A MADAME MATH1LDE DE SAVOIE
A TURIN
La Sainle prend part à ses inquiéludes et l'excite à se confier en la divine Providence, qui fait tout pour le bien des élus.
vive -J- jksus !
[Annecy, 1639.]
Madame ma très-honorée et vraie Mère,
La lettre que je viens de recevoir de Votre Excellence a vivement touche mon cœur, pour y voir les justes douleurs et appréhensions du vôtre tout maternel, sur le péril où est d'ordinaire M. votre digne et unique fils. 0 Sauveur de mon âme! protégez et conservez en votre grâce et en santé celui duquel je crois que l'àme est très-précieuse à votre divine Bouté. Ma très-honorée et très-chère Madame, ne doutez point que nous ne fassions de très-particulières prières à, cette intention et pour votre consolation; car Dieu sait l'amour, la révérence et estime que j'ai pour Vos Eminences, et ce que je ne voudrais pas faire pour votre contentement et la conservation de ce digne seigneur, que j'honore et chéris avec des sentiments très-particuliers.
Madame, nous sommes tous comme rien en la main de Dieu, et vous devez croire assurément que la souveraine Providence a un soin spécial de M. votre fils, parce que je sais que son cœur regarde droit à Dieu, et qu'il n'a point de prétention en tous ses desseins que de cheminer dans les sentiers de son trèssaint bon plaisir. En cela vous devez prendre votre repos et mettre votre confiance, ma très-honorée Madame, espérant fermement que Dieu ne permettra lui arriver chose quelconque qui ne soit pour son bien. Madame, que Votre Excellence me permette de lui dire que nous devons, nous autres chrétiens, petit à petit dégager nos cœurs des choses créées, par la considération d'une meilleure vie, et jeter dans cette bienheureuse
éternité nos affections, nos désirs et prétentions; c'est le profit que votre prudence vous fera tirer des misères et calamités qui sont si pressantes.
A la vérité, je vous souhaiterais de tout mon cœur en cette petite retraite [d'Annecy], et nous en recevrions toutes un contentement inexprimable; mais, comme vous le dites, Madame, il vous serait impossible de quitter Madame Royale dans les sensibles afflictions qui l'environnent. Cette grande et toute bonne princesse touche vivement nos cœurs; l'on fait continuellement des prières pour elle et pour cette tant désirée et désirable paix. Que notre doux Sauveur remplisse de la sienne votre àme ! Je demeure en tout respect, Madame, votre très-humble, etc.
Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCXX [Inédite]
A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERV
A PARIS
C'est une grande vertu de se soumettre à la volonté de Dieu dans l'insuccès des œuvres entreprises pour sa gloire. — Souffrir patiemment les distractions. — Explications relatives aux fondations faites par le commandeur pour la célébration d'une messe quotidienne et la réception d'une prétendante sans dot.
VIVE \ JKSUS !
[Annecy, 1639.]
Mon très-honoré et très-digne Père,
Votre bonté me récompense largement le retardement de vos chères et très-aimables nouvelles, ayant voulu prendre la peine de m'écrire si au long, et de votre propre bénite main, les ardentes et sincères affections de votre tout bon cœur , mon très-cher Père , et tous vos pieux desseins. Je n'ai su douter que le retardement de cette communication procédât d'autre motif que de vos grandes occupations et de votre absence.
Certes, il n'est pas possible de ne pas ressentir la perle de tant de biens spirituels que l'on pouvait attendre de l'établis-
sèment commencé au Temple, etne puis penser qu'un jour Dieu ne le redresse et ne suscite quelques bonnes âmes pour cela. Cependant, sa divine Providence, qui vous avait fait entreprendre si sagement ce dessein pour sa gloire, ne vous en lairra sans récompense, et fera valoir si hautement la douceur de votre humble acquiescement à sa divine volonté, que vous verrez un jour, mon très-cher Père, moyennant sa grâce, que cet acte vous aura mis dans un avancement de perfection et dégagement plus grand que l'on ne saurait estimer. Et je crois que c'est un conseil de Dieu de n'avoir pas suivi celui que Ion vous donnait de maintenir votre entreprise, et en cela je vous assure que vous avez suivi le vrai esprit de notre Bienheureux; car, comme vous savez, il voulait que l'on fut courageux à entreprendre, et souple à quitter quand le bon plaisir de Dieu le signifiait. Oh 1 que de trésors pour votre âme en celte défaite, mou très-cher Père, et je ne doute point que Dieu ne vous donne une grande assistance pour vous en enrichir 1 car je vois que de tous côtés sa Providence vous en fournit des sensibles occasions, à quoi, selon l'esprit que votre bonté aime et estime tant, il ne faut rien faire que souffrir doucement la peine que tant de divers sujets vous donnent, ne les point regarder d'un œil arrêté, point du tout, ne point combattre ni vouloir les surmonter, mais se divertir et tenir paisible.
