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LETTRE DLXIV

A LA SOEUR MARIE-ADRIENNE FIGîIET

ASSISTANTE-COMMISE A CUlMllÉllY

La simplicité et l'amour de la petitesse sont des vertus essentielles à la Visitation. — La bonne oraison est celle qui conduit à la mortification.

vive y jksis!

[Annecy, 1624.]

Ce que nous devons ambitionner d'emporter par-dessus toutes les autres, c'est la très-sainte humilité et amour de notre propre abjection. Je vous supplie, et toutes nos très-chères Sœurs, de mettre votre unique gloire et satisfaction en cela, et ayez toujours devant vos yeux ce que notre Bienheureux Père a tant de fois dit «que tandis que nous conserverions l'affection à la petitesse et abjection, les bénédictions de Dieu abonderaient sur nous, et que sitôt que nous nous élèverions par-dessus les autres, ses gnices cesseront ». Tenez-vous armée contre les tentations des vaines et dangereuses louanges du monde. Pour cela j'estime grandement la pratique intérieure des vertus qu'il n'y a que Dieu et nous qui les sachions; ce sont les meilleures pour nous qui devons être toutes cachées aux yeux du monde. C'est en cet amour intérieur seul, et en la parfaite douceur et simplicité, que nous devons exceller; c'est-à-dire, nous approfondir de plus en plus en notre petitesse et à l'anéantissement de notre propre jugement et volonté, et enfin de tout ce qui nous est propre.

J'ai toujours remarqué que Dieu vous donne toujours beaucoup de bonnes affections; c'est ce qui me fait espérer que vous produirez des bons effets, sans lesquels les bonnes affections sont de peu ou de point de valeur. Surtout, adonnez-vous à la sainte douceur et simplicité, et enfin à toutes les vertus chrétiennes, Votre oraison sera toujours bonne, quand elle vous portera à la mortification de vous-même. Ne vous étonnez pas de vos imperfections, mais humiliez-vous partout : comme disait notre Bienheureux Père, « c'est la meilleure médecine pour toutes sortes de maladies, que cette humilité de cœur» . Adonnezvous-y tout de bon, et faites ferveur pour cela, et pour l'amour de Dieu et du prochain. Ayez toujours devant les yeux celte parole : La charité supporte tout avec esprit d'amour. Gardezvous de la mélancolie et du chagrin; interprétez en la meilleure part que vous pourrez les actions de vos Sœurs, les considérant comme épouses sacrées du Fils de Dieu; regardez-vous fort petite, au-dessous de toutes. Pensez souvent que votre plus grande affaire est celle de votre salut, et de vous perfectionner selon votre Institut. Demandez celte même grâce pour moi qui suis toute vôtre, etc.

LETTRE DLXV (Inédite)

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE A DIJOV

Il faut servir les âmes avec latitude de cœur, zèle charitable et amour maternel. — ■ Divergence d'opinions au sujet d'un Visiteur général.

vive -J- jésus!

[Annecy] 29 juillet [1624].

Ma très-boxxe et très-chère fille, Le bon Mgr de Belley ' s'accoise un peu. Je crois que le remède

1 Mgr Pierre Camus s'était laissé prévenir contre la Supérieure de la Visitation de Belley, la Mère Marie-Madeleine de Mouxy. Celle-ci s'étant

qu'a donné votre charité consolidera [guérira] toutes les plaies,

Dieu aidant. J'espère que nos Sœurs rembourseront sûrement.

Ma très-chère fille, je trouve que la pilule des filles présentées sans être nommées est toujours pilule, mais plus dorée. Or, je ne sais pourquoi vous me remémorez celte affaire , ma trèschère fille, car vous savez que je n'y puis rien, puisque ce n'est pas à ce monastère que l'on s'adresse; mais j'écrirai à ma Sœur la Supérieure de Lyon qu'elle avise à contenter cette bonne dame et lui annonce le billet, afin qu'avec M. le grand vicaire elle résolve s'il se peut; cependant, assurez-la que de tout mon cœur je la voudrais servir et désire sa consolation; bientôt elle pourra savoir de leurs nouvelles.

Oh ! ma très-chère fille, je le vous proteste ainsi, que jamais rien au monde ne vous ôtera la place que Dieu vous a donnée dans mon cœur; ne vous laissez point ébranler de ce côté-là, et ayez grand courage et vous estimez heureuse de servir et perfectionner ces âmes pour Dieu, quelque peine que vous y ayez. Attachez-vous à cela, ma chère grande fille, comme au plus grand service que vous puissiez rendre à Dieu, et qu'il désire de vous; j'espère qu'il vous en donnera de la consolation. Montrez-leur un grand amour et que vous les voulez toutes douces, toutes simples et pauvres d'esprit, et parfaitement ponctuelles; elles vous chériront, ma fille, sitôt qu'elles verront ce zèle en vous. Vous me conjurez de vous dire toutes [choses] franchement; ma fille, croyez-moi que je traiterai avec vous comme avec ma propre âme, car j'ai confiance que vous le recevrez aussi comme de votre propre cœur.

J'espère que notre Sœur NJ*** profitera de la mortification d'être à Belley : elle la ressent très-bien. — Je n'ai point encore

rendue à l'assemblée convoquée à Annecy, pour la rédaction du Coutumier, sainte de Chantai la retint auprès d'elle, et envoya à sa place la Mère Marie-Marguerite Michels, qui parvint à apaiser le prélat et à reconquérir sa bienveillance.

parlé au cousin qu'en commun; son cœut* s'aguerrira bien, je l'espère. Bonsoir, ma fille Irès-chère. — On gronde notre Visiteur bien fort : vous savez le sentiment que j'eus sur cet article; il faut écouter et peu parler. On m'a dit qu'une personne digne de foi assure qu'à Lyon notre Bienheureux Père lui dit qu'il ne fallait point de Visiteur; si cela est, il faudra préférer ce témoignage-là à celui de M. Michel [Favre], parce que ce seraient les derniers sentiments du Bienheureux. Nous verrons ce que dira notre bon Père Mgr de Langres. Adieu, mille saluls à tous. Ma très-chère fille, soyez tout aimable, toute suave et gaie dans la parfaite observance. Ah ! mon Dieu ! qu'il nous faut être jalouses de notre esprit ! Dieu soit béni î Je vous recommande cette Sœur de Villers que j'aime tant.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilalion de Chambéry.

LETTRE DLXVI

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX

SUPÉRIEURE A NISVERS

Attachement inaltérable à l'esprit de l'Institut et aux maximes du Bienheureux Fondateur; faveurs miraculeuses obtenues par son intercession. — Temps que doit durer l'action de ({races de la communion, après None. — Des pénitences. — Désintéressement dans la réception des sujets.

vive -J- JÉSUS î

[Annecy, 1624.]

Oh ! ma très-chère fille, que je loue Dieu de bon cœur de la décharge que vous me faites de votre chère àme ! Vous aviez besoin de me faire cette confession. Or sus, n'en parlons plus, ma très-chère fille; passé ceci, je ne vous veux rien dire, sinon que, si j'étais auprès de vous, je vous donnerais un petit soufflet d'amour avec un cœur le plus maternel que vous aurez jamais. Avoir laissé enlrer dans votre esprit cette impertinence que nous nous voulions mettre du tiers ordre de Saint-Fran-

cois de Paule, Seigneur Jésus ! ma fille, comme cela a-t-il pu être possible? Hélas! je voyais bien de la tentation en votre esprit; mais certes, ma très-cbère fille, je n'eusse eu garde de deviner celle-là. Oh ! Dieu soit loué , qui sait qu'aucune cogitation de changement n'entre dans mon esprit, non pas certes le moindre dissentiment des sentiments et inclinations que j'ai connus en mon très-saint Père. Ce me serait chose impossible, ce me semble; et la plus grande répréhension que l'on m'ait faite dès son décès est, à mon avis, celle que plusieurs m'ont dit que je m'attachais trop fermement à ce que je croyais ou pensais être des sentiments de ce très-heureux Père. Oh ! vraiment, mon enfant, ce ne serait pas à Nessy ni auprès de ceux qui nous environnent qu'il eût fallu faire telle proposition. Or brisons, ma très-chère âme, et nous appliquons avec une affection toute filiale à la sincère observance des choses que ce Saint nous a laissées. Je sais votre zèle pour cela; si j'en ai, ce n'est que pour cela aussi, ne désirant rien que de voir par une exacte observance fleurir l'esprit d'une basse et très-humble humilité, douceur et simplicité, qui est le vrai esprit de notre grand saint Patriarche. 0 ma fille ! que celte vérité me touche, qu'à mesure que nous profilerons et avancerons en la vraie vertu, en suite des saints documents et exemples de notre Saintj nous accroîtrons en nous la gloire de Dieu et la gloire accidentelle de notre vrai Moïse»

1° Il n'y doit avoir que demi-quart d'heure dès la fin de NoiWj tant pour l'examen et Pater qu'action de grâces, et nos Sœurs d'ici m'ont dit qu'il était bon de le marquer et régler. 2° L'article des pénitences ne sera point dans les Directoires, et ces choses n'ont été ramassées et écrites que pour aider les Supérieures qui l'ont tant désiré et demandé, ainsi qu'il leur était promis, et aussi pour empêcher que l'on en invente des nouvelles et contraires à la modestie [modération], comme ont fait quelques-unes, ce que notre Bienheureux Père ne vou-

lait nullement. Et ce n'a point été son intention de nous lier par ce qui se dit dans le Directoire : car ce sont des choses de direction, non des commandements. Bienheureuses seront celles toutefois qui les observeront fidèlement.

Je trouve céans celte ordonnance de notre Bienheureux. Père, qu'à l'ordinaire on ne fait plus de mortifications que celles que la Supérieure fait imposer par la lectrice ou autrement, mais qu'autour des grandes fêtes et aux temps marqués, elle doit donner une générale licence d'en faire au réfectoire. Quand donc elle en verra faire à celles qu'elle jugera ne le devoir faire, elle leur retranchera. Pour les disciplines et macérations, on demande congé en particulier.

Oh! s'il eût plu à Dieu de nous laisser encore notre Bienheureux Père six ans ! Mais Sa Providence sait ce qu'elle fait, elle nous protégera, s'il lui plaît, et nous fera la grâce de cheminer par la voie de cet esprit humble et doux qui nous conduira à la jouissance de cette éternelle béatitude, après laquelle seule nous devons soupirer. Certes, ma chère fille, les miracles que Dieu opère par les prières de son très-humble et trèssaint Serviteur ne me sauraient accroître l'amour et l'estime que j'en ai; car ce qu'il a plu à Dieu de me faire savoir et connaître de celte très-sainte àme me donne une croyance qu'il ne se peut faire un plus grand miracle que celui de sa vie incomparable et remplie, voire, comblée de toutes excellentes Vertus et actions saintes; mais je loue Dieu pourtant et reçois grande joie de ce qu'il manifeste son humble et fidèle Serviteur. Si je puis, nous vous enverrons un extrait de quelquesunes des grâces qui se sont faites.

Notre très-chère Sœur la Supérieure de Lyon nous envoya inconfinent le recueil que je l'avais justement priée de faire, sans que je pensasse, hélas ! à ce qui en devait arriver. Je me suis souvenue encore de quatre ou cinq bonnes choses que ce Bienheureux me dit à Lyon.

Mon Dieu! ma très-chère fille, que de bénédictions vous attirerez sur vous et votre maison, si vous demeurez en celte pratique de ne point regarder aux biens des filles, mais à leurs bonnes conditions selon l'esprit : certes, jamais les biens ne vous manqueront, et vous le verrez. Vous apprendrez ce qu'il a dit touchant les Jésuites et autres Ordres; c'est à ce choix des esprits propres à notre Institut que la Supérieure doit surtout montrer sa prudence.

Or je loue Dieu, ma très-chère fille, du bon état de votre maison, laquelle certes me donna une grande satisfaction [par le récit que vous m'en fîtes] dans ce peu de jours que nous eûmes le bonheur de demeurer avec vous. Que puissiez-vous de jour en jour, ma très-chère fille, croître en toutes vertus, sainteté et perfection, par une fidèle et amoureuse observance! Je veux vous dire aussi que, grâce à notre bon Dieu, celte maison chemine sans exception, avec une douceur, simplicité et cordiale joie, dans ses observances très-fidèlement. Enfin, elle se ressent fort du bonheur dont Dieu la gratifie.

Je pense bien, ma fille, que le Coulumier n'a pas besoin d'autre autorilé que de celle de son auteur. Les monastères ayant tant de certitude que tout est de lui, il ne faudra que la fidélité en laquelle j'espère qu'ils ne manqueront pas, et Dieu conservera notre cher Institut : c'est Lui qui l'a fait et qui en est l'Auteur; Il en sera le protecteur, et notre très-saint Père n'en quittera pas le gouvernail. Pour moi, ma très-chère fille, je vous dis simplement que tout mon soin s'applique à les bien faire observer, car enfin, comme dit notre Bienheureux Père, « notre bonheur dépend de la fidélité que nous aurons chacune à nous tenir unies à Dieu, par l'exacte observance ».

Certes, ma fille, j'ai grand sujet de louer Dieu en ces deux familles dcXessy et deChambéry, et faut que je vous dise confidemment que je n'avais vu encore un noviciat tel que celui de céans. Ce

sont des âmes les mieux faites, les meilleurs esprits, doux, maniables, et qui ne respirent que la piété.

Bonjour, ma très-chère fille, Dieu soit béni qui m'a rendue entièrement vôtre et de tout mon cœur.

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.

LETTRE DLXVII (Inédite)

A LA MÈRE MARÏE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIRURE LYOV

Admirable humilité de la Sainte. — Témoignages de maternelle confiance.

VIVE \ JÉSUS

[Annecy! 9 août [1G24].

Ma très-chère vraie fille,

Oli ! cerles, votre lettre m'a loul à fait attendrie et touchée ; mais quel moyen de vous celer cela, ma très-chère fille? Il est vrai qu'après queje l'eus écrite, j'eusse voulu ne l'avoir pas fait, me représentant que cela blesserait votre cœur, duquel toutes les douleurs me sont sensibles. Oh ! ma fille, assurément Dieu a permis ceci pour notre mieux, et nous affermir toujours davantage en l'invariable dilection qu'il a faite entre nous, la*« quelle, si je ne me trompe, est très-incomparable et inexplicable. Demeurons en paix et en confiance, et croyez-moi, ma vraie fille, qu'il me serait impossible d'entrer en méfiance de vous, non plus que je sens que vous ne le pourriez faire de moi; mais je confesse qu'au récit de tout ce que je vous ai écrit, mon cœur reçut de la douleur et en fit un souf ir de larmes; mais cela fut aussitôt passé. Je vous dis naïvement ma faiblesse. [Plusieurs lignes indéchiffrables.]

Oh ! ma très-bonne et très-aimée fille, si vous aimez ma consolation, effacez de votre cœur tout cela, car le mien ne sera pas à son aise qu'il ne vous en voie enlièrement guérie, v. 22

388 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.

Enfin, Noire-Seigneur m'a rendue votre Mère avec une affection si spéciale que rien ne la saurait ébranler, et sa Bonté vous a donnée à moi pour être la vraie fille de mon cœur et qui m'est en la considération que Lui seul sait. Demeurons fermes en cela. Hier, je vous écrivis une lettre répondant aux deux vôtres dernières. Ma fille, mon âme est vôtre, et je vous aime comme mon propre cœur. Demeurez en paix.

Dieu soit béni!

Conforme à l'original gardé ans Archires de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXVIII

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉBIEDHE A IIOUMN9

La parfaite observance est une source de paix dans les monastères. — Il faut clu;rir

les contradictions et travailler à acquérir l'esprit de douceur. — Préparatifs de

la fondation d'Autun.

vive f JÉSUS !

[Annecy] 22 août [1624].

Ma très-chère fille,

Je loue Dieu de savoir la paix chez vous. Il faut bien prier sa divine Bonté de l'y continuer, et que chacune y apporte ce qui se pourra; c'est le bonheur des bonheurs que celte sainte paix. J'espère que la fidèle pratique du Coutumier vous le rendra tous les jours plus agréable. Je serai bien aise de voir l'approbation [de l'évêque] d'Autun, et encore plus que Dieu soit glorifié en toutes choses.

Vous ne sauriez faillir avec l'avis du Révérend Père recteur, et je suis bien aise que l'affaire des indemnités soit passée à votre gré. Oh ! ma très-chère fille, que les occasions de désapprouvement de nos actions et conduite nous doivent être précieuses! // les faut cacher dans notre sein, disait notre Bienheureux Père, et les caresser et chérir tendrement. Celte bonne

Sœur a un cœur tout à fait bon ; mais celte liberté de parler est un peu fâcheuse. Oh bien ! nia très-chère fille, c'est cela qu'il faut supporter en elle et cordialement. Je sais que la charité ne vous manque pas, et que vous avez l'esprit fort juste ; mais, ma fille, parce que vous l'avez un peu rigide de votre naturel, il faut que vous le penchiez toujours du côté de la douceur et compassion. Croyez-moi bien en cela, ma très-chère fille, car il me semble que Dieu me fait assez connaître votre cœur, et sa Bonté m'a donné pour vous un amour très-cordial et particulier. Vous me demandez sur quoi il est fondé? Ah ! ma fille, son fondement est Dieu, et les saintes affections que sa divine Majesté a répandues dans votre âme sont les liens qui me joignent à vous. Persévérez en cette attention d'accompagner votre zèle et exactitude de douceur, de suavité, de bonté et de tranquillité, et Dieu vous fera de grandes grâces, comme je l'en supplie de toute mon âme.

Je ne puis vous dire qui vous mettrez directrice; il faut une fille solide, et je ne me souviens pas bien des vôtres. Cela est d'autant plus nécessaire, que je vois qu'il faut que vous alliez à Autun pour plusieurs bonnes raisons; mais, je vous prie, consultez avec le Père [recteur] qui vous laisserez en charge de Supérieure et de directrice, car il est important que ce soient des filles faites, et d'exacte observance et douceur.

Puisque le bon M. de la Coudre trouve bonne la communion du samedi, vous la devez faire avec humilité, et pour obtenir la sainte douceur de cœur. — Oui-da, ma fille, les Sœurs peuvent écrire les documents du Coutumier pour les garder. Elles ne sont point obligées délire, tous les mois, le Directoire spirituel; vous savez que cela a toujours été en liberté. Pour l'Entretien, il suffit que vous en fassiez lire ce que vous jugerez à propos. — Les conditions que cette bonne demoiselle demande sont fort justes, vous les lui pouvez accorder et traiter avec elle. Notre Bienheureux Père a fait pratiquer ce qu'elle désire, de mourir

dans l'habil [religieux], à une dame qui le désirait sans autre occasion [motif] que de sa dévotion. Vous faites fort bien de préparer des filles pour Aulun et de leur faire prendre là 1 habit. Je laisse à votre discrétion et au jugement du Rév/érend Père recteur le temps d'aller à Aulun, et de choisir les filles.

Je suis très-aise que notre Sœur la Supérieure de Paris vous ait bien édifiée : c'esl une fille de vertu et bonne. Bonjour, ma Irès-chère fille ; je salue toutes nos chères Sœurs, à part le bon M. de la Coudre et la pauvre malade, et vous, ma fille , que je servirai toujours de bon cœur, Dieu m'ayant donné une affection très-sincère pour vous. Qu'il soit béni ! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXIX

A LA MÈRE.MARIE-AIMÉE DE DLO.MAY

SUPÉRIEURE A LVON

Conseils pour l'oraison. — On peut quelquefois tenir le Chapitre le matin, mais n'en pas faire coutume.

vive f jésus!

