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LETTRE XXXVII

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE

SUPÉRIEURE A LYON

L'humilité et la vigilance sont nécessaires à une Supérieure. — Utilité de sa présence au milieu de la communauté. — Conseils de direction pour plusieurs Sœurs. — Bien qui résultera dé l'intime union formée entre saint François de Sales et Mgr de Marquemont.

vive -J- JÉSUS !

[Annecy, 1615.]

On me surprend, et c'est M. de Boisy qui me mande que si je veux écrire à ma très-chère fille, l'occasion s'en trouve hien bonne, qu'il part devant jour; et devant jour aussi je fais ce billet sans loisir. Donc, je vous dis que toutes vos lettres me plaisent et me consolent extrêmement; je vois que, grâce au bon Dieu, il vous conduit et tient de sa main paternelle, et que vous n'avez besoin que de le laisser faire, et vous bien attacher à lui, cheminant en la plus grande humilité et simplicité qu'il vous sera possible, sous sa sainte protection, faisant fidèlement avancer votre petite troupe ; car enfin c'est en cela que le grand Dieu veut le service de votre fidélité. Et à ces fins, je vous dis toujours, ma très-chère fille toute bien-aimée, que vous teniez votre temps le plus franc et libre de toute occupation, afin que, tant que les justes et nécessaires devoirs vous le permettront, vous puissiez demeurer au milieu de vos Sœurs, lorsqu'elles sont ensemble, afin de les éclairer et animer à leur devoir, tant par votre exemple que par vos paroles. Je

trouve le désir de notre tant bon et digne Mgr l'archevêque tout juste en ce sujet; il a raison, ma fille, croyez-moi, il faut être Mère et maîtresse; et néanmoins vous faites très-bien d'exercer l'esprit de notre Sœur *** ' ; car il est bon, quoique un peu amoureux de se tenir chez soi, et encore un peu paresseux, et il y a du naturel; mais j'espère en Dieu qu'elle profitera néanmoins tous les jours davantage à ces chères filles, et par son bon exemple, et par sa langue qu'elle déliera; et toujours elle vous sera un grand soulagement, car enfin vous serez souvent tirée hors de la troupe.

Votre résolution pour la dame Raime est conforme à mon inclination; retenez l'argent que coûtent les raisins-damas sur celui que vous recevrez ; vous prendrez conseil avec M. de Médio 2 et M. Voullart comment vous le ferez tenir. Demeurez en repos avec la chère et bien-aimée Péronne-Marie ; je n'ai point pensé à ce que l'on vous a dit, mais ne laissez pour cela de faire dresser des filles pour le ménage; car, en vérité, la charité nous commande de faire reposer cette bonne fille, après qu'elle aura fait et mis en bon ordre la maison, et qu'il y en aura de façonnées pour cela.

Hélas! ma très-chère fille, j'ai bien de la compassion de ma pauvre Sœur ***; certes, il y a bien de l'imagination en son fait; il faut que notre bon Mgr l'archevêque aide à la guérir et encore le confesseur, méprisant fort et ravalant ce qu'elle estime tant en elle; je lui écrirai comme à toutes les autres à mon premier loisir. Il faut avoir grand soin de la bonne Sœur ***; il la faut tenir joyeuse tant qu'il se pourra et occupée, et avoir l'œil à la bien faire manger et dormir; car à l'ordinaire la débilité du cerveau coopère fort à telles tentations d'imagination; pour cela, ma chère fille, exercez une grande compassion, cha-

1 Sœur Marie-Aimée de Blonay venait d'être nommée directrice , charge qu'elle avait beaucoup appréhendée.

' Chanoine de Lyon.

rite et patience envers elle : Dieu et le temps feront voir ce que c'est que tout cela.

Le jour vient; je ne sais rien qui presse à être répondu, sinon qu'en vérité, ma très-chère fille, Dieu vous a fait une grâce qui ne se peut jamais assez reconnaître, de vous avoir donné pour pères ces deux grands et très-dignes prélats ' , dont la piété éclate et plaît à Dieu et aux hommes. Je ne vous saurais dire la consolation que je ressens de la grande union que Dieu a faite entre eux; je crois qu'elle servira à la gloire de Notre -Seigneur plus que nos petits jugements ne le peuvent comprendre. Enfin j'en loue Dieu de tout mon cœur; il m'a donné la consolation qu'en cela j'ai longuement désirée et demandée à sa bonté, car je voyais clairement que l'utilité en serait grande , et particulièrement que notre très-bon seigneur l'archevêque en recevrait les contentements et consolations que sa piété mérite et requiert. Notre cher Seigneur d'ici se fond tout en charité pour ce prélat; il l'a en singulier respect. J'écrirai tant qu'il me sera possible à ces chères filles à la première commodité; maintenant je salue leur cœur de tout le mien et très-amoureusement. Le grand Jésus les remplisse de sa douceur, simplicité et innocence! Je salue avec grande révérence, mais cordiale affection, Mgr l'archevêque; je salue aussi le bon Père Philippe, M. de Saint-Nizier, M. l'aumônier, et tel autre qu'il vous plaira. Ne mandez plus à M. le président2 que vous ne recevez pas de nos lettres; car aussi bien ne manquons-nous pas d'écrire à toute occasion. Je salue tout à part vos deux chères compagnes, mes filles et Sœurs très-chères. Bonjour, ma mie. Jésus soit notre tout. Amen, amen.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.

