LETTRE XXXIX
A SAINT FRANÇOIS DE SALES
Admiration que lui inspire une lettre du Saint. — Traverses pour le bâtiment. Aimable plaisanterie.
vive f JÉSUS !
[Annecy. 1615.]
Mon unique Père,
Je vous renvoie la lettre que vous daignâtes me communiquer hier. Certes, mon très-cher Père, il y a des traits dans cette lettre qui méritent d'être écrits en lettres d'or.
Dieu veuille que ce pauvre cher esprit, à qui elle s'adresse, puisse bien surtout se réduire à marcher par le milieu de ces sacrées et bénites vertus d'humilité et de simplicité. Je n'ose prendre le loisir de revoir partout cette lettre 3 je vais la reporter là-bas et y verrai derechef ce que je pourrai. Mon tout unique très-cher Père , ce grand Dieu soit à jamais notre grand et unique amour, et notre cœur très-seul y soit sa demeure éternelle. Amen.
Mon vrai Père, si M. le Poivre va à Paris, recommandez-lui bien fort notre expédition.
Il me fâche bien de vous dire que nous avons de nouvelles traverses pour notre bâtiment. Il faudra que vous preniez la peine de venir pour apaiser cette nouvelle bourrasque, laquelle, j'espère, passera bientôt, et la paix nous demeurera, s'il plait à Dieu, jusqu'à l'éternité.
Je ne puis finir ce billet sans vous dire , mon vrai cher Père, qu'il me semble que vous n'avez pas assez mortifié ma fille X. '.
1 II est question de Françoise de Chantai, qui dès son enfance aimait trop les parures et les fêtes mondaines. Saint François de Sales prit de cette jeune fille un soin tout paternel, et lui insinua doucement le mépris de la vanité. La sagesse et la prudence de sa direction opérèrent dans celle âme droite un changement qu'on n'eût pu obtenir par une conduite plus ferme et plus sévère.
Mais voyez-vous, voilà la coutume : les pères gâtent leurs filles, parce qu'ils en sont tendres et ont pour elles trop de douceur et d'indulgence. Je sais bien que vous me répondrez que aussi souvent les mères gâtent leurs garçons, parce qu'elles ont pour eux un cœur trop flexible et des paroles trop faibles; mais après tout, mon vrai cher Père, rien ne sera gâté, Dieu aidant, parce que en tout la volonté divine sera suivie.
Conforme à l'original gardé aus Archives de la Visitation d'Annecy
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A LYOM
L'Epoux divin prend ses délices dans les âmes humbles et dépouillées de tout. Tendre souvenir conservé aux Sœurs- de Lyon.
Annecy, 12 novembre 1615.
Je loue Dieu de tout ce que vous m'écrivez, ma plus chère et très-chère Sœur, que mon âme chérit uniquement. Je supplie cette infinie bonté de vous faire sentir sa douceur, et le plaisir qu'il prend de voir des âmes se dépouiller amoureusement etjoyeusement, pour l'amour de lui. Mon Dieu, ma mie, ma trèschère Sœur, vivez bien joyeuse, je vous en conjure, pour l'amour et par l'amour indicible que je vous porte. Au reste, à mon accoutumée, j'écris sans loisir, je pèse que mon temps, [mots illisibles] Dieu veuille que je ne le perde point; je ne répondrai point à votre dernière, car je ne l'ai pas, notre très-bon et digne Père l'a emportée à la Thuile, où ils allèrent hier tous pour le baptême du fils de M. [son frère]1. Je me souviens pourtant
1 Louis, comte de Sales, seigneur de la Thuile, second frère de saint François de Sales , nous ne dirons pas le plus chéri de tous, mais le plus sympathique au Bienheureux Évêque.
De son premier mariage avec mademoiselle de Pingon-Cusy, Louis de Sales n'eut qu'un fils, Charles-Auguste, plus tard prévôt de la cathédrale.
de la représentation que vous m'y faites de l'esprit de ma bonne Sœur ***, elle est toujours excessive et admirable à exagérer. Mon Dieu, quelle fille! je l'admire, grâce à Notre-Seigneur; certes, nos Sœurs d'ici sont de bonnes filles, et qui désirent de devenir tous les jours meilleures ; [deux lignes illisibles]. N** a grandes occasions de s'humilier et de louer Dieu pour ses bénéfices. Qui plus , qui moins , Dieu sait comme je les aime toutes; mais en vérité ce qui m'est absent selon le corps m'est très-présent et intime selon l'esprit; et mes délices, c'est d'en parler. Mais n'ai-je pas raison? car enfin c'est ma grande trèschère ancienne fille, ma pauvre Péronne [de ChàtelJ, et ma chère petite Aimée [de Blonay], que j'aime uniquement. Tout ce qui est ici vous honore, estime et chérit : humilions-nous bien seulement, et que ces deux filles professes ne fassent [mots illisibles]; qu'elles m'écrivent s'il leur plaît, et que pour cela elles n'attendent de réponse que quand il le faudra et que je le pourrai. Mille saluts à ma pauvre chère Jéronyme ; certes, je l'aime très-bien, et la pauvre Catin et tout le reste; mais je ne puis écrire. Tenez la main à l'affaire de Besançon, et très-humble révérence à votre bon seigneur l'archevêque, que j'honore tant, et à tous les autres, surtout à mon petit neveu. M. Voullart emporte procure pour recevoir l'argent.
Dieu soit béni!
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry,
et enfin évèque de Genève. De son second mariage avec mademoiselle de Rouer, le comte eut plusieurs enfants : l'aîné, dont il est ici question, perpétua la branche directe de la famille de Sales, qui s'éteignit en 1850 en la personne de Paul-François, lieutenant général des armées sardes, ancien ambassadeur et ministre d'Etat.