[Annecy, 1624 ]

[Esl-il possible], ma très-chère fille, de voir telles passions en des âmes qui ne doivent aimer [que Dieu] et ne s'occuper qu'en Dieu ! Vu les raisons, je ne vois pas qu'il lut à propos de s'établir à Roanne; au contraire, je crois qu'il n'y faut plus penser. Hélas! nous n'avons pas besoin de tant [nous] multiplier; à mesure queDieu donnera des pierres fondamentales, Il pourvoira de fonds convenables pour les poser. — Oui, ma trèschère fille, vous avez fort bien dit à notre Sœur Marg. -Jacqueline [de Lestang]; il lui faut laisser suivre son train d'oraison et ne lui rien dire qui l'en dégoûte, car cela lui apporterait grand trouble. Puisque cela se passe en elle par manière de vues et paroles intérieures et sans peine , il ne la faut point retirer de là, mais lui

faire lirer des résolutions pour l'imitation des vertus qu'elle voit queNotre-Seigneur pratique es mystères, afin que ces fleurs de consolation se convertissent en fruits de bonne opération, surtout de la souplesse, douceur et support du prochain, et de cette petitesse et simplicité que Dieu requiert de nous.

Il n'y a point de mal de tenir le Chapitre quelquefois le matin, selon que les affaires le requièrent; mais, ma fille, d'en faire coutume pour changer cet ancien [usage] de le tenir après dîner, je pense qu'il ne le faut pas faire ; au moins notre Bienheureux Père ne voulait pas que cela se fît céans. Il disait que quand les coutumes étaient établies, il les fallait conserver; que sitôt que l'on commencerait à en changer une, on mépriserait les autres; puisqu'on doit observer cela par tous les monastères, je ne voudrais pas faire coutume de la changer [Plusieurs lignes illisibles. J

Messeigneurs les prélats nous sauront bon gré de notre

souplesse, mais il faut attendre ce qu'ils diront, et puis je m'essayerai de réduire tout au contentement de tous. Oh Dieu ! si cela se fait, que mes sentiments seront satisfaits, car je ne puis trouver repos qu'en cet abandonnement et parfaite confiance en la Providence. Vous pouvez faire savoir ce que je vous écris sur ce sujet à notre Sœur la Supérieure de Nevers et es autres qui vous en parleront; mais que l'on n'en parle que pour répondre, et selon la véritable intention que l'on a eue et que l'on a de suivre en tout l'intention de notre Bienheureux Père. Votre prudence conduira bien tout, et je pense que vous devez dire ceci à M. de la Faye et autres que [vous] jugerez à propos ; enfin, nous ne voulons rien qui fâche nos Supérieurs. [Plusieurs lignes illisibles.] M. Michel veut écrire notre Coutumier, mais il est tardif. Voilà vos lettres répondues, ma vraie et trèschère fille; Dieu veuille que ce soit à sa gloire et soit éternellement béni !

Conforme à l'original gardé aux Archiscs de la Visilalion d'Annecy.

LETTRE DLXX (Inédite)

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE RRÉGHARD

SUPÉRIEURE A I1IOU

Détails relatifs à la maison de Moulins. — On désapprouve le projet d'uu Visiteur général. — Dieu maintiendra l'Institut si on y couserve l'esprit d'humilité et la parfaite observance. — Pauvreté de quelques monastères.

VIVE f JÉSUS !

[Annecy] 3 septembre 1624.

Ma très-bonne et chère Soeur,

Loué soit notre bon Dieu qui vous a fait arriver heureusement parmi vos très-chères filles! Sa Bonté veuille conserver en Fâme de la pauvre Sœur Marie-Aimée [de Morville] les bonnes affections et résolutions qu'elle vous a témoignées! 11 le faut espérer de Notre-Seigneur '.

Je travaillerai, mais doucement et lentement, à adoucir le cœur de notre chère Sœur dont vous m'écrivez, afin qu'elle ne s'aperçoive point d'où me sont venus les avis. Ce qui est du naturel est longtemps à se polir. Elle aime la vertu, sa vocation et sa perfection; cela me fait espérer que Dieu lui donnera du secours et delà force pour se polir. Je ne suis en peine que de voir qu'il n'y a point là des filles pour gouverner; car, de s'attendre à notre Sœur Péronne-Marie [de Châtel], je n'y vois point de moyen. Cependant, je sais que cette maison a besoin d'une bonne Mère; je me tourne de tous les côtés, mais je ne vois pas que le secours lui puisse être donné si promptement. Dieu, qui est notre unique recours, y veuille pourvoir par sa bonté! je m'en repose en Lui, Dieu nous aidera en nos affaires.

Il y a quelques prélats qui désapprouvent le Visiteur. Vous

1 La MèredeBréchard,en quittant Annecy, s'était arrêtée à Moulins pour affermir la Sœur de Momlle dans ses bonnes résolutions.

savez ce qui se passe ici sur cet article; mais Dieu, qui l'a voulu ainsi, en tirera sa gloire sans doule. Il n'y a pas grande utilité à ce Visiteur : la plus grande, c'est qu'il sert de marque extérieure de l'union enlre les monaslères, et peut servir à la conformité. Or bien, Dieu réduira tout au point de sa sainte volonté, et enfin si les prélats n'agréent pas, je crois qu'il le faudra dire simplement au Pape afin qu'il en ordonne et conclue, et cela est tout ce qui se peut faire. Pour Mgr de Lyon, on ira à la bonne foi avec lui pour recevoir ses avis et assistances. — Mgr de Langres n'a nullement été repris d'avoir laissé venir notre Sœur [Favre], et m'a écrit qu'ilsignerait sans voir tout ce que je lui enverrais. Il est contraire aux autres; car c'est l'un de ceux qui voudraient que nous eussions un recours assuré, et qui eût toute autorité sur nous pour remédier à tous les inconvénients qui arrivent aux monastères; souvent il m'en a écrit, et l'on s'empresse de savoir à qui l'on aura recours quand je serai morte. Je dis que la divine Providence, à laquelle notre Bienheureux Père nous a laissées, y pourvoira. Il nous faut peu répondre et parler de tout ceci, et nous appliquer fermement et fidèlement à faire, et à bien établir une parfaite observance dans nos monastères; surtout que cet esprit de douceur, d'humilité petite et basse, de simplicité et pauvreté y reluise de toutes parts. Voihà, ma pauvre et très-chère fille, où je voudrais que butassent tous nos soins et prétentions, et Dieu nous gardera du reste. Oh! que je suis consolée de vous voir pleine de courage pour cela, et vos pauvres chères filles que je salue très-chèrement avec vous !

Je n'oublie pas M. l'official, lequel j'honore d'un honneur tout cordial, et me réjouis de quoi vous l'avez plus présent. Ses avis ne nous peuvent qu'être utiles, et toujours je les recevrai avec l'honneur que je dois. — Ceux de Roanne se sont adressés à nos Sœurs de Lyon qui m'en ont écrit. Je leur ai dit mon sentiment; je crois que l'on attend quelque réponse de Mgr Par-

chevèque. — - Je crains que les Supérieurs de Lyon ne permettent pas de vous prêter si grosse somme. Celles de Bourges , qui sont en extrême pauvreté, leur demandent aussi II faut avoir un grand courage parmi ces pauvretés. Si nous n'avions ces deux maisons de Belley et Chambéry, nous ferions prou; mais, certes, ma fille, nous ne leur pouvons suffire. Dieu, qui est notre Père et qui sait de quoi nous avons besoin, nous pourvoira sans doute, au moins du nécessaire, si nous lui sommes fidèles, comme j'espère nous le serons moyennant sa sainte grâce; et je suis tout aise, ma pauvre et très-chère fille, de vous voir avec un si grand courage pour l'observance et toute gaie et contente d'avoir été ici. Il me semble que nos Sœurs deviennent tous les jours meilleures, et que Dieu leur accroît ses grâces. Je L'en bénis, et Le supplie que nous soyons fidèlement invariables à faire et souffrir tout ce qu'il Lui plaira nous ordonner. Je suis en Lui, si très-entièrement vôtre qu'il ne s'y peut rien ajouter. Priez pour nous. Je salue tous les amis.

Dieu so'U béni!

[P. S ] Je vous ferai écrire un Coutumier, mais cela emportera plus d'un mois.

Conforme à l'original gardé aux Archive de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXI

A LA MÈRE MARIE -AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE A LYON

La récitation du petit Office de Notre-Dame est obligatoire. — C'est une pratique de mortification de supporter les piqûres des insectes. — Tous les monastères s'affectionnent à la lecture du Coutumier. — Affaires d'intérêts. — Le mépris est le meilleur remède à opposer à certaines tentations.

vive -j- JÉSUS !

[Annecy, 16-24.]

Ma très-chère fille,

En réponse au billet particulier, je vous dirai que toujours et tous les jours, sans exception d'aucune fête, nous sommes obligées de dire l'Office de Noire-Dame, tout ainsi comme ii est, sans aucun retranchement de Kyrie, eleison ni autre chose, excepté les trois jours de Ténèbres, et ce que le Directoire marque pour quelques fêles particulières. Quant aux commémorations pour les fêtes de Notre-Dame, [des] personnes trèscapables et entendues à ce qui est de l'Office les ont marquées comme elles sont au Directoire, car ce n'est pas pour faire commémoration de Notre-Dame, puisque nous en faisons l'Otfice , ains seulement du mystère que L'Eglise nous représente en ces grands jours : vous suivrez donc simplement le Directoire en ce qu'il marque. Je me suis aperçue que l'on a oublié de dire que l'on fait la commémoration du mystère de la Nativité de Notre-Dame tout le long de l'octave.

Il est vrai, ma très-chère fille, notre Bienheureux Père ne tuait pas les insectes, et disait ce qu'on dit dans le livre [de sa Vie]; mais cela se doit entendre des insectes qui ne font point de mal et ne portent aucun préjudice. Aux âmes généreuses, je dis que notre Bienheureux Père souffrait doucement les piqûres et ordonnait de les souffrir par forme de pénitence.

Je vous assure , ma très-chère fille, que je suis comme vous, je prends un très-singulier contentement de lire et d'ouïr lire le Coutumier, et je vois que toutes nos Sœurs et toutes nos

maisons sont comme cela, Je ne crois pas qu'il se puisse voir un meilleur ordre pour toutes nos actions, que grâce à Dieu nous l'avons : il y a suffisamment de cérémonies pour l'ornement et peu toutefois, en sorte que tout y est simple sans un seul embarrassement. M. Michel a promis de vous écrire les Directoires. Il faudra faire comme vous dites : quand les novices seront sorties du Chapitre, il faudra lire le Coufumier, les Sœurs verront que ce sont leurs coutumes qu'elles pratiquent, c'est pourquoi il en faudra écrire l'acte à la fin du Coutumier, que la Supérieure, l'assistante et les conseillères doivent signer et sceller du sceau ordinaire.

