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PRÉFACE

Les Lettres de sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantai vont couronner le monument que les mains filiales des Religieuses de la Visitation d'Annecy élèvent à la mémoire de leur immortelle Fondatrice. La Vie et les OEuvres de la Sainte, qui ont déjà paru, préparent à sa correspondance une faveur qui sera, nous l'espérons, pleinement justifiée.

Dans une approbation donnée par Charles -Auguste de Sales ' à la première édition de ces Lettres, nous lisons : « Elles (les lettres de sainte de Chantai) sont sœurs des » Épîtres du Bienheureux François de Sales, et une même » légitime leur est due. »

Un des théologiens chargés par la Congrégation des Rites d'examiner les ouvrages de la Servante de Dieu, le Père Monsinat, s'exprime ainsi : « Je n'ai pas moins admiré ses » Lettres que ses autres écrits. Je les ai trouvées à chaque » page pleines de prudence, d'humilité, de charité, de zèle » pour la maison de Dieu et le salut des âmes, de renonce-

1 Neveu de saint François de Sales et son troisième successeur û l'cvêcné de Genève.

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<> ment à soi-même, de confiance en Dieu, de pauvreté » évangélique, de patience, de courage invincible et de » toutes les vertus chrétiennes. Chacun y trouvera de quoi » guérir les blessures de son âme, ou s'avancer dans la per- « fection; elles sont si pleines de suavité et si propres à » inspirer la piété, que plus on s'en nourrira, plus on y trou- ■» vera un trésor caché, et des fruits inexprimables de délices » spirituelles. »

Ces témoignages à la fois si autorisés et si magnifiques nous dispensent de tout autre éloge. Il suffira de faire connaître la nature de ces Lettres, les éditions qui en ont été données jusqu'à ce jour, et enfin le plan que le premier monastère d'Annecy a suivi dans celle qu'il offre présentement au public.

Il est à peine besoin de le faire remarquer, le lien le plus intime unit la Correspondance de sainte Jeanne-Françoise de Chantai à ses OEuvres diverses, ainsi qu'aux Mémoires écrits par sa fidèle secrétaire.

Ces Lettres, en effet, comblent des lacunes, éclairent des points demeurés obscurs dans la vie de la Sainte ; elles viennent s'ajouter à la biographie tracée par la Mère de Chaugy, les unes, comme des compléments indispensables, les autres, comme des pièces justificatives d'une valeur sans égale. En plus d'un endroit, la grande Fondatrice entre dans de curieux détails sur son propre compte, sur ses vues, sur

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ses entreprises; elle cause, la plume à la main, de tout ce qui la concerne; elle se peint au vrai; elle se présente à nous comme dans un miroir.

D'autre part, bon nombre de ses Epîtres, celles surtout qui sont adressées aux Religieuses de la Visitation, ne diffèrent guère, que pour la forme, des Entretiens et des Instructions. Dans l'impossibilité de faire entendre sa voix à tous les membres de sa famille monastique, la Sainte communiquait par écrit avec ses filles absentes ; elle leur envoyait des lettres, dépositaires de ses pensées, où elle versait des trésors de sagesse et de sollicitude maternelle. Au moyen de ces précieuses missives, elle faisait parvenir aux Sœurs les plus éloignées des avis et des conseils, des encouragements et des secours, et au besoin des réprimandes.

Des réprimandes? Qui donc aurait droit de s'en étonner? Ceux-là seuls qui ne sauraient par expérience combien lente* combien difficile est la transformation de notre nature sous l'action de la grâce; car, pour les âmes même les plus privilégiées, sonnent des heures de détresse et de lutte, où parfois elles payent tribut à la fragilité humaine. Et certes, ce n'est pas un des moins beaux côtés du caractère de sainte de Chantai, où tout est grand, que cette prudence, cette énergie déployées dans la correction des défauts. C'est là surtout que nous pouvons admirer la douceur de sa force et la force de sa douceur. Après avoir laissé échapper des accents tels que ceux-ci : « Les moindres fautes me sont insupportables » , tout à coup son cœur perce à travers ces formes rigides, pour relever et soutenir, consoler et fortifier. Toutefois, il est des circonstances où sainte Jeanne-Fran-

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çoise paraît inexorable : son style s'anime, devient plus sévère; les expressions les plus fortes abondent sous sa plume, la tendresse de la Mère fait place à la fermeté de la Fondatrice, c'est lorsqu'il s'agit de prévenir ou de stigmatiser les abus qui cherchaient à s'introduire dans son Ordre naissant. Alors les timides transactions de la prudence humaine viennent se briser contre « ce mur d'airain qui protège Israël » .