De même il faut faire pour l'évagation de votre esprit, sans en prendre aucune peine, mais tâcher de demeurer en paix parmi cette guerre de distractions, et vous contenter, mon très-cher Père, de demeurer le temps destiné à l'oraison coi et paisible, sans faire aucune chose devant Dieu que de se contenter d'être à sa vue, et cela sans le vouloir sentir ni en faire l'acte, sinon que vous y ayez la facilité, vous tenant assis avec un repos et révérence intérieurs et extérieurs; et croyez que cette patience est une grande oraison devant Dieu. Vous ne devez pas vous étonner de trouver votre esprit comme il est; il
était inévitable qu'il ne tombât là à cause des grands, continuels et divers emplois et occupations qu'il a eus durant deux ou trois ans; cela arrive à chacun, et à notre Bienheureux Père même, je vous l'ai déjà écrit. Quand il retournait de ses visites, qui n'étaient que de quatre ou cinq mois à la fois, il trouvait sa pauvre àme si distraite, si maigre et délabrée qu'elle lui faisait pitié. Dame ! il ne la remettait pas à force de bras, mais la prenait doucement; et, avec une grande patience et sans effort, la remettait petit à petit, et je sais qu'en telles occasions il donnait les avis que je vous dis à la Cn de la page précédente. Surtout il recommandait de retrancher les réflexions, l'empressement et désir d'être délivré de telles importunités, et la patience à les souffrir. Dans plusieurs Epîtres et Entretiens, vous trouverez celte doctrine; et j'espère, mon très-cher Père, que, dans peu de temps, faisant de la sorte, vous serez remis en votre premier train. Enfin, il faut être aussi content d'être impuissant, oisif et immobile devant Dieu, sec et aride, quand Il le permet, qu'agissant et jouissant de Lui avec grande facilité et dévotion : le tout consiste, pour notre union avec Dieu, d'aimer autant l'un que l'autre.
Il m'est avis, mon très-bon et cordial Père, que je vois votre esprit qui s'en va renouveler et refondre tout dans celui de notre Bienheureux, et passer en ce saint exercice (à l'aide de ce dépouillement que vous vous proposez de faire, de tout embarras des choses de la terre), le reste de vos jours dans une grande douceur et solide dévotion, votre âge et votre complexion n'étant plus pour agir, mais pour s'employer tout à l'amour et repos en Dieu; et j'estime que l'effet de vos desseins résultera à la très-grande gloire de Dieu, à l'enrichissement de votre chère âme et à l'édification du prochain. Vous ne pouvez donner un plus grand exemple de vraie piété et de l'entier mépris des choses que le monde estime tant; Dieu, par sa bonté, vous veuille donner beaucoup d'imitateurs. Je souhaiterais la même
résolution à Mgr de Bourges, qui a une parfaitement bonne âme, qui désire la retraite afin de mieux servir Notre-Seigneur; mais le inonde et les visites, quand il est retiré en son abbaye, le persécutent et le distraient grandement, et il est si bon et facile qu'il ne se peut dénier à ceux qui le désirent.
