MA TOUTE TRÈS-A1MÉE FILLE
Je viens de la très-sainte communion vous mettre dans le sein de la divine protection, comme l'une des plus chères créatures que j'aie en ce monde pour le service de sa gloire et ma consolation et utilité ; car les dangers où vous êtes, et ce cœur si susceptible de se serrer [pour] les intérêts de Dieu et les manquements de vos Sœurs et du mal qui leur peut arriver, qui sont des choses quasi inévitables, me donnent de grandes appréhensions, sachant bien qu'un cœur pressé échauffe le sang et la bile, qui sont des dispositions à prendre plus facilement le mal contagieux. C'est pourquoi je vous prie de prévenir cela, autant qu'il vous sera possible, et de vous affranchir de cette peine d'avoir quelques particularités pour votre soulagement, puisque en conscience, si je ne vous les croyais pas nécessaires, je ne l'eusse jamais requis, et si vous les prenez à contrecœur, elles ne vous profiteront point, ains vous nuiraient, et il serait mieux que vous ne les prissiez pas; mais je vous prie, au nom de Dieu, de vous affranchir de ce défaut, car je vous assure que la douce et cordiale soumission en cela sera plus agréable à Dieu et profitable à votre perfection que votre rigidité à satisfaire vos inclinations. Dieu, par son infinie bonté, vous conserve et toutes nos Sœurs !
Certes, je suis marrie que votre SœurN. ne s'affranchisse pas de cette imperfection; mais elle sera mieux apprise par cette
dernière faute. Votre conduite fut fort bonne puisque la chose était connue , mais je vous dirai que souvent il ne faut pas faire semblant de voir ces petites choses toutes les fois qu'on les remarque. — Pour Dieu, gardez-vous bien de vous exposer si Dieu permettait qu'il arrivât du mal chez vous, et au moindre soupçon séparez les filles et vous gardez de les soigner. M. Quêtant et moi nous avons pensé que votre grange serait bien propre à cela. Faites bien tout ce que ce bon Père vous dira; et gardez surtout que vos gens qui sont autour ne [vous] fréquentent | pas]. Jetez dans l'eau ce qu'ils vous donneront. Enfin, souvenezvous bien comme nous faisions ici durant la peste, et faites de même si elle vous environne. Ayez force genièvre, et faites-en brûler tous les matins chez vous; et vos Sœurs feront bien d'en prendre quatre ou cinq grains tous les matins, et vous aussi, ma très-chère fille, que je conjure de toujours avoir une affection filiale devant Dieu pour moi, à ce que sa Bonté me fasse la grâce que j'accomplisse parfaitement sa divine volonté. Je le supplie vous combler de son saint amour. Je suis vôtre sans réserve.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCXCV
A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIAMESSE
A TURIN
Vœux de la Sainte pour la conservation du marquis; elle lui recommande le monastère de Turin.
vive -J- JÉSUS.'
Annecy, 22 mai 1640.
Monsieur,
Il faut avouer la vérité : le siège de Turin tient mon cœur assiégé de beaucoup de douleurs, me représentant les appréhensions et afflictions de nos pauvres Sœurs et de tant de bonnes
âmes l. Nous prions et faisons prier incessamment pour recommander à Notre-Seigneur les besoins de son peuple, et la conservation de votre digne personne qui nous est si chère et précieuse. Je ne doute nullement, Monsieur, que votre véritable bonté n'ait tout le soin possible pour la conservation de nos chères Sœurs; après Dieu, c'est ma confiance, sur quoi je veux demeurer en paix, attendant ce qu'il plaira à la souveraine Providence d'ordonner, m'y soumettant dès maintenant de tout mon cœur. Je sais qu'autrefois M. le comte d'Harcourt aimait notre petite Congrégation. Dieu vous préserue de tout mal et vous conserve en sa grâce; c'est l'un de mes plus grands désirs, étant de cœur en tout respect, Monsieur, votre, etc.