Ainsi la Fondatrice, la première Supérieure de la Visitation se retrouve tout entière dans sa correspondance; elle vit, elle respire dans ces pages; elle enseigne les autres monastères comme celui d'Annecy.

Quel genre d'intérêt s'attache à ce recueil épistolaire, il serait superflu de le faire ressortir longuement. Née de parents illustres, fille spirituelle du grand Evêque de Genève, associée avec lui pour l'établissement de la Visitation, Mère féconde d'une nombreuse famille de Vierges, type achevé de la femme forle, modèle parfait des plus sublimes vertus, tout se réunit en sainte Jeanne-Françoise pour recommander ses Lettres, non-seulement aux habitants du cloître, mais encore aux personnes qui vivent au milieu du monde; car, pour goûter ces Epi très, pour s'y attacher par l'esprit et par le cœur, il suffit d'avoir conservé, avec la foi, le sens chrétien, il suffit d'être sensible au spectacle de la grandeur morale.

D'abord, le côté historique de cette correspondance est de nature à piquer la curiosité du lecteur, quel qu'il soit. Effectivement, les intérêts multiples qui reposaient entre les mains de sainte de Chantai, et comme mère de famille, et

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comme fondatrice d'Ordre, les rapports qu'elle eut par la suite à entretenir avec des princes et des princesses, des évêques et des prêtres, des magistrats et des personnes de qualité, des religieux et des religieuses, communiquent à sa correspondance l'attrait d'une grande variété. On aime à parcourir les lettres échangées avec des personnages du plus haut rang. Or, avec ces correspondants, comme avec ceux de condition moins élevée, la Sainte prend toujours la note juste, et, chose remarquable, tout en se maintenant dans le ton que lui donne un tact parfait, elle ne paraît inférieure à aucun, pour la prudence, pour la sûreté du jugement, pour la perspicacité, pour la dextérité à manier les esprits, à conduire les affaires.

Il n'est pas moins intéressant de suivre sainte Jeanne- Françoise dans les courses qu'elle entreprend pour la fondation de nouveaux monastères, de l'accompagner dans les maisons qu'elle visite pour y surveiller la pratique des observances régulières, pour y affermir l'esprit de l'Institut, pour allumer et attiser dans tous les cœurs le feu de l'amour sacré. Partout elle inspire foi vive, confiance inébranlable en la divine Providence, mépris de tout ce qui passe, parce qu'elle ne voit, elle ne comprend, elle ne souhaite partout que l'accomplissement de la volonté de son Dieu.

Mais rien de plus émouvant, rien de plus instructif à la fois que la partie ascétique et mystique de sa correspondance. En écrivant aux premières Religieuses de la Visitation, sainte de Chantai s'ouvre pleinement à ses discrètes confidentes. Ces lettres nous donnent ainsi la clef de sonâme, une des plus grandes qui furent jamais; elles nous intro-

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(luisent dans ce cœur, fournaise ardente que consumaient les flammes de la plus pure charité. En parcourant ces Epîtres, nous assistons à de ravissants spectacles, à ces merveilles que le Seigneur opère ici-bas dans ses élus; nous contemplons l'action puissante de la grâce sur une âme éminente, et la généreuse correspondance de celle-ci aux opérations divines; nous admirons l'élaboration progressive des plus héroïques vertus, et leur exercice continuel au milieu des plus grandes épreuves. La Sainte nous fait elle-même l'aveu de ses peines, de ses ténèbres intérieures, de ses souffrances, de ses déchirements intimes, de ces croix que le divin Époux ne ménage pas à ses amantes. Tantôt nous l'entendons gémir comme la colombe, et tantôt nous la voyons prendre l'essor comme l'aigle, aller se reposer en Dieu, dans la privation de tout appui créé, dans cette nudité parfaite qui constitue le plus haut degré de la vie contemplative, La Providence avait ses desseins, en faisant passer la Fondatrice du nouvel Institut par ces alternatives. Choisie pour diriger les autres, elle devait erre initiée par sa propre expérience à tous les secrets de la conduite de l'Esprit-Saint sur les âmes. Habituée du Calvaire et du Thabor, elle serait plus capable de guider ses filles spirituelles sur l'une et l'autre montagne, de leur apprendre à répéter sur la première comme sur la seconde : Seigneur , il nous est bon d'être ici!...

