‹ LettresChapitre 7 sur 71 · AUX AMBASSADEURS DES LIGUES · texte numérisé non relu

AUX AMBASSADEURS DES LIGUES

Copie. Bibl. de Genève. Pièces diverses. Portef. A.

Magnifiques, nobles, sages et très honorés seigneurs, bons voisins et seigneurs amys , nous avons receu vostre lettre datée à Bade du 15 octobre, par laquelle vous nous priez, à la requeste d'aucuns jadis nos bourgeois, lesquels ont esté condamnez par nostre justice, que nous

* Voici le titre de cette lettre, écrite par Calvin lui même sous le nom des seigneurs de Genève : Messieurs de Genève aux ambassadeurs des Ligues estans à la journée de Bade commencée le \ 1 octobre, sur la requeste qu'ils avoient faicte pour les condamnés de ceste ville.

Les réfugiés de Genève s'étaient présentés à l'assemblée de Bade, protestant de leur innocence, et demandant un sauf-conduit pour se justifier devant les magistrats de leur patrie. Informés de ces démarches, et cédant aux conseils de Calvin, les Genevois envoyèrent des députés à la diète pour instruire les cantons de la vérité. « Les cantons les ayant ouïs, témoignèrent être satisfaits, et jugèrent que Messieurs de Genève s'étaient conduits dans cette occasion en bons et sages magistrats pour l'honneur desquels ils s'intéresseraient toujours. Cependant ne voulant pas absolument renvoyer les fugitifs sans leur accorder quelque chose, ils demandèrent qu'on leur aecordàt pour grâce spéciale le sauf-conduit qu'ils demandaient... Les députés de Genève s'en excusèrent honnêtement, et les cantons reçurent leur excuse. » Ruchat, t. VI, p. 186. Déboutés de leurs plaintes devant les Ligues, les réfugiés les reportèrent devant la seigneurie de Berne qui intercéda vainement en leur faveur. Aigris par l'inutilité de ces démarches, les Bernois conçurent de l'humeur contre Genève, et la question des réfugiés devint un sujet de discordes entre les deux villes.

leur vouillons donner sauf-conduit pour se venir purger des crimes à eux imposés.

Pour response nous vous prions avoir telle estime de nous, attendu la bonne amytié et voisinance que nous avons avec les magnifiques et puissans seigneurs des Ligues, l'humanité que tousjours ils nous ontmonstrée, les biens et plaisirs que nous avons receus d'eux et que nous en espérons encore à l'advenir, que nous vouldrions autant qu'il nous seroit possible leur complaire en tout et partout, et tant que nostre petit pouvoir se pourra entendre, nous tascheronsde monstrer par effect qu'ils ont en nous des voisins qui ne demandent qu'à leur faire service, et se monstrer amyables envers eux. Parquoy nous eussions bien désiré que quelque bonne occasion se fust offerte de nous requérir d'une chose plus favorable, et laquelle nous eussions peu accorder sans nostre grand'prudence. Car nous n'eussions pas esté difficiles à satisffaire à leur désir, et sommes bien marris d'estre contraints de nous excuser envers vous sur la demande que nous avez faicte. Combien que nous espérons tant de vostre humanité et prudence, qu'ayans veus les raisons qui nous empeschent, vous ne serez point offensez de nostre response, mais la recevrez bénignement et en serez contentez. Car nous ne doubtons point que vous, et en général les magnifiques seigneurs des Ligues, n'aymiez que Testât de nostre ville soit maintenu et conservé en son entier , et ne vouldriez estre cause qu'il nous advint troubles ne fascheries , mais plustost nous vouldriez aider ei servir en tout besoing. Or est-il ainsi que d'octroier un tel sauf-conduit à ceux qui pour fuyr la punition de leurs crimes se sont

rendus fuitifs, ce seroit faire ouverture à une trop grande licence, et par trop amoindrir l'authorité de justice. Surtout, d'autant que ceux qui vous ont requis d'intercéder pour eux , nous ont longtemps faict de grandes confusions en nostre ville par leur audace et témérité, en sorte qu'on peut bien juger qu'ils ne prétendent pas à se justitier, comme aussy qu'il leur seroit impossible, mais plustost à essayer s'ils pourroient esmouvoir quelque sédition pour nous mettre en ruine. Et de faict nous apercevons par vos lettres qu'ils vous ont mal informez, disans qu'ils ont esté déchasséz de nostre ville. Car sachans que leur cause se traictoiten nostre Conseil, appelle des deux cens, n'estans pressez que de leur mauvaise conscience , ils s'enfuyrent. Et après avoir esté proclamez plusieurs fois, non-seulement ne sont comparus, mais ont oultragé de faict et de parolles tous les nostres, se déclairans ennemys de nostre ville etcommunaulté. Et ont continué en telles insolences, après avoir faict les propbestes vers vous, dont vous pouvez juger qu'ils ont trop abusé de vostre bonté et doulceur, quant ils se sont ainsi eslevéz contre ceux auxquels ils vous prient de porter requeste en leur faveur.

Et puisqu'ils vous ont faict accroire qu'ayans obtenu sauf-conduit par vostre moien, ils feroient en sorte que chacun se contenteroit d'eux, ne fusse que pour la révérence de vous, ils se devroient porter plus modestement, attendans l'issue. Mais Dieu qui les a endurez en longue patience, les descouvre tels qu'ils sont. Et de vostre costé, espérons, nobles et sages seigneurs, qu'estans advertis de cecy, vous jugerez qu'ils ne sont pas digne que moindres que vous s'empeschent pour eux.

Mesmes nous pensons bien que les magnifiques conseils des Ligues , ayans naguères esté par nous informez de la vérité du faict, en auront telle réputation, et ne vouldroient que pour leur avoir obtempéré en vostre demande, nous souffrissions aulcun dommage ne trouble. D'aultre part, puisqu'on leur a donné assez bon terme de se représenter en justice, et pource qu'ils ne sont comparus, ils ont esté condamnez par contumace. Nous vous prions de penser si maintenant les sentences données se pourroient rétracter, les admettant à nouvelles procédures , sans violer tout ordre de justice. Parquoy nous vous prions derechef de nous tenir pour excusez si nous ne pouvons introduire en nostre ville un exemple qui n'a jamais esté bon , et donner licence à gens que nous congnoissons estre desbordéz du tout , de venir aitenter de faire quelque confusion , veu que les maléfices pour lesquels ils ont esté condamnez sont assez notoires et ont esté publiez , et leur estoit licite de respondre s'ils ne se fussent sentis coulpables. Au reste nous vous prions aussi d'advertir les magnifiques seigneurs des Ligues vos supérieurs qu'en ce qu'il leur plaira requérir de nous, et qui sera en nostre faculté, ils nous trouveront tousjours prests, comme nous avons protesté, à nous emploier à leur faire tous services, et obtempérer à leurs bons désirs.

