RELIGIEUSE DOMESTIQUE, A TURIN
Le cœur que Dieu gouverne n'a pas besoin d'autre directeur.
[Anneey, 1640]
Ma fille très-chère, En ce peu de mots que vous me dites de votre intérieure occupation, il me semble que Dieu me fait voir votre âme comme si elle était exposée à mes yeux. C'est Dieu qui opère
■Celte humble Sœur domestique, émule de la Bienheureuse Marguerite- Marie dans l'héroïsme de l'amour et de la pénitence, naquit à Viuz en Veronay, diocèse de Genève. Depuis son entrée au premier monastère d'Annecy (1635), sa vie est un magnifique enchaînement de grâces surna-
en vous, et sans vous, ce qui se passe en votre chère àme. Il m'est avis donc que ce que vous devez faire, c'est de regarder Dieu et le laisser agir, vous tenant dans l'amoureuse simplicité intérieure. Et quant à l'extérieur, employez fidèlement les occasions que sa Providence vous présentera dans chaque
turelles de l'ordre le plus élevé. Sainte J. F. de Chantai la conduisit à la fondation de Turin, où Jeanne-Bénigne prononça les vœux sacrés le 10 juin 1640. « Depuis le jour de sa profession, il ne lui semblait plus être sur la terre. Plusieurs volumes seraient insuffisants à contenir le détail des faveurs qu'elle reçut de la magnanimité du Père céleste, de l'amour du Verbe, de la libéralité du Saint-Esprit. La Reine Immaculée fut le canal par lequel la Sainte Trinité se communiquait à elle; ses Anges gardiens, les ambassadeurs visibles que lui députait son divin Epoux. Saint Joseph, saint Pierre et saint Paul, saint Augustin et saint François de Sales la visitaient dans sa pauvre cellule, et la comblaient de si pures délices qu'elle se demandait parfois si elle était transportée au ciel ou si le ciel s'abaissait jusque dans le monastère. » Pour expliquer les grâces reçues par l'adorable Sacrement de nos Autels, « la plume d'un Séraphin, dit cette humble fille, resterait court » . Sa correspondance à tant de faveurs a été admirable : éclairée d'un rayon divin au pied du tombeau de saint François de Sales, elle fut dès lors comme sourde, aveugle et muette pour toutes les choses de la terre, étrangère à tout sentiment humain ou naturel, « passant de tout le créé au céleste, à l'infini, en sorte qu'après cinquante-sept ans de vie religieuse elle pouvait dire : Dieu a été incessamment l'unique objet de mon esprit , le seul amour de mon cœur, et sa gloire, la fin de toutes mes actions. — Les dépositaires de sa conscience ont pu assurer qu'elle n'avait jamais rien refusé au saint mouvement de la grâce, ni rien accordé à la nature de ce qu'elle pouvait lui retrancher sans mourir. »
Son amour pour le prochain lui faisait non-seulement oublier ses propres intérêts, mais, à l'exemple de l'auguste Victime, prendre sur elle, devant Dieu et devant les hommes, les fautes qu'il commettait, les expiant par des austérités effroyables. Une fois entre autres , pour obtenir des grâces de préservation à des âmes menacées de perdre la foi, elle coucha pendant trois ans sur le pavé de sa cellule.
« La qualité de Serviteur que Jésus a prise, disait-elle, a plus glorifié Dieu que celle de Sauveur. » Aussi ne voulut-elle jamais quittter son rang de Sœur domestique. Les laborieux emplois qui lui furent confiés toute sa vie étaient au-dessus des forces de plusieurs personnes ; mais ses Anges gardiens se faisaient avec elle «jardiniers, cuisiniers, boulangers, dépensiers, alluviii. 22
moment pour la pratique des vertus. Mais ce que je dis est superflu, car le cœur que Dieu gouverne n'a besoin d'autre directeur. Suppliez sa Bonté, ma chère fille, d'accomplir en nous sa sainte volonté, sans que nous y apportions aucun empêchement. Votre, etc.
Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.
meurs de feu, dresseurs de table » . Parler des multiplications dues à ses prières, et constatées par les personnes du dehors et la communauté de Turin, serait trop long. Il ne le serait pas moins d'énumérer les prédictions qu'elle a faites : toutes se sont réalisées. — Le Saint-Esprit l'a conduite dans les voies les plus sublimes de la mysticité, avec des lumières et des communications ineffables. « Il était surprenant, a déposé le confesseur de la Visitation de Turin, de voir cette simple fille, sans étude et sans instruction, comprendre admirablement les Psaumes, tirer de la Sainte Ecriture les passages les plus appropriés aux divers états de la vie spirituelle, les appliquer avec une justesse qui étonnait les plus doctes. » — A ses vœux de Religion elle en avait joint de secrets , dont la pratique effrayait ses directeurs, qui assuraient y voir une perfection aussi élevée que dans l'héroïque engagement contracté par sainte Thérèse et sainte J. F. de Chantai. — Contemporaine de la Bienheureuse Marguerite-Marie, Sœur Jeanne-Bénigne eut une connaissance surnaturelle des grandes manifestations du Sacrk-Coeur de Jésus, quoique à cette époque il n'en fût point question en Italie. La Supérieure, lui demandant si elle recevait autant de grâces que la sainte confidente de ce Cokur adorable, en obtint cette réponse : « Ma Mère, elle est plus fidèle que moi, mais Bénigne n'a rien â lui envier!... »
Après l'avoir fait longtemps jouir des splendeurs du Thahor, le divin Époux voulut que cette épouse privilégiée terminât sa vie comme Lui au milieu des ténèbres et des angoisses du Calvaire. Dès longtemps elle avait eu révélation de ce dessein providentiel, et se réjouissait dans l'espoir de devenir conforme au Sauveur mourant. Elle soutint avec une invincible constance des Souffrances intimes mille fois plus douloureuses que celles dont son corps était torturé, et le 5 novembre 1692 elle put prononcer le Coxsummatoi est!... « Les grâces nombreuses obtenues par l'invocation de cette humble et sainte fille attestent son crédit auprès de Dieu, qui a promis d'exaucer les prières qu'elle déposerait au pied du trône de l'Agneau. »
Sa vie a été imprimée à Turin sous ce titre : Le Charme du divin amour,
ou Vie de la dévote Sœur Jeanne-Bénigne Gojos, Religieuse domestique de la Visitation Sainte-Marie, morte en odeur de sainteté au monastère de
Turin. Volume in-12.
LETTRE MDCCXLI
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN
SUPÉRIEURE A THOXOX
Comment recevoir les consolations et les désolations. vive -j- jésus!
Annecy, 10 janvier 1641.
Ma chère fille,
Je vois que votre chère àme est toujours dans ses vicissitudes de consolations et bonnes lumières , et aussi de délaissements , ténèbres et sécheresses ; toutes les bonnes âmes passent par là. Je vois que la vôtre a toujours un peu de peine quand elle est réduite aux impuissances, par la crainte que vous avez que cela ne vous arrive par votre faute et d'offenser Dieu par vos lâchetés et infidélités. Hélas ! où en serions-nous si les ténèbres et impuissances nous rendaient coupables devant Dieu! Au contraire sa divine Bonté nous les donne pour nous purifier, et faire mériter par cette souffrance portée humblement et doucementcar qui ne sait que les goûts, les lumières et agilités spirituelles ne sont pas en notre pouvoir, et que nous n'y avons que le seul acte de la volonté? De quoi donc nous tourmenter quand nous ne pouvons ceci et cela? Mais je vois que Notre-Seigneur ne vous laisse pas de fort loin, et que dans vos sécheresses II vous donne toujours de quoi passer chemin : que cela vous suffise et ne vous regardez point tant. Vous voyez trop ce qui se passe en vous : vous devriez recevoir le bien et le mal, la consolation et la désolation également, sans y vouloir prendre garde, aius tenir votre esprit simplement attentif à Dieu, sans vous amuser
à ce qui se passe, en sorte que vous ne voyiez ni sachiez dire ce que c'est. Tâchez, autant qu'il vous sera possible, de faire cela, et de ne point laisser entrer ces craintes du péché si avant dans votre cœur. Il le faut éviter soigneusement quand on le voit; hors de là n'y point penser.