Mais où l'on peut étudier à fond, contempler dans tout son jour l'intérieur de sainte Jeanne-Françoise, c'est assurément dans les lettres qu'elle adressait à son Bienheureux Père, et dans celles qu'elle en recevait. Ces deux grandes âmes,

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si bien faites pour se comprendre et s'apprécier, éprouvaient l'une pour l'autre une estime qui revêtait, d'un côté, le caractère d'un dévouement paternel, de l'autre, celui d'une profonde vénération. Les lignes suivantes donneront une idée de l'espèce de culte que madame de Chantai avait voué au grand Evêque de Genève : « Dieu, dit-elle, m'en avait » donné une si haute estime, que, s'il m'eût été possible, » j'eusse voulu être la moindre de sa maison, pour avoir le » bonheur de voir ses actions et ouïr ses saintes paroles; » car tout cela ne respirait que sainteté. Je l'avais en telle » vénération, que, quand je recevais de ses lettres, je les » ouvrais et lisais à genoux, et les baisais par révérence et « dévotion, et recevais ce qu'il me disait comme provenant » de l'esprit de Dieu. »

Aussi avait-elle recours en tout et partout à son incomparable Directeur; aussi lui révélait-elle toute son âme avec la simplicité d'un enfant, avec l'abandon d'une confiance illimitée. De son côté, l'auguste Prélat faisait le plus grand cas de la Mère de Chantai. On en jugera par les paroles suivantes : « Je crois, disait-il un jour, que Dieu rendra » tout à fait cette Mère une sainte Paule, une sainte Angèle, s» une sainte Catherine de Gênes, et telles saintes Veuves, • » qui, comme belles et odorantes violettes, ont été si « agréables à Dieu, et ont embaumé le jardin sacré de )) l'Eglise, épouse de Jésus-Christ1. » Prédiction qui devait se réaliser un jour d'une manière admirable. •

Une chose encore à signaler qui ne manquera pas de sai-

1 Histoire inédite de la fondation du premier monastère de la Visitation d'Annecy.

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sir profondément le lecteur, c'est le pieux attrait qui porte la Bienheureuse Fondatrice à parler souvent du Coeur adorable de Jésus. A la rencoutre.de ces nombreux passages, on ne peut se défendre de l'idée qu'elle a été initiée par avance aux mystérieux secrets d'amour, dont son petit Institut devait être un jour l'heureux dépositaire. Sans doute, elle ne s'exprime pas aussi nettement à cet égard, elle n'use pas de termes aussi clairs que l'aimable saint François de Sales, justement surnommé le Prophète du Sacré Cœur; mais il n'en est pas moins vrai que, animée de son double esprit, elle nous renvoie les échos à peine affaiblis de la voix du doux Evêque, qu'elle puise à la même source de vie, qu'elle se plaît à conduire ses filles aux fontaines du Sauveur.

Pourquoi faut-il qu'à l'admiration provoquée parles lettres de sainte Jeanne-Françoise, vienne s'ajouter le regret inspiré par la destruction de sa correspondance avec le Guide vénéré de son Ame? On sait, en effet, que, mue par un sentiment d'humilité excessive, elle brûla les lettres qu'elle lui avait adressées , lettres qui étaient revenues dans ses mains, après la mort de ce sage Directeur. Voici comment la Mère de Chaugy raconte le fait : « M. Michel Favre » (le confesseur du vénéré Prélat) nous a assuré que notre » Bienheureux Père avait pris la peine de mettre à part les » lettres de cette digne Mère, qui devaient servir pour sa vie, » et en avait coté une partie de sa propre main, avec des y petites marques et remarques, qu'il avait écrites en apo- » stilles, espérant à son loisir, quand il serait déchargé de v l'évêché, comme il désirait, écrire quelques mémoires

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*» particuliers de ce qu'il savait de cette sainte âme. Dieu

» nous a frustrées de tous ces biens, qui feront une éternelle

» lacune dans la vie de cette grande Servante de Dieu Il

» est vrai qu'il nous reste cette consolation que, parla date » des lettres que ce Bienheureux écrivait en réponse aux » siennes, nous voyons la suite de son état intérieur, et nous » pouvons juger du mal par la médecine, et-de la cause par » l'effet. »

Quoi qu'il en soit, les quelques lettres de la Sainte à son grand Directeur qu'il a été possible de retrouver et de reproduire dans cette collection, sont de nature à faire regretter plus vivement encore celles qui ont été détruites.

