LETTRE DCII
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY supérieure a Lyon
Jl faut observer les cérémonies prescrites pour la visite régulière. Des mortifications.
[ChamWry, 1625. J
Ma très-chkre fille,
J'ai tantôt reçu vos lettres, et maintenant j'y réponds par la main de notre Sœur M. -Gaspard e [d'Avisé], ne le pouvant faire moi-même, parce que c'est après souper.
Il faut bien se garder de faire des fredons ni tirades à l'Office ; voyez ce que j'en écris à M. Brun. — Certes, je suis touchée du bon M. de Saint-Nizier. Ma lettre arrivera donc trop tard; mais, en contre-échange, je suis consolée de l'améliorement de la santé de nos Sœurs. Je prie Dieu qu'il la leur accroisse pour sa gloire. Il n'était pas besoin d'écrire à Mgr de Lyon, non plus qu'il ne [le] sera pas de dire à M. le grand vicaire que vous lui aviez écrit ; mais il faut procurer qu'il fasse et la visite [régulière] et l'élection. Il aurait tort de ne se pas assujettir aux cérémonies, car il n'y en a point qui ne soit belle et bonne; et je crois qu'il le fera. Je vous assure que dernièrement Mgr de Grenoble, faisant sa visite céans ', n'en voulut pas omettre une seule, et partout les prélats et pères spirituels les suivent ric-àric; mais s'il ne lui plaît pas, patience, et ne le devez presser de rien, sinon pour l'élection. Je pense bien qu'il n'est pas tant entendu qu'il ne fût bien à propos qu'un Père Jésuite fit l'examen. Néanmoins, il faut laisser tout entre les mains delà Providence de Dieu. J'espère que sa Bonté pourvoira que ce qui a été si saintement ordonné soit exactement observé.
1 Chambéry faisait alors partie du diocèse de Grenoble.
Pour ici, l'on n'y demande point de mortifications, parce que notre Bienheureux Père a tant témoigné qu'il ne l'agréait pas; et la Supérieure et la directrice en doivent tant plus faire donner. Il est vrai qu'au temps qu'il est permis d'en faire, il n'est que bon que les Sœurs aillent trouver la Supérieure et lui disent : « Ma Mère, je voudrais bien faire une ou deux mortifications par semaine; quelles plaît-il à Votre Charité que je fasse? » Et alors la Supérieure fait ce qu'elle veut. — Bonsoir, ma trèschère fille. Dieu vous bénisse et votre chère troupe, et à part la chère Sœur retournée '.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DCIIÏ
A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT
ftVCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES
La Sainte l'engage ù s'abandonner sans mesure à la volonté de Dieu; comment le faire à l'exercice du matin et à l'oraisou. — Se relever doucement après ses chutes et tirer profit de la souffrance.
[Cliambéry, 1623.]
Mon très-cher Seigneur, Puisque l'éternelle Bonté vous a donné le mouvement et résolution de lui consacrer sans réserve toutes vos affections, toutes vos actions, vos œuvres et tout vous-même, sans vouloir prétendre en tout ce que vous faites aucun intérêt particulier, mais seulement la plus grande gloire de Dieu et son saint contentement, demeurez ferme là dedans, et avec la plus filiale et constante confiance qu'il vous sera possible, reposez-vous au soin et à l'amour que la divine Providence a pour vous en tous
1 Sœur Marguerite-Elisabeth Sauzion, rentrée dans son monastère de Lyon après avoir aidé à l'établissement des maisons de Montferrand et de Dijon.