Vous ne nous avez nullement renvoyé la lettre d'Avignon ni celle de Marseille; vous devriez faire en sorte que M. le grand vicaire écrivît lui-même son sentiment à madame de Chevrières, afin que cela lui donne patience d'attendre la réponse de Mgr l'archevêque. Il me semble que selon le dernier mémoire que je vous envoyai la chose est accommodable, et que ces deux filles qu'elle se réserve sont plutôt proposées que présentées, si les circonstances y sont bien observées; si l'on se pouvait emboucher, je pense que l'on accommoderait toutes choses, néanmoins faut-il Lâcher d'avoir son amitié, et cela sans querelle. Quanta celte dame Religieuse, je prie Dieu qu'il la loge à son contentement; pour moi, je crois que tant qu'il nous sera possible, nous devons sur toutes choses lâcher de bien choisir les esprits, et ne nous guère charger de personnes qui aient été en Religion.

Vous avez fait une grande charité d'aider nos bonnes Sœurs de Riom. J'espère que Dieu assistera celles de Bourges; toutefois l'on ne sait pas si la Providence de Dieu les veut encore exercer.

Ma défluxion m'a forcée de vous écrire par une autre main. Je réponds à notre Sœur Marie-Françoise; c'est une âme de laquelle Dieu se servira. Donnez-lui le plus de connaissance

que vous pourrez des choses de l'Institut et de toutes les affaires qui vous arriveront, afin de la rendre expérimentée tant qu'il se pourra, et qu'elle prenne un humble, grave et gracieux maintien.

Vous devez grandement conforter celle que le diable travaille de ces pensées, qu'elle fait tout ^our [mots illisibles]. Il ment ce misérable, et partant, qu'elle méprise ses attaques et lui crache souvent au nez sans autre revanche : qu'elle ne dispute point avec lui ni peu ni prou; qu'elle ne se revanche point, qu'elle ne réponde point, sinon, Dieu soit béni, et semblables paroles. Deux ou trois fois le jour seulement, qu'elle fasse des actes positifs de renoncement à ces malignes suggestions : qu'elle ne s'inquiète point, car c'est tout ce que prétend le diable que de la troubler- qu'elle se garde de le faire, et qu'elle porte cette croix humblement et doucement sans la regarder; que si elle ne peut éviter le trouble, qu'au moins elle ne se trouble pas d'être troublée. Il faut accoutumer nos Sœurs à vivre en paix parmi la guerre, et à demeurer constantes parmi les agitations et toutes sortes de tentations. « Celui qui n'a été tenté, que sait-il? » dit l'Ecriture.

Si le bon Père dom Juste est encore là, je le salue chèrement ; mais je trouve qu'il demeure longtemps. Dites-lui, ma très-chère fille, que le Père général des Feuillants a envoyé douze de ses livres à Madame et aux Infantes; mais que s'il trouve que nous devions en envoyer de ceux du Père de la Rivière, qu'il en fasse apporter ici pour cela. Je vous supplie, ma très-chère fille, faites dire à M. Lumaque, de Lyon, que nous avons ici les mille ducatons dus à M. le chevalier Balbian; que s'il pouvait nous donner le moyen de les lui faire loucher ici et y envoyer sa quittance, il nous obligerait fort. Ma fille, ma tête ne veut plus me laisser écrire. Dieu soit béni! Amen.

Conforme à l'original gardé aux Areliices de la Visitation d'Annecy.

348 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL,

LETTRE DLXXII (Inédite)

A LA MÊME

Impression des Epîlres de suint François de Sales. — Les croix d'arjent doivent être selon le modèle que donne le Coutumier.

vue f jésus!

[Annecy, 1624. J

Ma très-chère fjlle ,

Nous avançons nos lettres et vous renvoyons les vôtres. J'ai parlé à Mgr de Genève, lequel a laissé à ma liberté de choisir le libraire, de sorte que nie voilà inclinée, si vous le trouvez bon, de donner occasion à ce pauvre libraire de ce pays de s'enrichir; mais il faut que vous vous conseilliez vers les Pères Jésuites et autres amis pour savoir s'il a des bons caractères, et tout ce qui est requis pour bien faire une telle besogne et de telle importance. Enfin, je remets cela à votre prudence et discrétion. Je vous prie de vous bien conseiller, car la chose le mérite. Or, qui que ce soit qui fasse cette impression, il faut traiter avec lui que ce sera à condition qu'il imprimera gratis tout ce qui est de notre Institut : les Constilutions, le Coutumier, Directoire, et tout ce que vous savez qu'il faut imprimer, et qu'il nous donnera gratis quantité de livres des mêmes Epilres. Je vous lairrai un peu faire ce traité, mais il est d'importance, en ce que la besogne l'est; c'est pourquoi conseillez-vous bien avec les Pères Jésuites.

Je ne vous renvoie pas encore la sûreté de M. Sorie; mais je lui écris et lui envoie la copie de ses reçus, afin qu'il voie qu'il doit plus qu'il ne pense. — Voyez la façon des croix dans le Directoire de la robière, que nous envoyons pour Riom; car c'a été un oubli qu'il n'a pas été dans le vôtre. — Je vous écrivis, l'autre jour, pour vous supplier de remettre l'argent à celui que ma Sœur la Supérieure de Belley vous adressera pour le prendre. Je vous supplie de faire tenir sùremeul les lettres

AXXÉE 162-4. 3-49

de M. de Champagne, du Père de Villars et de M. Sorie. Je vous enverrai au premier jour le change des pisloles de Gènes que vous avez de nous.

Ma fille, je suis fort empressée et crois que j'oublie prou de choses à vous dire. Je vous demande si vous avez choisi votre confesseur pour recevoir les confessions annuelles, et si vous ne le demandez pas à votre Supérieur, car noire Bienheureux Père voulait qu'on fit ainsi à Messy. Il y a des Supérieurs qui les voudraient donner, en quoi ils entreprennent trop; il y a aussi des Supérieures qui les veulent prendre sans en rien dire aux Supérieurs. Il me semble qu'il nous faut contenter de la liberté que la Règle nous donne. Dites-moi votre pratique, car ce point est important. Il y a longtemps que nous n'avons de vos nouvelles. Dieu soit béni! Bonjour, ma très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitalion d'Annecy.

LETTRE DLXXIII

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE A MOULINS

Qualités que doivent avoir les Sœurs envoyées en fondation. — Se réjouir de l'avancement des autres Ordres, comme du sien propre. — En quel cas on peut recevoir dans le monastère des Religieuses étrangères. — Soins à donner aux jeunes postulantes.

VIVK J JÉSUS !

[Belley] 21 septembre [1624].

Ma très-chère Soeur ,

Il me semble que mes dernières lettres répondent aux vôtres que j'ai reçues depuis deux ou trois jours, au sujet de la fondation d'Autun, pour laquelle je m'en suis rapportée au Révérend Père recteur et à vous pour le choix des filles. Je pense que la petite Sœur portière, qui est la fille [protégée] de la Reine mère,

sera fort propre pour cela; je lui écrirai bien. Celles que vous mènerez doivent être des filles habituées à la douceur et cordialité, etd'exacte observance; car cette vertu étant la principale de l'Institut, elle doit surnager en celles qui doivent être le fondement d'une maison et l'exemple de toutes celles que Dieu y amènera. Voilà donc, ma chère fille, le principal appareil qu'il faut à la fondation ; car sitôt que la véritable douceur se perdra, qui ne peut être sans une profonde humilité, l'esprit de la Compagnie n'y sera pas. Je vous conjure donc , ma très-chère fille, d'avoir un spécial soin pour cela.

Je suis bien aise que ces trois filles de dix mille francs soient allées aux Ursulines. Voyant que Dieu les y a menées , cela nous doit suffire, devant être aussi aises de l'avancement des autres Religions que de la nôtre, puisque tout notre but doit être la gloire de Dieu. — Pour ce qui est de l'observance, regardez à votre Règle, laquelle nous enseigne que celui que l'évêque nous a donné pour Père spirituel nous tient lieu d'évêque, sinon es choses que la Règle marque expressément que l'on aura recours à lui. Et pour ce qui est du particulier, d'examiner celles qui peuvent faire profession, il n'y a point de doute que ce doit être le Père spirituel ou le grand vicaire qui les reçoive, ou quelque autre ecclésiastique, pour lequel vous aurez demandé la permission. Suivez votre Règle et votre Coutumier, ma très-chère fille, et ne vous arrêtez point au reste.

Nous vous avons déjà dit, ma chère fille, que nous croyons, sous le bon conseil du Révérend Père recteur, que vous devez aller faire cette fondation [d'Autun] pour y demeurer; car je ne vois pas que vous ayez personne pour rendre ce service à Dieu si utilement que vous le feriez; mais je crains que votre maison de Moulins ne demeure un peu destituée. Néanmoins, il faut essayer notre bonne Sœur l'assistante, l'on verra sous ce nom et en cette qualité comme elle gouvernera ; puis, si elle fait bien, on pourra à l'Ascension qui vient la proposer pour Supérieure. Il lui faudra

AXXÉE 1624. 35L

grandement recommander la douce cordialité envers les Sœurs et le support des infirmes, desquelles elle doit avoir un extrême soin et compassion, et excéder plutôt de ce côté-là que de l'autre. Je prie Dieu qu'il la tienne de sa main, afin qu'elle conduise les filles par la voie de l'exacte observance, en l'esprit de profonde humilité et véritable douceur.

Mais pour nous autres Supérieures , ma très-chère fille, il n'y a point de doute que nous pouvons et devons, avec licence, faire entrer des dames de Religion pour le sujet que vous me dites, pourvu que ce soient des dames vraiment touchées du bon esprit, et qui aient la capacité et la disposition pour en tirer l'utilité que l'on en doit attendre; ainsi nous l'a fait pratiquer notre très-saint Père durant sa vie, et ainsi l'avons-nous fait céans depuis son décès '.

