AUX AMBASSADEURS DE GENÈVE, AUX LIGUES
Minute originale de la main de Calvin.
Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1557.
Nobles, sages, féaux et très chers frères, aians esté
1 De la main du secrétaire de la République.
* Accueillis avec faveur par l'assemblée des Ligues à Bade (sept.
advertis par vos lettres de ce qu'aviez faict à Berne , nous avons signifié journée amyable auxdits seigneurs du pénultiesme de ce mois pour essayer quel moien il y aura de sortir de ces fascheries. Et pource que la chose estant de conséquence , il sera besoing avoir là plus grand nombre de gens que nous n'avons délibéré y envoier, advisez de faire telle diligence que vous y soiez, car vostre absence nous porteroit grand intérest (sic). Parquoy nous vous prions et exhortons n'y faillir. Nous sommes tout persuadez que les propos que vous avez ouy en passant ne vous auront retardé à parachever vostre commission , et en comptant les jours nous pensons bien que pourrez venir à temps pour traicter à Berne , si d'adventure il y avoit moien d'apaiser une partie des dilïérens. Mais encore la présente veue , hastez-vous tant qu'il vous sera possible. Cependant Dieu vous ait en sa garde, et vous guide tousjours jusque à ce qu'il vous rameine en bonne prospérité , affin que nous aions à le louer tant mieux. De Genève ce 18 d'aoust 1557.
1557), les députés de Genève y exposèrent leurs griefs contre Berne. Sur leur demande, les cantons exhortèrent les Bernois à la modération, et ils offrirent de servir de médiateurs entre les deux villes. Chronique de Roset, VI, 28. Ruchat, t. VI, p. 4 91.
A UNE EGLISE ETRANGERE * Orig. autographe. Bibl. de Genève. Vol. 107 «.
La dilection de Dieu nostre Père, et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ demeure tousjours sur vous, par la communication du Sainct-Esprit.
Très chers seigneurs et frères, combien que j'aye esté quelquesfois requis de vous escrire, je m'en suis depporté jusque icy, partie d'aultant que je n'avoye nulle cognoissance qui me donnât accès à vous , partie aussi que j'estois en doubte de quel languaige je devoye user, pource que le vostre commun ne m'est pas congneu, etd'escrire en latin ce n'eust esté que pour ceux qui en ont le moins de nécessité, comme je présuppose. Maintenant pource qu'on m'a asseuré que mes lettres seroient bien receues de vous, et mesme que la pluspart entendent françois, je n'ay voulu faillir à m'acquiter de mon devoir, qui est de vous monstrer la bonne affection que j'auroye d'advancer vostre salut, quant la faculté m'en seroit donnée plus ample, et cependant essaiez, s'il plaira à Dieu, se servir aulcunement de moy en cest endroit.
Premièrement j'ay grande occasion de louer nostre bon Dieu des grâces qu'il vous a eslargies , desployant sur vous comme sur beaucoup d'aultres les richesses de
* ... Peut-être l'Eglise réformée d'Emden, dans la Frise orientale. Sans date. La fin manque.