Je vais répondre aux autres lettres; je prie Dieu me donner sa sainte lumière, afin que je le fasse selon son bon plaisir. Mon vrai et très-aimé Père, je n'ai su plus tôt achever cette lettre ni prendre le temps (tant j'ai été accablée) de lire les deux dernières, où véritablement je trouve des marques sensibles de la grandeur de la sacrée et divine onction dont notre bon Dieu remplit votre chère âme, dont je bénis et remercie son éternelle bonté. Vous voyez, mon très-cher Père, comme cet Esprit divin ne laisse pas de verser les influences de ses grâces dans les âmes pour les distractions, sécheresses et impuissances d'esprit, quand elles procèdent des embarras et affaires entreprises pour sa seule gloire, comme ont été les vôtres; c'est pourquoi cette Bonté infinie en tire de si grands profits pour votre très-chère âme, et pour la consolation de la mienne trèspauvre; car je vous assure que j'en ressens une très-grande, avec une entière satisfaction de toutes vos dispositions, qui vraiment sont inspirées de Dieu et dans l'ordre d'une parfaite charité ' ; vous assurant, mon très-cher Père, que, par la divine grâce, j'ai plus de joie de voir celte distribution s'étendre sur les besoins de ces chères et bénites âmes, que si elles étaient toutes employées pour nous; car enfin il faut suivre la lumière
1 Le commandeur de Sillery fondait alors en plusieurs monastères du Carmel et de la Visitation deux œuvres d'une grande générosité. Il assurait, 1° la réception d'une fille sans dot destinée à honorer la très-sainte Vierge ; 2° la célébration d'une messe quotidienne pour remercier l'adorable Trinité des grâces et prérogatives accordées à cette auguste Mère de Dieu. Ce pieux ecclésiastique étendit cette seconde fondation jusque dans le Canada, et donna des somme; considérables pour assurer la perpétuité de ces œuvres.
de Dieu et secourir ses prochains selon l'ordre de la charité.
Votre bonté, mon vrai Père, veut bien que je l'avise de ce que cette parole : que la fille de fondation soit effectivement pauvre,, pourrait peiner les Sœurs, d'autant qu'assez rarement les filles de cette condition se trouvent avec les talents et dispositions nécessaires pour bien prendre l'esprit de notre vocation, lequel bien compris accomplira facilement votre intention; laquelle je crois être que le monastère choisisse et puisse prendre celte fille chez quelque pauvre gentilhomme, bourgeois, ou autre famille qui serait pauvre en leur condition, ou chargé de famille avec peu de moyens pour la pourvoir selon sa condition ; charité, pour l'ordinaire, plus à la gloire de Dieu que l'aumône donnée à ceux qui mendient leur pain. Le reste des conditions que votre bonté marque laisse une juste liberté, et crois bien avec vous, mon très-cher Père, qu'il suffira d'auniôner la moitié du revenu, tandis que la place sera vacante, cela sera bien puisqu'une Sœur de la maison pourra en attendant tenir vos intentions en vigueur devant Dieu et sa sainte Mère. De mettre un contrôleur ou surveillant sur la maison pour faire observer cette fondation, outre que cela montrerait un peu de méfiance, non des personnes présentes, mais de celles de l'avenir, il serait à craindre qu'il ne donnât quelque inquiétude au monastère. Mais je crois que cette chère fille doit être pardessus le nombre, et que cela assurera contre les conseils qui ajustent les consciences à la prudence humaine, desquels Dieu nous garde par sa bonté. Et enfin je crois qu'il faut charger la conscience de toutes les Supérieures et des conseillères, en sorte que, sous quelque prétexte que ce soit, elles ne puissent changer votre intention, d'autant que son fruit est d'une charité qui, en tout temps, sera très-bonne et nécessaire à quelques bonnes âmes.
Pour la messe que votre bonté fonde céans, il est bien raisonnable qu'elle se dise selon votre intention; vous en ferez,
s'il vous plaît, dresser la fondation ; ce monastère vous en est très-obligé, et de laisser l'heure à sa commodité et le choix de l'ecclésiastique. Nous en élevons un céans, neveu de feu M. Michel, notre premier confesseur, qui est une âme toute pure et innocente, et qui étudie fort bien. Dans deux ans, il dira sa messe, Dieu aidant; cependant nous la faisons dire à un vertueux prêtre, à qui nous donnerons par écrit vos intentions, attendant de les faire afficher en la sacristie. Mais, mon trèscher Père, il les faudra faire comprendre en peu de lignes, en tirant la substance seulement, car les écritures sur le cuivre sont extrêmement chères en ces quartiers. — Vraiment, mon très-honoré et très digne Père, je suis ravie de voir l'abondante piété que notre bon Sauveur verse dans votre chère âme, et comme celte divine Providence se sert de vous pour l'établissement de tant de grands et saints moyens d'amplifier sa gloire par la conduite des âmes au salut éternel. Béni soit à jamais l'Auteur de tant de saintes pensées; et vous, mon très-cher Père, soyez pour jamais comblé des richesses de la divine Bonté.
Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris.
LETTRE MDCXXI
A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Agir fidèlement selon Dieu, et s'abandonner à son Esprit. — Bien choisir les sujets propres à l'Institut, et ne jamais admettre les fdles qui feignent d'être extatiques. — Détails sur le voyage de Turin.
vivk f jésus!
