‹ Lettres (volume 2)Chapitre 12 sur 163 · A LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉGHONNET · texte numérisé non relu

A LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉGHONNET

SUPÉRIEURE A ROUEM

Encouragement à porter le fardeau de la Supériorité; ce serait faire brèche à l'Institut que de demander à être déposée avant le temps. — S'abandonner à Dieu au milieu des peines intérieures, et les regarder le moins possible. — Pour ce qui concerne sa sant?, la Supérieure doit se rendre aux désirs de la coadjutrice.

vive f jésus!

[Annecy], 27 féerier 1638.

Ma très-bonne et chère soecr,

Notre très-débonnaire Sauveur soit la force et consolation de votre très-cher cœur que je vois tout affligé, non sur la maladie contagieuse sur laquelle je vous ai déjà écrit, bénissant Dieu derechef de vous avoir conservée; car croyez, ma très-chère fille, que votre chère personne et celle de notre Sœur A.-Marg. [Guérin] me tiennent bien au cœur. Mais je vous vois, dis-je, peinée surlaretraile de notre Sœur A.-Marg. pour l'appréhension que vous avez de demeurer là sans elle. A la vérité, je confesse que ce vous est un grand appui; mais, ma toute chère Sœur, le divin Sauveur qui vous a imposé cette charge s'est mis dessous pour la porter avec vous. C'est pourquoi vous ne devez rien craindre, ni vous laisser abattre par les appréhensions, ains faire doucement ce que vous pourrez, tant au spirituel qu'au temporel, et ne vous peiner ni affliger du reste, car vous n'avez pas épousé celte charge, six années seront bientôt écoulées.

Prenez donc bon courage, je vous en supplie et conjure, et ne pensez nullement à faire cette brèche à notre petite Congrégation que de vouloir vous faire déposer devant la fin de votre triennal; mais je vous en supplie et conjure, et de vous tenir au-dessus de toutes ces peines et tentations qui travaillent votre chère âme de leur appréhension. Ne les regardez point, ne les écoutez point, je vous le répète; remettez au soin de notre bon

Dieu tous vos soucis pour ce qui vous regarde. Confiez-lui votre salut et votre vie, et vous tenez en repos dans le sein de son amour, souffrant doucement vos peines sans les regarder. Je sais bien que notre saint Père vous a écrit autrefois sur ce sujet : revoyez ce qu'il vous dit et le faites fidèlement, comme aussi les instructions qu'il donne sur les peines intérieures. Je vous prie derechef, ne vous laissez point abattre, tenez-vous au-dessus de tous vos sentiments, soulagez votre esprit par une sainte joie et confiance en Dieu.

Il est vrai, à ce que l'on dit, que les Normands sont un peu fins, mais Dieu est mort pour eux comme pour nous. Croyez qu'il donnera bénédiction à votre travail et au service que vous lui rendez en cette maison-là. Je vais écrire au faubourg que l'on vous laisse ma Sœur A. -Marg. pour encore quelques mois, car je sais bien que pour elle, elle s'aime avec vous, qu'elle honore singulièrement; et cependant vous irez vous disposant à cette séparation.

Au reste, je sais que vous êtes un peu austère sur vousmême, c'est ici où je vous prie tout à fait de me croire. Vous avez un corps extrêmement faible et délicat; c'est pourquoi vous ne devez faire aucune austérité outre celles de la Règle, et encore les laisser quand on vous le dira, et prendre les petits soulagements que l'on connaîtra vous êtes nécessaires. Et pour cela vous vous soumettrez, s'il vous plaît, à notre Sœur A. -Marg. tandis qu'elle sera avec vous; et quand elle n'y sera plus, vous prendrez une autre Sœur propre à vous rendre ce soin avec une raisonnable charité en l'exerçant, car je sais bien qu'il ne se trouve que trop de filles qui s'empresseraient à cela et vous importuneraient, c'est ce que je ne désire pas; mais qu'aussi en ayant une capable de [comprendre] votre mal, vous vous obligiez de la croire en ce qui regarde votre corps. Mais je vous supplie d'user de condescendance à l'humble et trèsaffectionnée prière que je vous en fais. Et me permettez que je

vous dise encore, que ce n'est point par défaut d'affection que ma Sœur A.-Marg. ne vous condescend à demeurer, car je sais qu'elle vous honore et esiime extrêmement. Je pense que c'est pour ne pas contrevenir à l'obéissance de ceux qui la rappellent ; toutefois elle a tort de vous résister. Je lui réponds ce qu'elle vous dira touchant la confession; vous le lirez, s'il vous plaît, car il est tout à fait nécessaire de ne donner point sujet de renouveler cette plainte, qui était étendue quasi en toutes les provinces. Elle nous a donné de l'exercice, mais j'espère en Dieu qu'elle s'étouffera tout à fait.

