‹ Lettres (volume 2)Chapitre 47 sur 163 · SUPÉRIEURE A TURIN · texte numérisé non relu

SUPÉRIEURE A TURIN

Sollicitudes pour la communauté de Turin. — Instruction sur les devoirs d'une Supérieure.

vive -J- JÉSUS !

[Annecy, 1639.]

Ma toute chère fille,

Combien ont été chèrement reçues vos lettres et les nouvelles que nous a dites ce jeune homme qui nous les a apportées 1 Car, ma très-chère fille, nous étions dans une peine incroyable

de vous et de votre famille, bien que, dès quelques jours, elle était un peu adoucie par l'assurance qu'on nous donnait qu'il n'y avait point de batterie de votre côté '. Mais auparavant, ma fille, j'ai souffert ce que je ne vous puis dire, vous ayant souvent toutes désirées ici. Nos Sœurs font de continuelles prières, et l'on nous assure qu'il y a trêve pour deux mois, et espérance de paix. Dieu, par son infinie bonté, la veuille établir dans les âmes et entre les hommes; car les cheveux hérissent de savoir les désolations et calamités que souffre la pauvre chrétienté. Je bénis l'infinie Bonté de tout, et de ce ce qu'il lui plaît vous fortifier de sa grâce parmi tant de sujets d'épouvante; c'est une grande consolation de savoir que rien du tout ne saurait arriver que ce que Dieu voudra, et qu'il voudra tout bien pour nous qui ne voulons que sa volonté; de sorte que la mort et la vie, et la manière de la recevoir, nous sont indifférentes, puisque tout part de cette source d'incomparable miséricorde. Il faut donc faire toujours ce que nous connaissons devoir faire pour éviter les périls, afin de ne point tenter Dieu. Pour tout le reste, je n'ai guère à ajouter à ce que je vous ai écrit pour votre conduite sur cette chère Sœur dont vous m'écrivez; elle a un cœur très-bon, doux et qui veut le bien, mais il la faut aider. C'est l'obligation des Supérieures à qui Dieu commet les âmes qui lui sont chères, de les régir, gouverner, redresser et affranchir de leurs défauts et imperfections; et non-seulement cela, mais il les faut avancer en la voie de la perfection, afin de les rendre dignes de la sainte union à laquelle leur vocation et la bonté de Dieu les appellent, lequel ne s'est choisi ces âmes d'entre tant d'autres qui croupissent au

' La mort de Victor-Amédée avait été le signal de la guerre civile et de la guerre étrangère. Les deux partis qui se disputaient la tutelle du jeune duc Charles-Emmanuel II ayant appelé à leur aide l'Espagne et la France, le Piémont se trouva le théâtre d'une longue et désastreuse guene. Le 27 août 1639, la ville de Turin tomba au pouvoir des Espagnols.

monde que pour les rendre conformes et une même chose avec Lui; et c'est en cela principalement que consisle la charge de Supérieure. Dieu lui en demandera compte, et ne recevra point les excuses de l'amour-propre, de timidité et de considération de nos intérêts ; car, au-dessus de tout cela, Il veut que l'on cultive les âmes, qu'on arrache les mauvaises plantes, qu'on y sème les saintes vertus, et qu'on les arrose d'exhortations, d'encouragements et d'oraisons, puis qu'on laisse le soin à la divine Providence d'y donner de l'accroissement et les fruits au temps qu'il jugera convenable, car c'est de cela qu'il ne nous demandera pas compte; mais oui bien si nous avons dit ce qui est en nous pour leur bien, et il faut attendre les effets [de notre travail]; et, bien qu'ils ne paraissent pas sitôt, il faut avoir patience et persévérer à faire et travailler, comme nous avons dit, sans se lasser, te Dieu nous bénira. Voilà, ma fille, comme vous devez travailler après foules, sans exception; et, grâce à la divine Bonté, il me semble que les filles de ce pays sont de bonne trempe pour être de vraies Filles de la Visitation.

Pour les esprits du lieu où vous êtes, l'on a toujours dit qu'il n'en fallait pas attendre la douceur et souplesse telles qu'en ces quartiers : la nation ne le porte pas. Elles ne laissent d'être filles de Dieu : et certes ce que j'en connais est bon; il y a là dedans de bonnes vertus, quoique non si agréables. Il faut se contenter de ce qu'on en peut avoir, surtout il les faut tenir en courage et joie, et ne leur pas faire voir toute la perfection qu'on requiert d'elles, sinon petit à petit, leur témoignant du contentement de ce qu'elles font, autrement on les abattra. Il sera bon qu'elles rendent compte à leur maîtresse; mais je crois toujours que c'est leur grand bien, que vous leur parliez tous les huit jours, puisque vous en avez le loisir. Tenez vos filles allègres; ne vous ennuyez point de leurs défauts, corrigez-les maternellement. Mon Dieu! que je suis consolée de voir les

assurances que Noire-Seigneur vous donne! et que de grâces Il vous fera, ma chère fille , si vous donnez une fidèle correspondance aux desseins qu'il a de se glorifier en ces chères âmes; car je crois toujours que ce n'était pas en vain que notre Bienheureux Père avait tant d'inclination que l'Institut passât les monts. Votre, etc.

LETTRE MDCXVIII

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