LETTRE CCLVIII
A LA MÊME
Acheminement de la fondation de Nevers. — Conditions pour le contrat de madame du Tertre. II vaut mieux qu'elle prenne l'habit à Moulins. — Maladie et prochain mariage de Françoise de Chantai
VIVE -j- JÉSUS !
[Paris], 9 juin [1620].
Ma très-chère Soeur,
Voilà enfin le commencement de l'affaire acheminé en bon train; ce matin je vous avais écrit qu'il y avait de la tardiveté afin que vous les fissiez presser, parce que M. Bonsidat1 pressait grandement M. de Château-Renaud. Loué soit Dieu ! Il faut donc que la très-chère Sœur fasse ce que AI. Aubry désire, afin que la maison soit promptement achetée. J'espère que nos Sœurs arriveront à point. Je ne trouve point qu'il y ait grand ni petit intérêt que notre bonne Sœur [du Tertre] prenne l'habit à Moulins; au contraire, je pense qu'il serait mieux et avec moins de bruit. Le contrat enfin se passera là, dont je me sens grandement soulagée; car les Pères Jésuites vous serviront de conseil; enfin, selon celui d'ici, quand elle aura fait les vœux,
1 Un des plus actifs à procurer la fondation de Nevers, où ses deux tilles voulaient se faire Religieuses.
elle doit pour lors être comme les autres, mais vous en devez avoir un grand soin. Cela est superflu de vous dire tout cela ; car enfin vous avez très-bons conseils et personnes qui vous chérissent. C'est chose aimable de voir le soin, l'affection et la diligence du très-bon M. de Château-Renaud; certes, il nous oblige grandement.
0 ma très-chère fille ma mie, faites que la chère fille Marie- Aimée [du Tertre] (ce nom m'est doux et aimable) signe cette quittance, afin que l'argent se touche incontinent et que l'on expédie votre achat. Selon que je vois par les lettres, vous serez fort bien logée. Adieu , ma mie, notre très-cher Père ira à Rome bientôt, il se porte bien; on parle toujours de le tirer deçà, mais cela est lent et hors d'apparence.
Ma fille a pensé mourir; ne voilà-t-il pas des traits du monde ! elle se porte bien et épousera dans huit jours, s'il plaît àDieu1, [M. de Toulonjon].
Je vous prie que les parents de notre Sœur Marie-Marguerite vous parlent comme il faut ; car nous ne pourrons pas la garder davantage avec son voile blanc 2. Priez pour nous, ma vraie très-chère fille, et vous assurez toujours de mon cœur qui est tout vôtre en Notre-Seigneur, qu'il soit béni.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
1 Le mariage de Françoise eut lieu le 12 juin de cette année 1620; il se fit à Taris, où sainte de Chantai se trouvait depuis les fêtes de Pâques de 1619.
s Sœur Marie-Marguerite des Serpents de Gondras de la Guiche, novice de Moulins, envoyée à la fondation de Paris; des affaires de famille retardèrent sa profession, qui n'eut lieu que vers la fin de l'année 1621.
ANXEE 1620. 429
LETTRE CCLIX (Inédite)
A LA ilÉME
Avis au sujet du contrat de madame du Tertre. — Conseils pour la bâtisse du monastère de IVevers. — Affaires de celui de Paris.
vive j jésus!
[Paris] , 21 juin 1620.
J'écris à votre chère Sœur Marie- Aimée (madame du Tertre) sur le contrat d'entre elle et nous; vous verrez, ma très-chère fille, ce que je lui en dis. Il n'y a point d'apparence de faire autrement; car quelle inconvenance d'aller déclarer par là même qu'elle ne se lèvera pas le matin, qu'elle aura une fille qui la servira, qu'elle sera bien traitée et semblables! Or, il est toutefois très-juste de lui donner quelque assurance particulière pour cela; c'est pourquoi, ma très-chère fille, il me semble que cette chère àme doit écrire à Monseigneur toutes ces petites menues commodités qu'elle désire, ou bien vous, si elle n'ose le faire, et Monseigneur lui permettra que cela lui soit donné, concédé et entretenu tant qu'elle voudra, mais il faudra faire cette dépêche promptement, et la bien recommander et en presser la réponse ; car véritablement il lui faut donner tout le contentement et l'assurance qui se pourra en bonne conscience. Ce contrat d'entre elle et vous ne se fera point ici, il est mieux qu'il se passe là où elle prendra l'habit.