sa bonté inestimable, tant en ce qu'il vous a là recueillis un si beau troupeau en un lieu désert, duquel il augmente, à ce que j'entens, le nombre de jour en jour, comme de ce qu'il vous garde par sa vertu et maintient en sa bergerie, au millieu de tant de loups et larrons desquels vous estes environnez. Car ce n'est pas une œuvre humaine quant en lieu où il n'y avoit que toute confusion, une Eglise de Jésus-Christ se dresse. Si nous recongnoissons à bon droict que la conversion d'un seul homme est un miracle de Dieu, nous ne dirons pas qu'une bonne compaignie se réduise à luy, qu'il n'y besongne de sa propre main. Puis, entre tant de résistances, il fault bien qu'il ait son bras estendu pour conduire ce qui aura esté bien commencé. Aussy, mes frères, congnoissant la grâce singulière dont ce bon Dieu a usé envers vous, que vous soiez de tant plus esmeus à vous renger du tout à luy, comme siens, en vraye humilité, et mectre poine que sa grâce ne soit pas inutile en vous, congnoissant que, d'aultant qu'il nous a choisis entre les aultres, nous sommes d'aultant plus obligez à lui, et serons d'aultant plus inexcusables, si nous ne faisons profiter la congnoissance qu'il nous a donnée. Au reste, sentant les difficultés contre lesquelles vous avez assiduellement à combattre , pensez quel mestier vous avez qu'il vous tienne la main forte, et vous assiste, affin de le requérir, et vous remectre à luy, attendu mesme la fragilité que nous expérimentons estre en nous , sitost qu'il en retire sa vertu tant peu que ce soit. Cependant , mes frères , qu'il vous souvienne à quoy vous estes appeliez, comme sainct Paul nous admoneste d'y bien penser. Ce n'est pas petit honneur, que Dieu nous ait adopté pour estre
ses enfans. Vray est que ce bien a esté acquis à tout le monde par le sang de Jésus-Christ ; mais ceste grâce n'est pas faicte à tous d'en avoir la jouissance, d'aultant que Jésus-Christ, auquel consiste tout nostre bien, ne leur est pas comrnunicqué. Aussy recongnoissons que ce bon Dieu, en nous donnant intelligence de l'Evangile de salut nous a voulu réduire à soy comme ses enfans, pour nous faire vivre en sa maison qui est son Eglise (1557?)
A L'EGLISE DE PARIS
Copie. Registres de la Compagnie de Genève.
La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous par la communication du Sainct-Esprit .
Très chers seigneurs et frères, il n'est jà besoing de vous déclarer plus au long combien les nouvelles de
* Cette Eglise était alors plongée dans le deuil. L'élite de ses membres, surprise dans l'assemblée nocturne de la rue Saint- Jacques (4 septembre 1557), et abandonnée sans défense aux attaques d'une multitude en furie, avait été tramée dans les cachots. « Et combien, dit Bèze, que ce fut contre tout droit que personnes saisies et entre les mains des magistrats fussent ainsi malmenées et outragées des particuliers, si est-ce que jamais enquête aucune n'en fut faite. Or s'ils furent maltraités par les rues, ils ne furent
vostre affliction nous ont esté tristes et dures, comme aussy est bien raison que Punion que nous avons ensemble nous induise à cela, joinct aussy que la cause nous est commune. Si* nous avions moien de vous monstrer par effect quel désir et soing nous avons de vous alléger, vous le sentiriez plus à plain. Mais oultre les prières , nous ne pouvons pas beaucoup ; tant y a encores que le reste n'a pas esté mis en obly. Nous ne savons qu'il profitera , mais quoy qu'il en soit , ne doubtez pas que nostre Dieu ne vous regarde , et que vos pleurs et gémissemens ne soyent exaulcéz de luy. Car si nous ne nous reposons sur sa Providence , la moindre fascherie du monde sera ung abysme pour nous engloutir. Nous serons à chascune bouffée de vent, esbranléz çà et là ; nous serons troublez en nos perplexités , et esgaréz en nos conseils ; bref ce sera ung labyrinthe que toute nostre vie, surtout quand la bride est laschée à Sathan et à ses supposts pour tormenter et molester la pauvre Eglise de Dieu. Il nous fault bien
pas mieux en la prison du Chastelet, en laquelle ils furent premièrement conduits. Car les brigans et voleurs estoient retirés des fosses et crotons les plus infects pour y mettre ceux-ci. Le manger et le boire estoient refusez à beaucoup d'entr'eux, jusques à bien longtemps, et inhibition faicte de donner entrée à personne pour les visiter. Toutesfois Dieu qui a tousjours le soing des siens, avoit pourveu à ce qu'ils ne demeurassent sans consolations. Car, pour le grand nombre des prisonniers, les geôliers avaient esté contraints d'en mettre plusieurs en un mesme lieu, tellement qu'il s'en trouvait tousjours quelqu'un plus fortifié que ses compagnons qui donnoit courage aux autres. De tous costés doncques psaumes se chantoient, et retentissoit tout le Chastelet des louanges de Dieu, su (lisant tesmoignage d'une singulière assurance qu'ils avoient en leurs cœurs de leur innocence. » Hist. eccl.y t. ï, p. 4-20.
