AUX SOEURS PÉRONXE-MARIE DE CHATEL ET MARIE-AIUÉE DE BLOXAY
Elle leur recommande la parfaite indifférence dans tous les états de la vie intérieure, et l'obéissance pour ce qui concerne le soin de leur santé. — De quelle manière on peut communiquer les lumières reçues à l'oraison. — Conseils pour l'état de sécheresse et d'impuissance.
VIVE ■{- JÉSUS.'
[Annecy, 1616.}
Ma très-chère fille,
Je commence à vous répondre par la vôtre dernière, puis je remonterai autant qu'il me sera possible à la précédente. Dieu, s'il lui plaît, me donnera ce qu'il lui plaira que je vous dise.
Et premièrement, ma chère fille, je vous dis ce que Notre- Seigneur désire de vous et de nous toutes, c'est l'humble et tranquille soumission à sa très-sainte volonté en toutes les choses qui nous arrivent sans exception, et lesquelles infailliblement sa divine Providence nous envoie pour sa plus grande gloire et notre utilité. Donc qu'il nous soit dorénavant indifférent d'être en santé ou maladie, en consolation ou désolation, en jouissance ou privation de ce qui nous est de plus cher, et que notre cœur n'ait plus qu'un seul désir, qui est que la trèssainte volonté de Dieu se fasse en nous, de nous et sur nous. Et partant.ne philosophons point sur tout ce qui nous peut arriver ou aux autres; mais, comme j'ai déjà dit, demeurons douces, humbles et tranquilles en l'état que Dieu nous mettra; en la peine, patienter; en la souffrance, souffrir; en l'action, agir, sans penser que nous faisons des fautes en ceci ni en cela; car ce n'est que l'amour-propre qui fait telles réflexions. Au lieu de tout cela, regardez à Dieu, employant fidèlement les occasions de pratiquer les diverses vertus selon qu'elles se présenteront. Quand vous aurez manqué par lâcheté ou infidélité, point de trouble, point de réflexion; mais demeurez doucement con-
fuse et abaissée devant Dieu, vous relevant soudain par un aete
de courage et de sainte confiance.
Or sus, ma fille [Péronne-Marie], faites bien ainsi, et ma petite fille [Marie-Aimée] aussi, car je sais que vos cœurs ne se cachent rien; c'est pourquoi cette lettre vous sera commune. Et dorénavant, à cause de mon peu de loisir, je vous écrirai toujours ensemble, sinon que vous témoigniez désirer que pour quelque chose particulière et extraordinaire je vous réponde à part; en ce cas-là, je le ferai de tout mon cœur, car je suis toute vôtre, et croyez que je vous aime parfaitement, et que j'ai ma bonne part de la mortification de votre absence, encore certes que vous m'êtes présentes selon l'esprit plus que jamais. Ce grand Dieu fait cela, et en sa sainte volonté tout nous est doux.
Vous, ma Péronne, et la petite Sœur, si l'occasion en vient, rendez-vous extrêmement souples à recevoir les soulagements quand vous aurez des incommodités corporelles , mais voyezvous, soit pour le lever, coucher ou manger, quoi que ce soit, soyez simples à obéir sans discourir.
Ma chère Péronne, marchez fermement votre ancien chemin pour l'intérieur et l'extérieur, et quand l'on vous fera ces petites questions : Quel point d'oraison [vous prenez] et semblables, dites hardiment les choses que vous avez faites ou pensées autrefois en celte façon : « J'ai pensé ou fait telle chose en l'oraison, en me promenant, étant dans le lit, etc., » mais ne dites pas : « Aujourd'hui ou à telle heure j'ai fait telle chose » ; car il n'est pas nécessaire de dire le jour que l'on a fait telle action, mais simplement: « J'ai fait cela, j'ai vu telle chose. » Et vous pouvez sans scrupule nommer oraisons toutes vos bonnes pensées et élévations d'esprit; car en effet c'est oraison, et même toutes nos actions sont oraisons quand nous les faisons pour Dieu. Il suffit de saluer notre bon Ange soir et matin, la sainte attention à Dieu et à Notre-Dame comprend tout, car les bien-
heureux esprits sont enclos en cet abîme de divinité, et il est de plus grande perfection d'aller simplement.
Quand une novice vous demande : « Que pensez-vous ? » répondez en vérité : « Je pense à Dieu » , sans dire (si ce n'est pas): « Je pensais à la Passion » et semblables ; car sans doute, marquant particulièrement un sujet, nous mentirions, s'il n'était pas ainsi. Vous édifierez toujours assez de répondre simplement: «Je pense à Notre-Seigneur», et ajoutez, par exemple : « Mon Dieu, qu'il serait heureux celui qui aurait toujours cette sainte Passion ou Nativité devant les yeux ! »
Je ne vois plus rien à vous dire, mais oui bien encore un mot à ma petite. Je vous prie, ma très-chère Sœur, ne vous mettez en souci de rien de ce que vous sentez ou ne sentez pas, et ceci soit dit pour une fois. Servez Notre-Seigneur comme il lui plaît, et tandis qu'il vous tiendra au désert, servez-l'y de bon cœur; il y tint bien ses chers Israélites pendant quarante ans pour faire un voyage qu'ils pouvaient accomplir en quarante jours. Soyez là de bon cœur, et vous contentez de dire et pouvoir dire, quoique sans goût: « Je veux être toute à Dieu et ne jamais point l'offenser » ; et quand il vous arrivera de chopper, comme il fera sans doute (fût-ce cent fois le jour), relevez-vous par un acte de confiance. De même pour le prochain, contentez-vous de le vouloir aimer et d'avoir le désir de lui désirer et procurer tout le bien qui vous serait possible, et faites doucement ce que vous pourrez autour de lui. Enfin cheminez hardiment au chemin où Dieu vous conduit; il est très-assuré, encore que vous n'y ayez pas toutes les clartés el satisfactions que vous voudriez ; mais il est temps de renoncer et quitter pour Notre-Seigneur toutes telles prétentions et affections, et marcher comme aveugle dans cette divine Providence ; croyez qu'elle vous conduira bien. Or sus, adieu, notre bon M. Michel [FavreJ vous dira de nos nouvelles. Dame! savez-vous, je le vous recommande, car je l'aime de tout mon cœur, c'est notre
cher frère et enfant tout nôtre. Millions de saluts tout cordials à ces très-chères filles de mon cœur, un peu en particulier à celles que vous savez, et à toutes, car certes je les aime toutes sincèrement. Adieu , mes filles chèrement aimées.
Conforme à l'original gardé aus Archives de la Visitation d'Aunecy.