* Saint François de Sales et Mgr de Marqueront. 1 Antoine Favre, père de la Mère Marie-Jacqueline.

LETTRE XXXVIII (Inédite)

A LA MÊME

Reconnaissance envers l'archevêque de Lyon. — Prudence nécessaire dans le choix des lectures. — Pieux témoignage d'affection. — Désir que la Mère Favrc écrive la vie de madame d'Auxerre, fondatrice et première Religieuse de la Visitation de Lyon.

VIVE -f- JÉSUS !

Nous avons eu l'honneur et la consolation de posséder ici votre très-honoré et très-digne Mgr l'archevêque1, avec une joie et contentement extrêmes , et encore avec utilité et édification très-grande de tous. Ma très-chère, toute trèschère Sœur, quand il vous ira voir, faites-lui très-humble révérence de ma part, et l'assurez du singulier respect et honneur que je lui porte; Dieu, par sa bonté, le conserve longuement pour sa gloire et ie remplisse de sa très-sainte dilection : c'est le continuel souhait que je fais et ferai pour lui. Au reste, il a tant montré d'affection à mes filles, et surtout à Francine, qu'il frouve bien à son gré, que je m'en sens toute son obligée; il vous aime et estime fort, et toute votre petite Compagnie de laquelle il espère très-bien.

Je crois que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai écrites depuis notre arrivée; je vais répondre aux vôtres qui m'ont donné une joie que je ne puis exprimer : enfin, ma très-chère Sœur, ma très-chère amie, vous êtes capable de me donner un vrai contentement. Mon Dieu, que vous êtes heureuse de servir Notre-Seigneur et sa sainte Mère! Mais faites-le, ma très-chère amie, le plus joyeusement et courageusement qu'il vous sera possible. Notre tant bon Père, que je n'ai quasi point vu encore, vous écrivit l'autre jour une bonne et belle

1 Mgr de Marquemont arriva à Annecy sur la fin d'octobre 1615.

lettre1. Eh! qu'heureuses sont lésâmes qui se sont retirées dans le sein sacré du Sauveur, et qui prennent là toutes leurs délices !

Mais je vais répondre à vos lettres, car pensez que je vous écris pendant que nos Sœurs soupent; n'ayant nul loisir, je n'ai su entretenir encore pas une d'elles. Tenez ferme au même langage que vous avez commencé à dire à M. de Saint-Nizier2; il ne s'en est rien dit ici; il est besoin que je réponde au Père Théodose ; c'est à vous à faire cela. — Il est vrai que j'avais dit à ma Sœur *** que vous lui donneriez un petit livre de la perfection; mais il ne lui en faut point, à cause de sa tendre imagination à croire qu'elle a les biens qu'elle désire, et dont elle entend parler; tenez-la doucement et cordialement humble, et croyez, ma mie, qu'elle fera fort bien s'il plaît à Dieu. Ma très-chère Sœur, je voudrais vous dire beaucoup de choses sur la vraie et sincère affection de notre cœur; je parle ainsi, parce qu'il me semble que nous sommes plus unies que jamais, et cela est vrai; et, si nous ne sommes point séparées, la communication par nos lettres nourrit notre suavité plus fort, ce me semble. 0 Dieu! rendez cette affection éternelle, car, certes,

1 Apres l'avoir consolée du départ de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, le Bienheureux lui dit ces douces paroles : « Jamais nous ne pouvons nous » quitter, nous que le propre sang de Notre-Seigneur, je veux dire son » amour, par le mérite de son sang, tient collés et unis ensemble. Certes, " pour moi, je suis en vérité si parfaitement vôtre qu'à mesure que ces » deux ou trois journées de distance semblent nous séparer corporellement, » de plus fort et avec plus d'affection je me joins spirituellement à vous » comme à ma fille très-chère. Vous serez la première auprès de notre » Mère [sainte de Chantai] en mes prières et en mes soucis ; soucis pourtant » bien doux pour l'extrême confiance que j'ai en ce soin céleste de la divine » Providence sur votre âme. » [Vies manuscrites des premières Mères, par la Mère de Chaugij.)