L'article de la déposition de la Supérieure était couché selon que notre Bienheureux Père l'a dit et laissé par écrit; néanmoins, nous avons déjà jugé et considéré qu'il sera bon de retrancher cet « au moins pour un an » pour y mettre l'éclaircissement de l'intention de notre Bienheureux Père, qui n'était nullement qu'on employât cette liberté, que pour quelque occasion fort rare et de grande nécessité, et non pas pour donner sujet en mille sortes à tant d'intentions et malices desquelles j'espère que Xotre-Seigneur gardera notre Institut. Ma chère fille, il ne faut pas vous déposer de votre charge, car cela obligerait à faire nouvelle élection, ce qui ne se peut maintenant. Ma très-chère fille, j'ai fait écrire ceci tandis qu'on me tenait occupée en une besogne qui m'empêchait d'écrire moi-même. Maintenant nous voici à Belley où je n'ai loisir de revoir ni votre

1 A celte époque, le besoin de la réforme se faisait sentir dans la plupart des monastères et des anciennes abbayes où la règle était tombée en désuétude. Saint François de Sales, et après lui sainte de Chantai, ouvrirent quelquefois les portes de la Visitation aux âmes désireuses de se former à l'esprit religieux et aux observances monastiques, pour ensuite les faire refleurir dans leurs cloîtres respectifs.

lettre, ni eette réponse. Je crois pourtant n'avoir rien oublié, sinon que vous, n'allant à Autun que pour la Toussaint, je prendrai le loisir, d'ici là, d'écrire à Mgr d'Autun et autres que vous désirez.

Ma très-chère fille, je salue votre chère troupe, à part la pauvre chère Sœur M. Henriette [de Rousseau] !, avec laquelle j'ai compati pour ses infirmités. Voire amour cordial et compatissant peut beaucoup la soulager en ses longues infirmités. Ma très-chère fille, c'est en telles occasions que le cœur maternel doit se montrer.

Je suisplusa vousque je ne vous saurais jamais dire, ma treschère fille.

Dieu soit béni !

[ P. S. ] Ma très-chère fille, je ne vous ai jamais dit que je ne permets pas aux jeunes filles qui n'ont pas dix-huit ans de se lever, sinon quand on cloche l'oraison, et qu'elles n'en font que demi-heure; comme aussi je les fais déjeuner, goûter et récréer tous les jours jusqu'à cet àge-là. Faites ainsi, ma fille, aux vôtres.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

1 La Mère de Chaflgy a consacré quelques lignes d'un charme remarquable à la courageuse vocation de cette jeune fille, qui, profitant d'un bal donné en son honneur la veille de l'Epiphanie, s'enfuit de la maison paternelle, et, « guidée par l'étoile de la céleste inspiration, vint se jeter au monastère pour s'offrir elle-même au roi Jésus ». Toute la suite de sa vie religieuse répondit à un début si généreux, et, après quelques années de continuelles souffrances, elle fut, selon que le chante la sainte Eglise, « jugée digne d'être présentée au Seigneur dans le temple de son éternelle gloire » .

{Année Sainte, VIIIe volume.)

LETTRE DLXXIV

SUPÉRIEURE A DIJON

Comment supporter les peines intérieures. — Divers incidents de voyage.

vive -j- jésus!

Hélas ! ma pauvre très-chère fille, que j'aurais moi-même de douleur et de peine de vous voir en cette angoisse, si Dieu ne me faisait voir que ce vent de tempête vous porte vivement dans le calme de la très-sainte résignation, et au port assuré du parfait abandonnement de vous-même dans le sein de la divine Providence. Bienheureux est votre aveuglement, puisqu'il vous impétrera la divine lumière avec laquelle vous marcherez fermement, et opérerez saintement toutes les actions de votre charge; aimez chèrement cet état, ma vraie très-chère fille, et bientôt vous trouverez la vraie paix.

Nous voici logées aux Carmélites1 que je trouve faites comme nous autres. L'homme de M. Maréchal a bien récusa lettre; mais il nous a laissé la peine de chercher un bateau, que nous n'avons su trouver, ni aussi nous servir de notre carrosse, car les roues de devant sont si chétives qu'à peine retournerontelles à Dijon, de sorte que ne pouvant ici trouver des roues, ni autre accommodement, nous prenons un petit barquot que l'on accommode, et là nous irons joyeusement sous la conduite de la divine Providence, moyennant sa sainte grâce.

Ma toute unique très-chère fille, demeurez joyeuse, je vous prie, avec votre chère petite troupe que j'aime très-chèrement,

1 Sainte Jeanne-Françoise de Chantai écrivit cette lettre en quittant Dijon où elle s'était rendue depuis Belley. C'est en cette année 1624, dit Y Histoire de la fondation de Dijon, que la Sainte donna le voile à la Sœur Anne- Thérèse de Berbisey, sa parente.

à part nos pauvres professes, ma Sœur M. -Anne que j'aime très-spécialement, C. M. , et tout le reste de la petite famille, et, je vous prie, ma Sœur de Villers que j'emporte dans mon cœur, votre bon confesseur, et toutes nos chères parentes, novices et amies. Mon enfant, adieu. Il faut partir.

Dieu soit béni!

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXV [Inédite)

A LA MÊME

Voyage de Belley à Chambéry. — Dévouement de madame de Vigny pour la

Visitation.

vive f jésus!

[Chambéry] 3 octobre [1624].

Ma très-chère graxde fille,

Nous voici arrivée heureusement à Chambéry, mais extrêmement lasse du voyage, car il a fallu venir de Belley à cheval, et encore après avoir couru le plus grand hasard du monde de tomber dans le Rhône. Loué soit Dieu qui garde les siens, et nous fasse la grâce de mieux employer cette chétive vie qu'il nous a laissée , que je n'ai pas fait ci-devant !

Je ne sais rien de nouveau dès le départ de notre très-chère Sœur de Vigny. J'ai, certes, été touchée de quoi elle n'est pas venue jusqu'à Nessyj mais je l'en vis dégoûtée quand elle sut que nous ne trouvions pas bon qu'elle vînt en Piémont, et je ne voulus pas la presser. Je n'ai jamais vu un meilleur cœur de femme, ni plus entièrement fondu dans les intérêts de la Visitation : elle n'a amour, après Dieu, que pour cela. Je désire infiniment que nous lui correspondions, et je vous conjure^ ma Vraie fille, d'avoir un grand soin de sa consolation et avance-

ment, et du cher cousin. Bonjour, mon enfant, ma vraie trèschère fille, que je prie Dieu de rendre toute sainte.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DLXXVI (Inédite) A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE A LYON

Motifs du voyage de Belley.

vive -f jésus!

[Chambéry, octobre 1624. J

Ma très-chère fille,

Je vous prie de fermer dans un paquet les lettres de Moulins, sans toutefois les cacheter, et de l'adresser au Révérend Père recteur de Moulins. Notre bonne Sœur de Vigny vous dira toutes nos petites nouvelles et le dessein que nous avons pour nous voir ; Dieu le fasse réussir selon son bon plaisir ! Vous verrez ce que j'écris à Montferrand; je vous prie que le plus tôt que vous pourrez, vous le leur fassiez tenir.

Le sujet de notre voyage de Belley comprenait beaucoup de choses : en substance, c'a été pour secourir nos pauvres Sœurs qui étaient en un extrême trouble et embarrassement parmi toutes ces séculières, pour nous opposer à cela et au dessein d'une prétendue fondatrice, et pour ramener une Sœur qui était là en péril. Voilà, ma très-chère Sœur, le plus gros; nous dirons le reste par le menu si Dieu le veut, lequel je supplie de se vouloir glorifier en tout et partout de notre petitesse et abjection, et cela sera quand je l'aimerai parfaitement. Mon Dieu, ma fille, que vous m'êtes chère !

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXVII

Combien il est difficile de parler dignement des vertus de saint François de Sales. — Préparer une nouvelle élection. — Eloge des Sœurs M. G. d'Avisé et M. A," Fichet.

VIVE -j- JÉSUS !

[Chambéry] 15 octobre [1624].

Ma très-chère fille,

Je suis aussi contente que Dieu soit glorifié par les bonnes dames de l'Annonciade que par vous; mais je désire bien que sa douce Bonté nous conserve l'amour cordial de madame de Chevrières que j'honorerai chèrement tant que je vivrai. Je la salue, si vous le jugez à propos.

J'ai fort peu de Mémoires à donner pour la Vie de notre Bienheureux Père. Si Dieu ne donne Lui-même sa lumière, jamais l'on ne parviendra à en parler comme il faut. Pour moi, j'en vois, j'en crois et sens ce que je ne puis exprimer, et je m'arrête là de bon cœur; mais, certes, il y a tout plein de choses que je voudrais qui fussent ôlées, elles autres accommodées. J'ai peu de loisir pour marquer tout cela exactement ; je ferai pourtant ce que je pourrai. II me fera grand bien de revoir notre Père dom Juste; c'est un vrai Israélite. Si dans quinze jours le Père Dufour ne passe vers vous, mandez-le-moi afin que je vous écrive ce qu'il m'a dit d'Avignon. — Ne craignez rien de M. Pernet; âme qui vive de deçà n'en sait rien. Pour Dieu, cultivez soigneusement ces filles de jugement et de vertu : elles sont rares.

Quand penserez-vous, ma très-chère fille, à faire faire votre élection? car si Mgr l'archevêque ne revient, il faudra bien tout le temps d'ici à l'Ascension pour tout acheminer. Or, je laisse cela à votre prudence et à votre zèle à l'observance. Je loue Dieu de vos filles qui font si bien ; il y a grande consolation en cela. Certes,

celles d'ici font bien aussi, et notre SœurMarie-Gasparde [d'Avisé] a donné grande satisfaction en mon absence, et a fort bien fait; si elle n'était si timide et tendre, l'on en tirerait de bons services '. Dieu accommodera cela. Je la recommande à vos prières et notre Sœur Marie-Adrienne qui a si bon cœur et si bon esprit, et tant d'attraits de Dieu et d'amour à la Règle. Néanmoins, il y a je ne sais quoi à dire ; notre Bienheureux Père l'aimait fort et la désirait en charge, mais je n'ai encore osé le faire. Priez pour elles; car elles sont toutes deux capables de prou de bien. Un certain libraire de Lyon nous a envoyé des livres de M. de Longueterre qu'il a imprimés, et demande des écrits de notre Bienheureux Père pour imprimer. Faites-le remercier de ses livres et que je parlerai à Mgr de Genève de son désir.

Dieu soit béni!

[P. S. ] Ma très-chère fille, aimez-moi bien ; mais gardezvous de me louer, ni admirer rien de ce que je fais. Et quand dans mes lettres vous verrez quelque chose mal à propos, ne manquez pas de me le dire simplement, s'il vous plaît; et priez pour celle que Dieu vous a donnée sans réserve.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

1 Sœur M.-Gasparde d'Avisé avait remplacé à Chambéry, dans la charge d'assistante, Sœur M.-Adrienne Fichet, venue à Annecy pour l'assemblée du Coutumier.

LETTRE DLXXVIII (Inédite)

A LA MÊME

Le Père dom Juste est de retour à Annecy. — Affaires diverses.

vive f jésus!

Cbambéry, 19 octobre [1624],

Ma très-chère fille,

Voilà la réponse qui presse si fort. Le bon Père dom Juste est retourné tout [édifié] de vous et de nos chères Sœurs que j'aime de tout mon cœur. Vous ferez bien de ne le pas faire payer ses dépenses ; non certes, ma fille, il ne le faut pas, et si vous pouvez contribuer à son voyage [de Rome], vous ferez bien, parce que nous pensions avancer ce qu'il faudrait, mais la bourse de Nessy s'est vidée pour payer cette maison d'ici. Il faudra toutefois que nous lui en trouvions encore. Dieu nous aidera pour si bonne œuvre que sont les deux qu'il va poursuivre.

Nous avons fort caressé M. Pernet, lequel est tout satisfait, et j'ai encore écrit à Mgr de Genève afin qu'il lui témoigne de la gratitude de son bon office qui a été très-utile.

Oh! Dieu me fasse faire tout ce qu'il lui plaira 5 mais si j'ai jamais la consolation de vous voir, comme je l'espère, surtout à Nessy, croyez qu'il m'en fera grand bien , car Dieu a mis une spéciale bénédiction en notre alliance ; Il en soit béni ! Ce mot est sans aucun loisir. Bientôt je vous écrirai.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXIX (Inédite)

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTERE DE PABIS

Ménagements charitables pour une âme faible et imparfaite. — Les Sœurs envoyées hors de leur monastère de profession peuvent demander à y retourner ; ce cas excepté, le désir de changer de communauté est dangereux.

vive f jésus!

Chambéry, 19 octobre 1624.

C'est la vérité que sur la lettre que ma Sœur M. D. m'écrivit dernièrement, je juge que ( si elle parlait selon son sentiment, comme je le crois) elle serait très-digne de compassion ; et je lui mande que peut-être vous et ma chère Sœur la Supérieure de Nevers aviez plus de charité et de condescendance pour elle, qu'elle n'avait de vertu et de soumission; car elle me représentait les promesses que vous savez qu'il fallut faire pour la tirer de là sans bruit, comme aussi on avait la pensée de la ramener pour le grand couvent. Et certes, j'ai toujours cru que ce serait bien votre désir et intention de le faire ainsi, et que ce qui vous en tenait en peine n'était que la considération de ma Sœur la Supérieure de Nevers; car, quant aux autres raisons, elles sont couvertes par l'occasion de votre nouvelle fondation, et j'ai toujours pensé qu'on ne la retirerait qu'en ce temps-là : voilà ce que je puis vous dire. Quant à la laisser ou retirer, je m'en remets à vous pleinement : que si vous la laissez, je crois qu'il ne lui faut pas déclarer tout à coup, ains lui laisser l'espérance du grand couvent; car autrement, selon qu'elle m'a fait voir ses peines, elle serait pour tomber en quelque grand accident. Cependant, on emploierait ce temps à la disposer à la résignation tout doucement ; et faudrait, sans lui faire connaître les desseins, que ma Sœur la Supérieure de Nevers lui élargisse fort le cœur, et tâche de lui donner plus d'amour envers elle,

car la charité nous oblige à ne rien oublier pour conserver celte âme-là qui est certes bonne, mais fort imbécile et faible, en quoi elle est plus digne de compassion, et je m'assure que, sur celle espérance du grand couvent, elle s'accoisera, et que son cœur étant un peu dilaté par ce moyen on la rangera, après avoir été un peu fortifiée par attrait à tout ce que l'on voudra,

A vous donc, sans vous plus reporter à moi , à traiter cette affaire avec ma Sœur la Supérieure de Nevers, avec tant de douceur et charité que Dieu en soit glorifié en cette pauvre petite âme-là. Or voilà, ma très-chère fille, quant à ce point.

Mais il faut que je vous dise ce que notre Bienheureux Père disait, que les filles qui ont fait profession dans un couvent peuvent demander d'y retourner, étant leur propre maison, comme aussi leurs Supérieurs de là les peuvent redemander à ceux sous qui on les envoie ; mais je n'ai pas voulu mettre cela dans le Coutumier pour n'ouvrir la porte aux tentations, ni l'apprendre à celles qui ne le savent pas, car c'est la vérité que cela serait fâcheux. II y a donc quelque différence de celles-ci à celles qui voudraient, sans ce sujet, passer d'un monastère à l'autre, comme j'en ai vu, et sur cette occasion je produirai une belle lettre de notre Bienheureux Père où il n'approuvait nullement cela, et disait qu'il fallait bien se garder d'ouvrir cette porte de changement à celles qui le désireraient. Quand on l'aura imprimée, elle fera profit à toutes ces filles, et encore à celles-ci, s'il plaît à Dieu ; car, sans doute, elles ne peuvent faire telle demande qu'avec imperfection. Notre Bienheureux Père approuvait que l'on fit cette charité à telles Sœurs, à qui les Supérieures jugeraient être nécessaire, et qui ne le demanderaient pas.

Je n'ai point encore reçu le coffret ni votre grande lettre. Je vous écris sans "loisir pour ne pas perdre celle occasion. Je

salue très-chèrement nos Sœurs, et ma fille si elle est là, et toute l'alliance. Dieu soit béni ! Vous savez, ma toute bonne et chère fille, que je suis vôtre sans aucune réserve.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DLXXX (Inédite)

A LA SOEUR ANNE-MARIE ROSSET

ASSISTANTE A ANNECY

Recommandations en faveur du P. Dufour.

vive -J- JÉSUS !

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille ,

Le bon Père Dufour ' est parent de notre Sœur la Supérieure de Lyon, et a fait beaucoup d'assistances à nos Sœurs d'Avignon ; c'est pourquoi il le faut bien caresser modestement et cordialement. S'il va à heure commode et qu'il désire voir la communauté, ou du moins celles qui lui seraient parentes ou de sa connaissance, faites-les-lui voir, et que le bon M. Michel, lequel je salue chèrement, le caresse bien aussi. Je salue les amis et amies, mais surtout nos très-chères Sœurs que je prie Dieu rendre de plus en plus siennes par une exacte observance praliquée en l'esprit de douceur, humilité et innocente simplicité.

Bonjour, ma très-chère Sœur; [donnez-nous] un peu des nouvelles de Mgr l'évêque quand vous nous écrirez.

Dieu soit béni!

Conforme à l*origiual gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy,

1 Religieux de la Compagnie de Jésus qui contribua beaucoup à la fondation du monastère d'Ëvian.

LETTRE DLXXXI (Inédite)

A LA SOEUR MARIE-FRANÇOISE HUMBERT

A ANNECY '

Elle lui recommande la fidélité à la grâce et le support des imperfections du

prochain.

VIVE -J- JÉSUS

[Chambéry, 1624.]

Il faut que je fasse ce petit billet à ma très-chère Sœur et fille de mon cœur, pour l'assurer que j'ai été consolée du bon état du sien tout aimable. 0 ma fille ! notre bon Dieu lui a daigné parler, à votre cher cœur, et eu cette petite parole II lui dit tout ce qui lui est nécessaire pour le rendre agréable à sa divine Majesté. Cheminez donc gaiement et humblement en cette droite voie, qui vous conduira sûrement à la bienheureuse éternité. De vrai, ma chère fille, ma pauvre Sœur C. C. a tort; cela sont des marques de notre infirmité; que si votre communication avec elle ne se peut pratiquer avec paix, il la faut borner à la juste et raisonnable charité nécessaire à vos âmes et à l'édification du prochain.

1 Sœur Marie-Françoise Humbert, professe d'Annecy dès l'année 1621, comprit avec le Psalmiste qu'il vaut mieux être abject dans la maison de Dieu que d'habiter les tabernacles des pécheurs. Après avoir joui de la confiance des princes de la terre dans la place de sous-gouvernante des Enfants de France, après avoir, en cette qualité, enseigné à Louis XIII les premiers éléments de la piété, elle vint à son tour apprendre à la cour du Roi céleste la grande leçon de l'humilité et de la mort à soi-même. Bientôt cette vraie Religieuse se rendit si habile dans la science de la croix, qu'elle devint capable de la communiquer aux autres, ce qu'elle fit au monastère d'Évian (depuis transféré à Thonon), dans ceux d'Embrun, de Pignerol, de Crest, de Valence, et au seeond d'Annecy, qu'elle gouverna successivement. Rentrée dans sa chère maison de Thonon, elle s'y endormit du sommeil des justes, riche des victoires remportées sur les ennemis de son Dieu. (Année Sainte, VIF volume.)

Dieu vous tienne toujours de sa sainte main et vous fasse la grâce de Le bénir ensuite éternellement! Amen. Mille saluts à toutes nos très-cbères Sœurs.

Dieu soit béni!

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

LETTRE DLXXXII (Inédite)

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE A MOULINS

Toutes les Religieuses doivent être des Règles vivantes. — Avec quelle charité soigner les Sœurs malades.

vive f jésus!

[Chambéry, 1624.]