[Annecy, 1639.]
Ma très-bonne et chère fille,
Béni soit notre divin Sauveur qui vous a donné tant d'amour et de cœur pour noire Bienheureux Père et pour votre trèsindigne Mère !
Je vois voire bon cœur en langueur et ennui ; c'est Dieu qui vous veut éprouver et faire part de sa sainte croix. Ce que vous devez faire, c'est de demeurer de bon cœur dans ces privations de vigueur et puissance pour agir, les souffrant doucement sans vous efforcer de les surmonter. Demeurez là paisible, toute soumise et abandonnée au bon plaisir de Dieu, sans faire aucune réflexion sur vos peines, ni sur tout ce qui se peut passer en votre intérieur. Faites fidèlement, selon l'extérieur, à votre ordinaire, et laissez le soin de votre intérieur à Notre- Seigneur, vous contentant de le regarder comme vous pourrez, et de demeurer patiente et souffrante selon son bon plaisir. De même pour ces combats entre la partie inférieure et la supérieure, ne vous en étonnez point. Bienheureux sera le serviteur qui sera trouvé veillant et combattant, car il recevra la couronne de gloire. Soyez joyeuse en ce travail, tant qu'il vous sera possible; vous avancerez plus par celte voie, si vous êtes fidèle, que si vous abondiez en consolations.
Je vous ai déjà remerciée de l'aube que vous avez offerte à notre Bienheureux Père, avant que de l'avoir vue; mais, l'ayant vue, je résolus de redoubler mon remercîment, tant je la trouve excellemment belle. Je supplie la souveraine Bonté, par les intercessions de notre saint Fondateur, qu'elle revêle votre dileclion et toutes vos chères filles d'une robe d'innocence et de grâce en ce monde, et d'une éternelle gloire en l'autre. — Tenez-vous ferme à ne jamais admettre aucune fille qui n'ait les véritables dispositions requises à l'esprit de notre sainte vocation, et Dieu vous bénira de plus en plus; surtout il faut éviter ces filles qui font les saintes et les extatiques. C'est une belle sainteté qu'une profonde humilité et soumission, accompagnée d'une sainte joie dans la vie commune. — Vous avez bien fait de ne pas accorder un si grand séjour dans voire monastère à ces bonnes dames Religieuses ; il nous faut servir le prochain de tout noire pouvoir, notamment les servantes de Dieu, mais
cela sans détriment de nos premiers devoirs. — Je salue toutes nos chères Sœurs, et un peu en particulier celle que vous me dites qui est travaillée d'une grande colique et peine intérieure. Je lui compatis; mais, d'un autre côté, je la trouve très-heureuse, puisque véritablement ce doit être le plus délicieux partage des servantes de Notre-Seigneur que la croix et les travaux. Et il faut tâcher, par fidélité, de témoigner en iceux notre amour à Celui qui nous a montré l'excès du sien par ses incomparables souffrances, au prix desquelles les nôtres ne sont rien. Dieu bénisse cette chère âme, et vous aussi, ma fille, à laquelle je veux encore dire un mot de nos nouvelles, afin que vous disiez toujours que les vieilles amies valent mieux que les autres.
Nous sommes venues et très-heureusement de Turin, grâce à Dieu ; nous en sortîmes si à la hâte et à propos, que bientôt après le siège y fut mis. Nous avons trouvé bonne compagnie de soldats français, mais fort honnêtes gens, qui ne nous ont fait que civilités. Nous avons, à cause des détours pour éviter les gens de guerre, cheminé huit jours sur le bord des précipices les plus effroyables qu'il est possible de s'imaginer; le mulet, devant notre litière, tomba une fois ; que s'il fût aussi bien renversé à droite qu'à gauche, nous étions perdues sans ressource. Voyez, ma fille, si nous avions de quoi nous reposer toujours plus pleinement en cette souveraine Providence, laquelle a beaucoup béni notre voyage, et j'espère, par la divine miséricorde, que ce nouveau monastère réussira grandement bien. Nous avons donné l'habit à cinq filles, et place à trois ou quatre autres. Or sus, il faut bien que vous soyez ma très-chère fille, de vous écrire si longuement, car vraiment je suis accablée de lettres à ce retour; et outre cela, en devenant vieux l'on ne devient pas robuste et habile au travail. Dieu nous rende trèsvigoureuses en son saint amour, auquel je suis toute vôtre!
LETTRE MDCXXII [Inédite)