Sur quoy nous désirons d'estre humblement recommandez à leurs bonnes grâces et aux vostres , prians Dieu qu'il luy plaise vous tenir en sa saincte garde et vous augmenter en tous biens et prospérités. De Genève, ce 25 d'octobre 1556.

A L'EGLISE FRANÇAISE D'ANVERS

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre Père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit tousjours sur vous par la communication du Saint-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, j'espère que nostre frère Monsieur François vous aura faict les excuses de ce qu'estant à Francfort au moys de septembre1, je ne vous peus escrire. Depuis mon retour j'ay quasy tousjours esté malade; non pas que cela m'ait en tout empesché, mais pour le moins quant l'opportunité du messager

* La ville d'Anvers, un des centres les plus actifs du commerce de l'Europe, au seizième siècle, vit de bonne heure affluer dans ses murs les missionnaires évangéliques. Une Eglise française, formée, comme celles de Wésel et de Francfort, des débris de la Congrégation étrangère de Londres, y fut établie, en 4554, par le ministère de François Péruçel. On lit dans les Registres de la Compagnie de Genève : « Eglise d'Anvers, mars 4557. Le ministre Evrard fut esleu, et envoyé pour leur annoncer la parole de Dieu. »

L'Eglise d'Anvers, bientôt accrue d'un grand nombre de réfugiés de l'Artois et de la Picardie , subit les vicissitudes de la Réformation dans les Pays-Bas. Sous le ministère du célèbre François Junius, elle eut à souffrir de rigoureuses persécutions qui amenèrent la dispersion momentanée de ses membres (1567), et donnèrent lieu à la fondation de l'Eglise française d'Aix-la-Chapelle ; mais elle se reconstitua peu d'années après. Voyez: Hist. des Martyrs, p. 679; Brandt, Hist. de la Réformation des Pays-Bas, t. I, p. 431, 132.

1 Voir la lettre suivante.

s'offroit, je n'y pouvois vaquer. Tant y a que si j'eusse pensé mes lettres estre fort requises , je n'eusse pas si longtemps attendu, car je vouldrois bien m'emploier pour vous en plus grandes choses. Mais pource que vous avez gens plus prochains qui vous exhortent et sollicitent, il me semble que vous n'avez pas grant besoing de mes lettres, sinon affin que vous soiez consolez du soing que j'ay de vostre salut. Car comme vous m'aymez, je ne doubte pas que la mémoire que j'ay de vous ne vous resjouisse. Au reste ce que vous pourrez attendre et désirer de moy, vous le trouverez plus prest en le cherchant soigneusement, c'est que si vous estes diligens à lire la saincte parole de Dieu, et vous exercer en la doctrine d'icelle et exhortations qui en sont tirées, il y aura assez pour vous confirmer en la crainte de Dieu, vous édifier en la foy de nostre Seigneur Jésus, et vous retenir en telle constance que rien ne vous face décliner du bon chemin. Seulement gardez de vous refroidir, car vous sçavez à quelle condition nous sommes appeliez. D'aultre part vous expérimentez quels moiens a Sathan de vous desbaucher et vous esgarer, sinon que vous fussiez retenus de ceste bride de la parolle de Dieu. Car quoy qu'on se face acroire, si on se retire bien peu de temps, toute congnoissance qu'on aura eue s'esvanouit tantost. Car nous sommes si plains de vanitéz et mauvaises affections, qu'elles ont incontinent corrompu toute la bonne semence que Dieu aura mis en nous , sinon qu'on soit tousjours après à cultiver pour arracher le mal et confirmer le bien. Sur tout vous estes en un lieu où il y domine tant de corruptions , que si vous n'avez tousjours les remèdes à la main, il vous se-

i 1"2 LETTRES

roit bien difiicile de persévérer en la pureté laquelle Dieu demande de tous les siens. Et je pense bien que chacun sent assez en soy combien Sathan s'efforce à user de telles occasions. Tant plus doncques avez-vous à batailler au contraire.

Vray est que ce n'est pas le tout de lire et d'ouyr, car nostre but est d'estre contraincts de vivre à nostre Dieu en toute saincteté et perfection, et d'aultant que nous n'y pouvons persévérer jusques à ce que nous soions despouilléz de ceste nature corruptible, nous avons à cheminer en intégrité de vie, et servir en pure conscience ce bon Dieu qui nous a choisis à soy. Mais pource qu'en nostre foiblesse , et du milieu de tant de tentations, nous avons bientost mis en oubly quelle est nostre vocation pour nous aquitter de nostre debvoir, et cependant nostre légèreté nous transporte çà et là, il est bien mestier de faire valoir les aides que Dieu nous donne. Parquoy, mes frères , exercez-vous non-seulement à lire en privé , mais aussi à vous assembler au nom de Jésus-Christ, afin d'invoquer Dieu et recevoir quelque bonne instruction pour profitter de plus en plus. Et par ce moien aussi, chacun incitera ses frères à prendre courage, et sera incité par eux. Et aflîn que rien ne vous destourne , pensez tousjours quel est ce thrésor de l'Evangile, affin de mespriser tout ce qui est du monde. Car combien que Sathan aveugle les enfans de ce monde en leurs délices ou cupidités, tellement qu'ils ne preignent nul goust à la doctrine de salut, nous ne debvons pas nous abbrutir avec eux. Car à la vérité c'est une félicité inestimable de nous pouvoir reposer en la bonté de nostre Dieu pour obtenir mercy

de luy, et quelques misérables créatures que nous soions, eu attendant qu'il nous retire en son héritage éternel , de nous tenir icy-bas soubz sa protection. Depuis que nous possédons ce thrésor par l'Evangile, gardons bien qu'il ne nous soit ravi.

