A LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST
SUPÉRIEURE A UAUERS
On ne doit rien négliger de son devoir au temps de la tribulation intérieure. — Divers points d'observance touchant l'entrée des Sœurs tourières, la Sœur portière, le coffre à trois clefs et le catalogue pour l'élection. — Il faut dire l'Office rondement et ne pas changer le chant noté par saint François de Sales. — Joie d'apprendre cpie le Saint visite le monastère de Mamers par des odeurs célestes. — Les communautés qui peuvent se suffire font bien de ne pas prendre une Supérieure au dehors. — Au milieu des dangers de peste, se tenir confiantes en la volonté de Dieu.
VIVE -J- JÉSUS
[Anuecy, 1641.]
Ma toujours plus chèrement aimée fille,
Je tous assure que je reçois une nouvelle consolation quand je vois de vos lettres, et que j'apprends des nouvelles de votre cœur, que le mien chérit d'une tendre affection. Je vois que Notre-Seigneur a permis qu'il soit un peu pressé et peiné, ce bon cœur; mais je remarque aussi que notre Sauveur le tient et soutient dans ces attaques. 0 ma chère fille! sommes-nous pas bienheureuses que ce miséricordieux Père nous fasse un peu part de quelques petites gouttelettes de son fiel, lequel enfin sera plus doux que le miel à notre âme? Demeurons volontiers comme Dieu veut que nous soyons, et comme m'écrivait le Bienheureux, « ne regardons point par où nous cheminons, mais sur Celui qui nous conduit, et au bienheureux pays où II nous mène ». Quelle sécheresse qui vous puisse arriver, ne rabattez rien de votre devoir ni de ce que vous devez faire, sans vous mettre en peine si vous n'agissez pas avec la vigueur ordinaire ni allégresse, car vraiment cela n'est pas en notre pouvoir, oui bien la fidélité : voilà pour votre cœur. Je veux maintenant répondre au reste de votre lettre.
Je suis bien aise, ma fille, que l'écrit de Marseille ait profité à votre communauté. Oh! si vous aviez vu cette maison-là, vous
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en seriez ravie; je ne sais où j'ai eu plus de satisfaction pour le vrai esprit d'oraison, union et exactitude et très-grande simplicité qui y régnent. — Mais n'entrez pas en nul scrupule pour les entrées des Sœurs tourières : nous les faisons entrer pour toutes les occasions que vous me marquez, et on les peut faire entrer généralement pour tous les gros services de la maison. Nous les faisons aussi entrer le soir lorsque nous faisons deux ou trois fois l'année quelque petite récréation extraordinaire; mais elles passent par le tour, et l'on en demande congé au confesseur ou Père spirituel. Mais si , pour laver la lessive ou pétrir, elles sont dans la maison, il ne faut point d'autre licence. Il ne les faut pas faire entrer exprès pour rendre compte.
Quant à toutes ces petites circonstances que vous observez pour la portière, nous ne les faisons pas. Quand la portière vient demander congé d'ouvrir la porte à quelqu'un, elle prend tout d'un train la clef de la Supérieure, puis sonne son aide. De même, si l'on sonne avant les Ave du matin, ce qui est trèsrare, elle va simplement à la porte comme à l'ordinaire, après avoir été prendre les clefs à la chambre de la Supérieure. Il est vrai que si c'était bien avant dans la nuit, comme à deux ou trois heures après minuit, il faudrait qu'elle fût assistée; mais pour demi-quart d'heure ou pour un quart d'heure, ou une heure l'été avant le réveil, cela ne veut rien dire. Pour la clef du coffre que vous envoyez prendre, cela est indifférent : la Constitution n'oblige pas à être toutes trois présentes quand le coffre s'ouvre, mais seulement que les trois nommées aient les clefs, afin qu'il ne soit point pris d'argent sans qu'elles le sachent. Voyez-vous, ma fille, si nous voulons faire ce qui n'est pas défendu, nous ferons beaucoup de choses; céans nous nous contentons de faire ce qui est écrit. — Soyez soigneuse que l'Office se dise bien rondement, car il y a plusieurs prélats qui nous veulent faire changer notre chant, ce qui me fâcherait bien;
car c'est notre Bienheureux Père qui le nota et composa dès notre commencement.
Quand l'on veut proposer une ou deux des conseillères pour mettre sur le catalogue, elles vont comme les autres parler au Supérieur; puis pour y aller toutes ensemble elles se retirent et n'y vont pas. Si la Supérieure veut appeler en leur place des surveillantes, cela est indifférent, je ne le voudrais pas mettre en coutume; ains après que j'aurais parlé au Supérieur avec les autres coadjutrices, je les ferais appeler pour faire le catalogue, aussi bien faut-il qu'elles s'y voient.