Notre pauvre Sœur de Goufïier veut absolument que vous la payiez; elle a son esprit si délicat que je n'ose dire le quart de ce que je voudrais. Si vous pouviez lui donner les deux cents écus maintenant, nous nous essayerons de la faire contenter. Au moins, certes, si elle ne le fait, je lui dirai ce que vous m'avez écrit. Il est vrai que je ne sais si j'aurai le loisir de rechercher votre lettre. Si vous le pouvez(, écrivez derechef. Je retiendrai
donc deux cents écus qui demeureront aux mains de mademoiselle d'Asy jusqu'à ce que vous lui ayez écrit qu'elle me les donne, et que vous les rembourserez là, si vous ne faites que la bonne madame du Tertre fasse cette aumône à la maison de Moulins. Ce qui m'a fait cbercher l'expédient de la faire écrire à Monseigneur, c'est le Père Supérieur de Saint-Louis, Jésuite excellent, qui me dit court qu'on ne devait rien mettre dans le contrat que ce qui est porté dans la lettre de Mgr de Nevers; mais elle ne se contente pas de cela; car elle a écrit une grande lettre à M. Aubry, avec mille raisons par lesquelles elle témoigne vouloir fortement qu'on lui spécifie par le menu toutes les exemptions qu'elle désire. Cependant cela ne se doit pas, puisqu'elle veut être Religieuse; mais il faut qu'elle déclare ce qu'elle désire, et je m'assure que Monseigneur le lui accordera. Je crois que je vous l'ai déjà dit; mais c'est que j'écris à tant de reprises que je ne me souviens pas bien.
J'ai vu l'achat de votre place, et la lettre de ce bon marchand qui dit qu'il n'a rien traité avec M. de Saint-Martin, afin que, quand vous serez sur le lieu, vous preniez de la place ce qu'il vous en faudra. Mon Dieu ! ma très-chère Sœur, n'épargnez pas un peu d'argent pour faire un grand lieu de jardinage ; aidezvous des bons Pères Jésuites pour juger cela, et vous en servez en tout, je veux dire surtout pour le spirituel; c'est le meilleur et plus solide esprit. Au reste, quand vous aurez marqué les places qu'il vous faut, si vous m'en envoyez le plan, je vous ferai faire dessus celui de notre maison qui vous contentera; et puis c'est que, tant qu'il se pourra, il faut faire nos monastères semblables J'écris un mot à madame la tante de notre Sœur Marie-Marguerite, je vous prie de l'accompagner d'un mot, car c'est à vous à qui elle a promis. Certes, nous sommes délibérées de ne pas faire faire la profession à notre Sœur, qu'ils ne fassent ce qu'ils doivent.
Vous ai-je dit que Monseigneur s'en allait à Rome, peut-être
pour deux ans; mais c'est l'utilité de notre Institut et la volonté de Dieu.
Nous avons toujours de grandes difficultés pour nous loger. Je ne sais encore point de nouvelles du départ de nos Sœurs; mais elles arriveront à temps; car aussi ces messieurs de deçà ne sauraient aller à vous qu'à la fin de juillet, à ce qu'ils disent. On m'a écrit que Monseigneur promettait à ceux de Nessy que je m'en retournerais cet automne; à quoi je ne vois point d'apparence, et Dieu veuille que j'y puisse bien être d'ici à un an! II me fâchera bien de ne vous pas trouver à Moulins, et je ne sais si j'oserais passer à Nevers, si Monseigneur ne me le dit, à cause qu'il me semble qu'il est fort écarté du chemin, mais il y a du temps d'ici là; certes, je ressentirais de la peine de me retirer sans vous voir. Or sus, priez Dieu pour moi.
Nous avons de braves filles et qui commencent fort à me contenter, et je suis un peu difficile. Notre chère Sœur Marie- Anastase commence à se lever et à marcher avec le bâton. Sa cuisse est toujours ouverte, et son corps mal fait, mais ce sera prou qu'elle puisse rouler ainsi1. Quand je vous parle, je ne puis finir. Je n'ai point vu cette lettre de AI. de Gondras.
Je ne sais quelle Supérieure l'on vous donnera, ni quelle directrice, car Monseigneur a tant d'affaires qu'il ne pense pas à dire la moitié de ce qu'il faudrait. Je crois que vous aurez bientôt les filles. Dieu les bénisse et fasse qu'elles rendent bien leurs devoirs. Vous savez ce que je vous suis, toujours davantage, s'il se peut, toute vôtre en Notre-Seigneur; qu'il soit béni!
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
1 C'est à l'occasion des pressantes infirmités de celte Religieuse, réduite à marcher trois ans avec des béquilles, que saint François de Sales écrivait : « Cette petite Jacobile, que le Seigneur a touchée, ira plus droit au ciel » avec ses mauvaises jmnbes, que si elle eût été parfaitement saine. •>