PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
La pauvreté est le trésor des servantes de Dieu. — On ne doit pas recevoir un plus grand nombre déjeunes filles que celui permis par le Coutumier, et ne pas les admettre au noviciat avant l'âge de quinze ans.
vive f jésus!
[Annecy, 1638.]
Mon révérend et très-cher Père,
Le Saint-Esprit remplisse votre âme du don précieux de son amour! Je loue l'infinie Bonté de la satisfaction que Votre Révérence et vos concitoyens ont de nos chères Sœurs. Mais combien est grande l'obligation que nous avons à votre bonté ! Certes, je ne saurais exprimer les sentiments que j'en ai. Ne craignez point, mon très-cher Père, que nous nous plaignions jamais de la pauvreté : c'est la richesse des servantes de Dieu et leur trésor le plus précieux. Car, y a-t-il quelque bien comparable à celui d'attendre tout de la Providence de Dieu, de recevoir de sa main paternelle toutes nos nécessités? Non certes, mon très-cher Père; c'est pourquoi nulle apparente
nécessité ne nous fera reculer du service de Dieu , moyennant sa grâce.
Mais quant à la réception d'un plus grand nombre de jeunes filles que l'Institut ne porte, oh Dieu! mon cher Père, je vous supplie de ne point laisser entrer ce désir dans votre âme; car nous devons tant de respect à votre jugement et de soumission à votre volonté, que ce nous serait un tourment d'être contraintes par notre premier devoir de vous éconduire ; mais je vous le dis en toute sincérité. Mettez-vous donc de notre côté, mon cher Père, afin de nous fortifier en l'observance des choses que nous avons reçues de notre bon seigneur et Bienheureux Père, lequel n'accorda pas à Mgr de N. une semblable requête, que celle que Messieurs de votre ville nous font, ains la divertit par prières et remontrances. Enfin, plusieurs bonnes considérations firent conclure à ce bon seigneur que l'on n'en recevrait que trois; de sorte que pour rien au monde, sous aucun bon prétexte, nous ne contreviendrons à cette loi. Mais je vous dirai, mon très-cher Père, que si les parents veulent envoyer leurs filles au parloir, nos Sœurs les aideront et instruiront le mieux qu'il leur sera possible. Pourvu qu'elles soient en petit nombre, je crois que cela ne nous serait pas nuisible, et l'on pourrait employer quelque heure du silence à cet office de charité. Voilà, mon très-cher Père, ce que nous pouvons pour ce regard.
Je mande à notre Sœur la Supérieure de notre maison de N. qu'elle considère les raisons que Votre Révérence nous marque et l'avancement des filles en ce pays-là, que notre bon seigneur et Père eût facilement accordé que le nombre de trois fût accru ; car si elles ont le jugement et la force de corps à treize ans ou à douze, que celles de ces quartiers ont à quinze ans, cela suffit pour commencer à les former en la vraie vertu. Je pense toutefois qu'il ne faut pas mettre trop de ces jeunes filles ensemble; mais la discrétion de la Supérieure, avec votre sage conseil,
usera en cela de modération requise pour rendre cette liberté utile et non dommageable. De les admettre au corps de la Congrégation, par la réception à l'habit avant quinze ans complets, ce nous est chose impossible, parce que la Constitution est absolue; et même notre bon seigneur et Bienheureux Père me dit encore à Lyon qu'il la fallait garder étroitement, et que les longs noviciaux ralentissent la ferveur. Au reste, mon cher Père, je vous dis derechef que je suis fort consolée de la satisfaction que vous recevez de nos bonnes Sœurs. Oh! qu'elles sont heureuses d'être filles de la divine Providence! En cela doit être leur repos; et puis votre soin paternel leur étant acquis, rien ne leur manquera. Que s'il leur manquait quelque chose, en cela même je m'assure qu'elles accroîtraient leur consolation et confiance. Bienheureuse l'àme qui attend tout de Dieu et n'a point d'autre richesse! Mon très-cher Père, croyez que sans aucune réserve nous sommes dédiées à Notre-Seigneur, et que je suis votre, etc.
LETTRE MDLVII