BOURGES
Devoir de la coadjutrice et humble confiance qui lui est due. — Il faut avoir plus de sagesse que d'indulgence en la réception des sujets.
vive f jésus!
[Paris, 1620.]
Ma très-chère Sœur, je vous entends bien et ne doute nullement que votre intention ne soit simple ; ne craignez point de me dire ce qui vous semblera devoir être dit ; mais , ma mie, n'arrêtez guère votre esprit sur ces choses-là, si elles ne sont bien apparentes, et les laissez à la coadjutrice, laquelle doit faire son devoir en toute humilité et cordialité. Dites-lui de ma part que je ferai tout ce qu'elle me mande, mais je ne puis lui écrire pour ce coup. Pour Dieu, n'ayez toutes qu'un cœur et qu'une âme, et vous aimez parfaitement en Nôtre-Seigneur, observant les Règles ponctuellement. Je salue chèrement ma pauvre grosse Sœur M. -M. et la chère petite M. -Louise, je les aime chèrement. Je souhaite tout bonheur aux deux chères filles Marie-Françoise et Anne-Marie ; je prie Dieu qu'il leur donne la très-sainte obéissance, et à toutes, comme la mère des vertus.
Voyez-vous, ma fille, dites à nos chères professes, que j'aime plus cordialement qu'elles ne sauraient s'imaginer, que sur la réception à l'habit de la Sœur ***, je connus qu'elles ne s'attachent pas assez à la Règle ; car cette fille n'avait point les
conditions qu'elle marque, et pourquoi donc lui donna-t-on les voix? Jamais il ne faut faire cela sur l'espérance qu'elles s'amenderont; il faut voir l'amendement premier que donner l'habit. De même aussi, de vouloir que ma Sœur C.-AI. fasse profession au bout de son an ; eh ! bon Dieu ! elle n'a vécu en novice que six mois, il la faut donc retarder, ce me semble, pour voir si elle persévérera ; que si elle reconnaît en vérité qu'elle ne mérite pas la profession , et qu'elle demeure humble et soumise, remettant cela à la Supérieure et aux Sœurs, continuant quelques mois en cette épreuve, l'on verra par là sa bonté et disposition. Dieu, par sa bonté, nous donne à toutes son esprit et nous fasse la grâce de bien peser toutes nos Règles, en sorte qu'elles soient observées et suivies jusqu'à une syllabe, jusqu'à un iota; en cela consiste notre bonheur. Adieu, ma chère Sœur, et toutes nos chères professes; aimons Dieu et accomplissons sa volonté, je vous en prie, mes filles chèrement aimées.
Dieu soit béni!
Conforme à uue copie Je l'original gardé à la Visitation de Poitiers.
LETTRE CCXLIIÏ
A MADEMOISELLE DE CHAXTAL
SA FILLE
Conseils à l'occasion de son prochain mariage.
VIVE y JÉSUS !
Paris, 13 a»ril [1620].
Ma très-chère fille.,
Je bénis Dieu qui vous a bien et si heureusement conduite, en ce commencement [du projet] de votre mariage; j'espère que sa divine bonté vous donnera un parfait repos. Je vous assure, ma mie, que plus je vais avant, plus j'en suis satisfaite; M. de Toulonjon est un homme le plus aimable qu'il est pos-
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sible, à mon jugement. Il est revenu si content que rien plus, et nous avons tous grand sujet de l'être. Oh ! certes, ma chère Françon, vous m'avez bien obligée en me témoignant une si entière confiance ; mais aussi, oh ! bon Dieu ! combien ai-je prié et désiré de vous voir heureusement logée, et combien plus vos peines me seraient-elles sensibles que les miennes propres. De vrai, je préférerai toujours votre contentement au mien particulier; mais cela n'a nul doute. Soyez assurée donc qu'en cette occasion , je m'y suis portée d'affection, parce que je reconnus que c'était votre grand bien, et, certes, nous en devrons tout à la bonté de Motre-Seigneur, qui a eu soin de vous et de moi, et qui a ouï les prières que l'on a faites pour cela. Voyez encore, par cette lettre, le désir qu'en avait Mgr de Bourges. Or bien, il faut demeurer ferme; et s'il vient des attaques d'appréhensions ou des fantaisies de ceci et cela, il leur faut fermer la porte, et n'en recevoir aucune, sous quelque prétexte que ce soit; mais vous conduire en tout selon la raison et mon petit conseil. Croyez-moi, mon enfant, qu'il est très-bon pour vous, et que si vous continuez à le suivre, vous vous en trouverez bien. Ecrivez-moi bien (comme vous me le promettez) tous les sentiments de votre cœur; et si Dieu, comme je l'espère, a lié votre cœur à celui de M. de Toulonjon , car c'est cela que je désire surtout, et que je me confie que Dieu vous aura donné cette bénédiction à cette première [entrevue]. Pour moi, ma mie, je vous le dis véritablement, je le trouve tout à mon gré, et selon que je vous l'ai déjà écrit. Je l'aime le plus cordialement qu'il se peut dire. Au reste, tous nos parents et amis qui le savent en sont si contents que rien plus.