Je vouldrois bien , oultre ce que nos frères vous visitent, que vous eussiez homme résident avec vous pour vous enseigner, affin aussy d'avoir recours à luy en toutes vos difficultés, et vous prie d'y tascher tant que vous pourrez. Au reste, mes frères, cheminez tous, jours tellement au millieu de ceste génération perverse, que vostre vie monstre par effect que ce n'est pas en vain que Dieu vous a séparez, et desdiez-vous plainement à nostre Seigneur Jésus, jusques à ce que vous soiez du tout réformés à son image pour estre participans de sa gloire , et que tousjours il vous souvienne que nous avons à passer par ce monde, et non pas y estre enveloppés.

Sur quoy faisant fin , très chers seigneurs et frères, après m'estre recommandé à vous et à vos bonnes prières, je supplieray nostre bon Dieu de vous gouverner tousjours par son esprit, vous multiplier ses grâces, et vous fortifier en toute vertu et vous garder en la gueule des loups. De Genève ce 21 de décembre 1556. Vostre humble frère,

Jehan Calvin.

A L'EGLISE FRANÇAISE DE FRANCFORT

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre Père, et la grâce de nostre Seigneur Jésus soit tousjours sur vous, par la communication du Saint-Esprit.

Très chers seigneurs et frères, aiant ouy les premières nouvelles de l'élection que vous avez faite, je fus seulement fasché d'un poinct, c'est que vous avez mal

* Dans l'intervalle qui sépare cette lettre de celles du 24 juin à la même Eglise, p. 84 et 87, Calvin avait fait un voyage à Francfort, comme l'attestent les Extraits des Registres du Conseil : — « 20 août 4556. Calvin estant prié de se rendre à Francfort pour tascher d'apaiser de grands troubles qui s'estoient élevés dans l'Eglise de la dite ville, demande congé au Conseil pour y aller, lequel luy est ottroyé, en le priant de venir le plus tost qu'il luy sera possible, et luy accordant, s'il le souhaitte, un seigneur du Conseil pour luy tenir compagnie, et un varlet de ville pour le servir. — 42 octobre.

Retour de spectable Jean Calvin lequel a remercié le Conseil

du héraut qu'il luy avoit donné pour le servir dans son voyage. »

La présence et les conseils du réformateur exercèrent une heureuse influence sur la paroisse française de Francfort. Les partis qui l'avaient jusqu'alors divisée, s'accordèrent pour l'élection d'un nouveau ministre, destiné à remplacer Valéran Poulain qui se démit volontairement de ses fonctions. Le choix de l'Eglise se porta sur François Péruçel, dit la Rivière, auparavant ministre des Eglises françaises de Londres et de Wesel. Il arriva à Francfort au mois de janvier 4 557, servit cette Eglise durant quelques années, et devint plus tard chapelain du prince de Condé. Ce fut sans doute à ce titre qu'il prit part aux conférences de Poissy. Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 692.

regardé à la nécessité présente de l'Eglise de Wesel , pour le moins si vous en estiez advertis. Car vous sçavez que chacune église ne doit pas tellement chercher ce qui luy est propre, qu'elle n'ait aussy soing des aultres. Qui pins est en retirant nostre frère maistre François de ce lieu-là . selon que les choses y estoient confuses, vous n'eussiez pas fait tort seulement au petit peuple qui est là assemblé ? mais à toute la chrestienté. Car s'il fust parti ou qu'encores aujourd'huy il partist de là, devant qu'avoir attendu quelle issue Dieu vouldra donner à la cause qu'il démène, il feroit une plus grande playe que vous ne pensez. Mais je crois bien que son estât vous estoit incogneu, quand vous l'esleustes, et que depuis vous ne l'avez point festé oultre mesure. Et quant à moy, je ne luy conseilleray jamais de bouger devant qu'avoir gaingné la cause pour laquelle il a combattu jusques icy, combien que luy et le petit troupeau soit deschassé par force et tyrannie1. Mais j'espère encores que la fin en sera meilleure , et qu'il obtiendra que non-seulement il soit permis à nos frères d'habiter en ce lieu-là ? servans purement à Dieu , mais aussy que la vérité de l'Evangile , quant à l'article de la Cène qu'on a voulu opprimer, aura victoire. Je vous prie doncq de n'avoir point tel esgard à vous, que vous ne confériez à vostre utilité privée un bien commun de telle importance. Ce cas excepté, je seray bien dadvis, comme aussi je luy mande, qu'il vienne bientost vous secourir. Car l'Eglise d'Ambdem2 ne le doit pas empescher, et

1 Voir la lettre aux frères de Wesel, t. I, p. 418.

2 L'Eglise réformée d'Emdem, dans la Frise orientale, fondée par le noble polonais Jean A Lasco, et visitée par François Péruçel.

l'obligation qu'il allègue n'est pas telle qu'il ne soit en liber-té de s'emploier où Dieu luy offre meilleure occasion. S'il suit mon conseil, comme j'espère, vous aurez de quoy vous contenter. Et de faict, je crois que vous estes assez persuadez combien je désire que vous soiez prouveuz. Et pource que je me confie que nostre frère maistre François taschera de s'aquitter fidèlement de son devoir, et que son labeur vous sera utile , je ne vouldrois nullement le retarder, mais plus tost l'advancer tant qu'il me seroit possible.

Au reste, mes frères, je vous prie mettre tousjours peine à réunir le corps de vostre Eglise qui a esté si pauvrement dissipé , et pour ce faire en oubliant toutes les querelles et contentions passées, supportez l'infirmité de ceulx qui ont esté abusez. Quant à l'acte qu'ont fait vos anciens, s'il est tel que je l'ay entendu , ils méritent bien d'estre ostéz du lieu auquel ils se sont mal gouvernez. Seulement advisez, je vous prie , que cela se fasse sans tumulte, mais d'un accord paisible, et au lieu qu'ils ont voulu mettre confusion entre vous, que vous leur appreniez que c'est de renger les mutins par bon ordre. J'eusse pensé maistre Valerand un petit mieux advisé , et ne fust-ce que pour son profict. Maintenant il vérifie par trop ce qu'on a dit de luy. Tant y a qu'il a monstre un (train?) d'homme désespéré, en quoy je voy que Dieu le précipite. Cependant portez-vous tant plus modestement, et monstrez qu'en cherchant l'édification de l'Eglise , vous ne désirez la ruine de personne. Je vous prie aussi saluer en mon nom le reste des frères.