2 AI. Mesnard, sacristain de Saint-Nizier, Père spirituel du monastère de Lyon.

la vie de l'homme est trop courte pour jouir seulement d'un si

grand bien !

Mais, mon Dieu, il nous faut répondre à vos petites demandes. Loué soit Notre-Seigneur du bon courage que prennent nos bonnes Sœurs, pour la sainte obéissance: oh! la douce et très-agréable nouvelle pour moi, et le grand trésor pour elles! Je les conjure, ces très-chères filles, que j'aime parfaitement, de vous donner toute la consolation qui leur sera possible par une sainte et fidèle poursuite de leur perfection. Oh! mon Dieu, ma très-chère Sœur ma mie, mourons ou aimons notre bon Sauveur! Amen.

Monseigneur a fait répondre au désir de madame Colin, par celle qu'il écrivit à M. l'aumônier. Vous avez bien répondu à N**#, et il ne me faut point remercier de tel paquet ; si je puis, j'écrirai à M. ***, sinon faites-le, vous, ma mie, car ce sont nos petites affaires. Croyez que l'on prie et priera bien pour vous, surtout les chers Père et Mère.

Je crois que c'est cinq écus qu'il doit pour les cierges, M. de lillars, et il est bien vrai pour le moins. Mon bon neveu de Boisy, j'ai eu prou peine à lui dire adieu; car il est tant occupé; mais Dieu sait si nous parierons de la pauvre chère Sœur *%*. Vous êtes bien plus brave en votre ornement nonque je ne voulais , enfin les enfants valent mieux que leur mère. J'ai fait déjà et ferai le reste de vos honneurs et recommandations; faites bien là les miens, à mon petit et cher neveu surtout, et à nos pauvres chères professes, que j'aime tant et si parfaitement; assurez-les-en bien, ma mie, je vous en prie, et toutes nos chères petites novices; certes, il ne se peut dire combien tout cela m'est cher. Mais, mon Dieu, faisons bien, nous avons dix braves Règles [copiées]. Je ne sais si je vous ai point déjà dit comme toutes nos Sœurs vous saluent. Certes, nous ne parlons quasi que de vous; pour moi, je ne m'en puis taire, et j'y ai une grande consolation; si l'ont-elles bien toutes,

car elles vous aiment chèrement. Je voudrais que vous et M. l'aumônier écrivissiez la maladie et mort de votre pauvre défunte ' , et nous l'envoyassiez.

La petite Austrain 2 m'a fort commandé de vous saluer.

Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur toute parfaitement aimée, ma petite. Bonsoir aussi, ma pauvre Péronne, et toute la chère bien-aimée troupe. J'écris un mot à ma Sœur de Gouffier ; si elle est partie, vous le garderez, si vous n'avez adresse pour le lui faire tenir jusqu'à ce que vous en ayez. Enquérez-vous quand le messager de Besançon viendra. Ecrivez au Père Placide [Bally] que je vous ai priée de lui mander derechef qu'il nous envoie au moins les sept cents livres qu'ils ont de prèles; certes, cette maison est vide d'argent et de toute provision , et prou de dettes et d'affaires pour achever l'église. Toute vôtre, ma chère Sœur; je vous supplie de faire tenir ce paquet à Dijon le plus tôt que vous pourrez.

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Cliambéry.

1 Madame d'Auxerre, fondatrice et première Religieuse du monastère de Lyon, sous le nom de Sœur Marie-Renée, se rendit particulièrement remarquable par sa profonde humilité ; aussi sainte de Chantai assurait que jamais elle ne la voyait sans éprouver le besoin de s'anéantir devant Dieu. Celte novice semblait être, en effet, une traduction vivante de la parole de I'Imitatiox : Aimez à être inconnu et compté pour rien. On l'entendit souvent dire à ses compagnes : « Avancez-vous, mes Sœurs, tant qu'il vous plaira dans le Coeur du Sauveur, et recevez ses caresses, cela est dû à la grandeur de votre amour; pour moi, misérable pécheresse, je serai trop heureuse de baiser ses pieds sacrés et de les arroser des larmes de contrition et de pénitence. » L'édifiante veuve ne porta l'habit religieux que neuf mois, après lesquels, ayant prononcé les vœux, elle expira doucement dans le baiser du Seigneur, assistée par sainte de Chantai, qui l'honora de ses regrets. (Histoire de la fondât ion de Lyon.)

* En retournant à Annecy, la Sainte avait amené avec elle celte enfant, dont le père obligeait le monastère de Lyon. On verra dans les lettres suivantes qu'elle ne répondit point aux bontés des Religieuses et qu'on fut obligé de la congédier.

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