avoir ce refuge, que si Dieu pense à toutes ses créatures, il ne délaisse pas ceulx qui l'invocquent. Mesme s'il ne tombe pas à terre un seul petit oiseau sans sa voulunté, que son soing paternel ne deffaudra point à ses propres enfans.
Vray est que la tentation est grande et rude à soustenir, de voir ung si horrible trouble et qui peut attirer après soi une désolation extrême, et que Dieu tarde d'y mettre la main pour y remédier. Mais aussy ce n'est pas sans cause qu'il est dict que Dieu veult esprouver notre foy, comme Vor en la fournaise. Combien donc qu'il n'estende pas si tost la main que nous vouldrions pour nous secourir, ne laissons pas d'estre persuadez que les cheveux de nostre teste sont comptez de luy, et si quelquefois il permet que le sang des siens est espandu, toutesfois il ne laisse pas de tenir leurs larmes précieuses , comme s'il les gardoit en ses phioles, comme en parle David au Ps. 56. C'est chose certaine qu'il n'a point permis ce qui est advenu , sinon pour faire un préparatif à quelque grande chose et qui surmonte tous nos sens. Jusques icy ceulx qui ont esté appelez au martyre ont esté contemptibles au monde, tant pour la qualité de leurs personnes, que pource que le nombre n'a pas esté si grand pour ung coup. Que sçavons-nous s'il a desjà appresté une issue telle qu'il y aura de quoy nous esjouir et le glorifier au double? Tant y a que c'est nostre vraye sagesse de nous assubjectir à luy, et encores que tout soit confus, attendre coyement et en silence la délivrance qu'il nous a promise. Cependant, très chers frères, nous vous prions de practiquer la leçon qui nous a esté apprise du grand maistre, c'est de pos-
séder nos vies en patience. Nous savons combien il est difficile à la chair, mais qu'il vous souvienne aussy que c'est l'heure de combattre contre nous-mesmes et nos passions, quand nous sommes assaillis de nos ennemys. Et n'estimez point que ce soit une garde trop maigre que de souffrir , et vous monstrer bénins et paisibles comme agneaux contre la rage des loups, puisque vous avez la promesse que ce bon pasteur et fidèle qui nous a prins à sa charge , ne nous défaudra point , quelque furie et énormité qu'il y ait en la cruauté des ennemys. Dieu est assez puissant pour la réprimer par tels moyens qu'il vouldra ou sans nul moyen. Advisez seulement de ne rien attenter qui ne vous soit licite par sa parole. En nous tenans coys pour luy obéir, nous sommes assurez qu'il repoulsera les coups, ou bien nous donnera force et vertu pour les porter ; mais en nous avançant plus oultre qu'il ne nous donne le congé, craignons tousjours de recevoir à la fin le salaire de nostre témérité. Nous ne parlons pas ainsy comme estans hardiz à vos despends, mais pource que nous savons bien qu'en tels effroiz on peut estre sollicité à beaucoup d'entreprises auxquelles il est difficile de tenir bride. Nous vous donnons doncques le conseil duquel nous voudrions estre modérez et retenus en cas semblable. Et de faict il vauldroit mieulx que nous fussions tous abysméz, que l'Evangile de Dieu fust exposé à ce blasme, qu'elle fist armer les gens à sédition et tumulte , car Dieu fera tousjours fructifier les cendres de ses serviteurs ; mais les excéz et violences n'apporteront que stérilité. Parquoy, très chers seigneurs et frères, monstrez que vous avez profité en l'eschole de celuy qui requiert que
nous lui soyons sacrifiez, n'espargnans rien pour soustenir sa querelle, et souffrans jusques à ce qu'il brise et rompe les armes de ses ennemys, ou qu'il les absubjectisse à soy.