Cet aperçu rapide suffit à marquer le caractère de la correspondance de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, l'attrait qu'elle offre à toutes les classes de lecteurs, avec les fruits qu'elle est appelée à produire dans les âmes. Comme on le voit, ces lettres constituent, avant tout, un trésor de haute spiritualité. De plus, elles nous offrent, avec l'autobiographie de la Sainte, une chronique de la Visitation, une peinture vivante de ses premiers temps, de son âge d'or. Enfin nous y trouvons un recueil admirable de principes pour le gouvernement et la direction des communautés religieuses, un commentaire sans égal des Règles et des Constitutions que le Bienheureux François de Sales a données à son Institut.

Le style n'est pas le grand côté de cette correspondance. Par le sérieux de son caractère, par la gravité de sa profession et des sujets qu'elle aborde, l'humble Fondatrice ne se met pas en frais pour orner ses lettres, pour les rendre

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agréables ou piquantes. Tout entière aux avis qu'elle donne, aux instructions qu'elle adresse, aux faits qu'elle expose, elle écrit au grand courant de la plume, sans nul souci de la forme. Aussi bien, en matière de direction ou d'administration, qu'est-il besoin de se préoccuper de la grâce du tour, du bonheur de l'expression? La Sainte écrit comme elle parle, avec le laisser-aller de la conversation, avec un abandon qui ne manque pas de charme; sa diction, simple, claire, naturelle, est relevée par cette distinction spéciale que donne la vertu unie à la naissance. Que peut-on désirer de plus?

Polir sa phrase, parer sa pensée, sainte de Chantai était placée trop haut, elle traitait des matières trop relevées pour descendre à ces détails. C'est dire assez que sa correspondance ne doit pas être jugée au point de vue littéraire. Une faut donc pas s'attendre à y trouver, au même degré, cette vivacité, cette finesse d'esprit, cette délicatesse de sentiments, cette grâce exquise, cette élégance de langage, qui devaient briller plus tard dans les lettres de sa petite-fille, la marquise de Sévigné. La grande, l'austère Religieuse ne nous offrira pas de ces beautés futiles et légères, dont toul l'effet est d'éblouir et de plaire. Elle nous donnera mieux : elle élèvera notre âme, elle lui communiquera lumière, force et chaleur, elle nous fera goûter des pensées et des sentiments d'un ordre tel, qu'ils gagnent peu de chose à la forme, que souvent même ils perdent aux ornements du langage et aux couleurs de l'imagination.

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Passons maintenant en revue les différentes éditions des Lettres de sainte Jeanne-Françoise de Chantai. La première fut préparée et faite sous la direction de la Mère Marie-Aimée defilonay '; elle parut à Lyon, en 1644, deux ans et demi après la mort de la Sainte, en un volume petit in-4°. Cette collection épistolaire, bien que revêtue d'excellentes approbations, ne saurait être regardée comme une édition complète de la correspondance de la vénérable Fondatrice, Le but, en effet, de la Mère de Blonay était moins de faire paraître intégralement et d'une manière régulière les lettres en question, que d'en former un livre ascétique pour les Religieuses de son Ordre. C'est ce que donne suffisamment à entendre le titre A'Epîtres spirituelles, sous lequel parut cette publication. Mais faire un choix dans une vaste correspondance, c'était se condamner à être incomplet, défaut relatif et qui n'est pas le seul que nous ayons à signaler. D'abord les adresses sont mises assez souvent d'une manière vague et générale, selon le sujet des lettres et sans désignation personnelle ; les dates font ordinairement défaut, et le petit nombre de celles qui ont été conservées sont pour le moins fort douteuses. De plus, une grande partie des Epîtres données par

1 Dixième Religieuse de la Visitation, qui succéda à sainte de Chantai dans le gouvernement du premier monastère d'Annecy.

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la Mère de ttlonay ne sont qu'une réunion de divers passages analogues, tirés parfois de cinq ou six autographes, et coordonnés ensemble suivant le but qui a présidé à la publication de ce recueil épistolaire.

