AUX CINQ FRÈRES PRISONNIERS A CHAMRÉRY
JEAN VERNOU, ANTOINE LABORIE , JEAN TRIGALET , GUIRAUD TAURAN, BERTRAND BATAILLE *
Imprimée. Histoire des Martyrs, L. VI, p. 333,
Mes frères, incontinent que nous fusmes advertis de vostre captivité, j'envoyay messager par delà pour en sçavoir certaines nouvelles, et s'il y au roi t moyen de
* « Entre tous ceux qui moururent très constamment cesle annéelà , pour le nom de Jésus-Christ, sont remarquables cinq excellens personnages, serviteurs de Dieu et puissans en la parole.,, à savoir, Jean Vernou, escolier, natif de Poitiers ; Antoine Laborie, de Caiar, en Quercy, auparavant juge royal du dict lieu; Jean Trigalet, licencié es loix, de Nismes, en Languedoc, et Bertrand Bataille, escolier, natif de Gascongne ; lesquels partis de Genève en intention d'annoncer l'Evangile où il plairoit à Dieu les appeler, et pris au col de Tamis, au pays de Fossigny, en Savoie..., finirent heureusement leur course à Chambéry, alors subjecte au roy, mourans avec une singulière constance. » Bèze, Hist. eccl., t. I, p 96. Au premier bruit de l'arrestation des cinq ministres , Calvin multiplia les démarches pour obtenir leur délivrance, comme l'attestent les extraits suivants des registres du Conseil, 8 sept. 1555 : « Calvin prie le Conseil d'intercéder pour de pauvres prisonniers à cause de la religion à Chambéry. Jean-Louis Curtet , député à ces fins au dit Chambéry. » — « Jean-Amy Curtet, de retour de Chambéry, raporte qu'il y a lieu d'espérer que les prisonniers qui sont pour la religion au dit lieu, seront seulement condamnés aux galères. »
Les instances de la seigneurie de Genève furent sans résultats. Dans le cours d'un long procès, qui devait se terminer par le martyre, les cinq prisonniers reçurent à plusieurs reprises les conseils et les exhortations du réformateur.
vous secourir. Il partit jeudy dernier trois heures après midy; il retourna seulement hier au soir bien tard. Maintenant il va de rechef pour vous faire tenir nos lettres, et adviser en quoy il nous seroit possible de vous alléger en vostre affliction. Il n'est jà besoing de vous exprimer plus au long quel soing nous avons de vous, et en quelle angoisse vos liens nous tiennent enserrez. Je ne doubte donc, puisque tant de fidèles prient instamment pour vous, que nostre bon Dieu n'exaulce leurs désirs et gémissemens, et je voy par vos lettres comment il a commencé de besongner en vous. Car si l'infirmité de la chair se monstre parmy, tellement que vous ayez des combats rudes et difficiles à soustenir, je ne m'en esbahis point, mais je magnifie Dieu de ce qu'il vous eslève par-dessus. De vostre costé, les frères Laborie et Trigalet ont à se consoler de ce que leurs plus prochains se rengent doucement à la volonté de Dieu l. Au reste vous avez tellement profité en l'eschole de Jésus-Christ que vous n'avez pas mestier d'estre exhortez par longues lettres. Seulement prattiquez ce que vous avez appris, et puisqu'il a pieu au Maistre de vous employer en ce service, continuez à faire ce qu'avez commencé. Combien que la porte vous soit à présent fermée d'édifier par doctrine ceux auxquels vous avez desdié vostre labeur, le tesmoignage que vous rendrez ne laissera pas de les confermer de loing. Car Dieu luy donnera vertu pour résonner plus oultre que voix humaine ne sauroit parvenir.
Quant aux moyens selon le monde, je vouldroys que
1 Voir les lettres d'Antoine Laborie à sa femme, Hist. des Martyrs, \). 329-330. Le martyrologe apostolique n'a pas de plus belles pages.
nous les eussions tels pour vous délivrer, que sans y espérer nous les fissions valoir, et ne tiendra pas à nous y efforcer. Mais Dieu nous sollicite à regarder plus hault. Aussi le principal est de recueillir tous vos sens pour reposer en sa bonté paternelle, ne doubtant pas qu'il n'ait et vos corps et vos âmes en sa protection ; et si le sang de ses fidèles luy est précieux, qu'il le monstrera par effect en vous, puisqu'il vous a choisis pour ses tesmoings. Et s'il luy plaist se servir de vos vies pour approuver sa vérité, oultre ce que vous sçavez que ce luy est un sacrifice plus que agréable, consolez-vous qu'en luy remettant le tout entre ses mains, vous ne perdrez rien, car s'il daigne bien nous avoir en sa protection durant ceste vie caduque, à plus forte raison nous ayant retirez d'icy, il se monstrera fidèle gardien de nos âmes.
Touchant le conseil que demandez, je crains qu'il ne soit plus temps; car à ce que j'entens, vous avez fait ample déclaration de vostre foy. Puisque Dieu vous a amenez jusques à ce degré, il n'est question de reculer, remettant le tout à la Providence de nostre Dieu. Cependant advisez que vostre prudence à respondre soit vrayement de l'Esprit de Dieu, et non pas de l'astuce du monde. Si j'espérais que vostre supplication deust venir jusques au roy, je n'aurois garde de l'empescher. Mais je croy que celuy qui le vous a promis, vous a voulu seulement amuser. Toutesfois afin qu'il ne semble qu'il tienne à vous, je n'ose pas du tout contredire que vous ne persistiez en l'offre que vous luy avez faite. Pource qu'en la forme que vous m'avez envoyée, je ne trouvois rien nécessaire à corriger, sinon possible la n. 5
comparaison d'Achab, et choses semblables qu'il seroit expédient d'adoulcir, j'ay retenu ceste copie vers moy. Il est vray que j'en eusse peu coucher une forme diverse; mais j'aime mieux s'il en faut présenter, qu'il n'y ait sinon ce que Dieu vous aura donné, espérant qu'il le fera mieux fructifier. Si le monde n'accepte une protestation si juste et saincte, pour le moins elle sera approuvée de Dieu, de ses anges, prophètes et apostres, et de toute son Eglise. Mesmes tous fidèles la voyant auront de quoy le glorifier de ce qu'il vous Ta dictée par son Esprit.
Je ne vous feray plus amples lettres, joint que nostre bon frère maistre Guillaume 1 s'est trouvé à poinct pour vous escrire. Parquoy, très chers frères, faisant fin, je supplieray nostre bon Dieu vous maintenir en sa saincte garde, vous gouverner par son Esprit, vous armer de force et constance pour batailler en sorte qu'il triomphe en vous, soit par vie ou par mort, et qu'il vous face sentir que c'est d'avoir tout nostre contentement en luy seul.
Pource que la présente est commune, je ne vous ay point faict de recorn mandations à part au nom de mes frères, mais je croy que vous estes assez asseuréz tant d'eux que d'un grand nombre de fidèles, mesmes de tout ie corps de nostre Eglise, que tous pensent de vous comme ils y sont tenus. De Genève, 5 septembre 1555.
Vostre humble frère que congnoissez.
1 Guillaume Farel.