Sur quoy, je feray fin après m'estre recommandé à

vos bonnes prières et avoir supplié nostre bon Dieu vous tenir en sa garde, vous gouverner par son Sainct- Esprit, et vous augmenter en tout bien. De Genève ce 27 de décembre 1556.

Votre humble frère ,

Jehan Calvin.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute originale corrigée par Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1557.

Magnificques seigneurs , nous avons receu vos lettres dactées du 23 du présent mois de janvier, esquelles vous usez envers nous de rigueur qui ne semble point convenir à bons amys et voisins. Il vous plaira depar-

* Les différends survenus entre Berne et Genève à l'occasion des réfugiés, s'aggravaient de jour en jour. Sommés de comparaître en personne ou par procureur à Genève, pour rendre compte de leur conduite, les réfugiés refusèrent d'obéir, et se plaçant sous la protection de Berne, ils firent tous leurs efforts pour brouiller les deux villes. Un incident mit le comble à leur irritation. Un bourgeois de Genève, parent d'Amy Perrin, ayant légué par testament 500 écus aux libertins fugitifs pour les aider à soutenir leur procès, tous ses biens furent confisqués. Instruits de ce fait, et piqués de n'avoir pu obtenir aucune concession pour les réfugiés, les seigneurs de Berne écrivirent à ceux de Genève une lettre fort vive : « — Ils les accusoient d'avoir procédé inhumainement contre les condamnés..., et notamment leur déplaisoit la confiscation des biens de celuy qui avoit fait la donation, parce qu'il laissa un posthume, tellement

donner à la tristesse qu'avons receue des propos que vous tenez. Car si vous prétendiez, comme vous dictes, nous faire requeste amyable , la façon n'estoit pas de nous injurier en disant que nous avons tenu une procédure inhumaine , et nous semble que la révérence et modestie que nous gardons envers vous , mérite bien ung petit plus grande doulceur. Au reste, quant au faict dont vous nous escrivez , nous voions que vous avez esté mal advertis en partie , car jamais nous n'avons faict proclamer Amy Perrin et ses consors sur peine de confiscation de leurs biens, et jamais n'avons usé de ce mot. De vostre part vous ne devez trouver estrange que ceux qui ont manié et retenu nos deniers fiscaux, soient adjournés pour venir rendre compte devant ceulx auxquels la charge en est commise. En cela , il n'y a nulle nouveaulté, ce nous semble. Vous alléguez que ce leur est chose impossible, mais l'exemple de Pierre Vandel monstre bien le contraire, car estant du nombre, il a trouvé moien d'appoincter et faire debvoir, sçachant bien que par raison et équité , il ne pouvoit eschaper. Mesmes nous estimons qu'après nous avoir contenté , ne luy ne son procureur ne se plaignent pas que nous leur ayons faict aucun tort, ou que nous les aions mal traictéz. Parquoy Amy Perrin, usant de subterfuge, monstre bien qu'il ne veult satisfaire ne paier ce qu'il doibt. Il y a environ vingt ans qu'il a manié les deniers

qu'ils disoient que c'estoit punir un enfant au ventre de sa mère. Et après plusieurs remonstrances , menaçoient de laisser envahir par justice es dits condamnés les biens de Genève. » — Chronique de Roset,VI,26. La réponse de la seigneurie, approuvée les deux Conseils, était l'œuvre de Calvin lui-même.

du revenu de nostre ville. Il y est survenu depuis ce temps-là beaucoup de troubles en nostre ville, qui ont empesché qu'il ne rendist poinct compte; combien qu'on n'a pas laissé cependant de l'interpeller plusieurs fois , et le sommer de s'acquiter, ce qu'il n'a faict. Quoy qu'il en soit , c'est pour le moins qu'il les rende à ceste heure, et qu'il satisface de la somme en laquelle il sera trouvé recevable. Quant à ce que vous dictes que nous avons défendu de donner ayde ne faveur à luy ny à ses consors, jusques à punir les enfants postumes, il nous faict mal , quand tant de choses vous sont rapportées du tout frivolles, qu'elles sont si facilement reçues. Nous ne ferons point comparaison de vous à nous, car nous sçavons bien quelle est nostre petitesse, non-seulement en puissance, mais aussy en sçavoir. Ainsy il n'est jà besoin de dire , quand telles choses nous seroient rapportées de vous, que nous ne les vouldrions jamais penser. Mais si on nous les disoit de nos semblables, ou s'il s'en trouvoit de moindres que nous, encores vouldrions-nous enquérir devant que juger. Vray est que nous avons donné une sentence qui tournera au dommaige des enfants orphelins d'un trespassé, et mesme d'ung postume. Mais elle n'est pas fondée sur ce qu'on vous a donné à entendre, et pensons bien, quant vous eussiez eu à en juger en nostre lieu, que vous n'en eussiez pas faict moins, car nous vous estimons si prudens seigneurs et si bien affectionnez à vostre estât public, que si ung de vos bourgeois avoit déclairé qu'il désiroit qu'à ses despens on poursuivist à molester la communaulté, que vous rie l'espargneriez point, et tant moins le bien qu'il auroit exposé en

chose si meschante. Toutefois, il n'y a jamais eu défense si rigoreuse, comme on la vous a donnée à entendre. Et l'expérience l'a monstre, veu que jamais nul des condamnés n'a esté privé de poursuivre son droict par faulte de procureur, en toutes causes particulières, tant pour défendre leur bien qu'en tout ce qui n'attouchoit point le procès criminel , auquel il falloit bien qu'ils responrlissent en personnes. Ainsi nous vous prions au lieu d'escouter ces bruicts tant frivoles, qu'il vous plaise sçavoir la vérité devant que nous condamner.

