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LETTRE CCXXXVIII

A MADAME DU TERTRE

A MOULINS

Reconnaissance des grâces que Dieu lui accorde. — Promesse d'adhérer à ses désirs en lui laissant la Mère de Rréchard pour Supérieure autant que la Règle et la Providence le permettront.

vive f jésus!

[Paris], 24 mars [1620].

Je vous assure, ma très-chère Sœur ma mie, qu'en lisant votre lettre les larmes me venaient aux yeux, tant j'étais attendrie de ia douceur et bonté avec laquelle notre bon Dieu vous traite! Oh, quelle miséricorde! mon Dieu! ma Sœur, il me semble que vous devez être fondue en reconnaissance et bénédiction envers ce grand Dieu qui ne dédaigne point votre chétiveté, ains s'en veut servir pour l'accroissement de sa gloire. Me laissez jamais entrer dans votre entendement ni en votre volonté que des pensées de paix, que des affections d'amour envers cette bonté infinie, lui consacrant sans fin et sans cesse ce renoncement de toutes choses, qui n'est en vérité rien, et par lequel néanmoins vous acquerrez la très-sainte et très-désirable éternité. Que vous êtes heureuse, ma chère amie! Eh! que vous pouvez bien dire : « La bonne main de Dieu m'a touchée, sa droite me soutiendra; qu'est-ce que je craindrai dorénavant ? » Gravez en votre cœur la mémoire de cette miséricorde et des promesses que vous lui avez faites, afin que toute bénédiction vous abonde. Pour cela, je prie et prierai à jamais notre bon Dieu, je vous en assure, ma très-chère Sœur.

Or bien , puisque Notre-Seigneur vous a donné cette sainte inspiration de vous dédier en son saint service avec tous vos biens en la maison qui s'établira, s'il plaît à Dieu, à Nevers1,

1 Madame du Tertre, après avoir passé quelques mois à la Visitation de Moulins, fut tellement édifiée des vertus de la Mère de Bréchard, qu'elle

mais à la charge toutefois que notre très-chère Sœur J. -C. [de Bréchard] y sera toujours votre Mère; ma fille, ne doutez point que notre bon Père ' ne vous concède votre désir selon toute l'étendue de son pouvoir, qui est toujours de plusieurs années. Mais nous nous assurons que Dieu vous ayant confirmée en son saint amour pendant plusieurs années, vous fera aimer la conservation des Règles : mais assurez-vous que, soit en qualité de Supérieure ou non, l'on vous la laissera tant que vous serez contente; je me tiens assurée de cela en la bonté de Monseigneur notre bon Père, lequel saura bien tenir les moyens convenables pour faire agréer ce changement à Mgr de Lyon. Oh bien ! le fallut-il faire dans quelques années, Dieu conduira tout, ma très-chère fille; c'est son affaire, meshui, que les vôtres, puisque vous vous êtes si entièrement remise et abandonnée à sa bonté, laquelle je supplie, mais de tout mon cœur, vous confirmer en vos saintes résolutions. Plutôt mourir, ma fille, qu'en décliner jamais d'un seul point !

Je suis vôtre d'une affection entière et pour jamais.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.

voulut embrasser la vie religieuse sous sa direction. Et comme on projetait alors rétablissement d'un monastère à Nevers , elle offrit d'y consacrer sa personne et ses biens, à la seule condition que la Mère de Bréchard en serait nommée Supérieure et qu'elle la suivrait dans cette nouvelle maison. 1 Saint François de Sales.

394 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.

LETTRE CCXXXIX (Inédité)

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE A BOURGES

Prudence que doit avoir la Supérieure pour gouverner un esprit faible et timide. — Obligations des Sœurs associées. — Conseils pour le retard de la profession d'une novice. — Reproche à la communauté d'avoir trop facilement donné l'habita une postulante.

vive -£• jésus!

Paris, 7 avril 1620.

Ma très-chère Soeur,

Il est vrai, les fautes que commet notre bonne Sœur N. .. contre l'obéissance ne sont nullement d'importance ; mais c'est à la discrétion de la Supérieure de ne lui pas commander quelquefois les petites choses qu'elle pourra prévoir que la fille ne fera pas; car, hélas ! vous voyez qu'il y a plus de timidité en ces choses-là que d'opiniâtreté. Or, la discrétion vous conduira en cela comme aussi en ces pénitences pour les autres, lesquelles étant faites fort rarement et avec esprit intérieur, pourront profiter. Hélas ! la pauvre petite, il la faut du tout exempter du tracas et lui élargir toujours le cœur du côté de l'obéissance; c'est sa propre vertu ; il la faut quelquefois faire parler à des personnes qui l'encouragent à cela; surtout madame sa mère peut beaucoup sur son esprit; j'espère qu'elle fera prou.

Non, il ne faut pas qu'elles [les Sœurs associées] disent l'Office de Notre-Dame ; ne voyez-vous pas dans la Règle qu'elles doivent dire les Pater comme les Sœurs domestiques? les fêtes elles le pourront bien dire; mais prenez garde qu'elles ne s'y attachent.

