallast quérir. Et en cela voiez-vous tant la malice que l'ingratitude de l'homme, et tousjours son orgueil meslé ; d'aultant qu'il ne se contente pas de ce qu'on le pria de venir vers nous pour ouïr ce que nous avions à lui com-

1 Sans doute Jérôme Boisée, alors retiré à Thonon, sur le territoire de la seigneurie de Berne.

municquer. Mais voilà ce qu'on gaigne à oindre ung villain, comme (iict le proverbe. Qaant à ce qu'il diet que l'injuriay, j'ay plus de vingt-cinq bons tesmoings que jamais ne m'eschappa ung mot de cholère contre luy. Qui plus est, sa fierté donnoit un tel lustre à l'humanité et modestie dont j'usay pour lors, qu'il n'y avoit celuy qui n'en fust despité en soy. Cependant vous eussiez dict qu'il estoit ung roy de cartes à mépriser et rejetter tout le monde. Je vous en aiîégueray seulement un exemple. Nostre frère M. Jehan Vernou 1 , luy remonstra paisiblement et avec doulceur la bestise en laquelle il persistoit. Il luy amena telles raisons que le pauvre homme, s'il eust eu une goutte de sens, devoit estre assez convaincu. Pour tout payement il lui dit qu'il estoit trop jeune, en sorte qu'aulcuns de mes frères furent contraincts luy dire que c'estoit à sa plus grande vergongne, qu'ung jeune luy fust si bon magister, et que luy fust si mauvais escholier. Encores ce pau\re esventé s'ose-t-il vanter de nous avoir tellement vaincus, que nous n'avions de quoy répliquer contre luy. Or à l'opposite pour ce que l'ung des articles estoit qu'il ne trouvoit pas bon que j'eusse escrit que les pères polluent leurs petits enfants, les présentant aux supersti-

1 Jean Vernou, étudiant à l'université de Poitiers, gagné à la Réforme parles prédications de Calvin, lors du séjour du réformateur dans cette ville. Il se retira depuis à Genève , fut admis aux fonctions du ministère, et devint, en 1 554, pasteur de l'Eglise d' Angrogne, dans les vallées du Piémont. Surpris, l'année suivante, au col de Tamis, en Faucigny, au retour d'un voyage qu'il avait fait à Genève, il fut martyrisé à Turin. Il existe (Mss. de la Bible de Genève, vol. 197 °) une lettre de Jehan J'ernou et Jehan Lauversat, ministres d'Ângrogne, à Calvin, du 22 avril 4554.

lions qui régnent en la papaulté, on luy amena des misons qui le dévoient contenter tant et plus : asçavoir que le nom de Dieu, son temple et les sacrements sont bien polluez par ceux qui en abusent. Et comme le père sanctifie son enfant, le desdiant à Dieu, aussy il le souille en le prostituant aux superstitions qui sont à condamner, et auitres semblables. Luy comme ung docteur superlatif respond : — Voilà, il me semble aultrement. — Allors il fallust que je luy disse : — Je crois, M. de la Vau, que je pourrois avoir quasi aultant d'authorité que vous pour alléguer mon semblant et mon advis; mais à Dieu ne plaise que je îasche tant la bride «à mes fantaisies. Et aussy icy il n'est point question de nostre cuyder et oultrecuyder, mais d'obéir simplement ta ce que Dieu nous monstre. — Tant y a qu'il ayma mieulx estre impudent que d'acquiescer à la vérité. De faict il me souvient qu'estant en ung soupper, il y a quatre ans passez, pource qu'il avoit follement affermé qu'au jour de la résurrection la gloire sera esgalle aux enfants de Dieu, quant je luy eus allégué un passage de sainct Paul du tout répugnant à cela, se voiant confus, il n'eust point bonté de me dire : — Et bien c'est un passage de sainct Paul. — Que feroit-on à un tel frénétique qui ayme mieulx heurter des cornes contre Dieu, que de s'humilier en confessant son erreur?

Vous savez desjà, mes frères, en partie les causes du divorce qu'a faict ceste beste sauvaige avec nous. Je l'appelle beste sauvaige, affîn que nous prions Dieu qu'il luy plaise de l'apprivoiser en son troupeau, luy faisant sentir sa pauvreté. Notez maintenant où il se vante de s'estrc retiré. Il allègue pour ses complices un fantasti-

que nommé Sébastian Castallio ', auquel il en conjoinct deux aultres qu'il dict estre lecteurs publiques à Basîe. S'il prétend donner crédit à ses cbalands soubs umbre de la ville, quelle mocquerie est-ce de ne tenir compte de tous les ministres et pasteurs, et pareillement des docteurs en théologie , lesquels il congnoist estre conjoincts avec nous ? Mais cependant il ne dict mot qu'en la ville de Basle , des cayers , des livres de son Castallio où il vouloit impugner nostre doctrine touchant la prédestination, ont esté condamnez avec défence de les publier sur peine de la teste2. Affin de n'estre trop prolixe je vous diray en ung mot , que les trois qu'il allègue 3 s'accordent ensemble comme chiens et chats, ainsy que leurs

1 Sébastien Castalion, du bourg de Chatillon en Bresse, régent au collège de Genève, humaniste et théologien distingué. Accueilli d'abord avec faveur par Calvin qui estimait ses talents et son caractère, il s'attira l'inimitié du réformateur par ses doutes sur l'autorité des Ecritures, et ses attaques contre la prédestination , quitta Genève en 1 545, devint professeur de langue grecque à l'université de Bâle, et mourut dans cette ville en 1563. Réprouvant l'emploi de la violence en matière de religion, Castalion plaida la cause de la tolérance dans le livre célèbre De hxreticis, qu'il publia sous le pseudonyme de Martinus Bellius, en réponse à la condamnation de Michel Servet, et qui devint l'origine d'une ardente controverse entre quelques-uns des théologiens de Baie et ceux de Genève.

2 C'est en réponse à ces attaques que Calvin publia l'écrit suivant : Brevis responsio ad diluendas nebulonis cujusdam calumnias quibus doctrinam de œterna Dei prsedestinatione fœdare conatus est. 1554, Traduit en français et inséré dans le Recueil des Opuscules, p. 1776.

3 Les trois personnages ici désignés sont, avec Sébastien Castalion, Martin Borrhée et Celio Secondo Curione. « Basilesc quideni très sunt professores quos Calviniani palam habent pro Serveil. 2

propres livres le monstrent. Seulement ils ont conspiré en une chose qu'on ne doit point punir les hérétiques. Et c'est affîn d'avoir licence de desgorger tout ce que bon leur semblera. Car telles gens seroient contents qu'il n'y eust ne loy, ne bride au monde. Voilà pourquoy ils ont basti ce beau libvre De non comburendis hœreticis , où ils ont falsifié les noms tant des villes que des personnes, non pour aultre cause sinon pource que le dit livre est farcy de blasphèmes insupportables , jusques à dire que si Jésus-Christ veut qu'on punisse ceux qui auront blasphémé contre luy, il seroit un second idole Moloch l. Je laisse là leur belle maxime : Qu'il faut souffrir toutes disputes contraires, pource qu'il n'y a rien de certain ne résolu , mais que l'Escriture est un nez de cire; tellement que la foy que tous chrétiens tiennent de

tanis, videlicet Martinus Cellarkis, sive Borrhxus, theologix prof essor summus, Cœlius Secundus et Sebastianus Castalio, humanarum literarum prof essores. » Mss. des Arch. eccl. de Baie.

1 Voici le passage incriminé dans le livre de Castalion : « Car qui est-ce qui voudroit devenir chrestien , quand il voit que ceux qui confessent le nom de Christ sont meurtris des chrestiens par feu, par eau, par glaive, sans aucune miséricorde, et traités plus cruellement que des brigands ou meurtriers? Qui est-ce qui ne penseroit que Christ fust quelque Moloch , ou quelque tel Dieu, s il veut que les hommes luy soyent immolés et bruslés tout vifs? Oui est-ce qui voudroit servira Christ à telle condition que si maintenant, en tant de controverses, il est trouvé discordant en quelque chose avec ceux qui ont puissance et domination sur les autres , il soit bruslé tout vif par le commandement de Christ, mesme plus cruellement que dedans le taureau de Phalaris, voire quand il réclameroit Christ à haute voix au milieu de la flamme, et crieroit à pleine gorge uu'ii croit en luy? » Traictè des hérétiques, p. 20, édit. de < 554

la trinité, de la prédestination, de la justice gratuite, sont choses indifférentes, desquelles on peult débattre à plaisir. Toutefois quant à la poursuyte qu'il dict que nous avons faict pour mener tels blasphémateurs au gibbet, je vous asseure qu'il ne fait que mentir. Mais je vouldrois bien sçavoir depuis quel temps il s'est advisé d'adhérer à Castellio en ceste article , veu qu'estant par deçà sans en estre requis, il faisoit du grand zélateur contre luy. Et ne fault qu'il dise qu'il fut solicité par ung sien ami, à nostre instance, de tirer les vers du nez de ceux desquels il s'est soudain accointé. Car combien que nostre frère, maistre Jehan Vernou, le pria familièrement d'en sçavoir la vérité, ce n'estoit sinon pource qu'il ne pouvoit croire que le bruit commun fust vray ; ou bien quand la Vau les eust congneu estre autheurs d'un livre si meschant, que sans plus long procès, il les détestast, combien que cela se fist sans nostre sceu. Tant s'en fault qu'il y ait occasion de nous accuser de subornement. Vous pourrez veoir conséquemment par sa lettre quelles belles leçons il a apris en ceste nouvelle escholle, pour me diffamer avec toute nostre église. 11 dict qu'il fault que tout le monde me baise icy la pantoufle. Je croy que vous avez assez de tesmoings quelles pompes je mène, et comment j'appète qu'on me face la cour. Je suis bien asseuré que s'il pouvoit tenir ma place, il feroit bien aultres morgues. Car puisqu'il est si enflé, n'estant rien , il fauldroit bien qu'ung degré acquis le fit crever du tout. Mais il monstre quelle beste venimeuse il est, estant si marry de veoir icy tout en bon accord. Car voilà qu'il appelle baiser ma pantoufle, qu'on ne s'élève point contre moy et la doctrine que je porte,

pour despiter Dieu en ma personne , et quasy le fouller aux pieds. Ceux qui sont ainsy ennemys de paix et union, monstrent bien qu'ils sont poulséz de l'esprit de Sathan. Il me reproche que je fais authoriser mes livres à ce que nul ne soit si osé ne si hardy d'en mesdire. A quoy je respons que c'est bien pour le moins que les seigneurs auxquels Dieu a donné le glaive et authorité, ne permettent point qu'on blasphème en leur ville contre la foy en laquelle ils sont enseignez. Mais il va bien que les chiens qui abboyent tant après nous, ne nous peulvent mordre.

