‹ Lettres (volume 3)Chapitre 17 sur 351 · A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT DE SAVOIE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT DE SAVOIE

Affaires d'intérêts. — Annonce du départ de sa fille, Sœur Marie-Jacqueline.

vive -J* JÉsus!

[Annecy], ce 8 novembre 1614.

Monsieur, Nous avons reçu les deux ceuts florins par M. Roland. Pour le reste, il n'y a remède; il faut bien s'accommoder avec les pauvres débiteurs, car ils ont prou de peine à recouvrer de l'argent. Je crois qu'ils feront leur devoir; que s'ils y sont trop tardifs, nous vous avertirons; je veux dire, Monsieur, que nos Sœurs qui demeurent ici vous le feront savoir; car, quant à ma Sœur, votre chère fille [M. -Jacqueline], ma Sœur de Blonay et moi, nous espérons, Dieu aidant (après avoir reçu votre congé et votre bénédiction que nous vous demandons très-humblement), de partir bientôt pour aller à Lyon et établir une petite Visitation, ainsi que je m'assure Mgr l'Evoque vous en aura donné avis. Assistez-nous de vos saintes prières, Monsieur, afin que la divine majesté nous fasse la grâce d'accomplir sa très-sainte volonté, et nous la supplierons continuellement de

1 Antoine Favre, d'abord avocat au sénat de Chambéry, puis sénateur, et enfin président du sénat, fut estimé l'un des plus grands magistrats des temps modernes. Il n'avait pas moins de piété que de science : dès son jeune âge, il se confessait et communiait tous les buit jours, et conserva jusqu'à la mort cette salutaire pratique. Saint François de Sales disait que « c'était l'une des plus riches âmes et des mieux faites que son siècle ait portées» .Aussi s'élait-il formé entre eux une amitié si intime qu'ils vécurent ensemble comme deux frères, et s'appelaient de ce doux nom dans leur active correspondance et dans leurs conversations privées.

répandre sur vous et toute votre chère famille l'abondance de ses bénédictions, demeurant pour jamais votre très-humble fille et servante en N.-S.

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.

A SAINT FRANÇOIS DE SALES

Épreuves de la Sainte; son courage et son abandon.

VIVE j JÉSUS.'

[Annecy, ltil4.]

Je vous écris et ne m'en puis empêcher, car je me trouve ce matin plus ennuyée de moi qu'à l'ordinaire. Je vois que je chancelle à tout propos dans l'angoisse de mon esprit, qui m'est causée par mon intérieure difformité, laquelle est bien si grande, je vous assure, mon bon Seigneur et très-unique Père, que je me perds quasi en cet abîme de misère.

La présence de mon Dieu, qui autrefois me donnait des contentements indicibles, me fait maintenant fort trembler et frissonner de crainte. Il m'est avis que cet œil divin, lequel j'adore de toute la soumission de mon cœur, outreperce mon âme et regarde avec indignation toutes mes œuvres, mes pensées et mes paroles ; ce qui me tient dans une telle détresse d'esprit, que la mort même ne me semble point si pénible à supporter, et me semble que toutes choses ont pouvoir de me nuire. Je crains tout, j'appréhende tout, non que je craigne que l'on nuise à moi, comme à moi, mais je crains de déplaire à mon Dieu.

Oh ! qu'il me semble que son assistance s'est éloignée de moi ! ce qui m'a fait passer cette nuit dans de grandes amertumes, et n'ai fait autre chose que dire : « Mon Dieu, mon » Dieu, hélas ! pourquoi me délaissez-vous? Je suis vôtre, faites » de moi comme de chose vôtre. »

Au point du jour, Dieu m'a fait goûter, mais presque imperceptiblement , une petite lumière en la très-haute suprême pointe de mon esprit ; tout le reste de mon àme et ses facultés n'en ont point joui ; mais elle n'a duré environ qu'un demi Ave, Maria, que mon trouble s'est rejeté à corps perdu sur moi, et m'a tenue tout offusquée et obscurcie.

Nonobstant la longueur de cette déréliction, mon très-cher Seigneur, j'ai dit, mais sans sentiment : «Oui, Seigneur, ce qui » vous agréera, faites, je le veux; anéantissez-moi, j'en suis » contente; accablez-moi, je le veux bien; arrachez, coupez, » brûlez tout ce qu'il vous plaira, oui, je suis à vous!»

Dieu m'a appris qu'il ne fait pas grand état de la foi, quand on en a l'expérience par les sens et sentiments; c'est pourquoi, contre mes contrariétés, je ne veux point de sentiment. Non, je n'en veux point, puisque mon Dieu me suffit. J'espère en lui nonobstant mon infinie misère; j'espère qu'il me supportera encore, afin que sa volonté soit faite.

Voilà mon faible cœur entre vos mains, mon vrai Père et Seigneur; vous lui donnerez, s'il vous plait, la médecine qu'il doit prendre.

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