La vérité et la raison est que notre Sœur*** soit retardée de sa profession ; elle a si mal employé les premiers sis mois de son noviciat, que je ne sais comme les Sœurs pourraient lui donner maintenant leurs voix pour la profession. Mais, me diton, elle fait bien depuis six mois et montre de la soumission;

je dis qu'elle fait ce qu'elle doit, que si elle faisait autrement, il ne faudrait plus parler de sa profession. Que si elle continue à bien observer la Règle, et que, par sa persévérance à l'humilité et obéissance, elle témoigne en vérité qu'elle veut tout de bon servir Dieu comme il faut, elle fera la sainte profession dans quatre, cinq ou six mois, selon qu'elle témoignera sa vertu. Oh! certes, ma très-chère Sœur, c'est une chose de si grande importance que de donner la profession à une Sœur, qu'il ne le faut jamais faire que l'on n'y voie une vraie disposition, surtout il faut invoquer Dieu pour cela. Je m'étonne comme nos bonnes Sœurs se laissent emporter à la compassion naturelle en telles occasions ; je suis bien aise de les voir affectionnées ; mais j'aimerais mieux qu'elles considérassent que le retardement ne peut nuire à cette bonne fille, si elle a de la vraie vertu comme il faut, et que l'acquiescement à son désir serait une précipitation contraire à la charité que nous devons à notre maison, et à la prudence avec laquelle il s'y faut conduire sur de telles occasions. Me se souviennent-elles pas que l'on a accoutumé de donner du temps à celles qui ne l'ont pas bien employé?

Mais, ma pauvre chère Sœur, permettez-moi de dire encore à nos chères Sœurs, sur ce propos, une chose qui m'a chargé le cœur; c'est de ce qu'elles donnèrent leurs voix pour la réception à l'habit à la Sœur N..., puisque, selon que l'on m'a fait connaître, elle n'était en nulle disposition pour cela. Certes, je repense cela souvent, et je les supplie de ne faire jamais telle chose sans la mieux ajuster aux Règles. Notre mal vient de ce que nous ne nous attachons pas assez à ce qu'elles nous enseignent; cependant, nous sommes obligées de le faire, c'est notre guide.

Pour Dieu, ma très-chère Sœur ma mie, renvoyez et traitez toutes vos affaires conformément à la Règle; je veux dire qu'il faut prendre en icelle les instructions nécessaires selon les

occasions, et, quand vous tenez vos assemblées, laissez aux Sœurs une grande liberté de dire leurs avis, ainsi que les articles de ce sujet l'enseignent, et je vous prie toutes, au nom de Dieu, que tout se traite et se fasse avec grande cordialité et bonté, car c'est l'esprit de notre Institut. Mandez-moi si vous avez besoin d'être déchargée de quelques-unes de nos professes; conférez-en avec notre Sœur Françoise-Gabrielle Bally seulement, et laquelle vous voudriez donner, et cela sans en dire mot, sinon entre vous deux, s'il vous plaît.

Voilà le soleil [ostensoir] qui est très-beau; il revient environ à cinquante-deux écus. Nous avons commandé l'encensoir, mais il ne peut être envoyé pour Pâques, les filles vous le porteront. Je vous puis assurer que nous vous enverrons trois aussi bons cœurs de filles, et aussi propres pour l'Institut que j'en sache guère; nous les avons gardées longuement. Priez pour nous, je vous prie ; cette maison en a besoin et la pauvre Sœur Marie- Anastase [Pavillon].

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CCXL (Inédite)

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUrÉRIElIRE A LYON

Désir d'obtenir des indulgences plénières pour le peuple, aux fêtes de la Présentation, de l'Incarnation et de la Visitation. — Prochain mariage de Françoise de Chantai.

vive -J- JÉSUS !

[Paris] 7 avril [1620].

Dieu vous bénisse, mon cher enfant, de m'avoir mandé que notre très-cher Père se portait bien ; cela suffit. Je suis toute aise de la bonne humeur de Mgr de Lyon ; mais votre maison est-elle réduite en Religion? il faut obtenir de lui, si vous pou-

vez, qu'il nous fasse venir pour toutes nos maisons, et celles qui se feront, des Indulgences plénières pour le peuple, les fêtes de la Présentation, Incarnation et Visitation : voyez ce que vous en pourrez faire.

Mais, vous ai-je pas mandé que j'ai signé des articles de mariage pour ma fille avec un fort brave et honnête gentilhomme, riche et accommodé ; bref, une heureuse rencontre. Il l'est allé voir ; Dieu bénisse et conduise l'affaire ; je vous en écrirai après Pâques ; priez pour elle et pour cette maison , afin que Dieu nous aide à ce qui nous est nécessaire. Bonjour, mon cher enfant ; je ne pensais pas écrire , mais il a été nécessaire de le faire à Monseigneur pour notre pauvre Sœur de Gouffier ; priez pour elle. Vous savez ce que je vous suis. Dieu bénisse toute la chère famille. Amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE CCXLI (Inédite)

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE A BOURGES

Insistance sur le retard de la profession d'une novice. — Comment la Supérieure doit gagner le cœur de ses fdles. — En quoi consiste la solennité des vœux et l'importance de la Règle.

vive -J- JÉSUS !