Quant à vos bagues, AI. de Toulonjon s'en empresse, et me veut faire venir ici une grande partie des pierreries de Paris, pour vous acheter tout ce que je voudrai, et je voudrais que vous n'en achetassiez point ; car je vous dis simplement, ma très-chère fille, que les dames de qualité n'en portent plus en
cette cour; cela est demeuré aux femmes de la ville ; puis, vous auriez choisi à votre gré quand vous auriez été ici. Mais je ne saurais gagner cela sur M. de Toulonjon qui me prie, qu'au moins pour ce commencement, il vous envoie des perles, des pendants d'oreilles et une boîte de peinture couverte de diamants, qui est tout ce que les dames portent maintenant devant leur robe. Seigneur Dieu! ma très-chère fille, il ne faudra pas laisser aller M. de Toulonjon en l'achat de tant de choses, selon son inclination ; car il a un désir si extrême de vous contenter en tout, que c'est chose qui ne se peut. Si jamais femme fut parfaitement heureuse, c'est vous; mais voyez-vous, comme il faut que la discrétion soit de votre côté, et que vous le reteniez en cela. Ce sera bien mieux de ménager un peu, et d'employer utilement votre argent, qu'à tant de bagatelles et de vanité. Pour moi, je ne désire nullement que ma Françon se laisse aller à cela. Il irait de ma réputation encore; car, étant ma fille, vous êtes plus obligée à la discrétion et modestie très-honnête, que vous gouverniez sagement et utilement vos affaires.
Je vois bien que vous voilà dame , et maîtresse du cœur et des biens de notre cher et très-aimable M. de Toulonjon; c'est pourquoi ce sera à vous de ménager discrètement et sagement. Il veut que vous envoyiez ici un canevas ; faites-le, non que je permette que l'on vous envoie plus d'un habit, car cela, entre toute autre chose, n'est nullement raisonnable. Vous pouvez, si M. de Toulonjon vous veut aider, en faire faire un aussi ; mais je voudrais qu'il vous envoyât l'argent; nous le ferions faire selon la mode qui court, et des étoffes qui se portent maintenant, et qui soient portatives partout. Faites vendre Foretz. Au reste, il ne faut point faire de robe de noce; on se moque de cela, parmi les darnes des champs et de la cour; et aussi je désire de tout mon cœur que vous vous épousiez sans bruit ; mais en cela je veux être crue. M. de Toulonjon m'a dit
que vous ne désiriez pas d'être épousée au mois de mai. Mon Dieu! ne faites point cela par scrupule, c'est une superstition. Je crois bien qu'il ne se pourra pas aussi, quoiqu'il le désire grandement ; mais je vois au travers de son désir qu'il veut vous contenter à quelque prix que ce soit, et moi je le veux, pourvu que vous leviez votre scrupule. Il vous mande toute son histoire de ne pouvoir être ici si promptement qu'il désirait ; mais il ne vous dit comme il y vint. Ce fut que, comme il était attendant à la poste, un conseiller d'Etat , de ses amis, passa dans son carrosse, dans lequel il se jeta sans épée, sans avoir mangé, et s'en vint comme cela. Il fut mortifié de ne pouvoir vous rien envoyer aujourd'hui; mais ce sera pour jeudi. Enfin, plus je vois ce gentilhomme plus je l'aime, et vois les grandes occasions que j'ai, et vous aussi, de louer Dieu de cette si heureuse rencontre. Faites-lui une réponse fort courtoise et cordiale, et traitez franchement et ouvertement avec lui, lui témoignant une réciproque affection, car il n'est plus temps de faire des cérémonies. Son homme attend là-bas ma lettre; ma très-chère Francon, je veux que vous aimiez ce promis, parfaitement.
Adieu, ma fille, toute chèrement bien-aimée ; écrivez-moi cœur ouvert.
[P. S.] Mille saluts à nos chers parents. Adieu encore un coup, ma chère Francon ; aimons parfaitement celui que Dieu nous a donné.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Tlionon.