Entre autres inconvénients qui résultent d'un tel mode de compilation, il arrive souvent, on le conçoit, que le commencement d'une lettre ne coïncide pas avec la fin, que, dans la même épître, nous trouvons rapprochés des faits qui se sont passés à des époques très-différentes. Enfin, une dernière cause d'obscurité est la division de l'ouvrage en trois livres : le premier contient les lettres adressées aux personnes constituées en dignité; le second, celles qui renferment des avis utiles aux Religieuses de la Visitation ; le troisième, celles qui offrent des conseils tant pour la pratique des vertus que pour les divers états intérieurs et voies d'oraison. Ce classement ne contribue pas peu à multiplier l'inconvénient indiqué plus haut : ainsi telle lettre qui donne la conclusion d'une affaire précède souvent de loin celle qui en raconte les préambules, d'où il résulte qu'une foule de détails et d'observations deviennent inintelligibles. Si l'on ajoute à cela des répétitions, des suppressions regrettables, des sutures plus ou moins bien réussies, on conclura que l'édition donnée par la Mère de Blonay avait un caractère trop spécial pour constituer une œuvre définitive. Au reste, cette conclusion ressort pleinement de l'Epître dédicatoire placée entête de l'ouvrage. « Mes très-honorées Sœurs, dit » la vénérée Supérieure, je vous assure en sincérité que ces v Epîtres ont été recueillies avec toute la fidélité que nous » devons à cette bénite Congrégation, et que c'est la pure et

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» naïve parole de notre digne Mère, sortie de sa plume, ou » de sa bouche lorsqu'elle faisait écrire; sur quoi je vous » dirai qu'outre les ramas que l'on avait faits de longue main » en cette maison, nous avons employé plus de sept mois à » choisir et à ranger les lettres les plus utiles, à joindre les » points plus conformes l'un à l'autre et à retrancher toutes » les redites, car si l'on eût voulu imprimer toutes les » Lettres que notre incomparable Mère a écrites, ainsi que » l'on nous les a envoyées, je crois, sans exagérer, que le

» livre surmonterait en grosseur la Légende des Saints

» Or, mes très-honorées Sœurs, on a tâché de ne laisser » en ce livre que ce qui est nécessaire ou utile, et qui peut » être vu de tout le monde. Ce que je dis, parce que l'on a » jugé à propos que nous nous contentassions de garder en » manuscrit plusieurs lettres qui ne sont propres qu'en cer- » taines rencontres fort rares, ou cà être serrées dans le ca-

» binet de la charité » Ce passage de l'Epître dédica-

toire nous édifie pleinement sur le but de la Mère de Blonay , but qu'elle a parfaitement atteint; il nous explique en même temps l'obscurité qui règne dans sa collection. Des raisons qu'il nous est facile d'apprécier ne permettaient pas à la digne Supérieure de faire imprimer divers fragments trop personnels pour être livrés au public, non plus que de donner les adresses des lettres de la Sainte, puisque la plupart des destinataires vivaient encore à cette époque.

L'édition publiée en 1644 par la Mère de Blonay contenait trois cent soixante lettres; elle fut reproduite en 16GG et en 1753, avec addition de quelques épîtres. L'édition de 1753 contient quatre cent trois lettres.

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La quatrième édition des Lettres de sainte Jeanne-Françoise de Chantai est celle de Biaise, ainsi désignée parce qu'elle fut imprimée à Paris par un libraire de ce nom , en 1823, en deux volumes in-8°. Elle diffère peu des précédentes. Ce qui la distingue , c'est qu'elle est augmentée de quelques lettres, lesquelles portent le chiffre total à quatre cent dix-huit, augmentation qui ne l'empêche pas de demeurer encore fort incomplète.

Ce qui nous choque surtout dans la collection de Biaise, et avec nous les critiques les plus autorisés, c'est de voir l'éditeur imprimer et attribuer à sainte de Chantai plusieurs lettres que celle-ci aurait adressées à l'abbesse de Port- Royal, sans faire les réserves voulues sur l'authenticité de quelques-unes, et sans élaguer de quelques autres les interpolations habilement insérées par les jansénistes. La Sainte avait, de son vivant, et laissait après sa mort une réputation trop pure et trop grande, pour que ces novateurs ne s'efforçassent pas de s'en couvrir comme d'un voile. Avec l'astuce et l'audace qui les ont toujours caractérisés, ils firent subir à plusieurs de ces épîtres les falsifications les plus propres à autoriser leurs erreurs et à faire valoir leurs coryphées. C'est un fait bien constaté dans les annales de la Visitation, que plusieurs des lettres écrites par la Mère de Chantai à la trop célèbre abbesse ont été retouchées au point de devenir méconnaissables. Biaise aurait dû en tenir compte et ne pas admettre dans son édition des pièces tronquées.