Paris, 1620.

Ma très-chère fille,

J'écris à nos Sœurs ; vous pourrez voir la lettre sans leur témoigner que vous l'aurez vue, puis mouiller le pain à cacheter et la fermer, et leur donner si vous le trouvez utile. Il faut avoir bon courage à supporter ces petites fantaisies qui se passeront bientôt. Non, il n'y a nul intérêt de garder encore la petite N — Au contraire, il faut attendre qu'elle donne des nouvelles marques que son esprit n'est pas propre, comme je

crois qu'il ne le sera jamais. Or bien, Dieu a permis qu'on lui ait donné l'habit sans qu'elle en eût la disposition. Cela nous servira d'expérience pour nous empêcher, et les Sœurs aussi, d'admettre jamais des filles qui fassent les moindres saillies que celle-là a faites, l/ous ne sauriez faillir avec le conseil et l'obéissance de Mgr l'archevêque, et vous faites fort bien de le prendre aux choses importantes, ainsi que votre Règle le dit, voire, en toutes les choses que le Père recteur vous le dira, auquel il faut demander avis, afin de ne pas importuner Monseigneur1 pour des choses de peu. Ma très-chère Sœur, ne vous conseillez qu'à ces deux-là tant que vous pourrez, afin que ce qui se passe dans la maison ne sorte dehors ; car il serait préjudiciable que l'on sût ces petites difficultés.

Pour l'amour de Dieu, rendez-vous cordiale, franche, confiante, ouverte et communicative aux Sœurs, surtout à l'assistante ; et, quand vous leur verrez quelque dissentiment du vôtre, prenez conseil naïvement, et puis les faites joindre tout doucement, car il faut qu'elles plient là. Mais, pour Dieu, mon enfant, gagnez leur soumission à force de bonté, de patience et d'enseignements, leur faisant fort lire les Entretiens de Monseigneur, car l'amour gagne tout. Renvoyez-les toujours là et à la Règle, qui enseigne si parfaitement ce que les unes et les autres doivent faire.

Oui, ma fille, la vraie charité requiert que l'on oublie les fautes du prochain pour ne lui vouloir mal , mais non pas pour hasarder le bien d'une communauté qui dépend de la bonté et sagesse des esprits qui y seront associés. Puisque cette fille ~ sait qu'on la veut éprouver, cela fera qu'elle sera sur ses gardes; mais il est bien aisé à connaître si le fond de son esprit est bon et si Dieu l'a changée ; car si cela n'est clair et prouvé

1 Saint François de Sales.

2 II s'agit d'une novice.

par plus d'une année, il ne faut nullement conniver ni parler de la profession, mais dire tout simplement à Mgr l'archevêque et au Père recteur [ce qu'il en est] , et ne faut point douter que leurs avis soient contraires.

Le monde est admirable en ses sagesses. Quoi ! des Religieuses formelles, sous la Règle de Saint-Augustin, qui font les trois vœux essentiels, ne sont pas liées? est-ce la façon de les prononcer qui les fait solennels? n'est-ce pas la déclaration qu'en a faite l'Église? Et puis, ne dit-on pas que l'on fait vœu à Dieu, de chasteté, d'obéissance et pauvreté, selon les Règles et Constitutions de cette maison, lesquelles sont toutes pleines de l'obéissance due aux Supérieurs. Mon Dieu! que faire, sinon demeurer en paix et les laisser dire.

Or sus, je crains fort que la bonne Sœur N. .. ne se tourmente tant sur sa profession , qu'elle ne nous fasse connaître tout à fait son incapacité de la faire, et les causes pourquoi on l'a retardée. Monseigneur dit en un mot tout ce qui se peut dire sur ce sujet : Si elle est bonne Religieuse, il ne lui fâchera pas d'attendre, et, il est vrai; car on ne la retarde, sinon pour connaître si elle a de l'humilité et soumission, et elle le témoignera, si elle confesse qu'elle a mérité d'être retardée et se comporte doucement, se confiant en Dieu et en la charité des Sœurs.

J'espère que notre lettre fera rentrer nos Sœurs en ellesmêmes et qu'elles se tiendront mieux dans les limites de la Règle. Enfin, le bonheur de la Religion consiste en ce que les Supérieures et les inférieures ne s'en départent point. Il les faut toujours renvoyer là, remontrant doucement la superfluité des jugements particuliers. Pour Dieu, ma mie, faites en sorte qu'il n'y ait qu'un cœur et qu'une volonté chez vous, qui doit être celle de Dieu en nous, et cela suavement.

On m'appelle, il faut finir. Adieu à mon cher neveu1, à qui

1 M. l'abbé de Neuchèze.

je voulais écrire, ruais je ne puis. Mille saluts à tous et à madame de Jars.

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.

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