Mesme affîn que l'impudence de cest homme vous soit descouverte en tout et partout, sachez que ce qu'il dit d'ung nommé Barbery est du tout controuvé. Vray est que ce pauvre Barbery, oultre ce qu'il est volaige, s'est transporté de vanité et ambition à tenir quelques propos extravagans ; mais jamais on ne lui a faict pis que de luy remonstrer ses faultes entre nous. Et combien que par plusieurs fois il soit retombé, si est-ce que luy-mesme dira que nous l'avons aultant supporté qu'ung petit enfant. Au reste il a toujours, quant à nous, icy habité paisiblement, et la Yau vous faict accroire que nous l'en avons chassé. A Dieu ne plaise que je cherche revenche contre luy, car oultre que je le puis mespriser selon le monde , Dieu m'a faict la grâce d'estre comme endurcy à telles détractions. Mais si fault-il que je dise ce mot qu'il m'est aultant licite, et me doit estre aussy bien permis d'estre zélateur pour maintenir la doctrine que je porte, puisque je la congnois estre de Dieu , comme il se donne licence de plaider pour son ventre. Comme de faict il n'y a aultre rai-

son qui le poulse à chercher les desguisements qu'il controuve pour vous endormir, sinon affin de trouver ses creiches accoustumées pour repaître. Vous le congnoissez, et Pavez trop expérimenté; je n'en dis non plus. Et pleust à Dieu qu'il souffrist que ses imperfections demeurassent cachées. Mais quant je veois qu'elles vous portent dommaige , je suis contrainct de vous en advertir.

Quant à ce qu'il calomnie de Y Institution , le cas est tel. Ung certain glorieux tel que luy ', voulant contrefaire le docteur, avoit condamné la doctrine contenue au dict livre , jusques à en détracter par les tavernes. Je me présentay à rendre compte, et luy fermay tellement la bouche que sa bestise fut ridicule ; combien qu'il n'en eut point de honte. La chose estant congneue , il luy fut défendu et à tous ses semblables de plus tenir propos diffamatoire contre la doctrine qui estoit assez approuvée. Que fault-il à ce pauvre homme de se tant despiter en cela, sinon qu'il vouldroit qu'il fust permis à chacun de blasphémer contre la vérité? Mesmes il accuse en général tous ceux qui s'accordent avec moy, sans s'enquérir si c'est en bien ou en mal. Or il falloit commencer par ce bout de sçavoir quelle est ma doctrine , pour réprouver tous ceux qui y adhèrent , si elle se trouve mauvaise. Mais si elle est bonne, pour se monstver du troupeau de Jésus-Christ, il y devoit paisiblement acquiescer, plus tost que s'envenimer par une envie maligne contre ceux qui se rendent dociles à obéir à ce qu'ils congnoissent estre bon.

1 Allusion à Trolliet. Voir la lettre aux seigneurs de Genève, du 6 octobre 45521, 1. 1, p. 354.

Pour tous picquer et attirer à sa cordelle, il spécifie que nous n'avons aultre regard, ny estude, sinon d'attirer tout le monde à Genève , voire comme si en cela nous y avions grand profict et advantaige. Il fauldroit, en premier lieu, monstrer quelle taille ou tribut j'en lève. Car il ne pourra pas dire qu'il y ait eu aultre receveur que luy. Mais c'est une menterie par trop vilaine de vouloir faire accroire que nous condamnons tous ceux qui vivent par delà. Comme si je n'avois point escrit que ceulx qui s'y maintiennent purement, sont beaucoup plus à priser que nous qui avons plus grande liberté, comme journellement on m'orra tenir ce propos. Je vouldrois seulement qu'il eust aussy grande compassion de vostre captivité , que j'ay. Non pas que je me vante d'estre si vifvement tousché de vos maux comme je devrois , pour en guérir et prier Dieu qu'il vous en donne allégement. Mais si sçay-je que j'en porte plus de soing et tristesse que luy. Aultant en peut-on dire de la calomnie qu'il a adjoustée, que nous n'avons aultre chrestienté , sinon de nous garder impollus des superstitions papalles. Quant il n'y auroit que les quatre sermons lesquels il s'efforce de dégrader tant qu'il peult l, si veoit-on à l'œil que Dieu l'a mis en sens réprouvé, pour estre du nombre de ceux qui disent le blanc estre noir; lesquels il déteste et maudit par son prophète Isaïe. Mais, oultre cela, on sait ce que nous preschons ordinairement et ce que nous pratiquons, et les combats

1 Sans doute les Quatre Sermons traictans des matières fort utiles pour nostre temps, avec briesve exposition du pseaume LXXXVU. Voir la lettre au roi d'Angleterre, du 4 juillet 1552, t. I,p. 345.

qu'il nous fault soustenir tous les jours rendront tesmoignage plus que suffisant contre la faulseté et malice de ce pauvre insensé. Encores ne luy suffit-il point de nous avoir ainsi calomniez, si en général il ne taschoit de ruiner tout ce qui a esté esdifié par d'excellents serviteurs de Dieu avec si grand'peine et difficulté. Toute la fasçon qu'on a tenu d'enseigner tant aux Allemagnes qu'au royaulme d'Angleterre, lui déplaist. Mais elle ne laisse pas d'estre sacrifice de bonne odeur à Dieu. Et combien que la pluspart en ait abusé, si est-ce qu'en dépit de leur ingratitude, le fruit en est apparu, et se démonstre encores aujourd'hui. Et quelle humanité est-ce à luy, je vous prie, de reprocher aux pauvres Anglais qui sont déchasséz çà et là, ou se sont bannis euxmêmes de leur pays \ la calamité qui est advenue pour les péchés du peuple? Les prescheurs qui avoient là commencé d'establir le règne de Jésus-Christ, ont crié à haulte voix, comme vrays prophètes, qu'il falloit qu'il en advînt ainsy. Et toutesfois ce gallant leur impute tout le mal, comme si jamais ils n'avoient servy à Dieu. Tels brouillons monstrent bien qu'ils ne sont propres qu'à destruire tout ce qui aura esté bien faict. Cependant je vouldrois bien que luy et tels chiens mastins

1 La mort prématurée du jeune roi Edouard VI, 6 juillet 4553, et le couronnement de Marie, amenèrent la restauration momentanée du catholicisme en Angleterre. Le continent se couvrit de bannis religieux, qui sacrifièrent volontairement leur patrie à leur foi. Alors s'élevèrent les églises réformées anglaises de Francfort-sur- Mein et de Genève, qui comptèrent l'une et l'autre au nombre de leurs ministres le plus illustre de ces réfugiés, John Knox, le réformateur futur de l'Ecosse.

qui abboient à leur aise et en oisiveté sur leurs fumiers, monstrassent quel monde ils ont converty.

Pource que ce propos seroit trop long à démener, il suffira de monstrer la vilenie de cest homme en ung seul point. Voulant diffamer ceux qui se retirent des idolâtries de la papaulté , il allègue l'exemple de ceux de Locarne *, lesquels il condamne comme téméraires et estourdis. Or le cas est tel que quatre-vingtz mesnages qui faisoient de cinq à six cens personnes, depuis ung an en çà, ont déclairé par escrit au canton de Souisse auquel ils étaient subjects, que leur conscience ne pouvoit plus souffrir qu'ils communicassent aux corruptions de la papaulté. Ainsy, après avoir fait pure et simple confession de leur foy, et en avoir donné signature de leurs propres mains, ils ont requis leurs supérieurs d'avoir liberté par leur congé de servir à Dieu selon sa parole. Or pource que la plus grande voix est du côté des papistes , ils ont esté condamnez comme mutins et rebelles, pour avoir demandé un tel congé ; combien que jamais nul d'eux n'eût remué le doyt. Les cantons qui font profession de l'Evangile se sont

1 Locarno, sur les rives du lac Majeur, un des plus anciens bailliages suisses en Italie. Instruits en grand nombre dans les croyances de la Réforme par le ministre Beccarîa, les habitants de cette ville ne purent obtenir de la majorité des cantons helvétiques la liberté de conscience, et, abandonnant leur patrie, ils traversèrent les Alpes au cœur de l'hiver pour se retirer à Zurich (1554-1555). On remarquait dans les rangs de cette émigration les Murait et les Orelli , qui devaient illustrer leur nouvelle patrie. Mss. divers des Arch. de'Zurich. Voir surtout le remarquable ouvrage de M. Ferdinand Mayer: Die Gemeinde in Locarno. 2 vol. in-8°, et l'Histoire de la Confédération suisse, t. XI, p. 402 à 435.

submis en arbitrage. Les pauvres gens de Locarnc , estans menacez d'estre brusléz, ont patiemment attendu l'issue qu'il plairoit à Dieu de leur donner, sans faire aulcung tumulte, ne rien attenter. Bref, ils ont pratiqué ce qui est dict au pseaume, d'estre comme moutons aians le couteau sur la gorge. En la fin tous ont été bannis, et ont mieux aymé quitter leur pays que de fleschir du droit chemin, aians le choix de faire F un ou l'autre. Regardez maintenant si la cruaulté de ce mocqueur de Dieu ne vous doit pas estre détestable, quant il desgorge ses opprobres contre les pauvres fidèles qui ont esté ainsy persécutez. Mais c'est le train de ceste belle escole, dont il s'est fait disciple et docteur en trois jours, de se mocquer de tous ceux qui se font molester pour la religion. Car ce leur est assez qu'on vive en bon payen, sans se soulcier beaucoup de tout ce qui concerne la foy et le service de Dieu. Ce sont belles couvertures de magnifier les vertus ; mais si on laisse la foy derrière avec l'invocation du nom de Dieu , c'est bien pervertir tout ordre, et mettre la charrue devant les bœufs.

Surtout, mes frères, gardez-vous de l'astuce de Sathan, quant telles gens vous parleront de perfection de vie. Car leur intention est d'anéantir la grâce de nostre Seigneur Jésus, faisant accroire aux hommes qu'ils n'ont plus besoing de la rémission de leurs péchés, comme si la plus grande vertu et souveraine de tous les saincts, pendant qu'ils vivent au monde, n'estoit pas de gémir soubs le fardeau de leurs vices, congnoissant combien il y a à redire en eux. Je ne vous en parle point sans cause, car ce preudhomme Castallio, que La Vau vous canonize tant, s'est efforcé de semer cette poison mor-

telle. Et voilà pourquoy il nous reproche que nous ne menons point les hommes à la saincteté de vie, pource que nous disons qu'il y a tousjours beaucoup d'infirmités en nous, jusques à ce que nous soions despouilléz de nostre chair, tellement qu'il nous fault tousjours avoir nostre refuge à la miséricorde de Dieu. Or mauldite soit la sainteté qui nous enyvrera de tel orgueil que nous mettions en oubli la rémission de nos péchés. Mais au reste si on faict comparaison , je vous laisse juger laquelle partie travaille plus à inciter les hommes à la crainte de Dieu, à toute intégrité, à patience et en somme à nouveaulté de vie, et laquelle s'y est le mieux emploiée jusques icy, nous de nostre costé , ou La Vau et ses complices. Car de ce qu'il nous reproche qu'en nos sermons nous ne faisons que plaisanter, crians contre les papistes, ne rédarguans point les vices des auditeurs, il ne peult estre mieux démenti que par les copies qui en volent par tout le monde. Je n'ay point escrit en chambre les vingt-deux sermons sur le pseaulme octonaire , mais on les a imprimez naïsvement comme on les avoit peu recueillir de ma bouche au temple1. Là vous voiez nostre style et fasçon ordinaire d'enseigner, en laquelle si La Vau nous surmontoit, nul de nous luy en porteroit envie. Et encores est-il effronté de nous reprocher que nous avons mal retenu la doctrine de

1 Fingt-deux Se?°mons auxquels est exposé le Ps. CXIX, contenant pareil nombre de huictahis. Nouvelle édit. Genève, 1562. Les sermons de Calvin, ainsi que ses commentaires, étaient recueillis par ses principaux auditeurs, Denis Ragueneau, Jean de Budé, Charles de Jonvillers , Nicolas des Gallars , etc. , auxquels s'adjoignit plus tard Jacques Spifame, ancien évèque de Nevers.

sainct Paul , lequel condamne les mesdisans aussi bien que les larrons. Or de luy vous le voyez tellement forcené d'un appétit je ne say quel de médisance , qu'il dénigre le bien qui est aussi congneu que la clarté du soleil en plain midy. Mais ce n'est que trop parler de propos ennuyeux lesquels je n'eusse jamais poursuyvy tant au long, si la nécessité ne m'y eust contraint.

Pour conclusion il me suffira d'avoir tellement purgé nostre Eglise des faulx reproches que La Vau nous a mis sus, que vous ne soiez point scandalisez en nous. Si on vous raportoit que nous ne sommes pas si bien réformez qu'il seroit à souhaitter , nous ne serions pas empescbéz à le nier , moiennant que vous ne fussiez point desgoustéz de la pure doctrine , et aussy que ne fussiez point aliénez de nous , puisque Dieu nous a conjoincts d'un lien inséparable. Vous sçavez que pour ceste cause sainct Paul a esté contraint de se glorifier, combien qu'il ne prétendist rien moins. Excusez doncq ce que j'en faictz, si vous congnoissez que ce soit pour honorer Dieu, et vous édifier en bien.

Sur quoy, très chers seigneurs et frères, après m'estre de bien bon cœur recommandé à vos bonnes prières, je supplie nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte garde, vous soustenir par sa vertu, et vous augmenter de plus en plus les grâces de son Esprit. Mes frères et compagnons vous saluent. De Genève, ce 20 de février 1555.

Vostre humble frère,

Jean Calvin.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute autographe. Bibl. de Genève. Vol. i45.

Magnificques , puissans et très redoubtés seigneurs, j'entendis hier par Monsieur l'advoier le mescontentement que vous avez de moy, comme si j'estois cause de beaucoup de différens, et que je incitasse vos prescheurs à faire ce qui me semble bon, plustost qu'à vous obéir; et surtout quant à la diversité des cérémonies , comme du baptesme, du mariage, de la cène et des festes. Combien que je n'avoye pas attendu telle complaincte, me sentant pur en ma conscienee, toutefois je vous remercie qu'il vous a pieu me faire sçavoir les murmures et rapports que vous avez ouy de moy, affin que j'aye le moien et ouverture de m'en excuser envers vous, car

* Voir les lettres, 1. 1, p. 444 et t. II, p. 7. Mus par l'exemple de l'Eglise de Genève , les ministres de Lausanne réclamaient depuis longtemps l'établissement d'une discipline ecclésiastique, et le droit d'excommunication contre les pécheurs scandaleux. Cette demande renouvelée, le 7 mars 1555, et repoussée par les seigneurs de Berne, accrut leur mécontentement contre Calvin qu'ils considéraient comme l'instigateur de ces démarches. Ils adressèrent les plaintes les plus vives aux seigneurs de Genève , qui se plaignirent à leur tour des injures proférées contre leurs ministres par quelques-uns des membres du clergé bernois. Une ambassade fut envoyée à Berne pour régler ce différend. Calvin en faisait partie. Instruit à Lausanne des accusations dont il était l'objet, il y répondit par une lettre et un mémoire.

j'espère quant vous aurez entendu la vérité, que vous serez très contents de moy.

Je vous prie , magnificques seigneurs , de considérer en premier lieu que nous qui preschons la parole de Dieu, sommes subjects à beaucoup de calumnies et blasmes, et que ce n'est pas sans cause que Dieu adverlit, par la bouche de sainct Paul, qu'il ne fault point que celuy qui est en tel office pour servir à l'Eglise soit chargé légièrement. Quant à moy, je n'ay pas ignoré par cy-devant qu'on ne dist beaucoup de choses obliques de moy pour me rendre suspect et odieux envers vous, de quoy j'estoye bien marry, voyant ce que cela ne tendoit qu'à reculler l'Evangile, à semer des scandales et diviser les Eglises qui doivent estre conjointes et unies en tout et partout. Et d'aultant qu'il me faisoit mal que je n'avoye lieu de respondre pour me purger et vous satisfaire , je remercie Dieu que maintenant il a permis que vous m'en aiez donné l'occasion. Car je n'ay jamais refusé de rendre raison et compte de mon ministère devant vos Excellences, comme si j'eusse esté vostre subject. Et vous asseure que vous me trouverez tousjours prest à cela.

Pour venir au faict, je suis tant asseuré, quant vous demanderez à vos prescheurs qui sont en ceste ville comment je m'accorde avec eux en la doctrine, qu'ils vous en donneront si bon tesmongnage qu'il ne sera jà besoing que je vous en fasche.

Touchant des cérémonies, pource que ce sont choses indifférentes , les Eglises en peuvent user diversement en liberté. Et quant on seroit bien advisé, il seroit quelquefois utile de n'avoir ooint une conformité tant ex-

quise, pour monstrer que la foy et chrestienté ne consiste pas en cela. Mais encor on vous a mal informé, de dire que , par curiosité ou aultrement , j'aye introduit quelque façon nouvelle. Mon frère maistre Guillaume Farel est icy présent, lequel vous pourra d'ailleurs affermer que, devant que jamais j'entrasse à Genesve, l'usaige de la cène, du baptesme, du mariage et de festes estoit tel qu'il est aujourd'huy , sans que j'y aye rien changé ; tellement qu'on ne m'en peut rien attribuer comme propre à moy.

La forme du mariage est tousjours demeurée en son premier estât, et je suis ce que que j'ay trouvé, comme celluy qui ne prend plaisir à rien innover1. Quant on nous chassa de Genesve, on changea de forme de pain 2, et combien que cela se fit alors par tumulte et non par bon ordre, si est-ce que, pour nourrir paix et concorde, nous retenons le pain sans levain comme vous faictesicy.

Il y a une chose diverse, mais non pas nouvelle, c'est que nous célébrons la cène quattre fois l'an et vous trois. Or plust à Dieu, Messieurs, que vous et nous en

1 Contrairement à l'usage pratiqué à Berne, il était interdit aux épousées de se présenter à l'église en longues tresses pendantes pour y recevoir la bénédiction du mariage. Ruchat, Hist. de la Réformation, t. Y, p. 58. On lit dans les Extraits des Registres du

Conseil, 20 mai 4537 : « Une épouse étant sortie dimanche dernier avec les cheveux plus abattus qu'il ne se doit faire, ce qui est d'un mauvais exemple, et contraire à ce qu'on leur évangélise, on fait mettre en prison sa maîtresse, les deux qui l'ont menée et celle

qui l'a coiffée. »

2 La communion administrée auparavant avec du pain ordinaire, fut administrée dès lors avec des azymes ou pains sans levain, selon l'usage de Berne. Spon, Hist. de Genève, 1. 1, p. 25, note L.

eussions l'usaige plus fréquent. Car on voit par saint Luc, au livre des Actes, qu'en l'Eglise primitive on l'avoit bien plus souvent. Et cela a continué par longue espace de temps en l'Eglise ancienne, jusque à ce que ceste abomination de messe a esté dressée par Sathan, qui a esté cause qu'on ne recevoit la cène qu'une fois ou deux l'année. Parquoy il nous fault confesser que c'est un défault à nous de ne suivre l'exemple des apostres.

Touchant le baptesme, nous gardons la forme telle qu'elle estoit devant que je feusse venu à Genesve1. Quant on nous eut chassez, les baptistères feusrent esievéz. A mon retour, je croy que j'eusse facilement obtenu qu'on les eust abbatus. Au contraire j'ay soustenu beaucoup de reproches , pource que j'ay désiré qu'ils demeurassent en leur estât. Et de cela je n'en demande meilleur tesmoing que nostre frère maistre Pierre Viret. Mais il fault que vous soiéz advertis qu'au grand temple on baptisoit en la chaire, mesme du temps de mon absence. Et defaictle baptistère estoit en tel lieu, quec'estoit pour faire mectre en mespris et dérision le sacrement (car on baptise en la fin du sermon), et il estoit en lieu par où le peuple passoit, tellement qu'il n'y eust eu que crierie et tumulte. Tant y a que la forme qu'on garde est telle qu'elle a esté dès le commencement, et qu'il n'y a nulle raison de s'en offenser, et tant moins de s'en prendre à moy.

Quant aux jours de festes , ils estoient abolis à Ge-

1 Les fonts baptismaux en pierre employés à Berne avaient été abolis à Genève. Ruehat, Hist. de la Réf., t. V, p. 53.

nesve, devant que je partisse de France '. Et ceux qui avoient procuré cela, ne l'avoient pas fait par contention ne picque , mais seulement pour abolir la superstition qui avoit régné en la papaulté. Parquoy, Messieurs, vous n'en devez estre faschéz, comme si cela eust tendu à mectre discord entre vos Eglises et celle de Genesve, combien que de cela je n'ay pas à en rendre compte. Au reste, mes livres sont bons tesmoings de ce que j'en tiens, où je déclaire qu'on ne doit mespriser ne condamner une Eglise qui observera plus de jours que les aultres.

De ce que naguères elles ont esté abolies, voicy comme il en va. Jamais ne s'est passé année qu'il n'y eust quelque querelle et débat à cause que le peuple estoit divisé, voire mesme jusque à desgainer les espées. Cependant nous avons fait nostre debvoir d'appaiser ces troubles. Mais on n'avoit peu trouver meilleur moien que de faire feste le matin, et après disné ouvrir les bouticles, combien que cela n'a guères servy. Car plusieurs gens inconsidéréz ne laissèrent pas d'en avoir fasclierie ensemble. Tant y a qu'en suppliant et exhortant pour la dernière fois Messieurs du Conseil des Deux-Cents d'y mectre ordre, je les priay entr'aultres choses de se vouloir conformer à vous tant qu'il seroit possible pour nourrir bonne amitié. Or je fus tout esbahy quant

1 Tandis que les Bernois célébraient quatre grandes fêtes dans l'année, Genève réformée, par opposition aux usages catholiques, ne laissa subsister qu'un seul jour de fête, le dimanche. Ce changement s'était accompli en 1535, un an avant l'arrivée de Calvin à Genève. Spon. flist. de Genève, t. II, p. 20, note L.; Ruchat, Ilist. de la Réformation, t. V, p. 58.

j'entendis ce qui en avoit esté déterminé au Conseil général, sans que je sceusse qu'on en deut traicter. Et de cela j'en ay assez de bons tesmoings.

Et toutefois, magnifîcques et très honorés seigneurs, je vous prie qu'il vous plaise considérer deux choses. L'une est que quant on cuide servir à Dieu en observant certains jours, que c'est une superstition toute contraire à la parole, et cependant que le peuple y est tellement enraciné , qu'on ne l'en peut destourner. L'aultre est que la pluspart estiment que le jour de l'Annonciation qu'on appelle, soit une feste de nostre Dame, en quoy il y a idolâtrie. Et pleut à Dieu que tout fût bien regardé pour l'édification de l'Eglise. Si est-ce que je ne mérite pas d'estre accusé de tout cela, veu qu'il n'y a rien du mien.

On m'a reproché que j'avoye faict une feste nouvelle, le mercredy, en quoy on m'a faict grand tort. Car Messieurs de Genesve, à mon exhortation, ont bien ordonné un jour la sepmaine pour faire des prières extraordinaires, selon la nécessité et exigence des temps; et là nous prions Dieu pour vous et les aultres Eglises qui en ont besoing. Mais ce n'est pas qu'on ne besongne ce jour-là , comme les aultres. D'aultre part on n'a pas estably tellement un certain jour qu'on n'ait prins maintenant l'un, maintenant l'aultre, selon que les seigneurs en ont advisé pour leur commodité. Qui plus est, on a bien semé le bruict que je voulais translater le dimanche au vendredy 1 ; si est-ce que de ma part je

1 Bolsec ne pouvait omettre cette accusation dans le calomnieux pamphlet auquel il a attaché son nom; Fie de Calvin, C. VI , Arii. 3

n'ay pas monstre signe que je feusse convoiteux de telles nouveaultés, mais tout le contraire.

J'entens aussi qu'il y a quelques murmures du Catéchisme. Or quant j'ay composé le Catéchisme dont nous usons l, ça esté par faulte d'aultre. Si la doctrine est pure et saine, je m'en rapporte à vos prescheurs. Je ne doubte pas qu'ils ne vous en facent bon rapport, et trouverez que mon labeur a profité et profite encore aujourd'huy beaucoup à l'Eglise de Dieu.

Parquoy, magnifiques puissans et très redoubtés seigneurs, je vous prie ne vouloir prester l'oreille à des faulx rapports ou frivoles qui se font de moy. J'ay tasché fidèlement par tout où j'ay esté de servir à Dieu et à son Eglise, et advancer le règne de Jésus-Christ. Vous aviez, comme je croy, cogneu ce zèle-là en moy. Et si ay tousjours cheminé en simplicité et rondeur, estimes que Dieu m'a faict la grâce de persévérer en ce train. Et quant vous trouveriez à redire en moy, ne doubtez point que je ne soye prest, toutesfois et quantes qu'il vous plaira de m'advertir, de respondre de tout ce qui me sera imposé. Seulement je vous prye me faire ce bien que j'aye tousjours lieu de me purger et excuser envers vous.

Je vous prie aussy avoir esgard que Dieu s'est servy de moy jusque icy, et l'espérance n'est pas perdue qu'il

rivée de Calvin à Genève, où il voulut abolir le dimanche pour observer le vendredy.

2 Publié en 4536, recomposé en 1544 , réimprimé plus de cent fois en français et en latin , traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. La plus remarquable édition du Catéchisme à* Calvin est celle qu'en donna Robert Estienne en 1553.

ne s'en serve à l'advenir, et que selon ma petite capacité, je travaille sans cesse à batailler contre les ennemis de la foy, et m'employe en tout ce que je puis pour advancer l'Evangile. Ainsi qu'il vous plaise, comme bons princes chrestiens, lesquels le prophète Esaïe appelle nourriciers de l'Eglise, de me tendre la main et me supporter plus tost contre les malings et détracteurs que de souffrir que je sois gresvé par eux. Et je ne vous demande faveur aulcune, sinon à telle condition que me trouviez bon et loial serviteur de Dieu.

Je vous prie aussi, Messeigneurs, de discerner quels sont ceux d'entre vos prescheurs qui communicquent avec moy. Car vous les avez cogneu et expérimenté si fidèles, que vous n'en devez doubter. Je dis cecy affin que s'ils ont amitié et familiarité avec moy, que cela ne les rende pas suspects. Car nous ne sommes pas gens pour faire complots ou menées ou practiques maulvaises, mais seulement, nous prétendons à nous ayder mutuellement, comme nous y sommes tenus , et que plusieurs qui ne demandent que ruine et confusion ou scandale, ne soyent pas receus à molester ne fascher ceux qui ne demandent qu'à faire leur office.

On ne sçauroit alléguer un seul poinct en quoy j'aye voulu rien usurper ny attirer à moy. Mais il y en a qui ne se peuvent rassaisier, s'ils ne m'ont abysmé, et leur semble que je règne trop quant ils ne me peuvent fouller aux pieds. Or je vous supplie plus tost de maintenir la fraternité et union qui doit estre entre les ministres de l'Evangile, et que le scandale qui est par trop commun soit osté de voir apparence de division et discord entre nous. Car d'aultant plus que vous serez

bien informés, vous trouverez que j'ay bien justes raisons de me plaindre de ceux qui ont mis peine par tous moiens à m'empescher de servir à la gloire de Dieu et profiter au salut de l'Eglise.

Et pource que naguères vous avez ordonné que l'un de nos frères fut banny de vos terres *, après m'estre excusé envers Vos Excellences, je prendray aussi la hardiesse de vous supplier pour luy, vous asseurant, Messeigneurs, que c'est un homme craignant Dieu et paisible aultant qu'on en sçauroit voir. Et quant au sermon qu'il fit, que quant vous l'auriez bien entendu, vous osteriez toute fascherie que pouvez avoir conceu contre luy. Il est venu de pais loingtain. Il a sa femme qui est modeste et de bon exemple et honneste vie comme luy. Parquoy, Messeigneurs, je vous prie humblement que vostre plaisir soit luy vouloir relascher le bannissement, et vous cognoistrez en la fin que je ne vous ay pas fait un rapport téméraire parlant ainsi de luy. (Lausanne , fin de mars 1555 2.)

Plaintes dressées par Calvin, et présentées aux seigneurs de Berne contre maistre André Zebédée, piescheur de Nion.

En un sermon qu'il fit aux nopces du fils du seigneur de Cran, traitant ce propos que Jésus-Christ avait per-

1 Le ministre Jean de Saint- André.

2 La date de cette lettre nous est fournie par la pièce suivante, conservée parmi les Mss. de la Bibl. de Genève, vol. U5 : Instruction et charge donnée à nos bien ayméz N. Henry Aulbert, sindique; François Chamoye, conseiller; maistres Jehan Calvin et Raymond Chauvet, ministres, ambassadeurs pour aller à Berne, ce 28 de mars 1555. Ces instructions étaient accompagnées d'une

mis aux diables d'entrer aux pourceaux, dit que ceux qui enseignent que telles choses que Dieu permet se font par son vouloir, mettent en a\ant un erreur plus meschant et damnable que la messe et toutes les abominations de la papauté, et que c'est grant honte au magistrat de maintenir une telle peste qui met à damnation beaucoup de millions d'âmes ; et que ceux-là ne sont pas gens inconnus, mais que leurs livres volent par tout le monde, et sont en telle réputation que chacun y est abusé. Or combien qu'il n'exprimast pas le nom de Calvin, l'auditoire entendit aisément qu'il parloit de Calvin, comme aussi luy ne l'a pas nié en privé.

Contre maistre Jehan Lange, prédicateur de Boursin.