Je vois bien que vous ne faites pas tout ce que vous voulez de votre esprit; mais c'est aussi une peine qu'il faut souffrir sans s'y amuser, tâchant toutefois de l'accoiser doucement et lui retrancher toute réflexion volontaire. Priez Dieu que je fasse bien ce que je vous dis. Sa Bonté vous bénisse et soit bénie !
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon.
LETTRE MDCCXLII
A MADAME LA DUCHESSE DE MOMTMORENCY
1 MOULINS
Envoi d'une lettre de Mgr de Genève, relativement au voyage de la Sainte
à Moulins.
vive f jésusI
Annecy, 15 janvier 1641.
Madame,
Il m'a bien fâché d'être si longtemps sans répondre à celle dont votre bonté m'a honorée; mais il fallait que j'attendisse de pouvoir parler à Mgr de Genève, à qui l'âge et la saison ne lui permettent guère de sortir du logis, outre que j'ai aussi été retenue dans la chambre plusieurs jours pour un grand rhume : avant-hier seulement, il vint ici. Je n'eus pas besoin, Madame, de lui dire qui vous êtes, car il connaît très-bien votre illustre maison; et, par réputation, la dignité des grâces naturelles et surnaturelles dont la suprême Providence vous a gratifiée , Madame, et il m'en parla avec singulier respect.
Voilà sa réponse à laquelle je n'ai contribué chose quelcon-
que, j'en ferais conscience; car comme je me sens tout à fait incapable de rendre utilement le service que votre bonté attend de moi et toutes nos Sœurs, si ce n'est par la bénédiction de la sainte obéissance, je désire n'y avoir aucune part que celle d'une sincère soumission. Je pense que, comme ce bon prélat sait qu'il est impossible que je parte de ce monastère qu'après l'Ascension, il vous le mandera : s'il ne le fait pas, je vous le dis, Madame, qu'en conscience il ne se peut; car ayant à faire ici l'élection d'une Supérieure, je ne puis en façon quelconque abandonner cette maison que cela ne soit fait. — Je ne sais pas ce que Mgr de Genève vous répond , mais je vous assure , Madame, que, s'il me commande d'aller, je le ferai de trèsbon cœur, moyennant la grâce de Dieu, et d'autant plus que l'espérance de l'honneur de vous voir me sera un puissant attrait et consolation dans cette obéissance '. Dieu veuille couronner cette année et [répandre] plusieurs bénédictions sur votre digne personne, Madame, de qui je suis et serai sans fin et en tout respect, votre, etc.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de \evers.
1 Après avoir passé plusieurs années au monastère de Moulins dans la pratique des plus admirables vertus, madame de Montmorency comprit que Dieu lui demandait davantage. L'idée de la vie religieuse avait toujours été repoussée par celte âme. qui dans son humilité s'estimait indigne du titre d'Epouse de Jésus-Christ. Mais à ce moment le Seigneur parlait si haut que, toute résistance devenant impossible, elle ne pensa plus qu'à obéir à l'appel divin, par un complet divorce avec un monde dont elle avait connu toutes les amertumes et méprisé toutes les grandeurs. Sans avouer ouvertement son projet, la duchesse suppliait sainte .1. F. de Chantai de faire un voyage à Moulins, dans l'espoir d'être initiée à la perfection religieuse par celte grande directrice des âmes.