Ma toute chère et bonne Sœur, vivez joyeuse, je vous en prie, et portez gaiement la croix que Notre-Seigneur vous a imposée. Je le supplie d'être votre force et courage et votre éternelle gloire. Recommandez-moi à sa miséricorde, mais je vous en conjure, j'en ai un grand besoin. Je suis de cœur tout entièrement vôtre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier mouaslère de la Visitation de Rouen

LETTRE MDXLVIII

A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

SOX FnÈRE, A\CIEX ARCHEVÊQUE DE BOURGES, A PARIS

La Sainte se réjouit de l'espoir de la naissance d'un Dauphin. — Mort de la Mère de Bréchard. — Convalescence de la Mère H. A. Lhuillier; son dévouement pour l'Institut. — Le voyage de Turin est rerais après Pâques.

vive f jésus!

[Annecy], 27 février 1638.

Monseigneur très-honoré et très-tendremeivt et uniquement aimé de votre pauvre vieille soeur,

Jésus vous comble de son saint amour et soit éternellement béni. Amen! J'ai reçu une grande consolation de la vôtre du 26 janvier, que j'ai reçue avant-hier, mon tout bon et très-cher

seigneur. Oui certes, car qui ne se réjouirait de la bénédiction que Dieu donne à la France, et en particulier à cette toute humble et sainte Reine [Anne d'Autriche]? J'exécuterai avec toute promptitude et affection l'honneur de ses commandements, et le désir que vous m'en témoignez avec une si grande bonté et cordiale dilection. Hélas! quel bonheur, mon très-cher seigneur, s'il plaît à la souveraine Providence remédier aux maux et afflictions de son pauvre peuple, par un secours si favorable et désirable que la naissance d'un Dauphin ! Ce grand Père des miséricordes veuille, par son infinie puissance et débonnaireté, convertir nos espérances en la jouissance du bien qu'il semble nous promettre. Nous lui recommanderons incessamment par nos petites prières, et lui offrirons plusieurs communions à cette intention.

Nous avons, grâce à Dieu, reçu nouvelle de la convalescence de notre très-chère Sœur [Lhuillier] Supérieure de Paris. Hélas! mon Dieu, mon très-honoré seigneur, que cette affliction nous eût été pesante, après celle que nous avons si vivement ressentie et ressentons du départ de Sœurs et Mères, pour le défaut que nous expérimentons de leur utilité et de la douce consolation que j'en recevais! Ma Sœur de Bréchard, l'une des trois premières Sœurs qui commencèrent cette bénite Congrégation, trépassa aussi environ un mois après feu notre pauvre très-chère Mère Supérieure ' ; de sorte qu'en six mois, Dieu nous a ravi trois

1 Ce fut au monastère de Riom, 18 novembre 1637, que la Mère Jeanne- Charlotte de Bréchard couronna sa vie par une mort dont le ciel attesta la sainteté. Aussitôt qu'elle eut exhalé le dernier soupir, un rayonnement des clartés éternelles sembla illuminer ses traits altérés par l'austérité et la souffrance. Le Seigneur ne tarda pas à manifester le pouvoir de son humble servante dont l'existence ici-bas n'avait été qu'une longue chaîne de contradictions. En retour de cet invincible amour qui l'avait fait se complaire dans l'abjection et la pauvreté, elle semblait avoir reçu le droit de disposer des trésors du ciel : son crédit auprès de Dieu se révélait spécialement en faveur des pauvres, dont elle s'était plu dès sa jeunesse à panser les ulcères, à

de nos premières Mères, et en la même année, (rois autres Mères qui étaient en vérité des âmes saintes, si qu'en voilà six depuis un an. Si nous ne regardions que la perle que nous avons faite, selon le jugement humain, à la vérité le cœur sécherait de douleur; mais ce grand Dieu, qui convertit nos maux et nos pertes à sa gloire et à notre plus grand bien, les a tirées à soi pour les rendre, par leurs intercessions, plus utiles à notre Institut; car sans doute, leur charité qui est maintenant parfaite, les rendra d'autant plus attentives à nous impétrer les secours et bénédictions nécessaires qu'elles voient mieux nos besoins. J'ai celte confiance en cet amour si filial et cordial qu'elles m'ont toujours porté et à leur petite Congrégation, et j'espère que Dieu se contentera pour cette fois et laissera à longues années, s'il lui plaît, ma très-chère H. -Angélique qui, comme vous savez, mon très-cher seigneur, est une âme si digne et si utile et nécessaire à toutes les maisons de France; car elle se porte sans réserve à les assister en tous leurs besoins. Dieu nous la conserve; j'en supplie sa bonté, de tout mon cœur.