En ce que vous nous reprochez qu'à vostre requeste, et des très haults et très redoubtés magnifiques seigneurs des Ligues, nous n'avons point voulu octroier sauf-conduictau dict Perrin et à ses adhérants pour se justiftîer en leurs crimes , nous pensions bien vous avoir contentez par nos excuses tant raisonnables. Pour le moins nous espérons que les magnifiques seigneurs des Ligues congnoistront et ont déjà congneu que nous ne pouvions mieulx faire que ce que nous avons faict. Or combien que nous espérons aussi que vous serez modérez et appaiséz par ceste response, pour nous laisser poursuivre nostre droict, toutesfois nous sommes contraincts de réplicquer ung mot sur la menace que vous nous faictes de donner congé au dict Perrin et à ses adhérants d'envahir nos biens par justice. Premièrement le mot emporte d'usurper par force, ce que nous trouvons bien estrange , veu qu'il n'est question que de faire rendre compte à ung receveur de ville du bien qu'il a détenu de la communaulté. Nous estimons bien que vous ne nous vouldriez faire pis que le duc de Savoie, sous le-

quel ung nommé Bernard Boulet, qui avait manié les deniers de la ville , fust contrainet d'en venir rendre icy compte, combien que fust fuitif \ Mais puisque vous nous menassez de main forte, il ne vous desplaira pas que nous protestions qu'en tel cas nous serons contraincts d'en faire nos plaintes vers vos amys et alliés où nous pensons trouver secours et remède. Nous sçavons bien que vous avez adjousté le mot de justice , mais quant vous parlez de saisir nos biens par invasion, nous n'avons aultre refuge , sinon d'invoquer celuy qui a promis de subvenir à ceux qui sont fouliez. Car nous tascherons de nostre costé d'avoir tousjours accès à luy en bonne conscience, et puis nous en demanderons justice en lieu où nous la pourrons obtenir. Toutes fois nous pensons bien que selon vostre prudence et équité, vous souffrirez paisiblement que par voye ordinaire de justice nous cherchions nostre droict, et vous prions au nom de Dieu de vous modérer en sorte que nous puissions en nostre petitesse nous maintenir en nostre estât, en vous faisant tous les services que nous pourrons, comme nous avons délibéré de nous y emploier avec la grâce de Dieu , auquel prions qu'il vous conserve en sa saincte grâce. De Genève ce 29 de janvier 1557.

Les syndicques, petit et grand conseil nommé des Deux-Cens de Genève , vos bons voisins et amys.

1 Voir dans Spon, t. I, p. 369 à 370, et note C de Gautier, les détails de cette affaire, un des épisodes de la lutte qui précéda l'affranchissement de Genève.

A L'ÉGLISE DE PARIS

Original, lîibl. de Genève. Vol. 107.

La dilection de Dieu nostre père et la grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ soit toujours avec vous par la communication du Sainct-Esprit.

Messieurs et honorés frères, je ne puis assez magnifier la bonté infinie de nostre Dieu, laquelle se déclaire si puissamment en vous, et surtout de ce que au millieu des craintes et assaulx qui vous sont journellement don-

* Au dos : A mes bien-aimés seigneurs et frères

L'Eglise réformée de Paris, la plus importante du royaume par le nombre de ses pasteurs et de ses martyrs, fut définitivement établie en l'année 4555. Ses membres se réunissaient d'abord au Pré-aux-Cleres , dans le logis d'un gentilhomme du Maine , le sire de la Ferrière « pour y faire les prières en commun, et quelques lectures de l'Escriture saincte. » Ce seigneur, ayant eu un fils voulut qu'il fût baptisé selon les rites de l'Eglise réformée. Il en fit la demande à l'assemblée , et la pria de choisir un ministre dans son sein. Le choix unanime des frères se porta sur un jeune avocat d'Angers, Jean le Maçon, ou de Launay, connu sous le nom de la Rivière, et non moins remarquable par sa piété que par ses talents. Un consistoire composé d'anciens et de diacres fut chargé de visiter les pauvres, et de veiller sur la doctrine et les mœurs. L'Eglise de Paris ainsi organisée, noua une correspondance avec celle de Genève , en reçut plusieurs ministres , et put affronter les persécutions qui devaient l'assaillir avec une nouvelle fureur et la consacrer par le martyre. Bèze, Hist. eccl.y U I, p. 99 et suivantes.

nez, ce bon père vous fortiftie et rend invinsibles par son esprit. C'est beaucoup de ce qu'il tient tant d'ennemys enbridéz, voire mesme enchaînez, qui ne demanderoient qu'à vous engloutir, et en ont le moien, comme il semble, s'ils n'estoient empeschéz d'ailleurs; mais je prise encore plus ceste grâce, de ce qu'estans soustenus de luy et appuyez sur ses promesses , vous persévérez constamment, comme c'est principallement en cest endroit qu'il desploie sa vertu, laquelle il veult estre congnue en son Eglise. Maintenant pour bien continuer que chacun donne courage à son compaignon , et que tous ensemble vous praticquiez ce qui nous est dit en l'Escripture, de confermer les genoulx tremblans et les mains débiles, vous asseurans de plus en plus de la protection de nostre Seigneur Jésus-Christ , lequel se monstrera fidèle gardien jusques en la fin, tant des corps que des âmes. Et combien que vous aiéz quelque support du monde, gloriffiéz-vous toujours, quoy qu'il en soit, en vostre petitesse, afin que vous expérimentiez par effect qu'il n'y a aultre seureté que d'estre cachez soubs les aisles de Dieu. Cependant que vostre bonne vie serve de bouclier pour repoulser toutes détractions des ennemys. Vray est qu'en vous exhortant j'ay honte que nous ne pouvons vous mieulx secourir de nostre costé, comme la chose le requiert et que nous y serions tenus. Mais je vous prieray au nom de Dieu de nous supporter, si nous ne faisons nostre debvoir si tost qu'il seroit à désirer. Pource que nous n'avions pas moyen pour satisfaire du tout à vostre demande, nous avons envoyé les deux frères que vous verrez, lesquels vous feront de bouche les excuses de ce qu'il ne sont venus plus tost, mais nous

espérons bien qu'estans arrivez ils suppléront au deffault qui a esté jusques icy. L'ung a servy long temps par deçà en l'office, et mesme a quicté pour ung temps sa bergerie pour vous aller secourir1; l'aultre a desjà esté emploie en tel ouvraige, et s'y est porté fidellement2. Tous deux ont mieulx aymé laisser leurs mesnages que de vous faillir au besoing. Je vous prieray d'avoir patience de les ouyr, et profiter soubz eux, devant que juger trop hastisvement, comme quelquefois nous sommes dégoustéz devant qu'avoir bien congneu. Car quand vous serez paisibles à les recevoir, selon que je me confie de vous, je ne doubte point qu'avec le temps vous n'aiez de quoy vous esjouyr voiant le fruit de leur labeur, car Dieu leur a donné de quoy pour édiffier son Eglise en bonne simplicité et droicture, et ne doubte point qu'il ne bénisse leur zèle. Parquoy advisez de les recevoir comme serviteurs de Celuy auquel nous debvons toute révérence, et lequel a déclairé qu'en mesprisant les plus petis qu'il envoyé, on le mesprise.