LETTRE MDCCXLIII (Inédite)
A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL
SUPÉRIEURE A FRIUOL'RG
Souhaits de bonne année. — Promesse de recevoir une postulante de Fribourg.
vive -J- jésus!
Annecy, 17 janvier 1641.
Ma très-chère fille, Je prie Dieu, au commencement de cette année, vous combler de grâces et bénédictions avec toutes nos très-chères Sœurs, et vous la rendre pleine de prospérités. — Il n'y a pas longtemps que nous vous avons fait réponse , touchant nos chères Sœurs de Besançon. J'ai été un peu tardive à répondre à la vôtre dernière, à cause de la grande multitude d'affaires que nous avons. Quanta ce que vous me dites, que les parents de cette demoiselle ne lui veulent pas permettre d'entrer parmi vous pour être Religieuse, ne se contenlant pas de l'assurance que l'on vous a faite de la recevoir en notre seconde maison d'Annecy, désirant que son assurance soit d'être reçue en ce premier monastère au cas que l'établissement de Fribourg ne se fasse pas , s'ils savaient comme, par la grâce de Dieu, notre seconde maison et celle-ci sont proches et ne sont qu'une ensemble, ils ne feraient pas cette difficulté. Qui promet pour l'une, promet pour l'autre. Donc, vous les pouvez assurer qu'étant personnes telles que vous me les dépeignez, et la demoiselle étant si bonne et vertueuse et ayant une si puissante vocation, l'on n'aura garde de les éconduire en leur désir. L'on se contentera de la dot de deux mille cinq cents livres monnaie de France. Je crois bien, ma fille, qu'avec cela Messieurs ses parents ne manqueront pas de vous donner ses habits et quelque petit ameublement. Ma chère fille, je vous salue et toutes nos chères Sœurs, me recommandant à vos prières. Je supplie Notre-Seigneur vous combler de son saint amour. Je demeure, ma chère fille, votre, etc.
Conforme à l'original gardé aux Archive de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCCXLIV
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIM
SUPÉRIEURE A THOXON
Elle l'engage à se maintenir dans le simple regard en Dieu.
vive -J- JÉSUS !
[Annecy, 1641. J
Je vois, ma très-chère fille, que notre très-bénin Sauveur vous traite toujours en fille qui l'aime, vous favorisant de beaucoup de grâces et de lumières, et surtout j'estime le courage qu'il vous donne pour les suivre et être absolument en sa sainte main; bénite en soit sa Bonté. Votre petite lettre précédant cette dernière me disait que, vous ôtant les attaques, vous teniez votre esprit ferme dans ce simple regard dont vous voyez que ce soit le mieux, et il est vrai. Persévérez, ma très-chère fille, et à prier pour moi, que Dieu me fasse la même grâce, et accomplisse en moi sa sainte volonté.
Conforme à nue copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.
LETTRE MDCCXLV
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY
SUPÉRIEURE A BOURG EN BRESSE
Qualités que les Sœurs de Moulins désirent à leur future Supérieure. — Prévoir
l'élection de Bourg. — La communauté de Vannes souhaite la Mère de Chastel-
lux. — Eloge de madame de Montmorency. — Aller d'un monastère à l'autre
est contre la clôture. — Le cardinal de Lyon ne désire pas que la Mère de
Blonay retourne à Bellecour.
vive f Jésus !
[Annecy, 1641.]
Ma très-chère et toujours plus aimée fille,
Je crois que vous aurez reçu maintenant un mot de lettre que nous vous écrivîmes il n'y a que trois jours, par un Père Cordelier, qui était pour vous dire comme Monseigneur a écrit à
Son Eminence pour vous demander pour céans; nous ne savons pas la réponse qui se fera. Dieu par sa bonté veuille tout conduire pour sa gloire!