consoler toutes les douleurs. On l'invoquait surtout dans les maux d'yeux; bien des personnes qui les avaient presque entièrement perdus recouvrèrent la vue par son intercession. Ces prodiges et une foule d'autres permirent de solliciter l'introduction de la cause de béatification en même temps que celle de sainte J. F. de Chantai. En 1714, les deux procès furent envoyés à Home, et d'après l'avis du cardinal Lambertini, plus tard Pape sous le nom de Benoit XIV, il fut décidé que la cause de la Fondatrice serait entreprise seule, et que plus tard celle de la Mère de Bréchard pourrait être présentée avec espoir de réussite. On sait que le procès de J. F. de Chantai dura près de cinquante ans ; puis survinrent les jours désastreux de la grande Révolution, pendant lesquels s'évanouirent les espérances que l'Ordre de la Visitation avait conçues de voir la V. Mère de Bréchard placée sur les autels.

Dieu conserva dans un état parfait d'incorruptibilité la dépouille mortelle de celte humble Religieuse jusqu'en 1793, triste époque où les saintes Reliques furent profanées. Lorsqu'en 1818 le monastère de Riom se reconstitua, il ne lui fut plus possible de retrouver en entier le corps de la servante de Dieu. Le chef avec quelques ossements avaient seuls été conservés

Nos chères Sœurs du faubourg m'écrivent que vous leur faites l'honneur de ne les point oublier, les visitant souvent, dont elles reçoivent toute consolation. Ce sont certes de fort bonnes Religieuses, et la Mère [M. -Agnès Le Roy] est toute vertueuse et bonne, bien qu'un peu froide, mais c'est son naturel. Je vous les recommande toujours, mon très-cher seigneur; mais cela est superflu, à vous qui avez un cœur tout paterne] pour toutes les Filles de la Visitation. Je voudrais bien que ces chères filles du faubourg eussent un peu plus d'ouverture et de confiance en la première maison, cela leur serait utile. Je sais que la charité y est entière ; mais la cordiale communication leur manque : Dieu la leur donnera, s'il lui plaît, quand il sera temps. Je supplie sa Bonté vous conserver à longues années avec un continuel accroissement en son divin amour. C'est le continuel souhait de celle qui vous honore et chérit plus que sa vie, et qui est de cœur, Monseigneur, votre très-humble, etc. [P. S.] Depuis cette lettre écrite, nous avons nouvelle que la Bulle de notre passage à Turin est obtenue, avec la liberté de notre retour, de ma compagne et de moi, quand nous voudrons. L'on nous presse fort de partir promptement, mais certes nous ne le ferons qu'après Pâques; et, Dieu aidant, s'il me donne vie, nous retournerons ici au mois de septembre, au plus tard. Bonjour, mon tout bon et très-cher seigneur. Je bénis Dieu du contentement que vous avez de la petite cantaline ' : il est tout certain qu'elle ne pouvait pas être mieux élevée qu'elle l'est, grâce à Dieu.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon.

1 Terme d'affection que la Sainte aimait à donner à sa petite-fille Marie de Chantai.

LETTRE AIDXLIX

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Divers points relatifs à l'élection de la Supérieure. — La Sainte demande des prières pour la reine.

vive f jésus!

[Annecy, 1838 '.]

Ma bien-aimée fille,

Je dis très-humblement votre coulpe de ce que vous avez reçu quelques pensées au préjudice de mon affection, qui est très-sincère et entière, je vous en assure. Si j'ai demeuré longtemps sans vous écrire, c'est que j'attendais la grande lettre que vous m'aviez promise.

Mon Dieu ! ma fille, je m'étonne un peu de la difficulté qu'a faite N. que l'on fît un catalogue pour l'élection. Peut-être ne sait-il pas que les déterminations du Coutumier ont été prises par notre Bienheureux Père, considérées et approuvées par tant de grands prélats qui les font pratiquer en leurs diocèses, et que, véritablement, de mettre toutes les Sœurs d'un monastère sur le catalogue, c'est donner de la perplexité aux esprits. Les Sœurs sont néanmoins en pleine liberté d'élire celles qu'elles voudront qui sont dans le monastère. MM. nos Supérieurs nous font pratiquer céans de mettre la main sur le saint Evangile, après la protestation de foi.