En une congrégation de Rolle, après avoir faict un récit des hérétiques anciens, ajousta qu'un certain qui a faict un commentaire maintenant sur l'épistre aux Hébrieux, disant que Jésus-Christ craint d'estre abysmé en la mort, a voulu tuer sa divinité. Car si Jésus-Christ eust eu crainte, il s'ensuivoit qu'il n'est point Dieu. Et desduisit tellement ce propos qu'il montroit Calvin au doigt, en sorte que les ministres de la classe en publicq furent contraints de luy résister, disant que Calvin qui avoit fidèlement travaillé pour l'Eglise, ne méritoit pas d'estre ainsi mis au rang des hérétiques, et que le propos qu'avoit tenu Lange estoit un erreur manifeste contre les principes de nostre foy. Et pour mieux ap-

lettre des seigneurs de Genève à ceux de Berne, contenant 4 points : 4° Justification de la doctrine prècliée à Genève. 2° Plaintes des injures proférées contre les ministre. 3° Châtiment des calomnies. 4° Règlement sur la cène.

précier son intention, s'est vanté que s'il avoit encore cinq ou six champions semblables à luy, il feroit bien trotter ledit Calvin, qui est un hérétique comme il le nomme.

Contre Zebédée et Lange en commun.

Pource qu'ils ont icy présenté des articles plains de mensonges et calomnies, assavoir ceux que l'excellence des magnifiques seigneurs de Berne a envoyés par copie à nos seigneurs et supérieurs, qu'ils ayent à les maintenir. Car les ministres de l'Eglise de Genesve y ont respondu, selon qu'il a esté déclairé, et que le double de leur réponse en a esté icy produit. D'aultre part, ils ont semé et publié d'autres articles tout divers où ils disent que Calvin fait Dieu autheur de péché, et mettent sus aux prescheurs de Genève des blasmes horribles,

Contre Bastien Foncelet.

Estant fugitif de la ville de Genesve pour ses maléfices, a escrit lettres fort diffamatoires à l'occasion d'un mariage qu'il prétendoit avec une femme qui avoit encore son mary vivant, et les dits propos tant contre la doctrine qui se presche à Genesve, l'appelant hérésie, que contre la ville et le gouvernement, disant que c'est une Sodome charnelle et spirituelle, ville très cruelle qui persécute la foi de Jésus-Christ , avec plusieurs autres villains outrages, et cependant a, par-cy par-là, semé que Calvin estoit un hérétique.

Contre Hiérosme Bolsec, médecin de Tonon.

Depuis son retour de Berne s'est vanté qu'il avoit icy maintenu le dit Calvin hérétique, et auparavant avoit

dit que c'estoità grand tort qu'on avoit fait mourir Servet à Genesve, et ne se contentant de mal parler, chante mesme par cy et là une chanson contre le dit Calvin pleine d'infametés.

Contre Pierre Desplans et sa femme demeurans à Rolle.

En présence de seize personnes ont dit qu'ils n'avoient trouvé au magistrat de Genesve droit ni justice, et que Calvin étoit un hérétique qui se faisoit adorer. Depuis, devant le seigneur baillif, devant trente personnes , a dit qu'il vouloit maintenir le dit Calvin hérétique.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Orig. autographe. liibl. de Gotha. Vol. 404, p. 308.

Magnifiques, puissans et tréz redoublés seigneurs, combien que Jehan Calvin, ministre de l'Eglise de Ge-

* Les seigneurs de Berne ayant ouï les plaintes de Calvin et les réponses de leurs ministres, déclarèrent que le souvenir des injures devait être aboli de part et d'autre, et bannirent de leurs terres Sébastien Fousselet, convaincu d'être l'auteur d'un dizain où Genève étaitappelée une nouvelle S odome. Mais ils se plaignirent avec amertume des attaques dirigées par les ministres de Genève contre la doctrine de Zwingle, touchant les sacrements. Pressés de s'expliquer sur la doctrine de la prédestination, ils éludèrent ce point, et invitèrent leurs ministres à s'abstenir de tout débat sur ce sujet. « Que vos ministres fassent le semblable, écrivirent-ils aux sei-

nesve, ait esté icy envoie de la part de ses seigneurs et supérieurs avec les aultres commis, toutefois, pour ce qu'en la response donnée par vous il y a plusieurs points qui attouchent sa personne, il est icy comparu devant vous pour vous exposer en particulier ce qu'il pense estre requis pour son devoir et la descharge de sa conscience.

Premièrement en ce que vous dictes, qu'il ne vous appartient d'approuver ou réprouver sa doctrine, le dict exposant vous supplie de bien adviser si cela n'est pas plus à vostre préjudice qu'à son intérest privé de luy. Car il n'est pas question de quelque doctrine qu'il ait à part, mais de celles que les ministres de vostre ville ont commune avec luy, selon qu'ils le vous ont protesté. Ainsi vous mecteriez en doubte la foy qu'on vous presche tous les jours.

Mais il y a un aultre article qui presse plus. C'est qu'en advertissant les seigneurs de Genesve qu'ils ne souffrent pas qu'on imprime livres de la matière dont il est question, comme trop haulte et profonde, il semble que vous condamniez obliquement ce que le dict exposant a faict. Or son intention a esté d'édifier l'Eglise de Dieu, comme il ne doubte pas que Dieu n'ait fait servir son labeur au salut de tous ceux qui en sçavent faire leur profit. Quant à la faulte que chascun voit estre

gneurs de Genève, et que doresnavant se despourtent de composer livres contenans si haultes choses pour perscruter les secrets de Dieu, à nostre semblant non nécessaires, qui donnent occasion de telles choses, et qui plus destruisent que édifient... » C'était une condamnation indirecte de la doctrine de Calvin. Lettres et pièces diverses des Arch. eccl. de Berne, vol. VI. Ruchat, Hist. de la Réformation eu Suisse, t. VI, p. 423.

venue de l'imprimeur *, le dict exposant se sent fort gresvé de ce qu'elle luy est imputée, comme s'il estoit correcteur d'imprimerie, ce qui n'est pas son mestier. Et mesme ce n'est pas faulte d'importance, veu qu'il n'y a si rude idiot jusque aux petis enfans, que le fil du texte ne redresse en la mesme ligne.

Il y a aussy, magnifiques seigneurs, les menaces que vous faictes de brusler ses livres , s'ils s'en trouvent qu'ils soient contraires à vostre réformation 2. Or il luy semble qu'il n'a donné occasion ny à vous ny à nuls princes fidèles de luy dénoncer cela. Car il a jusques icy par la grâce de Dieu travaillé fidèlement pour toute la chrestianté, et espère de persister jusque à la fin à faire le semblable. Parquoy il n'a pas mérité ne desservy qu'on le descourage, surtout veu qu'il est aujourd'huy aultant hay et assailly des ennemis de la foy, que nul aultre. C'est le devoir de tous princes chrestiens de le supporter et luy tendre la main plus que de le gresver. De faict on ne sçauroit faire plus grand plaisir aux papistes, que de mettre quelque blasme ou notes sur ses livres.

Quant aux lettres que vous dictes avoir esté escrites par luy, où il condamnoit la doctrine de Zuingle, il

1 Dans le livre de L'Institution chrétienne, édit. de 1551. Voir, dans une des lettres suivantes, p. 54, de plus amples détails sur cette faute que nous avons vainement recherchée.

2 ... Cas advenant que nous trouvions aulcuns livres en nos pays par luy (Calvin) ou aultres composez, contrariant ou répugnans à nostre disputation et réformation, que non- seulement ne le::. soullVirons pas, ains aussy les bruslerons... » Réponse des seigneurs de Berne à ceux de Genève, 3 avril \ 555. Àrch. eccl. de Berne, vol. VI.

s'esbahit comme cela ne lui a esté mis en avant, affin qu'il eut lieu de s'en purger, comme la raison le vouloit. Mais ce qui n'a esté faict, il vous supplye qu'il se face. Car quant il sera adverty du faict, il espère vous en faire si bonne et si suffisante excuse, présentement, sans délay, que vous aurez, au plaisir de Dieu, de quoy vous contenter. Qui plus est, tant s'en fault que les ministres de Zurich, auxquels le cas attouche de plus près, soient offensez contre le dict exposant, que, tant par lettres privées que par lettres imprimées, ils ont protesté qu'ils le tiennent pour bon et loyal défenseur de la foy des Eglises des Suisses, surtout en matière des

sacremens V

Au reste, magnifiques seigneurs, si vous trouvez sa requeste raisonnable, il vous supplye humblement que vostre plaisir soit fermer la porte à tous mesdisans, et préveoir que le cours de l'Evangile ne soit pas empesché, surtout que soubs ombre de vostre authorité les malings ne prengnent occasion de ruiner ce que Dieu édifie journellement par le dict exposant. ( Berne , avril 1555.)

1 En témoignage de leur bon accord, dans la question des sacrements, les théologiens de Zurich et de Genève avaient adopté en 1549 un formulaire commun sur la cène. Ce document important, rédigé sous l'influence de Calvin, est reproduit par Ruchat, Hist. de la Réf., t. V, p. 370 à 378.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 108.

Magnifiques et honorez seigneurs, vous sçaves quand dernièrement je fus en vostre ville2, pour vous prier de donner ordre aux troubles et scandales que Sathan par le moyen de quelques-uns avoit icy esmeus, combien que je fusse envoyé de la part de mes seigneurs et supérieurs, toutesfois voyant qu'en vostre ordonnance il y avoit plusieurs articles concernant ma personne, affin qu'il ne semblast que je me voulois couvrir d'authorité publique, je me présentay par-devant vous en mon nom propre et privé, vous requérant de mieux aviser à la cause pour y donner bonne issue, non pas tant au regard de moy que pour l'honneur de Dieu et de son Evangile, pour l'édification de l'Eglise chrestienne et le salut de vos sujets, mesme le repos de vostre Estât qui ne peut et ne doibt estre séparé de ces choses. Or quant à moy, magnifiques seigneurs, possible qu'il suffiroit d'avoir pour ung coup deschargé ma conscience,

* Voir les deux lettres précédentes , ainsi que les extraits des Registres du Conseil, du mois d'avril 1555. On y lit à la date du 23 avril : « Calvin témoigne au Conseil être mal saiisfait de la réponse de Berne sur les affaires ecclésiastiques, sur quoy ii est dans le dessein d'y répondre. Arrêté qu'il ne le fasse pas sans avoir fait voir la réponse au Conseil. »

