LETTRE CCLIII
A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD
SUPÉRIEURS A MOULINS
Difficultés relatives au contrat de madame du Tertre. — Voyage des Sœurs destinées à l'établissement des maisons de Nevers et d'Orléans. — Traverses pour le logement de la communauté de Paris. — Il faut aider la nouvelle Supérieure de Moulins. — Divers embarras concernant des novices et des prétendantes.
[Paris], 9 juin [1620].
Ce n'est pas besogne faite, ma toute chère fille, que de traiter avec des personnes du monde. Je me trouve très- empêchée à bien faire ce contrat comme il faut selon Dieu, et je fais ce que je peux pour le faire passer vers vous : car notre chère Sœur voulant être Religieuse absolue, comme ses parents
1 Les Sœurs d'Annecy qui devaient s'arrêter à Lyon en se rendant à Taris.
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le prétendent aussi, il est malaisé et je dis très-malaisé d'y faire des conditions de privilège par obligation, autres que celles que la charité permettra et requerra, ou l'on fera toutefois ce qui se pourra pour la contenter l. Ce n'est pas cela néanmoins qui retarde l'affaire, et pressera-t-on tant qu'il se pourra. Ils veulent faire des grandes assemblées de parents et de grands mystères; je n'aime guère tant de bruit, surtout en telles occasions.
Vous voyez, mon enfant, que nous aurons le loisir de faire venir les filles, et puis si bien l'on presse à Nevers, c'est pour l'achat de la place; mais quand elle sera vôtre, vous irez à commodité. Je crois pourtant que nos Sœurs [d'Annecy] arriveront, non pas à la fin de juin, mais au commencement de juillet; elles viendront dans le coche à cinquante écus, ce n'est pas cher, et ce sera plus tôt fait ; vous en payerez votre part, s'il vous plaît, ma très-chère fille. Il y aura trois filles pour vous, et cinq ou six, tant pour Orléans que pour cette ville; je crois qu'elles auront aussi un conducteur. Nous leur faisons tenir cent écus à Lyon; cela incommode un peu cette petite maison, mais il n'y a remède. Dieu réparera tout. Je crois bien que ce ne sera pas assez; mais, passant vers vous, vous remplacerez, s'il vous plaît, ma fille. 0 Dieu ! que de peine, que de travail, il ne se peut dire pour nous loger et pour achever cet établissement [de
* « Les principaux privilèges des fondatrices religieuses (dit le Coutumier de la Visitation) étant d'être les plus humbles et soumises de toutes » , il répugnait extrêmement à sainte de Chantai d'accorder à madame du Tertre les exemptions et les licences que réclamait sa faiblesse. Mais, habituée à pénétrer tas secrets d'en haut, la Sainte avait sans doute deviné les inscrutables desseins de la divine Miséricorde sur cette âme, et compris qu'elle ne pourrait la sauver qu'en s'exposant à de grandes tribulations. D'après les conseils de son Bienheureux Père, elle n'hésita pas à seconder les vues de la Providence, et pour soustraire cette jeune veuve aux périls que lui offrait le monde, elle sacrifia ce qui lui était plus cher que la vie : la paix et le repos de sa petite Congrégation.
Paris] ! recommandez tout à Dieu de bonne sorte , je vous prie,
ô ma chère amie .
Puisque Dieu donne un si riche commencement à votre maison de Nevers, pour Dieu, gardez et prenez la liberté de choisir les esprits. Je ne prendrai point de fille que vous ne le mandiez, mais il y a ici de bons sujets. Véritablement, je serai bien aise que Ton fasse quelque aide à Moulins; car je crains que la nouvelle Supérieure ne se trouve bien étonnée de voir si grande charge et si peu de fonds ; mais vous la conforterez et l'encouragerez bien, ma très-chère fille, et déchargerez tant que vous pourrez, la maison de filles, afin qu'elle puisse rouler sous cette charge. Mon assurance est invariable en Dieu, pourvu que nous fassions bien notre devoir.
N'avez-vous pas fait un contrat pour notre Sœur Marie-Marguerite [des Serpents]? Si ses parents n'y pourvoient, nous chercherons ici quelqu'un qui ait encore le contrat de notre Sœur Marie-Anastase [Pavillon]. Elle a achevé sa diète, et cependant n'est guère mieux. Certes, et moi aussi, j'en ris un peu de ce que notre bonne Sœur M.-Avoye [Humberl] se fait craindre.
Je ne puis voir M. Lefèvre, mais il m'est venu en pensée un bon moyen d'avancer, voire, d'assurer notre affaire : c'estqu'ily a une fille qui voudrait être Religieuse, bonne fille et damoiselle, mais elle n'a que trois cents écus ; sa sœur, par le moyen de son mari, qui est chez M. le chancelier, pourrait faire l'affaire, si on lui offrait le parti de recevoir sa sœur; mandez-moi si nous tenterons cette voie, et, en ce cas, faites une recherche à M. Lefèvre, afin qu'il me parle.
Monseigneur va à Rome l, Dieu soit partout sa force! Il y sera utile à notre Institut. Je suis accablée d'affaires et d'écritures.
1 Saint François de Sales ne fit pas ce voyage.
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[P. S.] Les parents de notre Sœur du Tertre me prièrent de tenir ces lettres [prêtes], il y a longtemps, et me les ont laissées là. Je crois qu'ils ont grand besoin d'être pressés et que, si on ne le fait, l'affaire tirera de longue; faites-le faire donc, car de nous il ne serait à propos. M. Rousselet craint fort que l'on renvoie sa nièce ; je l'ai assuré que pour le corps on ne le ferait pas, pourvu que l'esprit aille bien.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy