LETTRE DCXXI
A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX
SUPÉRIEURE A NE VERS
La légèreté est un fâcheux défaut. — A quel âge on peut être élue Supérieure. — Changement des offîcières. — - Remerciments pour un voile de calice.
vive -{- jésus!
[Annecy, 1625-1
Ma tkès-chère fille,
Je loue Dieu des bonnes nouvelles que vous me dites de nos Sœurs. Dieu leur accroisse journellement ses saintes grâces, afin qu'elles cheminent de bien en mieux en la voie de l'exacte observance. La légèreté est une qualité un peu fâcheuse ; mais je sais bien qu'elle ne l'est pas en ces chères âmes en degré qui puisse beaucoup nuire. L'âge leur donnera de la maturité, et surtout la sainte oraison. Pour vous, ma très-chère petite, j'ai confiance en Dieu que vous allez chaque jour croissant en son saint et pur amour.
Quant à ce que vous désireriez, ma très-chère fille, qu'on mît au Coutumier, touchant les filles que Ton propose pour être Supérieures, ce que j'ai dit là-dessus nous doit suffire pour notre conduite et besoin, outre que, par la coutume générale, quand on est entré dans les années, on estime de les avoir complètes, et on les compte ainsi; sinon es cas où il est marqué expressément qu'il les faut avoir accomplies. Or, notre Règle ni le Concile ne le dit pas, de sorte qu'une fille entrée dans sa trentième année et en la cinquième de profession peut être proposée. De plus, on n'observe point l'âge quand on choisit des Supérieures pour de nouvelles maisons, parce qu'elles ne sont point élues canoniquement, ains seulement nommées par le Supérieur et la Supérieure.
Pour le changement des offîcières, voici comme je fais : je prends les coadjutrices que l'on ne veut point changer ou
d'autres Sœurs, ainsi que le Coutumier dit, pour faire ma petile consulte, et quelquefois, certes, je parle tout simplement et confidentiellement à nos Sœurs des changements que je veux faire d'elles; car ne savent-elles pas bien la coutume? voilà, ma fille, comme je traite.
[P. S.] Cette lettre était écrite quand j'ai reçu vos deux chères lettres avec le voile [de calice], qui est certes beau, extrêmement à mon goût; mais aussi est-il fait du cœur, et donné avec la plus sincère affection de ma très-chère fille à sa pauvre Mère qui l'aime certes très-chèrement. Je l'offrirai à notre très-cher Père et le conjurerai d'obtenir le comble de toutes saintes bénédictions pour l'âme bien-aimée de notre très-chère fille Jéronyme. Oh ! si j'avais quelque chose de beau et précieux, que je vous l'enverrais, ma toute chère fille; mais votre cœur se contentera de mon amour plus que maternel pour vous.
Dieu soit béni!
Conforme à une copie {jardéc à la Visitai ion du Mans.
LETTRE DCXXII
A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT
AN'CIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES
S'abandonner sans réserve ù la grâce et au bon plaisir de Dieu — Gomment alimenter le feu du divin amour.
VIVE v jésup!
[Annecy, 8 mai 16'25.]
Monseigneur très-honoré et chèrement aimé,
Le divin Sauveur, qui s'en va glorieux et triomphant s'asseoir à la dextre de son Père, veuille tirer à Lui nos cœurs et toutes nos affections, pour les colloquer dans le sein de son amour! Quelle consolation ai-je ressentie en lisant votre lettre, voyant les grâces et miséricordes que ce débonnaire Sauveur
exerce en votre endroit! Je l'en ai béni et remercié, et le fais encore de tout mon cœur, et le ferai sans cesse.
C'est une bonne marque quand une âme aime la solitude; c'est signe qu'elle goûte Dieu et se plaît en sa conversation, et vous voyez, mon très-cher seigneur, que c'est où la divine douceur communique ses lumières et ses grâces plus abondantes. Oh! que celle que vous avez reçue est grande en cette revue et renouvellement de votre âme avec une due préparation ! Vous en sentez les fruits, qui sont cette paix et repos en votre conscience, laquelle étant si saintement préparée, Dieu se plaira de la remplir de ses plus saintes et précieuses faveurs. Mon Dieu! que je ressens celte grâce, et que j'ai une grande espérance qu'elle vous conduira à une entière pureté et perfection ! Il faut avoir une fidèle correspondance à la suite des lumières que Dieu vous donnera, et quoi qu'il vous coûte, car vraiment l'amour que celte souveraine Bonté vous porte, et qu'elle vous témoigne si ouvertement par des grâces si excellentes et solides, requiert un réciproque selon votre faiblesse et pauvreté; cela veut dire qu'il ne faut rien refuser de tout ce que vous connaîtrez qu'il voudra. Ce parfait abandonnement de vous-même entre les bras de la divine Providence, cet acquiescement amoureux à tout ce qu'il lui plaira faire de vous et de toutes choses, ce repos de conscience, cette sainte affection de lui plaire par les actes de toutes les vertus, selon les occasions qu'il vous en donnera, surtout de la très-sainte charité et humilité, tout cela est le bois qui entretiendra en votre âme le feu du sacré et céleste amour que vous y ressentez et désirez incessamment. Et en ce saint exercice de ferveur ne m'oubliez point, mon très-cher seigneur, afin que nous nous puissions voir un jour, que Dieu sait, en cette bienheureuse éternité, pour l'aimer, louer et bénir de toutes nos forces.
Ne voulez-vous pas bien que je prenne la confiance de vous demander si votre cher cœur s'est trouvé libre des affaires et v. 28
dettes de feu notre cher père? Je serais consolée de jouir de votre douce et chère présence ; mais Dieu ne le voulant pas, nous ne le voulons pas aussi.
LETTRE DCXXIII