1 Au mois d'avril précédent.

comme je lis adonc, sinon que je suis contraint, quant le mal s'augmente, de procurer le remède en tant qu'en moy est, ou le moins protester qu'il n'aura pas tenu à faire mon devoir que les choses ne soient mieux allées. Mais encores il y a double nécessité qui me contrainct à vous importuner de rechef, car suivant la response dernière qui me fut donnée sur la remonstrance que j'avois produict tant par escrit que de bouche, j'espérois qu'en escrivant à vos ministres vous leur donneriez occasion de nourrir paix et fraternité avec nous, estans liés et unis en doctrine. Or sans que je m'enquerre beaucoup, je vois que le bruict commun est que la doctrine que nous preschons en ceste Eglise est tenue pour condamnée. Je me tiens bien asseuré que vostre intention n'est pas telle ; mais si vous avez déclaré, comme la response pénultiesme nous fut donnée en vostre ville, que les livres qui ont esté imprimés par nous des secrets de Dieu servent plus à ruine qu'à édification, vous voiez selon vostre prudence, qu'en cela je suis obliquement condamné, et non pas moy mais toute l'Eglise de Genesve, veu que le livre dont il est question est un accord et résolution faicte en commun par nous tous. Combien qu'il n'est pas icy question de nous seulement; car, Dieu mercy, nous accordons avec les ministres tant de vostre ville que de vostre pays, tellement que nostre cause ne peut estre condamnée qu'au préjudice de lafoy qu'on vous presche et cà vos sujets; pourquoy j'ay esté esbay qu'en ceste matière vous ayez insisté sur vostre dispute et réformation *, comme si on

1 La dispute de Lausanne, à la suite de laquelle la Réformation fut établie dans le pays de Vaud , récemment conquis par les sei-

vouloit apporter changement. Toutesfois je vous ay protesté le contraire, et la vérité se trouvera-elle que ma doctrine qu'on calumnie injustement, est conforme à vostre dispute. Mais encores il vous fault noter qu'en vostre dispute tous les articles de la foy n'ont pas esté desbattus. Parquoy comme vous ne rejetterez point ce que tiennent tous les chrestiens de la Trinité, ou de la résurrection des morts, soubs umbre que vostre dispute n'en dit mot, aussy n'est-ce pas raison que les aultres articles soient mis bas, d'autant que là il n'en est faict nulle mention. Car l'intention de ceux qui y ont servi a esté de monstrer que la réformation qu'ils mettaient en avant contre les papistes, a esté juste et saincte. Ainsy cela ne fait rien contre nous. Au reste quand vous dictes qu'à vostre jugement, il n'est pas nécessaire de composer livres s'enquérans des secrets çle Dieu, je vous prie de penser où cela peut venir, et n'en fault jà faire long discours, car par vostre pays plusieurs blasphesment contre la saincte prédestination, et le conseil éternel de Dieu, plus qu'on n'oseroit faire en la papaulté. Je confesse bien qu'en ce haut mystère et incompréhensible, il nous fault estre sobres et humbles, et quand vous auriez veu le livre qui a esté faussement blasmé devans vos Excellences, vous trouveriez qu'il ne tend qu'àceste fin d'amortir ou donter l'audace des hommes, pour leur faire adorer la majesté de Dieu en toute crainte, sans lascherla bride à leur curiosité. Mais si on

gneurs de Berne sur le duc de Savoie. Ce débat théologique auquel Viret, Farel et Calvin prirent part, eut lieu au mois d'octobre 1536. Voir le récit qu'en a donné Rachat, Histoire de la Réformation, t. IV, p. 481, 363.

veult sans discrétion mettre bas ceste doctrine, on attente de corriger l'Esprit de Dieu, et par consquent il faudroit racler de l'Escriture saincte ce qui nous en est là révélé. Mesmes je m'esbays comment je suis assailly moy seul, veu que si on faict une comparaison, j'ay tenu une façon d'enseigner plus modérée beaucoup que n'ont faict les plus sçavans d'Allemaigne, qui de nostre tems ont remis l'Evangile en clarté. Parquoy je vous supplie selon la sentence de nostre Seigneur Jésus, que pour juger en vérité, vous n'aiez point de regard à la personne; car encores que mes livres fussent ensevelis avec mon nom, si est-ce que les prophestes et apostres desquels j'ay puisé et tiré la doctrine qu'on réprouve, demeureront en leur entier.

Je ne vous puis dissimuler, magnifiques seigneurs, la crainte que j'ay, comme aussi elle n'est pas vaine, que si en voiant l'accord que Dieu a mis par sa grâce et bonté infinie contre vos ministres, vous ne faictes une bonne résolution pour appaiser les troubles qui sont par trop esmeus, il y aura danger de tomber en confusion extrême. Je fus contraint de vous dire naguères ce qui est vray : c'est qu'en tenant la chose en suspens, vous couviez un feu qu'il ne seroit point possible ne à vous ne à créature du monde esteindre. Parquoy je vous supplie, magnifiques seigneurs, non pas pour moy, mais pour vostre bien et salut, de bien adviser ce qui est de Dieu et de sa parolle, affin que sans contredict il soit receu et approuvé en toute révérence. Qui plus est non-seulement vos ministres, mais plusieurs de vos sujets sont informés que Jean Lange n'a point diffamé ma doctrine quant à la prédestination, comme il vous

fut amplement décrit, mais sur un point tout divers. 11 n'y a homme preschant l'Evangile qui ne condamne et réprouve ce qu'il dit en la congrégation, comme une erreur insupportable, et qui détruit l'espérance de nostre salut. Sans aller plus loing il n'eut point honte de dire que je faisois Jésus-Christ trop homme ; à quoy je respondis que s'il n'estoit Dieu entier et homme entier, il ne seroit point nostre Rédempteur ; mais il ne chault à telles gens, moiennant qu'ils détractent de moy, comme vous vites que Zébédée ne pust nier en vostre présence qu'il n'eust escrit en faveur de cet exécrable hérétique Servet, que le feu de Dieu consumeroit le feu de France, comme celuy de France avoit consumé le feu d'Espaigne; en quoy notamment il se desborda contre les magnifiques seigneurs de Genesve vos combourgeois, blasmant la justice qu'ils ont faicte, laquelle est louée de tout le monde. Mais il ne se fault esbayr si en vostre présence il les osa ainsy blasmer, veu que le déshonneur et injure s'arrestoit à vous qui avez exhorté par vos lettres nos seigneurs et supérieurs de purger le monde d'une telle peste *.

Mais je me reproche de me plaindre davantage des

1 Voici la lettre des seigneurs de Berne à ceux de Genève, sur Michel Servet :

« Nobles, magnitieques seigneurs, singuliers amis, très chiers et féaux combourgeois, nous avons reçuz vos lettres datées XXI de septembre touchant Michiel Servetus, et ayant vuz et bien entenduz le contenuz d'icelles, incontinent comme désires ordonné à nos ministres icy de veoir le livre et les responces du dict Servetus , et après vous en escripre leur bon advis et opinions; ce qu'ils ont faict, comme entendrez par leurs lectres que vous escripvent. Vous prions, comme ne doublons point à ce estre enclins, de tousjours

personnes qui m'ont à tort et injustement outragé, prenant en patience les opprobres desquels j'espère que Dieu me délivrera, car mon intention n'est sinon aussy que pour éviter noises et contentions, j'ay mon refuge à vous, comme princes chrestiens qui devez maintenir en vostre protection tous ceux qui servent fidèlement à Dieu, et bataillent pour maintenir sa vérité, vous priant de recbef qu'il vous plaise, si vous trouvez que je n'ay enseigné que bonne doctrine et pure, que vous ne souffriez qu'en vostre pays je sois plus vilainement dénigré qu'entre les papistes. Je vous laisse à dire que le cousturier de Rolle auquel vous fistes faire amende honorable, s'est depuis vanté qu'il m'avoit maintenu hérétique devant vous. Mais il y a pis que tant Hyérosme, vostre prescheur de Servant, auquel je n'eus jamais querelle, que Corbeil, diacre deMorges, pour lequel je me suis employé quant il estoit en prison l, ont publié en pleine rue devant bons tesmoins que vous m'avez condamné comme hérétique. Et maintenant vostre pays est si rempli de ceste fable qu'on en parle plus que de l'Evangile. Je ne vous dis rien que les preuves ne soyent toutes claires. Or je croy que ce n'est pas raison quant je travaille jour et nuit au service de l'Eglise et

tenir main que les erreurs et sectes comme les dict sont ou semblables, ne soyent semées en l'Esglise de Jésus-Christ, nostre seul Saulveur, et par ce garder de trouble et adversité, et sa gloire avancer et augmenter. Datum VI octobris 1553.

« L'Advoyer et Conseil de Berne. »

1 Compagnon de captivité des cinq étudiants de Lausanne, Louis Corbeil aurait partagé leur sort sans l'intervention des seigneurs de Berne qui le réclamèrent comme leur sujet, et le sauvèrent ainsi du bûcher. (Mss. de la Bibl. de Saint Gall.)

pour maintenir la foy qui est commune entre nous, que j'en aie une si povre recongnoissance. Vray est que pour l'ingratitude du monde, je ne désisteray jamais de faire ce que Dieu me commande ; mais c'est à vous d'empescher que je ne sois ainsy opprimé à tort, veu que mes labeurs méritent plus tost qu'on me soulage.

Au reste, quant telle licence et si confuse aura son cours, je ne doibs pas estre si lasche que je ne maintienne la querelle que je sçay estre de Dieu. Cepandant comme j'ay tousjours désiré de servir à vos églises, et y voir prospérer la doctrine de l'Evangile, je vous prie qu'il vous plaise de pourvoir que la foy qu'on vous presche tous les jours ne soit point vilipendée et moquée sous mon nom. Car si cela est permis, il n'y a nul doubte qu'en bref nostre Seigneur n'envoie une horrible dissipation, dont les commencemens apparoissent desjà par trop.

Quant à ce qu'il me fut objecté des lettres1, puisqu'il vous ne vous plust point, quand je m'offris à m'en purger, m'en faire plus ample déclaration, je ne veois point qu'il soit mestier d'en faire autres excuses que celles que je vous fis, tant par escrit que de bouche.

Ainsy, magnifiques, puissants et très redoubtés sei-

1 «... Et combien que soyons informez par aulcunes lettres lesquelles le souvent nommé maistre Jehan Calvin a escriptes et envoyées à certains personnages par lesquelles il réfute et condamne la doctrine de Zwingle touchant les sacremens, l'appelant faulse et pernicieuse... dont eussions bonnes et justes raisons de faire instance contre et nous plaindre de luy, et y avoir advis, si voulonsnous cela présentement omettre. » Les seigneurs de Berne à ceux de Genève. 3 avril 4555. Lettre déjà citée.

il. 4

gneurs, pour ne vous point importuner plus oultre, je supplieray nostre bon Dieu de vous gouverner par son Esprit en toute prudence et droicture, vous avoir en sa saincte garde et vous augmenter en tout bien. De Genève, 4 de may 1555.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute originale corrigée par Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1555.

