LETTRE LIX
A LA MÊME
La Mère Favre est priée de dire sa pensée sur la Sœur de Chàtel. — Ligne de conduite à tenir pour une Religieuse dont les ravissements paraissent illusoires.
VIVE y JÉSUS.'
Annecy, 30 avril 1616.
Ma très-chère fille , 11 n'y a remède, il faut boire doux comme lait cette mortification de ne pouvoir écrire par le sire Pierre; j'ai su par hasard qu'il allait partir. Nous ne pouvons répondre à ces messieurs de Riom; aussi ne sais-je pas encore ce que Monseigneur aura résolu pour eux, car il y a huit jours que je ne lui ai parlé; je l'attends aujourd'hui pour cela, mais il sera trop tard, patience en tout. Je vous prie, ma fille toute chère, dites-moi un peu bien naïvement votre sentiment de notre Sœur Péron ne-Marie; vous en pourriez-vous passer d'ici à quelque temps? la pourrait-on retirer des mains de Mgr de Lyon, sans le loucher? pourrait-elle être Supérieure en quelque maison
1 Allusion aux embarras qu'eurent à surmonter les Sœurs de Lyon; la Sainte voulait, dans sa maternelle prévoyance, épargner de semblables difficultés aux fondations nouvelles.
où tout fût bien tranquille et arrêté? Je lui trouve un cœur bon, ferme et absolument à Dieu , et un bon esprit; qu'en ditesvous? Voyez-vous, j'aime et estime cette fille-là: que m'en direz-vous, mon enfant? car nous deux, nous ne devons avoir qu'un cœur; si l'on m'emploie jamais à aller par le monde faire des fondations , il ne me semble pas que je me puisse passer d'elle, à cause de mes incommodités corporelles, et je là trouve à Dieu partout; car nous disons toutes choses librement nous deux.
Or sus , je suis pressée , car cet homme va partir. Vous avez bien fait avec ces bonnes filles de Billom, je les aime bien; notre Péronne [Marie] les irait bien servir six mois ou un an, car il ne leur faut que cela à elles.
Quant aux ravissements de ma SœurN***, certes, pour dire selon mon sentiment, je les soupçonne et crains, ou crois que c'est la nature , et qu'il y a bien de l'imagination (sept lignes illisibles), ce qui me coûte un peu à dire et que je vous prie de rayer quand vous l'aurez vu ; je la doute un peu du côté de la naïveté et rondeur et vérité en ses actions. Peut-être ne sait-elle pas encore que la sainte simplicité ravit le Coeur de Notre- SeigneurV Vous pouvez dire tout ce que je vous dis à notre très-bon Père recteur, lequel j'honore parfaitement, assurezl'en ; mais ne dites rien à aucun autre. Et je pense , voire , que ce n'est pas une maligne duplicité et hypocrisie, oh! non, sans doute; mais je vois qu'elle se laisse un peu aller mollement, comme, par exemple : les bras lui affaiblissent un peu , et au lieu de les tenir fermement , elle les laisse aller mollement.
1 La Vénérable Mère de Chantai, introduite dans le Coeur de Jésus par la direction de saint François de Sales, ne sortit plus de cette sacrée demeure, et y apprit de merveilleux secrets d'amour qu'elle ne cessa dès lors de découvrir à ses filles. Nous pouvons citer, à l'appui de cette assertion, la méditation dix-huitième de la Solitude annuelle, ayant pour titre : Par quel moyen l'âme religieuse ravit le Coeur de son Bien-Aimé. (Voir au deuxième volume des OEUVRES DIVERSES, page 42.)
Enfin, ma fille toute chère, l'humilité et mortification de sa propre volonté, à quoi vous la devez exercer doucement, éprouvera quel esprit la conduit, et faut imperceptiblement la conduire à la créance que cela vient de la nature et non pas du diable, car cela l'épouvanterait, et aussi je ne le crois pas; mais si elle ne se lient humble, il s'en pourrait bien mêler. Faites-la marcher le train des autres tant qu'il se pourra , et qu'elle aime et estime sur toutes choses les vraies et vivantes vertus. Tout ce que je vous dis, ne le faites que par l'avis de ce très-bon et très-digne Père recteur, et le lui dites; car je n'en ai su parler avec Monseigneur, ni n'ai eu le loisir de le pouvoir penser ni digérer. Il faut finir, ma toute chère fille, en vous disant que vous preniez même avis de ce bon Père pour ma Sœur Péronne-Marie. Mon enfant, je n'ai loisir davantage ni de voir ce que vous me mandez; mais je sais bien que je suis toute vôtre en Jésus et Marie, Tunique amour de notre vie. Amen. Mille saluls à tous et à Mgr de Lyon, s'il esta propos.