Aussi, l'Ordre de la Visitation n'accepta jamais, que sous de grandes réserves, l'authenticité des Epîtres à Angélique Aïtmuld; en maintes circonstances, il éleva la voix pour

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répudier plusieurs de ces pièces et les dénoncer comme apocryphes, notamment lorsqu'elles furent imprimées pour la première fois à Bruxelles, en 1698, à la suite de la quatrième édition de la Vie de sainte de Chantai, par Bussy- Kabutin , édition qui ne parut, il faut bien le remarquer, qu'après la mort de l'auteur.

Dès 1722, la Supérieure d'Annecy les désavouait et les traduisait elle-même au tribunal des notaires apostoliques. A l'apparition de l'édition Biaise , ce fut dans toutes les maisons de la Visitation un toile général : des récriminations arrivèrent de toutes parts pour protester contre l'éditeur et cette partie de sa publication ; les deux monastères de Paris et de Venise (ce dernier n'est autre que celui de Lyon, transféré en Italie par suite de la révolution française) élevèrent à ce sujet de solennelles réclamations.

Autre fait capital dans la question qui nous occupe : les solliciteurs pour la canonisation de la Vénérable Mère de Chantai protestèrent, à leur tour, contre certaines lettres à l'abbesse Arnauld; ils soutinrent qu'elles avaient été fabriquées, ou tout au moins falsifiées. La sacrée Congrégation des Rites s'arrêta longtemps à cet incident ; après mûr examen, elle passa outre en déclarant que, vraies ou fausses, ces épîtres ne pouvaient , selon l'avis persistant des solliciteurs, infirmer en rien la réputation de sainteté dont jouissait la Servante de Dieu, ni ternir l'éclat de ses vertus héroïques.

D'ailleurs on sait assez que le jansénisme n'éclata et ne fut condamné qu'après la mort de la Sainte (1641), et que l'abbesse de Port-Royal jouissait alors d'une telle réputation

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de verdi que le Pape Innocent X lui adressa même, quelques années plus lard, un Bref, par lequel il accordait à son monastère de grands privilèges spirituels.

La cinquième édition des Lettres de sainte Jeanne-Françoise de Chantai est due à M. de Barthélémy, auditeur au Conseil d'Etat, lequel entreprit cette œuvre pour la gloire delà Sainte, son illustre parente. Cette édition, imprimée à Paris, en 1860 (deux volumes in-8°), est supérieure aux précédentes pour la richesse; elle renferme près de quatre cents lettres jusque-là inédites, avec le texte authentique. Mais on nous permettra de faire remarquer que la méthode suivie dans la distribution de ces pièces, méthode qui, d'ailleurs, a été adoptée pour les précédentes éditions, est peu conforme à l'ordre chronologique. En effet, les lettres nouvelles sont séparées des lettres anciennes, division qui reproduit les inconvénients signalés plus haut. En outre, ces lettres sont groupées suivant les diverses classes de correspondants.

Malgré tous les soins du respectable éditeur, les adresses font défaut aux trois quarts des lettres, et celles qu'il donne sont parfois hasardées ou douteuses. Toutefois, disons-le à sa décharge, si les noms propres sont inexacts , nous oserions presque en faire remonter la faute jusqu'aux secrétaires delà Sainte, à l'habitude qu'elles avaient, alors que l'Institut était encore peu répandu, de désigner les personnes par de simples initiales.

Faut-il ajouter que M. de Barthélémy n'a pu se garantir des écueils contre lesquels se sont fréquemment heurtés ses devanciers, savoir les répétitions doubles et parfois triples des mêmes pièces? Près de quinze lettres du premier

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volume reparaissent dans le second, sous des noms différents; deux sont même répétées jusqu'à trois fois, avec des variantes de dates et d'adresses. La lettre CCCV du second volume, attribuée à sainte de Chantai , est d'une théologie si élevée sur les fausses révélations, qu'elle ferait reconnaître la main d'un docteur et l'inspiration du Bienheureux Evêque de Genève, même à ceux qui ne sauraient pas que cette lettre figure dans toutes les anciennes éditions des Epîtres de saint François de Sales.