Magnificques et puissans seigneurs, très chers amis et honorés combourgeois, après vous avoir présenté nos humbles recommandations et tous aimables services ;

Quand nos commis estant retournés de la journée assignée pour appaiser les troubles et scandales survenus (d'aultant qu'aulcuns de vos prescheurs et subjects avoient blasmé la doctrine de nostre Eglise et les ministres qui la portent, aussi à l'occasion des mandemens publiés au déshonneur de nostre ville,) nous eussent faict leur rapport de vostre ordonnance, et aussy du refus qu'ils avoient faict de l'accepter, nous pensions avoir desjà assez juste raison et suffisante de vous dé-

* Cette lettre , écrite par Calvin lui-même , sous le nom des seigneurs de Genève, se rapporte, comme les précédentes, aux démêlés théologiques du réformateur avec quelques-uns des ministres du pays de Vaud.

clairer en quels poincts et articles nous étions gresvéz, et ne pouvions estre satisfaicts de vostre dicte ordonnance. Mais pource que nos dits commis nous avoyent donné espérance, suyvant la response dernière à eux faicte le vendredy cinquiesme d'avril, et en particulier à maistre Jehan Calvin, qu'il viendroit en bref lettres de vostre part, pour modérer mieux les choses et y prévoir, nous avons différé jusques icy de vous respondre et desclairernostre intention. Or nous eussions mieux beaucoup (sic) avoir de quoy nous contenter que de nous plaindre. Mais pource que nous voyons le contraire de ce qu'avions attendu , nous vous prions tant que possible nous est, de bien adviser sur les raisons qui vous seront icy par nous déduictes, pour monstrer que nous sommes contraincts par nécessité urgente de faire nouvelle et plus grande instance en la cause présente, jusques à ce qu'il y soit donné meilleur ordre.

Premièrement en ce que vous laissez en suspend la doctrine de la prédestination et Providence de Dieu, contre laquelle publiquement on avoit blasphémé, il nous semble qu'en cela nous demourons fort chargez, et quand nos commis par nostre commandement vous en ont demandé certaine déclairation, ce n'a pas esté pour vous faire soubscrire avec nous, mais seulement puisqu'avions esté diffamez , qu'on sceut qui a tort ou droict, comme aussy la raison et équité le veult. Quant à ce que vous déclairez de vous arrester et tenir à vostre dispute et réformation, nous aussy n'entendons pas de vous en distraire, et comme nous avons desjà protesté, nous n'apportons nulle nouveauté ou changement. Mais quand on combact quelque article de nostre foy, c'est

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bien raison qu'on soit résolu d'ung commun accord d'abolir les contentions en se tenant à la vérité de Dieu. Qui plus est quand Hiérosme Boslet nous esmeut icy trouble, touchant ceste matière, vos prescheurs suyvant le congé que vous leur en donnastes à nostre requeste, nous en répondirent conformément à ce que les nostres en preschent, et en ont escript1 ; parquoy nous sommes d'aultant plus esbahis que vous n'en voulez rien déterminer à présent, attendu qu'il est requis de sçavoir si nous avons esté mal et à tord injuriez, ou non. Et combien que nos prescheurs, par nostre auctorité et adveu, se soient pour ce coup offerts à maintenir leur doctrine, fust par dispute ou synode, ou aultre moyen ecclésiastique que vous adviserez estre bon , néantmoings si vous n'estes en propos d'admettre aulcune dispute, aussy cela n'est pas nécessaire, c'est que vos prescheurs, à ce que nous entendons, s'accordent très bien à ce que nous en tenons, mesme que vostre dispute ne peult consister sans cela.

Quant à ce que nous admonestez de ne laisser imprimer livres s'enquérant des haults secrets de Dieu, nous avons l'œil dessus à ce que nuls livres ne sortent de cette ville qui ne soyent de bonne édification, ou pour le moins qui n'engendrent nul scandalle. Et du livre dont

1 Voir les lettres des Eglises suisses touchant Bolsec, dans le recueil formé par le célèbre professeur Alphonse Turettin , sous ce titre : Nubes testium, etc., p. 102 et suivantes. Tout en professant sur la question controversée une sage orthodoxie, les ministres de Berne exhortaient ceux de Genève à traiter Bolsec avec douceur et charité. Tel était aussi le sens de la lettre adressée par les magistrats de Berne à ceux de Genève.

il est question *, pource qu'il nous avoit esté présenté en commung par tous les ministres de notre Eglise, nous avions député autres gens pour le voir, lesquels n'avoyent pas trouvé chose qui empeschat de le faire imprimer, comme nous espérions qu'il n'y a rien contenu en icelluy qui ne soit accordant à la saincte Escriture. Et combien que la prédestination soit ung secret qui surmonte tous sens humain, toutesfois nous ne vouldrions nullement empescher qu'on en traicte ce qu'il a pieu à Dieu nous en révéler, comme aussy il ne nous est licite de clorre la bouche au Sainct-Esprit. Au reste nous ne souffrirons pas, en tant qu'en nous sera, qu'il en soit parlé ny escript qu'en toute révérence. Mais ce n'est pas à nous d'empescher que la vérité n'ayt son cours, et à Dieu ne plaise que nous l'attentions. Mais nous vous prions de vostre costé ne souffrir qu'on blasphesme en vostre pays contre la saincte prédestination, jusques à l'appeler mauldicte. Si l'on demande dont vient la faulte, la doctrine qu'on impugne aujourd'huy n'est pas publiée depuis trois jours. H y a desjà si longtemps que les livres en sont imprimés et receus paisiblement, que cela monstre quels sont les auteurs des contentions, à sçavoir ceux qu'ils nous ont assaillis.

1 Le Traitté de la Prédestination, dédié aux seigneurs de Genève, Recueil des Opuscules, p. 1249. Le sujet avait été exposé par Calvin, le 18 décembre 1550, en présence des ministres et de plusieurs personnages notables de la République. « Les ministres, dit Ruchat, publièrent cet acte de leur congrégation pour rendre témoignage public de leur conformité dans la doctrine, le firent imprimer, et le dédièrent aux syndics et Conseil auxquels ils le présentèrent pour étrennes, le 1er janvier 4552. » Hist. de la Réf., t. V, p. 467.

Quant à la faulte que vous taxez en l'Institution de maistre Jehan Calvin, nous croyons qu'il s'en est tellement purgé devant vous qu'il n'est jà besoing d'en rien reitérer, car il n'est pas correcteur d'imprimerie, et la faulte s'appercoit pour juger qu'elle n'est pas de luy. Et puis c'est en ung passage des Proverbes, avec cottation du chappitre, tellement qu'il fauldroit que Salomon en fust coulpable, si on la vouloit imputer à l'aucteur de la sentence. Cependant nous sommes esbahis comme vous dictes que Jehan Lange a prins occasion sur ceste faulte, veu qu'il n'a pas blasmé la doctrine de maistre Jehan Calvin en cest endroict, mais en matière toutte diverse. Mais en laissant les personnes à part, nous vous prions de considérer si c'est pour nourrir paix et tranquillité, de laisser ainsi les choses en confus, et non plus tost pour amener en la fin grande ruine, si le remède n'y est mis. Vous recommandez en général à vos ministres de ne blasmer personne ; mais ceux qui voudront prendre licence de troubles allégueront que telle deffense ne faict non plus en nostre faveur que des papistes ou des Turcs. Comment nous ayderons-nous mutuellement à garder la vraye religion, si nous ne sommes aultrement conjoincts ?

Davantage vu que les dits Zébédée et Lange avoyent injustement accusé vers vous nos prescheurs, comme estans promoteurs de schisme et noise, ainsi qu'il estcontenu aux articles qui nous furent envoyez de par vous, et que nos prescheurs s'en estoyent complètement purgez, nous sommes esbahis que telles calumnies n'ont esté réprimées, selon ce qu'aviez promis en vostre response, donnée au premier voyage à nos dits commis.

Aussy quand à ce que nos commis nous ont rapporté que le dict Zébédée nous diffama devant vous sur la justice que nous avons faicte de cest hérétique Servet, mesme y estans exhortez par vos lettres, comme le cas le méritoit bien, nous trouvons fort estrange que cela luy ait esté permis, car nous ne vouldrions nullement souffrir que vostre honneur fust ainsi blessé en nos présences, sans en faire bonne punition. Combien que le tout considéré l'injure est faicte à vous, comme à nous; mais tant y a que ce n'est pas chose supportable que nous ayons ainsi esté oultragéz.

Sur cela d'autres ont prins licence de faire pis que devant, comme vostre diacre de Morges et le prescheur de Servant ont publiquement dict que maistre Jehan Calvin s'en estoit fuy de vostre ville, comme hérétique. C'est bien arrière (sic) que les délinquans soyent punis, que les scandales soyent ostéz de toutte l'Eglise, et les desbats entre les particuliers, quand ceux qui ont tant lourdement failly, eschappent ainsy. Mesmes nous ne pouvons dissimuler quand à ce qu'il ne s'est faict plus ample déclaration sur les mandemens publiez à nostre grand préjudice et blasme de nostre ville, en cela nous ne sommes point satisfaicts. Et nous serions bien contens que le mal fust ensepvely, mais tant s'en fault qu'ainsy soit, que de plus en plus il empire. Car c'est grand honte pour nous et qui redonde sur l'Evangile, d'ouyr les bruits qui volent par tout le pays. Les papistes nous tiennent comme chiens et chats, comme à la vérité si cecy continue, il semblera que nous soyons de religions toutes diverses1, et le commung peuple estant

1 Comme Juifs et Samaritains. Mots effacés dans l'original.

abbreuvé de mal parler, oubliera toute crainte de Dieu, comme beaucoup ne cherchent sinon qu'il n'y ait plus nulle foy. Et à cela les malveillans sont encor plus armez soubz ombre de menaces que vous faictes contre tous ceux qui parleront contre vostre Réformation ; non pas que cela s'adresse à nous, mais ils sont bien aises d'en faire bouclier. Et de faict nous ne voyons pas à quel propos cella est mis, car il ne peult sinon allumer le feu davantage, au lieu qne de nostre part nous ne tendons qu'à concorde, désirans de maintenir la foy commune entre nous, comme nous y sommes tenus, et nous efforçans de tout nostre pouvoir de monstrer aux ennemis de la vérité que nous ne sommes point divisés ; mais qui touche Tung, touche l'autre ; et aussi que gaignerons-nous de nous picquer les uns les autres, si non à nous ruiner?