Au reste pour mieulx et amplement pourveoir à vostre estât, je désireroys d'en communicquer tant avec monsieur de Launay, comme avec monsieur du Buisson, car j'espère que l'ung, lequel s'est desparty de vous

1 Registres de la Compagnie de Genève, \ 5 mars \ 557 : Lundy, quinziesme mars , maistre Gaspart (Cormel), ministre de Neufchastel, mary de la niepce de Mons. Guillaume Farel, passant par icy, est parti pour aller à Paris secourir l'assemblée qui y est grande par la grâce de Dieu. »

2 Quel était ce second ministre ? Les Registres de la Compagnie, du même jour (45 mars), ne fournissent que l'indication suivante : « Avec le dit M. Gaspar est parti M. Jean d'Espoir pour aller à Rouan administrer la parole du Seigneur. »

avec vostre congé, sera bien tost icy l. Touchant le second qui est monsieur de Launay, pource qu'il m'a déclairé l'affection qu'il auroit dé se pouvoir retirer quelque temps, non pas pour prendre vaccation, mais pour s'apprester mieulx à loisir pour ample service, je vous prieray de ma part de luy octroyer ceste requeste. Car combien que nostre Seigneur se soit servi de luy en ceste jeunesse2, tellement que nous avons de quoy l'en gloriffïer, si est-ce qu'en luy permectant le moien d'estudier deux ans à repos , on le rendra utile plus qu'au double à continuer le service qu'il a commencé. Si je n'estois bien persuadé de son vouloir, je ne luy vouldrois estre advocat pour le faire exempter, mais quand vous voiez où il tend, je croy que vous ne luy serez point contraires, surtout quant vous voiez qu'estant séparé de vous, il ne laissera point d'estre vostre. Or quant vous l'envoieriez, je vous prie de l'informer plainement à ce que nous puissions mieulx nous conformer à vostre vouloir, en eslisant gens pour vous servir, sinon que par delà vous en trouviez qui vous soient idoynes et propres. Quant à moy je vous asseure bien que si j'avois seulement liberté de voiaiger, sans ce qu'il en fust si grand bruit , que j'aymerois beaucoup mieulx en consulter sur le lieu. Tant y a que j'espère en Dieu, si les deux frères viennent, qu'il s'ouvrira quelque moien de

1 Le ministre François de Morel, quelquefois appelé du Buisson, et plus ordinairement Monsieur de Colonges. Registres de la Compagnie de Genève, juillet 4557 : « On attend M. de Coulonge, lequel estant par trop descouvert à Paris où il faisoit office de pasteur, avoit prins congé d'icelle Eglise. »

2 II n'était alors âgé que de vingt-quatre ans.

126 LETTHES

vous contenter et faire que vous ne soiez point despourveus.

Sur ce, messieurs et frères, après m'estre recommandé affectueusement à vous et à vos bonnes prières, je supplieray nostre bon Dieu de vous avoir en sa saincte garde, vous gouverner tousjours par son Sainct-Esprit et vous enrichir de plus en plus en ses dons spirituels, jusques à ce que vous soiez du tout accomplis. Mes compagnons vous désirent le semblable. Ce 15 de mars 1557.

Vostre humble frère,

Charles d'Espeville.

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute originale de la main de Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1557.

Magnifiques seigneurs, nous sommes icy envoyez de la part de nos supérieurs, pour vous déclarer leurs do-

* Encouragés par les mésintelligences de Berne et de Genève, les libertins fugitifs stationnaient en armes au pont d'Arve, et y commettaient toutes sortes d'excès que les tribunaux bernois laissaient impunis. Le procureur général de Genève ayant porté plainte, en juin 4 557, devant le bailli de Ternier, celui-ci refusa d'abord de juger l'affaire qui lui était soumise; se ravisant ensuite, il prétendit évoquer à son tribunal le procès des libertins, et réviser leur condamnation. Les Genevois protestèrent de nullité contre une sentence

léances de ce qu'ils sont ainsi traictéz comme on le Toit à l'œuil , attendu les belles promesses dont vous les avez entretenus , et surtout les prières et exhortations qui vous ont esté faictes par les magnifiques seigneurs des Ligues vos alliés, de ne point molester la ville de Genesve par voie de faict, mais de vuider les différens par voie de justice. Or, si vous dictes que vous n'attentez rien par violence, il vous plaira de mieux penser aux raisons qu'on vous a desjà remontré et que nous toucherons icy en brief.

Vous sçavez que durant le temps de nostre combour* geoisie1, quant nous vous avons plusieurs fois requis en vertu du debvoir mutuel que nous avions à mainattentatoire à leur souveraineté. Elle n'en fut pas moins confirmée par la Cour d'appel de Berne, malgré l'absence du procureur, qui jugé par le bailli de Ternier, sans être entendu, n'en avait point appelé à un tribunal supérieur. Le bailli fit plus encore, et par une sentence du 5 août, il libéra les fugitifs de l'accusation portée contre eux, en condamnant les Genevois aux dépens. Cette procédure étrange, poursuivie au mépris de tout droit, et réduisant un état souverain au rang de ville sujette, excita une vive irritation à Genève. Les Conseils, extraordinairement réunis, s'humilièrent devant Dieu à la voix de Calvin , et résolurent de résister à l'oppression par tous les moyens légaux : « — Pour le remède ne voyons aucun autre que de recourir aux Ligues pour former devant elles nos plaintes de tant d'extorsions et violences, et que cependant il seroit à propos d'aller auparavant à Berne pour faire voir aux seigneurs de cette ville que la manière dont nous sommes traités est entièrement insupportable... — » Extraits des Registres des Conseils, 5 et 6 août 1557. Chronique de Roset, VI, 26. Deux députés, Le Franc et Louis Roset, partirent aussitôt de Genève, avec un mémoire de la seigneurie qu'avait rédigé Calvin lui-même.

