A MADAME LA COMTESSE DE TOULOXJOM
SA FILLE
Elle l'exhorte à se confier en la divine Providence et à se détacherde la vanité et des sollicitudes mondaines.
VIVE -\ JÉSUS
[Chambéry, 16-25.]
Ce ne sera pas si tôt que nous pensions, ma très-chère fille, que j'aurai la consolation de voir Mgr de Bourges, mais véritablement je crois qu'elle sera bien grande; car, dès sa guérison et les grâces que Notre-Seigneur lui a faites, je me suis sentie tirée à lui avec une dilection extraordinaire, et je ne puis ni ne veux cesser de louer et remercier notre bon Dieu d'une si grande miséricorde. Il ne m'a rien du tout écrit de ce que vous me mandez qu'il a fait pour mon fils; et cependant je reçois
fort souvent de ses lettres I. Quand j'aurai l'honneur de le voir, je lui en parlerai, et je verrai si je pourrai être si heureuse que de faire quelque chose pour vous vers lui. Je lui ai toujours vu beaucoup d'affection pour vous, ma très-chère fille; je crois qu'il n'a pas grand temporel, outre ses meubles; toutefois je n'en sais rien. Mais, ma bonne et très-chère fille, quand cela serait bien vrai que ce bon seigneur vous eût tout à fait oubliée, faut-il pour cela s'abandonner à la douleur et au ressentiment? Oh Dieu! ne faites jamais plus cela, ma très-chère fille, car vous y pourriez offenser Dieu. Vous êtes trop affectionnée pour les choses de cette vie; vous les prenez trop à cœur. Que craignezvous? que la multitude des enfants ne vous ôte le moyen de les loger et élever selon leur naissance et votre courage ? N'appréhendez point cela, je vous supplie; vous faites tort en cela à la sage Providence de Celui qui vous les donne, lequel est assez bon et assez riche pour les nourrir et les pourvoir selon qu'il sera expédient à sa gloire et à leur salut : voilà tout ce que nous devons désirer pour nos enfants, et non des agrandissements en ce misérable et mortel siècle.
Or sus, ma très-chère fille, recevez donc avec beaucoup d'amour et comme de la main de Dieu toutes ces petites créatures qu'il vous donne; ayez-en un grand soin; chérissez-les tendrement et les élevez entièrement en sa crainte, non avec vanité; et vous verrez que faisant ainsi et remettant à la divine Providence toutes ces sollicitudes que vous en avez, elle pourvoira à tout avec tant de suavité que vous aurez grand sujet de la bénir et de vous y reposer entièrement. Croyez-moi, ma trèschère fille, jetez-vous de ce bon côté : servez Dieu, quittez la
1 Madame de Toulonjon ayant appris que son oncle, l'archevêque de Bourges, avait favorisé le baron de Chantai dans ses dispositions testamentaires, fut profondément blessée de ce procédé, et en écrivit à sa sainte Mère, alléguant, pour justifier ses inquiétudes, l'obligation de pourvoir k l'avenir de ses enfants.
vanité, vivez parfaitement avec celui que Dieu vous a donné, appliquez-vous soigneusement au gouvernement de votre maison, travaillez à cela, et prenez, meshui, les habitudes et façons de vivre d'une vraie mère de famille. Si je n'eusse pas eu ce courage, au commencement de mon mariage, nous n'eussions pas eu moyen de vivre; car nous avions moins de revenus que vous et quinze mille écus de dettes. Courage donc, ma trèschère fille, employez votre esprit et le temps non aux inquiétudes et appréhensions, mais à servir Dieu et votre maison, car c'est le vouloir divin, et vous verrez combien de bénédictions suivent cette entreprise.
Il a fallu que je me sois contentée de vous parler ainsi au long, espérant que vous profiterez de ce que je vous dis avec tant d'amour et de désir de votre bien, et que vous relirez souvent cette lettre pour la pratiquer. Je prie Dieu qu'il vous en fasse la grâce, et que sa Bonté répande abondamment ses plus désirables bénédictions sur vous et sur toute votre chère famille que je salue cordialement. Vous savez, ma très-chère fille, que vous êtes mon unique bien-aimée et très-chère fille, et que je suis votre mère très-humble et toute cordialement affectionnée à votre vrai bonheur.
Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visilation d'Annecy.
LETTRE DCXI (Inédite)
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A D!J
Reconnaissance envers Dieu pour les grâces qu'il accorde à l'archevêque de
Rourges. — Inquiétudes de madame de Toulonjon. — Lettre de Mgr de Laugres
au Souverain Pontife.
[Chambcry], 14 avril [1625].
Ma pauvre très-chère fille, Vous ne sauriez croire ce que je sens envers Dieu de voir l'état de mon très-cher archevêque. 0 mon Dieu! quelle
abondante grâce! ma fille, combien il faut aimer ce divin Maître qui nous est si bon! Je vous prie, animez fort vos filles à ce souverain amour. Je voudrais bien qu'il fût répandu en toutes les âmes, surtout dans le cœur de la Visitation. J'ai reçu des lettres [de Françoise]; elle est dans de fâcheux sentiments sur ce que son bon oncle l'oublia dans son testament; je pense qu'elle vous le témoignera prou; mais je vous prie ne lui dire, oui bien quand vous jugerez à propos de lui parler d'elle, de la mettre en sa considération, et le rendre toujours plus affectionné envers elle.
