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LETTRE CIX

Indisposition de la Sainte ; souhaits de fête à la Mère Favre. — Projet d'un voyage à Lyon. — Elle annonce la construction d'un nouveau corps de bâtiment pour achever le monastère, et l'envoi d'une lettre à Mgr de Marquemont.

vive -j- JÉSUS !

Annecy, 25 juillet 1617.

Certes, ma très-chère fille, nous étions en peine d'être si longtemps sans trouver commodité de vous écrire; ce n'a pas été faute de les faire chercher ; mais les eaux ont été si débordées qu'elles ont retenu beaucoup de gens en leurs maisons. Hélas! je ne puis sinon vous faire ce billet, car je ne me porte rien trop bien. Depuis le départ de ma Sœur Colin, nous avons été grandement travaillée de défluxions, et m'a fallu purger enfin ; et, le même jour, il nous arriva un petit accident qui nous a laissée un peu faible; c'est la raison pourquoi nous attendons nos marchands qui vont sur la fin de cette semaine à Lyon, pour écrire à vlgr l'archevêque et à ces chères Sœurs qui nous ont écrit; mais à ma pauvre très-chère grande fille, il n'y a eu moyen de retarder. Ce jour saint2 ne s'est point passé sans avoir mémoire très-particulière de vous, et sans la donner aux

1 Rose Bourgeois de Crépy, abbesse du Puy-d'Orbe, qui, aidée des conseils de saint François de Sales, travaillait à réformer son abbaye.

s La fête de saint Jacques, alors chômée, était la fêle de la Mère Favre.

autres. Hélas ! ma très-chère vraie fille, ne croyez-vous pas que mon affection me porte à désirer de vous voir, et servir votre petite maison en tout ce qu'il nous sera possible? Certes, je ne vous dirai que ce mot, car il me semble qu'il ne vous serait pas possible d'en douter. Or, vous savez bien que c'est une résolution absolue de ne point partir d'ici que nos affaires ne soieni résolues [à Rome]. Mais quand Dieu y aura mis une fin, si vous jugez que ma présence vous soit si entièrement nécessaire que Mgr l'archevêque vous le témoigne, je pense que notre bon Seigneur nous donnera bien congé pour un mois; mais je vous assure, mon enfant, que je ne vois pas comme l'on pourrait quitter maintenant cette maison pour plus longtemps, car voilà les ouvriers qui commencent le bâtiment ; et puis voici une si grande famille et qui grossit tous les jours, qu'il y aura peine à la laisser; mais cependant je suis toute à vous, pourvu que je vous sois nécessaire. Considérez bien, pour prendre le temps à propos, que vos affaires soient disposées, vous aurez du temps pour cela; j'écris si à la hâte que je ne sais ce que je dis ; mais je sais bien pourtant que vous êtes toujours et serez ma trèschère grande fille.

Faites faire l'encensoir; nous le manierons doucement. Au reste, ma mie, s'il se peut trouver de la laine prête à filer, comme vous savez que je la file, envoyez-m'en deux pièces ou une, pour achever la pièce de serge qui est prête à faire, et qui demeure, faute de n'en pouvoir recouvrer ici. J'écris donc à Mgr l'archevêque, car la douceur de sa lettre mérite bien réponse, et à ma Sœur Colin, à la cadette, et à nos Sœurs de Moulins; faites toujours bien et priez pour nos affaires de Rome. Adieu, ma très-chère amie; vous savez que je suis toute vôtre.

Dieu soit béni! Ce jour saint Jacques.

Conforme à une copie de l'original garde à la Visitation de Chambéry.

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPERIEURE A MOULINS

Obligation de sauvegarder les interèls de chaque monastère. — Eloge de M. Grandis. — La Sainte compare le Bienheureux Evèque de Genève aux anciens Pères de l'Eglise. — Commissions affectueuses pour les Sœurs de Moulins.

vive -J- jésus!

Annecy, 1er août 1617.

Vous pouvez penser, ma très-chère fille, si nous sommes consolées de trouver cette occasion de vous écrire; mêmement ayant appris par vos dernières que vous n'avez point reçu toutes celles que nous vous avons écrites en réponse des vôtres, n'ayant rien oublié de tout ce que vous me demandez; mais il n'y a moyen pour ce coup de rechercher vos lettres pour y faire une nouvelle réponse.

Je redirai seulement ce que je sais être nécessaire touchant ce que vos parents vous doivent : premièrement, que si vous êtes nécessitée, vous pourrez prendre les pensions pour votre secours et entretien, comme aussi le principal, si Dieu ne vous envoie d'autres secours, à la charge toutefois que tout sera reconnu être des deniers de cette maison ici, et que celle de Moulins s'en obligera, et à le rendre dans quatre ans ou six; et, pour cela, selon que vous me manderez par le retour de ce porteur, nous vous enverrons une procure pour recevoir ledit argent.