Te dernier avril.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
A LA MÊME
Impression du Traité de l'Amour de Dieu. — La Sainte se prépare à faire une retraite. — Commissions pour le trousseau des deux Sœurs Jeanne-Françoise et Françoise-Agathe de Sales, novices à la Visitation d'Annecy. — Gomment traiter avec Mgr de Marquemont.
vive -J- JÉSUS !
[Annecy], mai 1616.
Nous eussions bien voulu, ma toute chère fille, que le sire Pierre fût venu avant le départ de notre bon M. Michel [Favre j, qui s'en va enfin avec ce béni livre1 qui est un grand trésor: j'ai dit à ce fils qu'il vous dit bien toutes nos nouvelles , cela me
1 Le Traité de V Amour de Dieu.
rendra courte, me remettant à lui. Oh ! qu'il va de bon cœur voir ces trois chères Sœurs ! Si vous êtes contente de ce voyage, certes moi aussi, car enfin vous m'êtes grandement chère. Je n'écris point à notre pauvre Sœur de Gouffier; je pense qu'elle sera allée à la poursuite de son affaire , au moins je le désire. Je ne sais si nous répondrons à ces messieurs de Riom , à cause de l'accablement d'affaires qu'a notre très-bon Seigneur et Père. Certes, je voudrais qu'il ne se fit nulle fondation que les Règles ne fussent imprimées, 'afin qu'il n'y eût plus rien à recommencer. Mais il faut laisser gouverner notre grand et bon Sauveur, que je supplie très-humblement par sa douce bonté d'accomplir en nous sa très-sainte volonté. Or sus, ma pauvre fille, priez fort pour moi, car je désire, ces jours prochains , faire un peu de retraite et revoir ma chétive àme devant notre bon Père , n'ayant su, depuis mon retour, avoir la consolation de son assistance et entretien ; pour cela encore , je crains bien que ce ne soit à ce coup ; le saint vouloir de Notre-Seigneur soit fait.
Disons un mot de M. l'aumônier. Voyez, ma fille toute chère, il faut que vous lui persuadiez bien doucement de ne faire ici guère de séjour; M. Michel ne pourra pas vous servir de confesseur, et faut craindre les ombrages qu'un long séjour pourrait apporter, vous m'entendez!... Dix ou quinze jours lui doivent bien suffire.
Si M. de Médio a la charge d'acheter la garniture de lit de nos Sœurs de Sales1, que ma Sœur Péronne-Marie prenne garde qu'il faut sept aunes de grossière serge pour les tours de lit, et que les matelas et couvertes, avec les tours de lit, ne montent qu'a cent francs les deux; encore faut-il réserver de
1 Le 2i mai, sainl François de Sales donna l'habit de la Visitation à deux de ses parentes, filies , l'une ds son frère Gallois, et l'autre de son cousin Gaspard de Sales. On voit, d'après cette lettre, que le B. Prélat s'était chargé des frais de trousseau.
quoi payer les bois des deux lits, et les tables et la chaise ', car vous savez que notre bon Seigneur n'a pas trop d'argent. Je ne sais que vous dire autre chose, ma toute chère filie; l'Esprit très-saint veuille verser très-abondamment ses chères faveurs sur vous et toute votre petite troupe. Amen. Ma filie, croyez que vous tenez un maître rang au cœur de votre pauvre Mère; aimez-la bien hardiment.
Retirez les Règles des mains de Mgr l'archevêque, et, s'il se peut, que le bon Père recteur les voie, et lui en parlez comme de vous-même, lui disant comme Monseigneur avait trouvé bon de nous mettre sous la Règle de Saint-Augustin, à telle fin que rien ne put être changé de nos Constitutions, et en tirez son sentiment; et lui dites toutes les objections de Mgr l'archevêque, car il fait maintenant celle du rejet des filles scandaleuses, et ne se voudrait contenter de la clausure [clôture] telle qu'elle est au concile de Trente. Il faut avoir une grande patience, car ce prélat est si bon que rien plus. Que si jamais vous le voyez en propos de ce sujet, si vous osiez lui dire que s'il eût embrassé cet Institut avec amour et sans témoigner son dégoût, la maison de Lyon serait pleine : c'est la vérité, ma fille, que s'il l'embrasse à bon escient, que Dieu en sera fort glorifié ; et je crois qu'il le fera quand la chose sera arrêtée ; niais il a son esprit ainsi infini en pensées et en réflexions. Ne lui témoignez rien de ce que je vous dis qu'il propose en ces deux points, de la clausure et du rejet des filles obstinées.
0 Dieu! ma vraie fille tout uniquement chère, je suis votre plus humble sœur et indigne servante en Notre-Seigneur. Sœur J.-F. Frémyot, de la Visitation.
Dieu soit béni!
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
1 Si la Sainte parle d'une chaise pour l'ameublement fie la cellule, c'est que le Coutumier n'avait pas encore décidé que l'on aurait un siège, c'està-dire un simple tabouret de bois.
ANNEE IGKi. 105