vos besoins '. Regardez-la comme fait un enfant sa mère dont il serait tendrement aimé; car vous devez humblement vous assurer que Dieu vous aime incomparablement davantage, étant une chose inimaginable que l'amour que cette souveraine Bonté a pour les âmes qui se donnent et se délaissent ainsi à sa merci, et qui n'ont point déplus grands souhaits que de faire tout ce qu'elles pensent lui être agréable, lui laissant celui de tout ce qui les concerne, pour en faire au temps et à l'éternité selon son bon plaisir. Ensuite de quoi, tous les jours en votre exercice du matin, ou à la fin d'icelui, vous confirmerez vos résolutions, et unirez votre volonté à celle de Dieu pour toutes les œuvres et actions que vous ferez ce jour-là, et en tout ce qu'il lui plaira de vous envoyer, par telles ou semblables paroles : «0 très-sainte volonté de mon Dieu, qui m'avez environné de vos » miséricordes, je vous en rends d'infinies actions de grâces, je » vous adore du profond de mon âme, et de toutes mes forces et 33 affections, j'unis dès maintenant et pour jamais ma volonté à » la vôtre, particulièrement en tout ce que je ferai, et en tout » ce qu'il vous plaira de m'envoyercettejournée, consacrant de- » rechef à votre souveraine gloire, mon âme, mon esprit, mon 33 corps, toutes mes actions et pensées, paroles, œuvres et tout 33 mon être, vous suppliant, de toute l'humilité de mon cœur, 33 d'accomplir en moi vos éternels desseins, sans me permettre 33 que j'y donne aucun empêchement. Vos yeux qui pénètrent
1 Vers le milieu de l'année 1G24, l'archevêque de Bourses fut atteint d'une grave maladie qui le conduisit aux portes du tombeau. Saisi de terreur à la pensée du compte redoutable qu'il devrait rendre au souverain Juge d'une vocation qui l'obligeait de tendre à la plus haute sainteté, il avait supplié le Seigneur, avec larmes, de lui rendre la santé, protestant de l'employer uniquement à son divin service; en même temps, il fit vœu d'aller à Rome et à Loretle, et de ne passer aucun jour sans célébrer les saints Mystères. Rendu presque immédiatement à la vie, l'archevêque n'aspira plus que pour Dieu, et, par ses progrès constants dans la perfection, réjouit la Vénérable Mère de Chaula!, qu'il précéda de quelques mois dans la bienheureuse éternité.
» les plus intimes replis de mon cœur voient que tout mon désir » est d'accomplir cette sainte volonté , mais ils voient aussi mon » imbécillité et mon impuissance; c'est pourquoi, prosterné » aux pieds de votre infinie miséricorde, je vous conjure, mon » Sauveur, par la douceur et équité de cette même volonté » vôtre, de m'octroyer la grâce de l'accomplir parfaitement, » afin que, consumé au feu de votre céleste amour, je lui sois un » holocauste agréable qui, sans fin, vous loue et bénisse avec la » glorieuse Vierge et tous les Saints. Amen. »
Parmi ces actions de la journée, tant spirituelles que temporelles, faites, mon cher seigneur, le plus souvent que vous pourrez, des unions de votre volonté à celle de Dieu, par manière de confirmation de celle que vous avez faite le matin, soit par un simple et amoureux regard en Dieu, soit par quelque courte parole prononcée doucement, la jetant dans le cœur de Dieu par manière d'acquiescement, comme serait : « Oui, Seigneur, je veux faire cette action farce que vous le voulez» , ou simple, ment : « Oui, mon Père » , ou bien : « 0 volonté sainte, vivez et régnez en moi », ou telle autre que le Saint-Esprit vous suggérera. Vous pouvez aussi faire simplement le signe de la croix sur votre cœur, ou baiser celle que vous portez; car tout cela signifiera que vous voulez souverainement la sainte volonté de Dieu, et ne prétendez que sa pure gloire en tout ce que vous faites.