J'ai été toute consolée que notre Bienheureux Père ait visité votre maison par ses odoriférantes et sacrées visites. Voyez, ma fille, ce Bienheureux vous est allé dire grand merci de la belle aube que vous lui avez offerte, et encore plus de la fidèle affection que vous avez de prendre son vrai esprit, et le communiquer à toutes celles que la divine Providence commettra à votre soin. — Or sus, béni soit Notre-Seigueur qui vous a préservées de la contagion. Il se faut servir de précautions humaines et naturelles, mais vous ne pouvez user d'un meilleur préservatif que de prendre de l'eau où les reliques de notre saint Fondateur ont trempé. Vous avez cueilli les fruits de votre confiance ; j'en bénis Dieu de tout mon cœur, et compatirais à la cécité de M. votre Père spirituel et de M. votre confesseur, n'était que j'espère en Dieu, puisque ce sont des âmes si pleines de vertus et de piété qu'il récompensera cette affliction et perte corporelle par les dons intérieurs de la soumission à sa divine volonté, qui est le plus précieux trésor que l'àme puisse avoir en ce monde, pourvu que nous voyions éternellement notre Dieu. Il n'y a point de doute que M. votre confesseur étant si bon et docte, sa cécité ne l'empêchera pas de continuer à vous confesser, et un autre dira votre messe. — Vous avez fait fort sagement de ne pas laisser finir l'année en la charge de directrice à cette bonne Sœur qui faisait tant de besogne en peu de temps.
Nous voyons tous les jours plus qu'il faut que l'humilité, la simplicité et la sincérité soient bien enracinées au cœur des filles qui sont employées aux principales charges, mais surtout à la direction des novices. — Je suis bien aise de ce que vous me dites, que vous êtes résolue de n'aller point chercher de Supérieure au dehors : les maisons qui ont de quoi se tenir chez elles s'en trouvent bien.
Ma chère fille, agréez humblement de voir que quelques-unes de vos Sœurs aient des pensées et aversions à votre sujet ; tirez-en le fruit d'une cordiale humilité, puisque Dieu fait la grâce à ces chères âmes d'en tirer celui de la sincérité, candeur et mortification. Celles qui sont travaillées de peines intérieures sont bienheureuses, pourvu qu'elles soient fidèles à Dieu, et à aller, malgré ces vents contraires, toujours constamment. Vous avez bien raison d'estimer le chemin de la croix; car qu'y a-t-il de plus souhaitable en ce monde que d'être rendu conforme au Fils de Dieu, dont l'infinie charité a voulu, par multitude de travaux et de douleurs, entrer dans sa gloire? Il me semble qu'entre tous les hasards que courent les servantes de Dieu en ce temps de calamités, la mort de peste est la moindre au prix des autres maux où les guerres ont jeté des pauvres Religieuses. Et enfin, ma fille, ce grand Sauveur, qui sait faire toutes choses pour sa gloire et notre bien, tire de ces afflictions contagieuses tant de bien, mettant les cœurs à l'épreuve de la résignation à sa sainte volonté, de la confiance en sa bonté et providence, et de la charité véritable pour le prochain, par les assistances que l'on se rend les unes aux autres en semblables rencontres. C'est un grand aiguillon aux âmes, pour rentrer profondément en elles-mêmes, de se voir dans les hasards et de se voir subitement surprises de la mort. Je regarde maintenant votre cœur, ma chère fille, comme embrassant amoureusement et généreusement la sainte croix par laquelle le divin Sauveur vous a tant donné de lumières, de désirs et d'affections. Je vous conjure
de demeurer grandement joyeuse et allègre et de tenir votre communauté grandement contente, encouragée et sans appréhension, tant qu'il se pourra, d'autant que l'appréhension fait beaucoup de mal. Et puis, que doivent appréhender les vraies servantes de Notre-Seigneur? Rien du tout que le péché. Que donc ces chères Sœurs soient fort gaies en l'attente de la divine volonté; je les en prie par votre entremise, et supplie Jésus, sa sainte Mère, saint Joseph et notre Bienheureux Père vouloir prendre soin de cette chère troupe, des cœurs et des corps; et vous, ma fille, je vous conjure, si nous vous pouvons servir en quoi que ce soit, de nous le demander. Je m'assure aussi que vous ne manquerez pas de précautions et de préservatifs convenables; car, comme disait notre Bienheureux Père, « Dieu ayant donné la vertu aux remèdes, c'est sa volonté que nous nous en servions » ; mais, après avoir fait ce qui est de notre pouvoir, ma chère fille, disons de bon cœur et partout : Fiat voluntas tua!
Je ne pourrai m'exempter de peine que je ne sache de vos nouvelles. Votre, etc.
LETTRE MDCCXLVII