Mais, ma très-chère fille, il faut que je vous avoue que je suis ravie de voir la lettre de ma Sœur [M. H. de Chastellux] Supérieure de Moulins, de dire que j'ai promis d'aller là, et faire entendre au bon Père Michel-Ange comme si je vous y avais proposée. Voici sincèrement comme la chose s'est passée : après plusieurs pressantes lettres pour ce sujet de m'en aller à Moulins, et les instantes supplications de madame de Montmorency, il me prit scrupule de continuer ma résistance, vu les raisons que m'apportait et les prières que me faisait une dame de telle vertu et mérite, tellement que je fis réponse à ma Sœur la Supérieure, et à madame de Montmorency aussi, que je dépendais de l'obéissance, que si l'on faisait voir à Mgr de Genève, qui est mon Supérieur, des raisons de nécessité, ensuite desquelles il me commandât d'aller à Moulins, que je n'apporterais pas de la résistance si la volonté de Dieu m'était connue par mon Supérieur : voilà toutes les promesses que j'ai faites.
La Mère de Moulins m'écrivait et les "conseillères aussi, que je leur donnasse une Supérieure excellente et solide au-dessus du commun, laquelle fût ancienne d'âge, ancienne de Religion et qui eût une longue expérience à la conduite, qu'elle fût douce, d'une grande sagesse , d'une grande douceur et dextérité pour manier les esprits. A la vérité , ma très-chère fille , je ne pus pas m'empêcher de sourire de leur voir si bien dépeindre la Supérieure qu'elles voulaient, et fis réponse à la Mère que véritablement, grâce à Dieu, il y a dans l'Institut assez de sujets qui ont plusieurs des bonnes conditions qu'elles demandent en une Supérieure , mais que je ne savais que notre chère Sœur de Blonay qui les eût toutes ensemble et à un si haut degré qu'elles désiraient, mais qu'elle n'était nullement en notre disposition,
que donc elle regardât avec ses Sœurs, dans l'Institut, celle qu'elles jugeraient à propos pour les servir utilement; que je les assurais, si elle n'était pas engagée, de faire mon petit pouvoir pour la leur faire avoir, et que toujours je leur allais nommer celles sur qui je pensais qu'elles pourraient jeter les yeux, à savoir la déposée de Nevers, la déposée d'Orléans, et ma Sœur de la Martinière qui sera déposée à Blois. Sur cette lettre, ma très-chère fille, la bonne Mère de Moulins, qui est un peu ardente en ce qu'elle désire, me fit une belle lettre de remercîments de ce que je leur promettais d'aller à Moulins, et me parlait aussi de vous, comme si je leur en eusse donné quelque assurance, sans me dire un seul mot des trois autres que je leur avais proposées. Oh! croyez, ma chère fille, que je lui fis une bonne réponse, et leur disais bien que votre chère personne est entre les mains de puissances si hautes que nous n'y avions point de pouvoir pour nous-mêmes , à plus forte raison n'en avions-nous point pour les autres; qu'au reste, il y avait un an que je ne cessais d'écrire pour savoir si nous vous pourrions obtenir, et qu'au bout de toutes mes diligences j'en suis aussi savante qu'au commencement.
Mais enfin, ma toute chère fille, je résigne tout entre les mains de Dieu; sa Bonté sait avec quelle affection nous désirons votre chère présence, mais nous ne savons pas ce que sa Providence a destiné; que s'il lui plaît de tirer de vous ce service, et vous envoyer à Moulins, Il est le souverain Maître. Mon àme a une parfaite consolation de voir la vôtre également indifférente entre les mains de Dieu et d'être disposée d'aller ici ou là, selon que sa divine Bonté l'aura destiné; c'est la vraie disposition que je désire à votre cœur bien-aimé. Et comme nous sommes dans une si grande incertitude, il faut, ma très-chère fille, que vous pensiez sur qui vous voulez jeter les yeux pour laisser votre maison entre quelques bonnes mains, si Dieu ordonne que vous la quittiez : je désire savoir cela. Je sais bien que vos Sœurs
seraient bien aises de réavoir ma Sœur la Supérieure de Moulins, mais je ne crois pas que cela se puisse. Nos Sœurs de Vannes, qui sont filles de Moulins, la désirent et en ont besoin.