Certes, mon enfant, il n'y a pas grande apparence que nous puissions vous aider que par cette voie-là; les charges de celte maison sont extrêmes, car nous sommes forcées de bâtir et d'acheter les places pour cela. Priez Dieu qu'il nous assiste, car nous ne pouvons faire joindre M. le fiscal. Il est vrai que pour cela nous en serons quittes pour de l'argent; mais le

jardin de Saint-Dominique est notre grand fléau, j'espère pourtant que Dieu nous assistera,

Ma sœur de Gouffier nous mande qu'elle s'en ira bientôt, et que cette maison commence à s'accommoder. Dieu, par sa bonté, le veuille ! mais il est bien difficile, sinon que le nombre des filles y croisse.

Monseigneur revint à soir; il a dit ici la sainte messe, mais incontinent multitude de gens l'ont emmené; il se porte trèsbien, grâce à Dieu. Je ne vois pas que je le doive avertir de cette occasion; je le ferai pourtant parce qu'il ne pourrait écrire, car, outre les visites, la Saint-Pierre [es liens] le tient trop attaché à l'église.

Je vous écrivis fort longuement environ la fête du Très-Saint- Sacrement, et cette fois-là nous vous mandâmes la grande affliction dont Dieu nous avait visitées par la mort de mon pauvre fils de Thorens; sa chère petite est grosse, elle est ici auprès de nous. Sa sœur s'en va avec madame de la Fléchère. M. de Lespine et le très-bon M. Grandis sont morts, et encore AI. Desouches bien malade1 : voilà de grandes pertes pour le collège de Saint-Pierre, mais surtout de M. Grandis, homme de parfaite sainteté que chacun pleure et regrette pour l'extrême perte que l'Eglise a faite. Les seigneurs de Genève même, forcés par sa rare vertu, le regrettent et disent que c'était un ange du ciel; certes, cette mort me toucha jusqu'au fond du cœur. Monseigneur en a ressenti et ressent une douleur nonpareille. Encore ce matin les larmes lui en venaient aux yeux ; il n'était [pas] ici quand il mourut. Enfin les maladies sont grandes et dangereuses en cette ville.

J'eusse bien désiré que Monseigneur n'y fût retourné, au moins qu'après la fin d'août; mais Dieu en aura soin, s'il lui plait, et nous le conservera. Il a été six semaines par son dio-

1 Tous trois chanoines de la cathédrale.

cèse, où il a fait tant de bonnes œuvres, que c'est chose digue de louer Dieu; mais il travaille si extraordinairement qu'il ne pourrait subsister sans l'aide particulière de Notre-Seigneur. Cetle sainte âme va toujours se sanctifiant et avançant du côté delà désirable éternité, et ne s'arrêtera qu'il ne soit aux rangs de ces grands et anciens Pères et Prélats de l'Eglise; failes fort prier pour lui. Nous avons peu souvent la consolation de le voir depuis un an ; mais j'en ressens tant plus de voir son train. Dieu nous rende dignes filles d'un tel Père! Il me semble que tout ce qu'il nous a jamais dit et dira doit être parfaitement accompli.

Or sus, c'est pour votre consolation que je vous dis ceci, et que, grâce à Dieu, nos Sœurs vivent avec la plus grande douceur et joie spirituelle qu'il est possible, ayant un grand soin et désir pour l'entière observance.

Nous n'avons encore reçu la dépèche de Rome, l'on est toujours en incertitude de quel côté Monseigneur ira pour Pavent et le carême. Dieu, par sa bonté, fasse de lui et de nous toutes sa très-sainte et seule très-adorable volonté !

Je vous prie que nos Sœurs m'excusent pour ce coup ; je leur ai écrit il n'y a pas longtemps; qu'elles relisent nos lettres, et fassent bien ce que vous leur direz : enfin il faut toujours être attentives à la sainte humilité, simplicité et parfaite obéissance. Dieu nous étant présent, rien ne nous sera impossible. Je les salue toutes très-cordialement, et tout particulièrement ma bonne et très-chère Sœur Verne , que je souhaite toute douce et innocente en l'école de Notre-Seigneur; certes, je la chéris cordialement pour la bonté de son cœur qui a voulu enfin se consacrer sans réserve à l'amour et service de son Dieu, notre bon Sauveur; mandez-nous leurs noms.

Adieu, ma très-chère Sœur ma fille; je prie Dieu qu'il vous remplisse de ses saintes grâces, afin qu'en vraie humilité et douceur vous le serviez en la personne de ses

chères épouses; je ne peux oublier ma Sœur Gabrielle [Bally ] que j'aime tant. Je suis loule vôtre, ma mie, de tout mon cœur.

[P. S.] S'il y a moyen, ma très-chère Sœur, je vous supplie de nous envoyer par ce porteur deux livres de laine pour achever de fournir une robe [soutane] pour Monseigneur; il ne s'en trouve ni à Lyon, ni à Genève qui se puisse filer comme il faut ; nous payerons bien le port et le prix, assurez-en le messager. M. de la Valbonne est président ici, l'autre s'étant noyé.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

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