Au reste , pource que vous n'avez point receu les lettres par lesquelles nous vous mandions que nostre compagnon alloit vers vous \ non pas pour y faire continuelle résidence, comme aussy cela ne nous estoit point possible, mais seulement pour vous soulager et ayder quelque temps, nous vous prions de rechef, comme nous faisions alors, nous excuser de ce que nous ne pouvons pas plainement et du tout satisfaire à vostre désir. 11 s'estoit libéralement offert à faire ce voyage pour vous servir, en attendant que feussiez pourveus de quelque autre , et n'y a celuy de nous qui ne désirast de s'employer en cest endroit à son tour, pource qu'il nous fault quasy desrober le temps, plustost de peur de vous destourner que pour regard à la charge que nous avons icy. Or maintenant que ces troubles sont survenus, nous vous prions de bien aviser si sa présence vous seroit point plus nuisible que profitable. Sainct Augustin a prudemment considéré que si ung troupeau est assailly sans qu'on cerche le pasteur, celuy qui doit
1 Juillet 4557 : « Monsieur de Saules (Nie. des Gallars) part pour Paris de son bon gré. » (Reg. de la Comp.) Il courut les plus grands dangers dans son voyage. Arrêté près de Dijon, avec Nicolas du Rousseau, surveillant de l'Eglise de Paris, « il eschappa, dit Bèze, n'estant rien trouvé en sa mallette , au lieu que du Rousseau , contre l'avis de ses amis, s'estoit chargé de lettres et de livres. Hist. eccl., t. I; p. 437. Du Rousseau mourut dans les cachots de Dijon, et son corps fut livré aux flammes « afin que la mort survenue ne le privast de la couronne des martyrs. »
fortifier les aultres ne les peut licitement abandonner. Mais si on tasche de persécuter l'Eglise en la personne du pasteur, qu'il fera mieux de se retirer pour appaiser la rage des ennemys par son absence. Il parle de ceulx qui sont arrestéz en ung lieu , et ordonnez pour conduire quelque Eglise. Maintenant, puisque notre compagnon est allé par delà pour suppléer au défaut qui y estoit, en attendant qu'on y peult donner provision plus certaine et de longue durée , regardez s'il ne sera pas plus expédient qu'un tel objet qui peuit enflamber la fureur des ennemys, soit osté, car nous entendons le bruict qui voile pour aggraver les ennuys et molestes qu'on tasche de vous faire. C'est assez vous en avoir avertis, car nous estimons bien tant de vostre prudence que vous préviendrez les inconvéniens, veu que la nécessité qui se présente devant vos yeux vous doit donner conseil en cela. Toutesfois que sa retraicte l ne soit pas cause de vous dissiper; car c'est aujourd'huy plus que jamais qu'il vous fault retirer sous l'enseigne, congnoissant la fragilité qui est en vous, sachant aussy que l'astuce de Sathan ne tend à aultre fin, sinon de vous escarter pour vous faire du tout esvanouyr. Tenez-vous donc conjoincts et comme serrez, invocquant d'un accord et comme d'une bouche celuy qui a promis d'estre présent partout ou deux ou trois seront assemblez en son nom.
Sur quoy, très chers seigneurs et frères, après nous estre recommandez à vos bonnes prières, nous supplierons aussy de nostre costé le Père céleste de vous
1 Nicolas des Gallars retourna, cette même année, à Genève.
conserver sous la protection de son Fils, vous fortifiant en constance invincible, vous guidant par son Sainct- Esprit en toute prudence, droicture et simplicité, humilité et constance, et tenant vos ennemys bridez jusques à ce que plainement il les rende confus. Le 16 septembre 1557. De nostre assemblée.