1 Le traité d'alliance entre Berne et Genève était expiré depuis le 8 février \ 556.

tenir l'honneur d'une ville à l'aultre, qu'il vous pleust mectre ordre que nous ne fussions pas ainsi outragez, comme nous estions par nos condamnez, sur ce vous avez toujours respondu que si nous demandions justice, qu'elle nous seroit faicte bonne et bresve , ainsi que vous l'aviez commandé à vos officiers. Nous doncq voiant qu'il n'y avoit nulle fin , mais que le mal croissoit tousjours, avons à la fin voulu essaier après avoir eu longue patience, si raison nous seroit faicte. Toutesfois, affin d'éviter toutes cavillations et subtilités obliques en intentant la cause, nous avons notamment protesté que seulement il fut congneu du faict des injures, sans rien attenter à nos sentences, comme aussi il n'y avoit nulle raison ne propos.

Quant telle protestation n'eust esté faicte, encore sçavezvous que de droict commun, si le moindre du monde a esté injurié, c'est à celluy au quel la dénonce est faicte de prouver le faict, ou aultrement il sera condamné. Combien doncq plus ceste raison doit-elle estre gardée, quant vostre justice a esté oultragée par des malfaicteurs. Or tant s'en faut qu'on nous ait gardé l'équité dont on a tousjours usé envers les plus mespriséz du monde, que vostre ballif nous a soubmis à prouver que nous avions bien condamné nos subjects, voire mesme à son dire, et selon que bon luy sembleroit d'en prononcer. Mais oultre cela il n'a pas laissé de procéder contre nous en faveur des dicts condamnez, combien que l'action fust commune à deux qui avoient esté pendus, soubz vostre jurisdiction et par vostre ordonnance. Or, puisque ceux-là estoient nommez pour parties au procès, et que ceux qui restent les eussent acceptez et advouéz pour leurs consorts, comme

les actes en font foy, e'estoit pour le moins que les héritiers prinssent la cause, puisque e'estoit une action inséparable.

En cela nous avions assez juste cause d'appel, et aussi de ce que sans attendre s'il y auroit appel ou non, contre tout ordre de droict, il remit à huitaine les parties en cas d'appel en vostre ville. Et le plus paoure marault aura dix jours pour introduire un appel , si bon lui semble, et nous, vos voisins, sommes forclos du droit commun , et devant qu'avoir ouvert la bouche, sommes renvoiez devant vos juges des appellations, si nous prétendons d'appeler. Or est-il ainsi que nous n'avons point appelle, mais nostre procureur a protesté de nullité , pource que à la vérité la sentence du balif estoit nulle de faict, comme nous dirons tantost plus à plain. Mais quoy qu'il en soit vos juges d'appellations n'ont pas laissé d'en congnoistre sans que nous feussions reniez par-devant eux, vu que la cause leur fut dévolue. Nous vous prions de bien penser si cela a jamais esté veu ny ouy, que des juges d'appellations congneussent d'une cause dont nulle des parties n'a jamais appelé, et sans que la partie soit remise , si elle peult estre condamnée par contumace. Et pour rnonstrer combien nous devions espérer en appellant au lieu que vostre ballif avoit réservé les despens de la cause jusque à la sentence définitive, les dicts juges sans nous ouyr, nous ont condamnez à tous despens.

Vous dictes maintenant que nous en devions appeller, si nous eussions esté gresvéz. Et de faict il n'y avoit que trop de raisons. Mais nous n'avons pas tant oublié la grâce que Dieu nous a faicte que de remectre nostre

jurisdiction entre les mains de vostre balif , ny de vos juges, ny d'autres quels qu'ils soyent. Et pource que par vos lettres, il ne semble pas que vous aiez bien entendu la nécessité qui nous a contrainct à protester de nullité , de rechef nous le répliquerons icy briesvement vous priant d'y mieux penser.

Quant vostre balif n'eust pas jugé de la cause à nostre gré, si eussions-nous eu patience, usans du remède ordinaire d'appellation , et encore que nous n'eussions pas obtenu en vostre ville ce que nous espérions, nous avions bien faict nostre compte de nous armer aussi de patience en cest endroict. Mais quant vostre balif expressément contre la protestation et la forme du procès intenté, aentreprins déjuger sur nous, et notoirement est sorti des limites de sa congnoissance , et n'a pas jugé sur la cause , mais a plus attenté contre nous que nulle ville franche ne devroit et ne vouldroit contre une aultre , c'eust esté grande sotise à nous d'appeler de sa sentence, comme s'il avoit nulle jurisdiction sur nous, ou mesme ceux que vous avez commis pour juger sur vos subjects.

En somme, quand il n'y eust eu nulle proteste, encor vostre balif devoit simplement juger sur le faict des injures, si on ne vouloit introduire une coustume nouvelle, que tous malfaicteurs fissent le procès à leurs juges, en disant qu'ils sont mal condamnez. Mais la protestation avoit fermé la porte à vostre dict balif pour n'entrer en telle congnoissance , ce que néantmoins il a faict, et pour tant est sorti hors de la cause. Voilà qui nous a faict protester de nullité , en quoy nous persistons, et ne pouvions, sans nous faire grand (tort) et pré-

judice , entrer en appel, d'aultant que c'estoit nous rendre subjects , ce que vous ne devez prétendre ne désirer.

Maintenant il est advenu que vostre balif aiant taxé les despens auxquels soubz umbre de contumace on nous a condamnez1, sans nous avoir remis, sur-le-champ a donné sentence défmitisve contre nous, condamnant nostre procureur général à faire telle réparation honorable à des pendars et justement condamnez àestre mis au gibet , comme de droict ils estoient tenus de la nous faire avec tous dommages et intérests. Nous ne sommes pas si hébétés que nous ne voions où cela tend. Et de faict on a veu par trop que la partie adverse se tenoit bien asseurée d'avoir gaigné sa cause devant que le juge eust prononcé, veu que tous sont devenus chevailliers souldain , combien que leur estât ne portât jamais d'aller qu'à pied , et que jamais on ne les y ait veu qu'à ceste heure, comme s'ils vouloient monstrer que nostre bourse est entre leurs mains. Mais encor de cela nous le laissons, pource que ce n'est pas vostre faict. Seulement quant à ce qui vous concerne , nous vous prions au nom de Dieu de mieux priser ce qui desjà vous a esté remonstré , que toute la procédure qui s'est faicte depuis la sentence de vostre balif, par laquelle il ordonnoit que nos procès luy fussent produicts pour juger dessus, a esté nulle. Et de faict luy-mesme l'a assez monstre , car devant que donner telle ordonnance , il requit nostre procureur de se vouloir depporter