Ma très-chère fille,

Voilà des lettres pour Mgr d'Autun et pour M. l'official ; outre mon peu de loisir, je ne vois pas qu'il soit utile d'écrire à d'autres; j'ai peu de connaissances là. Or, je prie Dieu qu'il vous prenne en sa sainte protection et répande sur vous le parfait esprit de nos Règles, afin que sa divine Majesté soit glorifiée en cette œuvre et le prochain édifié. Ayez un grand courage toutes, mais particulièrement vous, ma très-chère fille, et que la très-sainte humilité, la suave douceur et l'innocente simplicité reluisent en toutes vos actions dans une parfaite observance. Vous trouverez là des Supérieurs qui honorent notre Institut, et ne désireront que de vous le voir suivre exactement. Je vous supplie, ma très-chère fille, de leur rendre un très -grand honneur et la très-humble obéissance due. Que toutes vos filles soient des Règles vivantes, et qu'elles ne portent dans leur cœur ni dans leur visage que douceur, que modestie et suavité, avec une sainte allégresse qui témoigne combien franchement elles coopèrent à cette sainte œuvre. Je les

conjure de cela, et d'êlre parfaitement unies. Je les salue avec vous, ma très-chère fille, et surtout le bon Père recteur et les amis. Il me tardera de savoir des nouvelles de votre établissement, et de l'ordre que vous aurez laissé à Moulins, comme aussi de la disposition de notre Sœur Marie-Aimée. Vous daterez vos lettres et écrirez par Lyon, car souvent les marchands d'Autun y vont. Dieu vous accompagne, ma très-bonne et trèschère fille ! Je ne prie point sans vous, car je vous porte dans mon cœur.

Dieu soit béni!

[P. S.] J'avais écrit ceci quand je reçus la vôtre dernière, à laquelle ma dernière réponse doit suffire. L'approbation du Coutumier est bien. J'espère, si nous sommes fidèles, que jamais on ne nous troublera en nos observances. Certes, vous serez bien heureuse à Aulun d'être sous de si bons Supérieurs qui chérissent et estiment tant notre pauvre petit Institut.

Il faut grandement bien nourrir notre Sœur AI. -Henriette ; cela est de charité et de nécessité, et la faire bien reposer; avec cela, vous verrez qu'elle fera prou, Dieu aidant. C'est un esprit bien sage et intérieur. Laissez notre Sœur M. A. en bons sentiments de vous, et qu'on lève tout soupçon, je veux dire que notre Sœur l'assistante vive en confiance avec elle. Vous me consolez de me promettre de travailler à bon escient à l'adoucissement de votre cœur; faites-le, ma très-chère fille, je vous en conjure, car à cela l'on reconnaîtra que vous êtes fille de la Visitation. Que cet esprit surnage à tout, je vous en prie, et croyez que de tout mon cœur je vous servirai toujours et trèssincèrement comme ma très-chère et bonne fille, que je prie Dieu combler de grâces.

Dieu soit béni!

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXXIII (Inédite)

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE Supérieurs a dijom

L'affaire du Visiteur est remise a la décision du Pape. — Bulle d'établissement du monastère d'Avignon. — En quelle forme doit être donnée l'approbation des prélats.

vive f jésus!

[Chambéry] 1" novembre [1624],

Ma très-bonne et chère fille,

Je trouve le temps long dès que je ne vous ai écrit. Croyez que ce n'est pas faute d'affection , car celle que Dieu m'a donnée pour vous est infinie; mais vous savez mon accablement. Or sus, Dieu soit loué de tout ce que vous me dites, et de la chère consolation que vous recevez de notre vrai et trèsbon Père Mgr de Langres. Croyez-moi, que si Dieu le voulait, j'aurais un contentement indicible d'y participer; mais il ne faut pas désirer le bien, ni en refuser la privation quand il plaît à Dieu. Son saint nom soit béni, et sa très-sainte volonté servie et suivie en tout.

Pour ce Visiteur, je vois toujours que les sentiments des prélats sont différents. Vous savez que je n'y ai nulle inclination ; mais il faut que je vous avoue que puisque l'on nous a assuré que c'était une pensée de notre Bienheureux Père, j'aurais scrupule de n'en pas faire parler au Pape, auquel on ne le demandera pas , ains on lui proposera simplement la pensée de ce Bienheureux Père, afin que par ce moyen nous sachions la volonté de Dieu, et je vous prie de faire grandement prier Dieu pour toutes ces affaires-là, et [pour celles] de la béatification ; il se fait toujours des miracles. Le Père dom Juste vint samedi pour dresser les Mémoires ; nous voulons suivre en cette poursuite les Mémoires de notre Saint, qui embrassent le bien commun des monastères. Nous avons la Bulle d'Avignon

qui nous servira extrêmement, car elle établit nos Sœurs pour vivre selon l'Institut de la Visitation Sainte-Marie, selon qu'il se pratique à Nessy, Lyon et Paris, et c'est terre du Pape. Je voudrais que les prélats mêmes nous trouvassent quelques bons moyens pour tenir les monastères unis, suivant ce que notre Saint me dit à Lyon, qu'il en mettrait tout plein, mais il ne nous dit pas quels ils étaient. Dieu ne le permit pas, Il en tirera sa gloire et aura soin de nous, pourvu que nous fassions l'union qui dépend de nous avec sa grâce, et qu'il désire par l'exacte observance de notre Institut. Pour moi, j'ai cette confiance.

Je n'en ai garde, ma fille, de me départir de la vraie sincérité, Dieu aidant, mais j'espère qu'il remédiera au mal. L'on m'avait déjà dit cela de ce bon Père R. ; je n'oserais croire que son intention eût le dessein que ses paroles marquent, et [je] pense que la Sœur se peut tromper, et qu'en cette incertitude elle eût peut-être fait plus cliaritablement de vous le dire à part, afin de vous donner loisir de bien examiner la vérité, puis vous en laisser faire selon votre discrétion; enfin, encore que l'on soit d'une Religion bien parfaite, il y en a toujours quelqu'un qui bronche. Il me semble que ce Père-là ne doit plus guère être en charge, et je confesse simplement que j'en serais bien aise, ma très-chère fille, mais à vous seule; car vous savez quelle obligation nous avons à celte [Congrégation], de laquelle incessamment nos monastères reçoivent des assistances qui ne se peuvent dire, et je désire que nous leur correspondions ainsi que notre Bienheureux Père veut; car j'espère que la divine Bonté ne permettra pas qu'ils se fourvoient avec nous. — Notre bon cousin Berbisey et ma cousine nous sont venus voir; mon Dieu, ma fille, les bonnes gens ! ils vous chérissent grandement. — L'approbation est grandement bien.

Il est vrai, ma très-chère fille, il ne faut qu'une attestation des prélats que nous vivons bien en l'observance, et leur ren-

dons obéissance, et cela, selon l'estime qu'ils ont de nous, et qu'il leur plaît. Il faut qu'elle soit signée, scellée etcontre-signée. Vous en demanderez donc une à votre bon seigneur et me l'enverrez, car le Père partira bientôt. Ma fille, je ne fus jamais plus accablée. Dieu soit béni et reçoive tous ces petits labeurs! Certes, je suis vôtre en la sorte que vous pouvez désirer. Travaillez toujours autour de votre petite famille, et Dieu croîtra votre couronne. Je n'en puis plus, ma fille, mais je vous aime de tout mon cœur. — Jour de Toussaint.

Dieu soit béni!

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visi'alion d'Annecy*

LETTRE DLXXXIV

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE A LYON

11 ne faut pas se presser de faire de nouvelles fondations. — La Sainte est prête à se rendre au désir des communautés qui demandent sa visite. — Comment diriger une âme présomptueuse et éprouver les novices.

vive f jésus!

[Chambéry] 20 novembre [1624].

Ma très-chère fille,

Je suis très-aise que les bonnes Religieuses [Annonciades] aient eu l'honneur que l'on désirait [nous] faire. Certes, je crois que nous avons très-bien fait de ne point accepter telles conditions, et que le bien de vos filles et des maisons que vous ferez [est] de se bien établir et fortifier aux vertus de notre Ordre, tandis que vous serez à Lyon , et puis l'on pourrait se multiplier, car c'est chose très-difficile que d'avoir une grande solidité dans une grande jeunesse et peu d'années de Religion.

Si cette petite fille de Dole a des qualités d'esprit qui méri-

tent des gratifications, on la pourra recevoir, pourvu aussi que ses douze cents livres soient entières, selon la valeur des monnaies de deçà. Or je voudrais qu'elle se fît voir à Lyon, et que l'on ne nous pressât point trop, et je vous prie de vous bien enquérir d'elle, et, s'il se peut, que l'on ait le jugement de quelque Père Jésuite qui soit sans intérêt.

Mon Dieu ! que je suis consolée de savoir que l'on fera la visite [canonique]! Certes, ma fille, il nous faut rendre trèsfidèles et humbles, pressantes, afin que rien ne demeure de nos chères Règles [sans être pratiqué].

Ma fille, ne doutez point que si c'est la gloire de Dieu que je voie nos monastères, Il n'en fasse naître l'occasion; et si nos monastères continuent en ce désir, et moi, en l'envie que j'en ai, il ne faudra autre chose que de le faire savoir à Mgr de Genève; mais il y a du temps d'ici là; car regardant cela devant Dieu pendant ma retraite, j'y ai été confirmée, mais non pas si (ôf, car je vois que les affaires de deçà m'arrêtent légitimement. Dieu sait bien ce qu'il en fera; laissons-Le gouverner, et attendons doucement le temps qu'il a marqué pour toutes choses. Vous verrez que Dieu réduira le Visiteur à ce qui sera sa pure volonté, et le fera connaître ainsi.

L'amour que notre Sœur N*** a pour sa vocation est un bien inestimable pour elle et pour la maison où elle sera; mais, croyez-moi, faites-lui bien grandement voir ses défauts (car ils sont de conséquence), et la vraie nécessité qu'elle a d'être mortifiée et humiliée jusqu'au fin fond, et lui faites aimer et désirer de voir renverser sa nature, autrement elle aura bien de l'exercice et en donnera aux autres, et si elle n'avait le fond de l'àme extrêmement bon, comme en vérité elle l'a, je la craindrais; mais avec ces deux bonnes qualités j'espère en Dieu qu'elle fera prou; et si elle se mortifie, en vérité ce sera une fille très-utile. Or, pour quelques années je la tiendrais basse et ne prendrais nullement son avis, ainsje négligerais

son jugement, et ferais comme celle qui connaît qu'elle n'en a point; rien ne la peut tant abaisser que lorsqu'elle connaîtra cette opinion en vous, et par ce moyen elle sera aidée à prendre l'esprit d'humilité.