Je ne sais que je vous dise, car je suis fort pressée. M. des Echelles ' et M. le doyen vont un peu se défendre contre M. Gariot qui s'arme fort, à ce que l'on dit, en votre faveur. Je vous prie, ma très-chère fille, faites recommander également le droit des uns et des autres; car vous savez quelle obligation nous avons à M. des Echelles, et que la maison de céans a besoin de la bienveillance de messieurs de ce Chapitre, et partant je voudrais que M. Gariot ne se vantât point tant de votre faveur, car je crois qu'il y a plus de fumée que de feu.
Ma pauvre très-bonne et très-chère fille, il y a longtemps que je m'oublie de vous mander si vous ne pensez point à vous élargir et à commencer à bâtir; je serais bien aise de le savoir, et surtout que vous m'aimez toujours uniquement. — Je salue en tout respect votre cher Mgr de Langres. Si, dans sa lettre qu'il fera pour demander au Pape un commissaire pour procéder à la béatification de notre Bienheureux Père, il suppliait aussi sa Sainteté pour la confirmation de notre Institut, avec quelques paroles favorables, je pense que cela nous serait utile, et que notre Mgr l'archevêque [de Bourges] fit le même; toutefois je m'en remets à leur discrétion. Bonjour, ma vraie très-chère
1 Père spirituel des Sœurs de Belley.
fille; mille saluls à notre Sœur bien-aimée, au bon cousin, à la cousine et à toutes nos chères Sœurs, sans oublier notre Sœur de Vigny.
Conforme à une copie de l'orîjjfnal garde à la Visitation de Chambéry.
LETTRE DCXII (Inédite)
A JIOMSIEUR MICHEL FAVRE
CONFESSEUR DKS RELIGIEUSES DE LA VISITATION' d'.IWECV
Prochain départ de Chambéry.
vive -\ jésus!
[Chambcïy, 1625.]
Non, certes, mon très-cher Père, je n'ai pas fait réponse à M. Guichard, car je n'en ai eu nul loisir. Je verrai sa lettre, et si je puis dès ici me résoudre des réponses qu'il désire, je vous l'enverrai mardi, Dieu aidant; si, moins, mon cher Père, nous la ferons dimanche à Nessy, espérant que vous nous viendrez prendre samedi avec deux montures, pour ma chère compagne et pour moi; le reste, nous le dirons, Dieu aidant.
Je fais très-humble révérence à Mgr le révérendissime; et à nos chères Sœurs, mille saluts; et vous souhaite, mon très-cher Père, le comble de toutes grâces.
Dieu soie béni!
Conforme à l'original gardé sus Archivas de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DCXIII
SUPÉRIEURE A LYON
Eloge du P. Maillan, Jésuite. — Amour pour la mortification et la pauvreté. — Soins à donner à l'impression des Ëpîtres de saint François de Sales.
VIVE -|- JÉSUS
[Annecy] 18 avril [16'25].
Me voici à Nessy dès mardi, ma très-chère fille, très-accablée d'affaires en toutes sortes, ce qui m'empêchera, à mon avis, d'écrire au Père Maillan que j'honore avec un cœur incomparable, car c'est une âme que j'estime grande et précieuse devant Dieu. Suppléez pour moi, et de même à notre bon M. de Saint- Xizier, auquel j'avais bien envie de faire la bienvenue; car je suis aise de son retour, comme j'avais été marrie de son départ pour la perle qu'en eût soufferte l'Eglise de Lyon, où il est trèsutile et nécessaire; je l'honore et estime singulièrement. Dieu sait combien j'aurais de désir de [vous] voir, mais cela est impossible maintenant. Il faut laisser achever mes trois ans, après lesquels, Dieu aidant, je serai déchargée de cette supériorité; car vraiment je ne peux plus porter si grand faix. Alors je serai plus libre pour servir nos autres maisons si Dieu veut que je le fasse, et II m'en donnera la capacité et la grâce, s'il Lui plaît. — Quand je ne satisfais pas à vos désirs, dites que je ne peux. Saluez donc madame de Chevrières, mais chèrement, car, de [lui écrire une] lettre, il est impossible.
Que je serai aise si l'élection se fait! Vous n'en devez nullement écrire à Mgr l'archevêque, il faut dorénavant vous adresser à M. le grand vicaire.
Je vous remercie de votre anis; mais ne m'envoyez plus de ces choses-là; car, voyez-vous, ma fille, j'ai grande peine à supporter toutes ces tricheries d'esprit et d'empressement que
l'on fait autour de cette très-inutile santé. Je consens bien à prendre après les repas de la poudre d'anis, de coriandre, de fenouil et réglisse pour aider mon estomac, et je m'en trouve bien; mais l'anis confit est bon pour les dames du monde.
Remeltez l'argent à M. Magnin afin qu'il nous l'apporte. Mgr de Genève est en crainte que notre libraire n'imprime pas bien lesEpîlres, et qu'il ne les fasse traîner longuement. Je vous prie de Je faire parler à notre Révérend Père recteur de Chambéry, qui est un vrai serviteur de Dieu et capable, à qui nous sommes obligées pour sa rare affection à notre Institut. Faiteslui parler, dis-je, et qu'il lui montre ses caractères. Je pense que Mgr de Genève voudrait aussi que ce libraire donnât quelque chose pour aider à l'entretien de ceux qui travaillent pour la béatification de notre Bienheureux Père. Je ne m'entends pas à tous ces ménages-là. Il veut voir les Epîlres devant que les envoyer. — Faites bien mes honneurs aux Pères de ma connaissance. Bonjour, ma très-chère fille; je salue toutes nos Sœurs, à part celle qui m'a écrit, à laquelle je ne puis écrire.
Dieu soit béni!
Conforme à l'original gardé aux Archhes de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DCXIV