1 Le monastère de Turin, placé entre les batteries des deux armées, courait le plus grand danger. Les Religieuses voyaient les boulets de canon percer leurs murailles, briser les couverts et les planchers, passer sur leurs lits et tomber dans le réfectoire et dans le chœur. Ce fut pendant ce temps que Jeanne-Bénigne Gojos , humble Sœur domestique, fit des choses qui , surpassent la croyance humaine. « Cette humble fille, favorisée de grâces surnaturelles, avait à son service des aides invisibles qui avaient ordre de ne la pas laisser choir. Son Ange gardien surtout l'abritait sous ses ailes lorsque, au milieu du jardin pour y cueillir les fruits ou les légumes nécessaires à l'entretien de la communauté, elle voyait une douzaine de boulets frapper à ses pieds ou passer sur sa tête, sans qu'un péril si imminent la fit sortir de sa profonde paix. Une fois même, le canon emporta la moitié d'un arbre sur lequel elle était montée; mais elle n'en témoigna ni frayeur ni surprise. » [Voir la note sur Sœur Jeanne- Bénigne Gojos, à la dernière lettre de 1640.)
Le 20 septembre, la ville capitula. Grâce à la protection de la Saint- Vierge, le monastère fut épargné : pas un soldat n'y pénétra. Plusieurs même , en reconnaissance des secours reçus de la communauté , allèrent de leur plein gré faire la garde autour des murs de clôture pour empêcher des vexations, disant agréablement « qu'ils n'oublieraient jamais les Religieuses savoisiennes, et qu'ils porteraient dans leur pays le souvenir des bontés et des charités qu'elles avaient eues pour les blessés » . (Histoire de la fondât ion de Turin.)
256 LETTRES DE SAIXÏE CHAXTAL.
LETTRE MDCXCVI
A MONSIEUR DE COYSIA
SÉNATEUR A CHAMB1SRY
Elle le félicite de sa promotion à la dignité de sénateur.
vive -J- jksus!
[Annecy], 22 mai [16iOJ.
Monsieur,
Certes, il me semble que c'est avec charité que je me suis réjouie de votre promotiou au sénat, y voyant entrer un si bon juge, qui est le grand trésor des parlements, le repos et bonheur des peuples. Monsieur, j'espère en la divine Bonté qu'il vous tiendra de sa sainte main, comme il a fait toujours, et que là (demeurant ferme en vos saintes résolutions) vous y affermirez une élection éternelle et y acquerrez de grands mérites, et d'autant plus j'espère cette bénédiction pour vous, Monsieur, que ce sont vos amis qui vous y ont porté, et non aucune ambition de votre part, et que les contradictions ne vous y ont pas manqué, lesquelles Dieu a renversées, par et en considération de votre probité et vertu. Je supplie son infinie Bonté de régner en votre chère âme et en tous vos jugements. Je suis d'une affection immortelle et serai sans fin, Monsieur, votre très-humble servante en Notre-Seigneur.
Mille très-humbles saluts à madame votre femme.
Conforme à une copie de l'original gardé par M. Faga, à Chambéry,
LETTRE MDCXCVII
A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY
A P.1RIS
Fruits de salut que les Prêtres de la Mission opèrent dans le diocèse de Genève.
VIVE f JKSL'S.'
[Annecy], 23 mai [1640].
Mon très-honoré et vrai Père,
Envoyant des lettres à M. Vincent de ses chers enfants et de nos fidèles ouvriers, je ne saurais m'empêcher de vous en dire un peu des nouvelles, qui sont dignes de donner une parfaite consolation à votre bénite âme, mon tout bon et cordial Père. Oh Dieu! quelle grâce devez-vous à Dieu d'avoir fait cette œuvre, mon très-cher Père; car il ne se peut dire les fruits innombrables que sa divine Bonté fait par ces bons messieurs. Enfin , les conversions et les changements de conscience de mal en bien et de bien en mieux sont universels, ou peu s'en faut entre ceux qui les entendent. Chacun les admire et confesse qu'ils sont choisis de Dieu pour convertir le peuple.
Certes, AI. Codoing est un digne ouvrier et tous les autres très-bons, qui donnent un exemple et satisfaction nonpareils. Mon cœur dit toujours : Cette bonne œuvre comblera de mérites mon très-cher et vrai Père, qui n'a su faire un bien plus purement pour la seule gloire de notre débonnaire Sauveur et le salut des âmes rachetées de son très-précieux sang, le mérite duquel vous sera aussi appliqué avec abondance de grâces en ce inonde, et de gloire en la bienheureuse éternité. C'est ce que mon âme désirera incessamment à la vôtre toute chère, mon tout bon et très-cordial Père.
Faites toujours quelque petit souhait pour le salut de voire indigne, mais très-humble, très-obéissante et toute cordiale fille.
[P. S.] J'attends toujours de vos nouvelles pour écrire au monastère. AI. Vincent vous dira un mot de la Alère Hélène. vin. ir
LETTRE MDCXCVIII (Inédité)