De plus, M. de Barthélémy, non content d'adopter les lettres que, selon Biaise, sainte Jeanne-Françoise aurait écrites à l'abbesse de Port-Royal, substitue, dans trois autres lettres, l'adresse d'Angélique Arnauld à celle de la Mère de la Trinité (Religieuse Carmélite), qu'indiquaient les autographes. La méprise est d'autant plus manifeste qu'il est question dans ces trois lettres d'établir des moyens d'union entre la Visitation etle Carmel. Cette édition reproduit aussi le prétendu billet de l'illustre Fondatrice à Saint-Cyran, billet fort court du reste, et dont l'origine a toujours été contestée.

En 186:2, un homme dont les travaux ont rendu le nom cher aux amis de la religion et de la science, M. l'abbé Migne, insérait la correspondance de la Sainte dans l'édition des OEuvres complètes de saint François de Sales et de sainte Jeanne-Françoise de Chantai.*, en neuf volumes in-4°. Le tout avait été laborieusement préparé, pendant vingt ans de travail, par un respectable ecclésiastique du diocèse de Genève, M. l'abbé de Baudry. Ami généreux de la Visitation, dévoué sans mesure à l'extension du culte des saints

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Fondateurs de cet Institut, ce digne Prêtre comptait pour rien les sacrifices de lous genres, dès qu'il s'agissait d'augmenter leur gloire.

Remettre en honneur leurs maximes, l'aire mieux connaître leur esprit, était, pour sa foi, rendre un éminent service à l'Eglise, réveiller la flamme à demi éteinte dans bien des cœurs sur lesquels avait passé le courant glacial des erreurs jansénistes. Qui pourra dire l'ardeur avec laquelle il poursuivit cette noble entreprise? Les bibliothèques publiques et particulières furent fouillées à grands frais, quantité de lettres inédites en furent retirées et transcrites par ses soins. Il ne devait pas avoir la consolation de donner au public le fruit de ses patients labeurs. Le 2 avril 1854, la mort vint frapper ce vénérable ecclésiastique au moment où, après avoir doublé sa précieuse collection de Lettres, il se disposait à faire subir un minutieux examen aux matériaux rassemblés avec tant de peine et de sacrifices pécuniaires.

Cette vérification aurait sans doute amené Je judicieux écrivain à éliminer les lettres copiées à double sur les originaux qui avaient servi à la Alère de Blonay, à faire justice de la liberté avec laquelle les copistes s'étaient permis de reloucher les autographes, surtout ceux de sainte de Chantai» Corriger, rajeunir, moderniser le style, n'est-ce pas briser le moule de la pensée, dénaturer le langage, lui enlever son cachet?

Au milieu des regrets qu'excitait la perte de AI. de fiaudry, nul ne songeait à continuer son œuvre interrompue. Tous ses manuscrits furent renfermés dans les archives du pre-

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mier monastère de la Visitation, auquel il les avait légués. Mais, cinq ans plus tard, ils durent, par un arrêt sans appel de Mgr Rendu, évêque d'Annecy, être envoyés aux ateliers de M. l'abbé Migne, qui fit imprimer avec trop de confiance les fruits d'un travail demeuré inachevé. C'est ainsi que la correspondance garde le mode des précédentes éditions, c'est-à-dire qu'elle est divisée en Lettres anciennes et en Lettres nouvelles.

Il n'est donc pas étonnant de trouver dans celle de M. Migne des répétitions sans nombre parmi les Lettres dites nouvelles ; plus de cent sont reproduites deux fois, et dix jusqu'à trois fois. Quantité d'autres ne sont que des fragments de lettres entières que l'on voit à quelques pages de distance. Il y a d'ailleurs de nombreuses inexactitudes, de regrettables bévues, et bien peu d'ordre dans le classement.

De plus , on remarque encore dans cette édition plusieurs lettres de saint Vincent de Paul, de Mgr de Bourges, des princes et princesses de Savoie, du commandeur de Sillery , etc. , etc. , lesquelles ont leur numéro d'ordre, comme si elles étaient de sainte Jeanne-Françoise.

Si l'on défalque les pièces étrangères à la correspondance de la Sainte, ainsi que les lettres répétées deux et même trois fois, on trouve que la collection Migne se réduit à mille trois cents lettres environ.

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