A l'ordinaire, ces filles qui ont tant de sentiments sensibles de dévotion sont immortifiées. Mon Dieu ! qu'il y a peu de -vraie vertu! Voyez-vous, ma fille, il ne faut prêcher à nos Sœurs qu'abaissement, que véritable soumission, qu'amour à l'obéissance et au mépris; car, Seigneur mon Dieu! est-ce avoir une obéissance établie en la parfaite abnégation de la propre volonté, que de s'inquiéter de quoi que ce soit que l'on nous commande? Il n'y a rien qui me toucbe comme cela! Qu'est-ce qui fait la Religieuse parfaite et agréable à Dieu, sinon la soumission, et non pas nos satisfactions et dévotions sensibles? Certes, Dieu nous a fait la grâce de donner un tel pli aux novices de céans, que si je les voulais au-dessus des nues, elles s'y [élèveraient], et si je les ravalais dans le fond de la terre, elles s'y enfonceraient et les professes aussi; c'est pourquoi je les qualifie bonnes Religieuses, et [considère] nos .Sœurs d'Annecy comme des trésors.

Or toutefois, si ces deux Sœurs se sont soumises, quoique avec inquiétude, il les faut remettre au chœur, après toutefois que vous leur aurez fait connaître que c'a été pour les éprouver et combien elles ont peu de vertu; et partant, qu'elles travaillent à se rendre indifférentes, qu'elles s'humilient profondément, et prennent sujet de cette trop véritable preuve de leur peu de vertu pour travailler dorénavant plus fidèlement à la mortification de leur propre jugement et volonté, afin qu'elles acquièrent de quoi mériter la profession. Voilà ce que je ferais, ma très-chère fille; mais siellesne reconnaissaient pas ce manquement, et qu'elles ne voulussent pas en tirer le profit d'une sainte humilité et redoublement de courage pour mieux se fortifier, je retarderais la profession, tâchant cordialement v. 24

de les rendre capables de mon procédé, et de les en faire profiter.

Ne suis-je point trop sèche, ma fille? Or, voyez-vous, c'est que je sais qu'il faut de la souplesse aux Religieuses; mais je voudrais faire cela tout doucement et charitablement. Certes, je souhaiterais aussi que notre Sœur se portât d'elle-même hors du chœur. Voyez-vous, où l'on ne voit point une absolue mortification et véritable humilité, toutes ces affaires-là peuvent en bonne conscience être crues procéder de la nature ; et sa réponse, que Noire-Seigneur permet nos doutes pour la faire souffrir, me déplaît tout à fait; car cela ne sent point l'esprit d'humilité, lequel nous fait juger indignes de telles grâces, et craindre toutes choses. Enfin, si elle a assez de force pour souffrir le rasoir, je lui trancherais cela, et la ferais très-bien travailler tout le jour en lui faisant faire tout ce qu'elle ferait pour Dieu avec force oraisons jaculatoires. Je me soumets toujours de tout ce que je vous dis au jugement de ceux qui, par raison, en doivent savoir plus que moi.

Priez Dieu pour cette affaire de Grenoble ', elle est importante. Jusqu'ici je n'ai rien fait de fort; mais je commençai d'é-

1 « Or il était arrivé en notre monastère de Grenoble (disent les anciens Mémoires) que, ne sachant pas que notre B. Père avait déclaré qu'il ne fallait pas que les Supérieures fussent en charge en un même monastère plus de deux triennaux, le Père spirituel et nos chères Sœurs, qui aimaient parfaitement notre très-bonne Mère Péronne-Marie de Châlel, la réélurent après ses six ans, à son très-grand regret; mais, comme l'on n'avait point encore le Coutumier, on ne voulut point condescendre aux raisons qu'elle alléguait pour n'être point réélue, les attribuant à son humilité, \otre très-digne Mère deChanlal résolut que celte élection serait tenue pour nulle, et ne voulut jamais recevoir de raisons pour fléchir en ce point, ordonnant à notre Mère de Châtel d'obtenir permission d'aller fonder notre maison d'Aix en Provence.

« La Mère Péronne-Marie partit au mois de juillet, emmenant avec elle les Sœurs Anne-Thérèse de Ilajat, Marie-Marthe Marceille, Claude-Marie Savoye, Jeanne-Elisabeth Gay et Jeanne-Marie Bareelet. » (Histoire de la fondation du monastère de Grenoble.)

crire avant-hier que je priais et conjurais que l'on agréât qu'après l'établissement d'Aix, ma Sœur [Péronne-Marie de Chàtel] vint me secourir en la charge que Dieu m'impose, autrement que l'on tenterait fort la modestie, le respect et la soumission où nous nous étions toujours tenues. Enfin, outre l'intérêt de la Règle que l'on renverse en un point d'importance et qui ne se peut tolérer, nous avons très-grand besoin de celte chère Sœur pour gouverner celle maison-ci, en laquelle Dieu fait venir tant de bonnes filles et si capables. C'est trop, ma fille, mais je me dilate facilement avec vous. Je prie Dieu que le Révérend Père de la Rivière ne fasse pas réimprimer, au moins si tôt. Dieu soit béni et bénisse toutes nos Sœurs ! Il sait ce que je vous suis.

[P. S.] Je ne sais ce que vous entendez me dire de nos Sœurs d'Avignon, car aucune de vos lettres ne m'en parle : si j'en reçois, je répondrai à la première occasion; elles sont fort travaillées, et le départ du Père dom Juste m'est long pour cela; mais il faut tout attendre en patience.

Nos Sœurs qui vous demandent de l'argent me font peine de leurs plaintes. Seigneur Jésus ! nous ne sommes pas encore réduites à manger les murailles de notre maison. Oh ! que nous voulons une pauvreté qui n'est nullement celle de la vertu ! Dieu nous fortifie en nos faiblesses ! cela me touche le cœur, c'est assez que vous les aidiez de cinquante écus. Je suis en grand souci de notre pauvre Supérieure d'Orléans, quoiqu'elle me dise qu'elle se porte mieux; c'est une digne fille. Gardez l'argent jusqu'à ce que j'envoie les papiers. Vous savez que je suis vôtre. Dieu soit béni!

Nous donnerons quatre cents livres au Père dom Juste, tant pour nos affaires que pour commencer l'acte de la Béatification. Si vous lui voulez envoyer cinquante écus à même fin, ce sera prou; les monastères vous rembourseront. — Je viens de rece-

voir des lettres de nos pauvres Sœurs d'Avignon; elles sont bien tracassées. Nous ferons, Dieu aidant, que le Père dom Juste aidera leurs affaires.

Dieu soit béni!

Conforme à une copie gardée aus Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DLXXXV

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE A AUTUN l

La charité et la simplicité sont les vertus fondamentales de la Visitation. — Choix d'un confesseur. — Les lois de la clôture doivent être sévèrement observées.

vive -j- jésus!

[Chambéry] 24 novembre 1624.

Vous êtes donc maintenant à Autun, ma très-chère fille. Dieu répande ses saintes bénédictions sur celte nouvelle plante. Oh mon Dieu ! ma très-chère, avec quelle affection vous conjurerai-jc de planter au milieu de ce petit jardin la très-sainte et douce charité et la très-humble simplicité, afin que ces saintes vertus arrosent de leurs eaux sacrées toutes les plantes d'icelui, en sorte que tous ceux qui vous approcheront s'en retournent parfumés de l'odeur de vos saintes vertus!

* Pendant son séjour à Alonne (disent les anciens Mémoires), la Mère de Chaulai avait promis à sa iîlle que si le ciel était propice à ses vœux, elle donnerait à Autun un couvent de la Visitation, a avec la meilleure des Supérieures, et, à elle, la plus tendre des amies » . Cette excellente Supérieure, cette amie dévouée, c'était la Mère Marie-Hélène de Chastellux. Dieu ayant tout disposé pour la nouvelle fondation, elle partit de Moulins le 5 novembre 1624, accompagnée des Sœurs A. -Baptiste Chauvel, M. -Philippe de Pédigon, J. -Française Ferault,Claude-M. Duguest, M.-GahrielleDesmonel et Marg.-Éléonore de Montmartin'; ces deux dernières n'étaient encore que novices. Le 8 novembre eut lieu la cérémonie de l'étahlissement, présidée par M. Guyon, grand vicaire d' Autun.

Je m'assure que le très-vertueux M. Guyon vous sera vrai Père, je le salue en tout respect; et [nous] prierons Dieu pour lui, ne pouvant lui faire aulie service; et nous ne manquerons point de faire une communion générale pour Mgr d'Autun, à ce qu'il plaise à Dieu convertir ses afflictions corporelles en bénédictions éternelles.

Pourvu que ce bon Père qui vous offre la charité de vous confesser et dire la sainte messe soit homme qualifié comme il est requis, et que cela ne soit tiré à conséquence, je n'y vois point de mal; toutefois, je vous supplie d'en prendre l'avis de M. Guyon et du Révérend Père recteur d'Autun, et [me] l'écrivez.

Il faudra supplier Mgr d'Autun de faire faire une défense absolue à M. le Supérieur de Moulins de ne faire entrer aucun séculier dans le monastère, que les nécessaires, comme il est porté dans la Règle, et que s'il le voulait, la Supérieure ne le permît pas sans la licence expresse de Mgr d'Autun; mais il ne faut pas maintenant faire ce coup, ains se tenir en silence jusqu'à l'occasion. J'espère que Dieu vous aidera afin que cette bénite règle s'observe fidèlement. Vous avez bien fait de nommer les officières et régler tout votre petit train. Dieu tienne nos pauvres Sœurs de sa sainte main, et répande sur toutes ses trèssaintes bénédictions.

Ma très-chère fille, j'ai peu de loisir pour ce coup. Pour Dieu, ma chère âme, faites votre service doucement, tranquillement, et avec une sainte et humble allégresse. Que nos Sœurs ne se dissipent point parmi le tracas, ains qu'elles tâchent de faire toutes choses pour Dieu, en Dieu, avec la modestie et tranquillité que la Règle ordonne, et qu'elles se tiennent fort unies ensemble et avec vous. Ma très-chère fille, je prie Dieu qu'il vous remplisse de bénédictions. Amen.

Conforme à l'original gardé" aux Archives de la Visitation d'Annecy.

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