La difficulté que M. N. vous fait de l'entrée de la fondatrice ou bienfaitrice est vraiment une difficulté italienne; mais pour toutes ces provinces de deçà les monts, cette pratique est universelle en tous les monastères les plus réformés. Il faut

1 La date du 18 février que la Mère de Blonay attribue à cette lettre, page 455 de son édition, est certainement fautive. Comment, en effet, sainte J. F. de Chantai aurait-elle pu annoncer le 1S février une nouvelle qu'elle n'a apprise que le 25 du même mois? (Voir la lettre précédente à Mgr Frémyot.)

tâcher tout doucement d'insérer dans les esprits de ceux auprès desquels nous prenons nos conseils, les maximes de l'esprit de l'Institut, et la pratique qu'en faisait notre Bienheureux Père durant sa vie.

Au reste, ma fille, notre bon Mgr l'archevêque m'écrit qu'étant allé témoigner la joie à la Reioe de son heureuse grossesse, elle lui commanda de nous en avertir, afin que par tous nos monastères l'on fît des prières continuelles, à ce qu'il plût à Dieu de donner un Dauphin à la France. Mgr de Bourges ajoute que cette sainte princesse et grande Reine a fait cette demande avec les paroles les plus humbles, douces et courtoises qu'une simple dame aurait su faire, ce qui nous doit servir de grande édification. S'il faut que je joigne ma prière au commandement de cette vertueuse et très-aimable Reine, je vous en conjure au nom de Dieu, et par le saint zèle que nous devons avoir de sa gloire, afin qu'il plaise à Dieu, ainsi que nous l'espérons, de donner un fils à la France pour son bonheur et pour la consolation d'une si digne Reine. Je m'assure que votre charité, et celle de toutes nos chères Sœurs, vous rendra saintement passionnée à obtenir cette faveur du ciel. Je vous en conjure derechef des plus tendres affections de mon cœur qui vous souhaite la perfection du divin amour. Voire, etc.

LETTRE MDL

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUCIMGE

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE d'aNXECY

Faire une neuvaine pour obtenir la lumière divine à M. Pioton. — De la prochaine élection du deuxième monastère d'Annecy.

[Annecy, 1638.]

Ma très-chère fille, Je ne veux pas tarder davantage de vous dire que le très-bon M. Pioton nous promit de faire le voyage de Turin, sinon qu'il

arrivât ce qu'il ne peut prévoir. Et quant à se lier à l'Eglise, selon votre désir que je lui avais témoigné, il répond qu'il priera toujours Dieu de lui faire la grâce de recevoir en son cœur mes conseils pour commandements, et qu'il s'attend de nos charités l'assistance pour voir et accomplir la sainte volonté de Dieu. Je désire donc, ma très-chère fille, que nous fassions des prières, communions et quelques honnes œuvres, afin d'obtenir de Dieu la lumière de sa sainte volonté en ce sujet, qui me paraît si propre et utile et si avantageux pour la maison de Turin. Je vous prie donc, ma fille, que ces neuf jours suivants vous ayez une spéciale attention de recommander cette affaire à Dieu, et m'en mandiez, dans quatre ou cinq jours, ce que le cœur vous en dira. — Nous parlons tant avec les Sœurs qui doivent aller avec vous, que je vois que cela leur éclaircit l'esprit, et je les trouve toujours meilleures, me confiant en Dieu qu'il en sera bien servi ; et vous, ma très-chère fille, bien satisfaite, consolée et assistée.

Je pense que notre Sœur l'assistante de là-haut l vous aura montré la réponse que je lui ai faite touchant l'élection. J'en ai parlé avec M. le doyen, et crûmes tous deux que pour maintenir le bon état de cette famille, qui est encore naissante ei pleine de tant de jeunesse, il était nécessaire de lui donner, pour quelques années, un appui et conduite qui eût de la fermeté dans sa douceur et un peu plus de gravité que votre trèschère Sœur l'assistante n'a pas, laquelle elle pourra cependant mieux prendre. Pour cela, ma très-chère fille, j'ai un peu marchandé; mais enfin j'ai congédié les autres, le bien de cette petite maison m'étant plus cher. L'on pourra encore mettre sur le catalogue notre Sœur M. A. [de Rabutin] ; mais nous nous verrons d'ici là, Dieu aidant.

Conforme à l'original gardé au* Archives de la Visitation d'Annecy. 1 La Sainte désignait ainsi le second monastère.

LETTRE MDLI

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ

PRIEURE DES CARMÉLITES, A TROYES

Demande de prières. — Eloge de la Mère de Ciiâtel. — De l'union projetée entre l'Ordre du Carmel et celui de la Visitation.

vive f jésus!

[Annecy, mars 1638]

Page 1