‹ Lettres (volume 2)Chapitre 137 sur 163 · CIRCULAIRE ADRESSÉE A TOUT L'ORDRE DE LA VISITATION · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE ADRESSÉE A TOUT L'ORDRE DE LA VISITATION

Dernières recommandations de la Sainte à ses Filles : respect et déférence envers le monastère d'Annecy; union cordiale entre les monastères pour s'entr'aider au besoin; fidélité à garder les Règles et à vivre en simplicité, pauvreté, humilité, amour de l'abjection, charité sincère, etc. — Eloge de la duchesse de Montmorency.

Moulins, ï-2 décembre 1G51.

Mes très-chères et bien-aimées filles,

Me trouvant sur le lit du trépas, nonobstant et avec un trèsgrand désir de ne plus pensera chose quelconque qu'à faire ce passage en la bonté et miséricorde de Dieu, je vous conjure, mes très-chères filles, que, pour les affaires de l'Institut, l'on ne s'y précipite point, et que personne ne prétende d'y présider, mais de suivre en celte occasion , comme en toute autre, les intentions de notre Bienheureux Père, qui a voulu que le monastère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de tout l'Institut. Et je vous prie, mes très-chères Sœurs, de continuer en cette union, comme vous avez fait jusques ici, et que ces premiers et principaux monastères aient toujours soin des petits, et soient prêts, autant qu'il leur sera possible, de les secourir et assister charitablement. Je vous prie d'avoir soin de la paix de Dieu entre vous, et de l'union charitable entre les monastères, bonheur qui vous obtiendra de très-grandes grâces de Dieu.

Ayez une très-grande fidélité à vos observances, mes chères Sœurs : vous vous êtes obligées par vœu solennel à garder tout ce qui est de votre Institut, et les Supérieures de le faire garder. Prenez garde, mes très-chères filles, de ne pas ajuster vos Règles à vos inclinations, niais de soumettre humblement et

528 LETTHES DE SAINTE CHAMTAL.

fidèlement ces mêmes inclinations à leur obéissance. Gardez la sincérité de cœur en son entier, la simplicité et pauvreté de vie, et la charité à ne dire et faire à vos Sœurs, je dis universellement, que ce que vous voudriez qu'elles dissent et fassent pour vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l'extrémité de mon mal.

Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous supplie et conjure d'avoir un grand respect, une sainte révérence et une entière confiance pour madame de Montmorency, qui est une âme sainte que Dieu manie à son gré, et à qui tout l'Institut a des obligations infinies pour les biens spirituels et temporels qu'elle y fait. Je vous estime heureuses de l'inspiration que Dieu lui a donnée : c'est une grâce très-grande pour tout l'Ordre et pour cette maison en particulier. Elle vit parmi nos Sœurs avec plus d'humilité, bassesse, simplicité et innocence que si c'était une petite paysanne. Rien ne me touche à l'égal de la tendresse où elle est pour mon départ de cette vie : elle croit que vous la blâmerez de ma mort. Mais, mes chères filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et qu'ils n'en eussent pas été plus longs d'un quart d'heure. Ce voyage a été d'un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour tout l'Institut.

Ne soyez point en peine des lettres que vous m'aurez écrites depuis mon départ de cette vie; elles seront toutes jetées au feu sans être vues.

Je me recommande de tout mon cœur à vos plus cordiales prières. J'espère en l'infinie Bonté qu'elle m'assistera en ce passage, et qu'elle me donnera part en ses infinies miséricordes et mérites; et si je ne suis point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux de vous obtenir l'esprit d'humilité et bassesse, qui seul vous fera conserver cet Institut. C'est tout le bonheur que je vous souhaite, et non point de plus grande

ANN2H 164tf. 529

perfection. Je demeure de tout mo.i cœur en la vie et en la mort, mes très-chères et bien-aimées Sœurs,

Votre très-humble et indigne Sœur et Servante en Notre- Seigneur.

Soeur Jeanne-Françoise Frémvot , de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni1.

1 Sainte J. F. de Chantai était à la veille de son bienheureux trépas quand elle adressa aux Religieuses de la Visitation ces conseils maternels dont la pratique assurera la ferveur et la prospérité de leur Institut.

On a vu dans les Mémoires de. la Mère de Chaugy comment, peu après son retour à Moulins, cette grande Servante de Dieu fut saisie d'une violente fièvre qu'elle reconnut être « la clameur annonçant la venue de l'Epoux » . 11 ne devait plus se faire longtemps attendre. Le 13 décembre, un vendredi, entre six et sept heures du soir, la sainte malade entendit la parole si désirée : « Voici L'Epoux qui vient! » — « Je m'en vais, répondit-elle, Jésus ! Jésus! Jésus! » et en prononçant ce Kom sacré « elle acheva de mourir, pour commencer de vivre et de paraître en la vraie vie, avec Jésus en gloire » .

La duchesse de Montmorency fit embaumer le saint corps qu'elle révérait comme le tabernacle où l'Esprit de Dieu s'était complu à faire sa demeure. Elle fut la première à vénérer les caractères sacrés du nom de Jésus que la main de cette Femme forte avait autrefois gravés sur sa poitrine avec un fer rougi au feu; et bientôt elle put visiblement contempler, non sans d'indicibles émotions, « le grand cœur qui avait battu près de ces héroïques stigmates » .

Malgré les efforts et les protestations réitérées des magistrats de Moulins, malgré les réclamations plus vives encore du monastère, la princesse voulut renvoyer à Annecy la dépouille mortelle de la Vénérable Mère de Chantai. Pendant que la ville entière se pressait à lui rendre les honneurs funèbres, on craignit un instant l'intervention de Louis XIII qui offrait au premier monastère de Paris de lui faire apporter le précieux dépôt; mais, par un désintéressement au-dessus de tout éloge, les Religieuses respectèrent les désirs de leur Bienheureuse Fondatrice qui avait assuré que vive ou morte elle retournerait à Annecy reposer aux pieds de son glorieux Père, saint François de Sales. Ses restes vénérés y furent conduits avec respect par les soins de la duchesse de Montmorency. Bientôt des miracles éclatants prouvèrent combien était juste la vénération de l'Europe entière pour la mémoire de l'humble et grande Fondatrice de l'Ordre de la Visitation!

vin. 34

LETTRE MDCCCLIII

Page 1