1 Les dépens du procès étaient fixés à 1,469 florins 7 sous, au lieu de 2,000 écus que les exilés avaient demandés. Chronique de Roset, VI, 25.

de sa protestation, et voiant qu'il ne pouvoit obtenir cela, il déclaira qu'il n'en pouvoit prononcer, s'il ne luy estoit commandé. Il veoit bien doncq qu'il ne estoit licite d'attenter ce qu'il a faict depuis , nous ne sçavons de quelle autborité ou adveu. Mais puisqu'ainsi est , nous vous prions nous sçavoir à dire s'il vous complaist d'acquiescer au deppart de Bade, comme nos supérieurs l'ont tousjours pensé , sinon qu'ils ont esté fort esbahis que quand par deux ou trois fois ils vous ont requis et sollicitez de tenir journée commune, où il fut congneu des différens qui sont de ville à ville , vous avez dissimulé cela en vos responses, qui n'est pas, comme il nous semble, selon l'intention de vos alliés. Nous sçavons que vous estes forts et puissants, mais tant plus devez -vous modérer le pouvoir que Dieu vous a donné à supporter vos paoures voisins à ce qu'ils se puissent entretenir avec vous. De nostre costé , nous congnoissons nostre petitesse, et ne sommes pas si despourveus de sens, Dieu mercy, pour nous enorgueillir oultre mesure. Mais, sinon qu'il vous plaise de subvenir par remède opportun , nous ne pouvons souffrir d'estre ainsi fouliez que nous n'aions recours où nous espérons de le trouver, comme Dieu nous y a donné entrée : c'est que par les seigneurs des Ligues, il soit congneu qui a tord ou droict. Toutesfois nous espérons qu'aians entendu ces raisons, comme nous déclarons nostre cueur envers vous , que de vostre costé vous donnerez response si équitable que nos seigneurs s'en pourront contenter, et que les troubles et scandales qui en pourront advenir seront abbatus. Et de faict le Diable a desjà la bride trop laschée , sans que nous luy en

donnions nouvelles occasions. Au reste, en cas que vostre balif attente rien pour exéquuter sa sentence , nous protestons quelque couleur ou formalité de justice qu'il y ait que ce sera voie de faict et violence dont nous vous prions de rechef au nom de Dieu vous depporter. (6 août 1557.)

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Minute originale de la main de Calvin.

Arch. de Genève. Lettres de la Seigneurie. Année 1557.

Magnifiques , puissans et très redoubtéz seigneurs , nous avons esté advertis par nos ambassadeurs de la response qu'ils eusrent de vous le 1 lme de ce mois, et combien que nous ne sçachons pas du tout vostre intention, comme il seroit bien requis, toutefois pource que la journée commune de Bade approche, en laquelle il sera

* Les députés de Genève , arrivés à Berne, obtinrent un sursis à la sentence du bailli de Ternier, mais sans pouvoir conclure un arrangement définitif. Voir les extraits des Registres du Conseil du 48 août 4557: « Lettre de nos députés en Suisse par laquelle ils nous apprennent ce qu'ils ont fait à Berne et à Soleure, et qu'ils ont convenu d'une journée amiable qui devra être tenue à Berne, au 30me de ce mois , et pour laquelle le Conseil a nommé les seigneurs Curtet et Migerand. » Cette journée fut sans résultat, et les discordes entre les deux villes survécurent au renouvellement de leur alliance, accompli le 9 janvier 4558. Chronique de Roset, VI, 35. Ruchat, t. VI, p. 229.

expédient, voire du tout nécessaire que les magnifiques seigneurs vos alliés sçachent ce qui aura esté faict entre nous, aifin que les choses ne demeurent tousjours en suspends, sans attendre aultre response de vous, il nous a semblé bon vous notifier qu'au pénultiesme de ce mois, nos commis arriveront en vostre ville pour traicter, s'il vous plaist , de quelque bon appoinctement , devant qu'il en faille venir plus oultre. Desjà par cy-devant nous vous en avons priez et sollicitez , et sommes esbahis à quoy il a tenu que jamais n'aiez donné un seul mot de response. Toutefois quant il vous viendra maintenant à gré, si vauldra-il mieux tard que jamais. Encore s'il vous plaist nous informer plus à plain de vostre intention par ce messager, nous en serons bien aises, et vous en prions, affin de pouvoir donner meilleure charge à nos dits commis.

Il y a un point que nous ne pouvons dissimuler , c'est que tenir journée amyable pour appoincter avec nos condamnez et fuitifs, il nous est impossible d'entrer en ce propos, car nous aimerions mieux venir à toute extrémité, que déroguer en façon que ce soit à nostre justice , ny aussy d'appointer avec préjudice de nostre honneur, et en souffrant les blasmes, injures et opprobres qui nous ont esté faicts, comme mesme vous voiez que c'est chose insupportable, que vostre ballif n'estant juge compétant , mesme n'aiant que voir ne que congnoistre en cest endroict, renversant des sentences souveraines , nous ait condamnez à faire amende honorable , tellement que nous espérons que devant toutes choses, remède y sera donné pour annuller telle sentence , voire si estrange et exorbitante que nous désirons que la con-

gnoissance n'en vienne pas plus loing, mais que par vostre prudence elle soit abolie, comme de tout droict elle doit estre nulle. Nous n'en disons non plus, estimans que la chose de soy ne vous sera doubteuse ny obscure, sans qu'on vous en face plus longue remonstrance.

Au reste quant nostre honneur sera rétably, eux demeurant en leur condamnation , nous ne sommes pas ceux qui vouldrions refuser de vous gratifier en ce qui nous sera possible. Nous vous prions doncq affectueusement qu'il vous plaise donner ordre que nos commis soient ouïz, quant ils seront là arrivez, et qu'on essaie encore s'il y aura quelque bon moien d'accorder tant de la combourgeoisie que du reste, affin que le rapport en soit faict à vos alliez à la journée prochaine, d*aultant que plus long deslay ne peult apporter que dommage. Vous voiez aussi que les troubles présens nous doivent inciter à chercher bon repos. (Priant sur ce nostre Seigneur qu'il vous doint sa saincte grâce; de Genesve ce 18 d'aoust 1557 \)

Page 1