Quant à la volonté du bon plaisir de Dieu que nous ne connaissons que par les événements lorsqu'ils nous arrivent, s'ils sont de quelque prospérité, il faut, bénissant Dieu, nous unir à cette divine volonté qui les envoie; de même devons-nous faire dans l'événement des choses pénibles qui nous sont fâcheuses au corps et à l'esprit, joignant amoureusement notre volonté à l'obéissance de ce bon plaisir divin, nonobstant les répugnances de la nature ou de l'esprit humain dont il ne faut tenir compte, pourvu qu'avec la pointe de notre volonté nous v. 26
fassions simplement le très-saint acquiescement à celle de Dieu, disant : « 0 mon Dieu, je le veux, parce que tel est voire bon plaisir. » Le chapitre vi du IXe livre de Y Amour divin donne une excellente lumière de celle pratique, et un grand courage et facilité. Soit bien, soit mal qui vous arrive, ayez une parfaite confiance que Dieu convertira tout à votre mieux.
Pour ce qui est de l'oraison, ne vous peinez point à faire des considérations; votre esprit ni le mien n'y sont pas propres, suivez votre train de parler à Noire-Seigneur à la bonne foi, amoureusement, confidemment et simplement, selon que voire cœur vous le dictera; et quelquefois contentez-vous de demeurer quelque petit espace de temps en sa divine présence avec une contenance dévote et rabaissée, comme un enfant devant son père qui attend ses commandements, el dépend totalement de sa volonté en laquelle il a tout son amour et confiance. Vous pouvez, si vous le voulez, dire quelques paroles, mais fort doucement sur ce sujet : d Vous êtes mon Père et mon Dieu de qui j'attends tout mon bonheur. * De là à quelques moments (car il faut un peu attendre pour écouter ce que Dieu dira à voire cœur) : « Je suis votre enfant, tout vôtre; les bons enfants ne pensent qu'à plaire à leur père, je ne veux avoir aucun soin et vous laisse celui de tout ce qui me touche; car vous m'aimez, mon Dieu ; mon Père, vous êtes mon bien. Mon Père, mon âme se repose et se confie en votre amour et providence éternelle » , et semblables qu'il faut lâcher de savourer.
Quand vous serez tombé en quelque coulpe^ allez à Dieu avec abaissement d'esprit, lui disant : « J'ai péché, mon Dieu, je m'enrepens » ; puis, avec une amoureuse confiance, vous ajouterez : « Mon Père, versez l'huile de votre abondante miséricorde sur mes plaies, car vous êtes mon unique espérance , guérissez-moi. » Un peu après : « A l'aide de votre grâce, je serai mieux sur ma garde et vous bénirai éternellement » ; et ainsi
sur les divers mouvements et sentiments de votre âme. Vous vous mettrez quelquefois devant Dieu fort simplement par la certitude de sa toute présence en tous lieux, et sans efforts vous coulerez tout doucement dans son Coeur sacré ce que le vôtre vous dictera.
Quand vous aurez quelque douleur de cœur ou de corps, tâchez de les souffrir devant Dieu, vous ressouvenant le plus que vous pourrez qu'il vous regarde en ce temps d'affliction, surtout des maladies corporelles, où bien souvent le cœur est fort allangouri [languissant] et ne peut prier; ne vous efforcez pas de le faire, car les simples acquiescements à la volonté de Dieu, faits de temps en temps, suffisent; outre qu'une souffrance portée dans la volonté avec douceur et patience est une continuelle et très-puissante oraison devant Dieu, nonobstant les plaintes et inquiétudes de la partie inférieure. Enfin, mon très-cher seigneur, lâchez de faire toutes vos actions tranquillement et doucement, et tenez votre esprit toujours joyeux, paisible et content. Ne soyez point en souci de votre perfection, ni de votre âme, car Dieu à qui elle est et à qui vous l'avez toute confiée, en aura soin et la comblera de toutes les grâces, consolations et bénédictions de son saint -amour, selon qu'elles lui seront utiles en cette vie, et la fera jouir en l'autre de son éternelle félicité, selon les souhaits de celle à qui votre âme est précieuse comme la sienne propre; priez pour elle, car elle ne prie point sans vous, Monseigneur.
Votre très-humble, etc.