Pour conclusion, magnifiques seigneurs, quand nous ne serions pas combourgeois, ny alliez, la grâce que Dieu nous a faicte d'accorder en son Evangille nous oblige assez de nous ayder mutuellement, évitans toutes zizanies de haines et desbats. Mais nous sommes contraincts, oultre le devoir commung de chrestienté, vous prier et exhorter au nom de Dieu de bien regarder à ce que porte la combourgeoisie , et vous porter envers nous, comme nous vouldrions de nostre costé en cas semblable, et que aussy vous auriez juste cause de nous en requérir. Qu'il vous souvienne en quelle modestie et douceur nous y avons procédé jusques icy, affîn d'estre tant plus enclins à nous faire raison, quand nous avons nostre refuge vers vous, et qu'il vous plaise donner meilleure provision que jusques icy à ces troubles, affin

qu'estans en repos, nous soyons munis cTaultant pour batailler d'ung accord contre nos ennemys, et vivre fraternellement ensemble. Pour ce faire, si besoing est, les requestes que nos commis vous ont faictes cy-devant par escript, vous pourront servir d'advertissement. Selon que le mal est grand, nous vous prions de rechef y donner soudain remède, et faire congnoistre par effect à vos subjects le désir qu'avez de nous tenir avec vous en bonne et saincte union.

A tant prierons Dieu qu'il face heureusement prospérer vostre noble et excellent estât. De Genève ce 20,lie jour de may de l'an 1 555.

Vos amys et bons combourgeois ,

Les Syndicques et Conseil de Genève.

A LA DUCHESSE DE FERRARE

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 108.

Madame, combien que j'eusse désiré d'ouïr encore meilleures nouvelles de vous, assavoir que vous fussiez

* Lettre sans adresse, portant pour unique date: Ce 4 0e de juin... Ecrite à la duchesse de Ferrare en 1555, à l'occasion des persécutions que cette princesse avait eu à souffrir pour son attachement à la foi réformée, et qui ne cessèrent pas entièrement avec sa captivité. Voir la lettre du 2 février, p. 4. C'est à ces épreuves dômes-

en repos d'esprit, servant paisiblement à Dieu, toutefois j'ay esté joieux de sçavoir que vous ne vous lassez point de souspirer, et estre en peine pour chercher le moyen de vous acquiter de vostre debvoir. C'est ainsy qu'il nous convient batailler pour suivre le Fils de Dieu. Vray est que tous n'ont point un pareil combat. Si estce que Sathan ne souffre jamais que Dieu soit pleinement honoré de nous, sans y mettre quelque résistance. Vous en sentez de vostre part beaucoup plus que plusieurs ne font, mais nostre bon Dieu sçait bien pour quoy il vous esprouve ainsi, car l'angoisse où vous estes est vrayement un examen de vostre foy, pour vous faire sentir que vaut ce thrésor inestimable, l'Evangile, lequel est tant mesprisé du monde. Il reste que vous preniez encor courage pour l'avenir, et quelque long espace de temps que vous ayez encore à languir, que vous attendiez tousjours bonne issue de vos perplexitéz, car il est certain que Dieu en la fin exaulcera vos gémissemens, si vous continuez à le requérir qu'il vous tende la main. Seulement que vous soyez faschée de ce que vous ne pouvez venir à bout de vous employer du tout à

tiques que le réformateur fait allusion dans le passage suivant : « — Vous en sentez de vostre part beaucoup plus que plusieurs ne font, mais nostre bon Dieu sçait bien pour quoy il vous esprouve ainsy, car l'angoisse où vous estes est vrayement un examen de vostre foy, pour vous faire sentir ce que vaut ce thrésor inestimable, l'Evangile, lequel est tant mesprisé du monde. » — Cette lettre fut portée à la duchesse de Ferrarc, par un seigneur de Naples, réfugié à Genève, le marquis de Vico. Il partit de cette ville, le 4 5 juin 4555, chargé d'une mission secrète de Calvin pour Renée. Voir la Vie de Galéas Caraccioli, marquis de ï ico, traduite en français par Teissier. Amsterdam, 4684. 4 vol. in-48.

glorifier son nom. Une telle fascherie est cent fois plus désirable que le bon temps que se donnent ceux qui le flattent en leur paoureté. Cependant il vous faut tousjours espier toutes les ouvertures que Dieu vous offrira pour marcher plus avant.

C'est bien l'office de Dieu de nous mener comme paoures aveugles, quand nous sommes au bout de nostre sens, et trouver des moyens que nous n'eussions jamais attendus, nous faisant surmonter tous empeschemens, sans que nous y voyons goutte. C'est aussy nostre office de le prier qu'il luy plaise nous ouvrir les yeux, afin que si tost qu'il nous a donné quelque signe, nous le suivions. Ne vous espargnez point donc à essayer de jour en jour tous les moyens qu'il vous sera possible de vous avancer au droit chemin. Faisant ainsy, combien que vous soyez encore loin du but, toutefois ce ne sera pas en vain que vous y tendrez, car nostre course est certaine, moyennant que nous suivions tousjours, encore que ce soit faiblement, et telle certitude nous doit fortifier pour surmonter toutes tentations. Car si les mondains travaillent tant à l'adventure pour quelque espoir dont ils sont souvent frustrez, que sera-ce de nous qui avons la promesse de Dieu pour nous asseurer de nostre salut? Toutefois, Madame, que cecy ne soit point pour vous endormir, que vous regrettiez tousjours la misérable servitude où vous estes, comme de faict c'est ie moien pour estre délivrez de Dieu, quand nous sentons combien nostre prison est dure. Au contraire, celui qui se plaît en son mal, ferme quasi la porte à Dieu, à cequil n'ait point pitié de luy. Or je me fie en Dieu que tout ainsy qu'il a imprimé en vostre cœur une affection sin-

gulière de l'honorer, qu'il augmentera et ouvrira quant et quant le moien pour mettre en exécution le bon vouloir qu'il vous aura donné, puisque c'est à luy de commencer et de parfaire, espérant hardiment qu'il est puissant pour nostre salut, et que c'est là où il veut déployer sa vertu. De ma part je le prieray aussy, Madame, qu'il vous ait tousjours en sa saincte protection, qu'il vous augmente en congnoissance, en zèle, en fermeté et en tout bien pour servir de plus en plus à sa gloire. Ce 10e de juin (1555).

Charles d'Espeville.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute originale de la main de Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1555.

Magnificques seigneurs, quant aux entreprinses dont nous vous advons advertis, il y avoit deux raisons qui

* Exposée à l'inimitié des puissances catholiques , et à la haine des libertins qu'elle avait récemment bannis de son sein , la république de Genève était menacée par de continuels complots qu'elle dénonçait, par la main de Calvin, à la seigneurie de Berne.

Tl juillet 4555. « Avis que Perrin avait fait agir auprès du duc de Savoie pour avoir deux mille hommes, avec lesquels il se faisoit fort de reprendre Genève. Arrête d'en donner avis à messieurs de Berne.

« Les Bernois répondent que si nous voulons leur faire demander

nous ont faict haster. L'une estoit qu'il nous sembloit bien que l'importance méritoit que ce qui vous concerne, vous le sceussiez plus tost que plus tard. L'aultre pource que si bon vous sembloit de faire confronter l'homme que nous détenons 1 avec celuy que nous souspeçonnons, selon les marques et enseignes qu'il nous en donne pour sçavoir ce qui en est, il estoit à désirer que cela se fist de bonne heure. Or combien que nous n'avons pas nommé le messaiger qui nous est suspect, nous vous déclarons à présent que nostre conjecture tombe sur Balthazar Sept % pource que la stature, la couleur, les accoustremens, et toutes choses s'accordent selon que l'homme en dict, joinct que nous avons entendu d'ailleurs que pour le temps dont il est question, le dict Balthazar estoit absent, de quoy nous avons bonne espérance d'estre mieux certifiez, avec aultres nouvelles qui nous sont venues pour nous confermer en ceste opinion. Quanta demander justice, nostre intention n'a pas esté telle. Mais pource que l'affaire vous attouche comme à nous, il nous a semblé advis pour le mieux de le vous communiquer, afin que chascun aidast de son costé vous l'amener en lumière. Parquoy de rechef nous avons bien voulu envoyer ce porteur en diligence

justice sur le compte de Perrin touchant le susdit fait, ils nous la feront. Arrêté qu'il n'est pas à propos de leur demander justice. » (Extraits des Registres du Conseil.)

1 Un espion italien, arrêté à Genève, avait révélé l'existence d'un complot catholique qui menaçait Berne elle-même- Il affirmait avoir vu auprès du prince de Piémont un citoyen de Genève qui promettait de livrer la ville, moyennant un secours d'argent.

8 Un des libertins réfugiés sur le terriloire de Berne.

pour vous faire sçavoir que nous détenons encor l'homme qui a faict tel rapport, affin de le confronter, si besoing est, avec celuy duquel on se peult doubter. Pource que le prisonnier nous a assez donné à entendre que, s'il luy est présenté, il le recongnoistra, le ferons bien mener en lieu propre que vous adviserez cy-après (vers) vostre seigneurie, avec réquisitoires à la forme accoustumée1. Nous laissons à vostre discrétion s'il n'est pas expédient de s'enquérir par le moien de la vérité du faict. Car en cas que le dict détenu nous eut donné faulses parolles, possible qu'il se trouveroit digne d'estre chastié. Or nous le ferons bien. De nostre part tant s'en fault que nous y aillions trop cbauldement que nous ne désirons pas sinon que le tout se vérifie, comme le cas requiert. Et ne doubtons pas que de vostre costé, vous n'en faciez comme de vostre propre affaire, de quoy nous vous prions affectueusement, et sur ce attendrons vostre bonne et briesve response. (10 juillet 1555.).

1 Conduit à Berne par ordre des magistrats de Genève , et confronté avec Balthazar Sept et les principaux libertins , l'espion ne put reconnaître le personnage qu'il avait dénoncé, comme l'agent de Perrin en Piémont. Chronique de Roset, VI, 3, etRuchat, t. VI, p, 144, 442.

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