Il est vrai, ma très-chère fille, que la maison de Moulins a des esprits assez difficiles ; mais la charge n'est point à appréhender pour le regard de madame de Montmorency. Je vois bien que ce bon Père ne la connaît pas, quoiqu'il la nomme sainte, et vraiment elle l'est. C'est un bonheur, un honneur et une utilité incroyables à la maison de Moulins que la présence de cette vertueuse duchesse. Ce n'est point une femme de cour: son cœur ni ses affections n'y furent jamais. Elle ne couche ni ne mange avec ni parmi les Sœurs; elle est logée en un corps de logis séparé, au bas de la basse-cour, qui est une marque du mauvais ménage de feu ma Sœur AI. A.., qui fit bien de la dépense à le faire bâtir; il est du tout hors le commerce des Sœurs. Là, cette vertueuse dame couche et mange, sans que les Sœurs s'en mêlent : elle va à la messe au chœur; mais elle ne va que très-rarement parmi les Sœurs, et toujours elle y répand une nonpareille odeur de ses grandes vertus, qu'il ne [serait pas] à désirer qu'elle fût seule. Elle ne voit qui que soit; mais quel moyen d'éviter qu'une telle dame ait quelque peu de suite, ni d'empêcher qu'elle ne trouve la porte de notre maison ouverte, étant là retirée par l'autorité royale? Je le répèle, c'est un bonheur sans pareil à notre maison d'avoir cette sainte princesse Dites-le bien à ce bon Père, et comme le couvent n'est non plus distrait d'elle, ni occupé à son service que si elle n'y était pas. Elle a une vénération si grande pour les exercices religieux qu'elle ne permettrait pas qu'une Sœur perdit seulement le commencement d'un Office pour elle. Je suis témoin oculaire de ce que je dis, et en ai été ravie.
Hélas! ma chère fille, que ces allées et venues d'un des
monastères à l'autre sont fâcheuses et contre la clôture; je savais déjà l'histoire de la récréation et suis très-aise que Son Éminence ait fait voir le défaut. J'ai écrit là-dessus mon sentiment et de quelques petites choses ; j'attends voir quelle réponse l'on me fera par le retour de nos marchands. — Je vous supplie, ma très-chère fille, de faire faire les prières ordinaires pour une de nos sœurs de la seconde maison, qui décéda hier. Elle se nomme AI. -Agnès. — Nous n'avons pas encore reçu les lettres que vous dites nous avoir écrites, il n'y a que quinze jours.
[P. S. j Ma très-chère fille, un Père m'a dit que Son Eminence (ou quelque autre personne, je ne m'en souviens pas clairement), que Son Eminence n'avait nulle inclination que vous retournassiez à Lyon, et que vous n'y seriez pas proposée. Là-dessus Mgr de Genève a écrit, et nous espérons bonne réponse, sinon que l'on ne veuille aussi que vous ne soyez pas ici, ce que je ne crois pas, mais il en est venu quelque pensée à quelqu'un; c'est pourquoi, si cela était, nous procurerions que vous fussiez à Moulins, je veux dire que nous ne l'empêcherions pas, afin qu'étant hors du diocèse, nous puissions vous retirer. Tout ceci m'est dur, mais Dieu qui le permet pour notre mieux soit béni î — Un Père familier de Bellecour m'a dit que ma bonne Sœur N. y était plus crainte qu'aimée, et que sans doute le gros de la communauté vous désire. Je vous prie, n'écrivez qu'à la Mère fort cordialement, sans rien témoigner. Que si vous écrivez à quelques filles, que ce soit par réponse, sans rien témoigner que de grande cordialité.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCCXLVI