‹ LettresChapitre 2 sur 17 · I — A JEAN DE MOREL · texte numérisé non relu

I — A JEAN DE MOREL

Monsieur et frère, à ceste heure congnoys-je véritablement que je suys sourd, puys que je demeure si longuement sans entendre ung seul mot de votz nouvelles. La craincte que j'ay

* Lettre autographe inédite (Lat. 8589, f. 44).

qu^elles soient aultres que bonnes me contrainct de vous prier me mettre hors de ceste peine et me faire, sMl vous plaist, entendre de vostre disposition et de madamoiselle de Morel \ que je pense de cest heure estre de retour des champs, avec nostre Camille % en soti aultre petit mesnaige ^ Il me desplaist que ma disposition ne

1 Antoinette de Loynes, mariée en secondes noces à Jean de Morel, C'était une femme lettrée; on trouve d'elle une épître latine à l'ami de son mari, L'Hôpital, dans un ms. de la coll. Dupuy (699, f. 24), une autre à Utenhove au no 10827 du fonds latin (f. 141), et des vers disséminés dans plusieurs recueils du temps. Citons notamment un sonnet sur la mort de Du Bellay, imprimé pour la première fois dans l'ouvrage intitulé : Epitaphium in mortem Henrici... secundi, per Carolum Utenhovium... plus les Épitaphes sur le trespas de loach. du Bellay. Paris, de l'imprimerie de R. Estienne, i56o.

2 Camille, fille aînée de Morel, a été louée à l'envi par les poètes et les savants, qui se réunissaient chez son père. Son maître Utenhove lui avait appris le latin et le grec, ainsi qu'à ses sœurs. Elle parlait de plus l'italien et l'espagnol. On trouve des lettres originales de Camille de Morel dans la Collectio Camerariana, à Munich, et dans la correspondance de Sainte-Marthe (Bibl. de l'Institut 292, iF. 44 et 46).

«> Dorât, dans une longue épître latine à Utenhove {Variorum poematum silva... Bàle, i568, à la suite d'un recueil de Buchanan), décrit la maison des champs de Morel ; mais par un manque de précision, commun à presque tous

me permect de vous aller voyr; ce sera à la première commodité; et ce pendant vous me ferez, s'il vous plaist, ce bien de me faire entendre quelque chose de madame de Savoye ^ J'ay différé de vous envoyer le mémoyre de la lectre que je luy demande, jusques à ce que je feusse adverty si mons"" Forget - sera de retour de la court. J"*ay quelque chose de nouveau de Romme sur la mort du feu pappe % qui est fort bien faict; je

les poètes du xvie siècle, il néglige de nous dire où elle se trouvait. La maison de ville de Morel devait être à cette époque rue Pavée, près l'église Saint-André des Arcs (V. la suscription d'une lettre à lui adressée en i563).

1 La célèbre protectrice de la Pléiade, Marguerite de France, duchesse de Berry, tille de François I^r, venait d'épouser, le 9 juillet i5bg, le duc de Savoie, Emmanuel- Philibert Téte-de-fer. Son départ de la cour de France fut un deuil pour « tous amateurs de la vertu et des bonnes lettres », ainsi que le dit Du Bellay dans la lettre VL

2 Secrétaire de Marguerite de France. Elle le cite dans une lettre à M. de la Vigne, du 22 décembre i557 (Fr. 4129, f. 41). L'évéque de Toulon en fait mention en i562 (Lat. 8589, f. Sj^ Du Bellay lui adresse le sonnet GLXXVII« des Regrets. V. aussi Ronsard, éd. Blanchemain, t. V, p. 336.

3 Paul IV, de la famille des Caraff'a, élu le 23 mai i555, mort le 18 août 1539. Du Bellay, étant à Rome, avait célébré son élection {Sur le papat de Paule IV. Œuvres, t. II. p. 74).

VOUS en feray part quand j^auray ce bien de vous

voyr. Et con questo vi bascio le mani et mi ra-

comendo.

Vostre obéissant et affectionné amy à vous

faire service,

J. Dubellay.

Il — ^ A JEAN DE MOREL *

Monsieur, j'ay veu ce que m'avez escript et suys fort déplaisant de la mort de pauvre feu mons"" de la Vigne ^ tant pour la .perte de sa per-

1 Lettre autographe (F. 10485, f. 187).

2 Jean de la Vigne, conseiller du roi Henri II et son amt bassadeur auprès du Grand Seigneur, mourut pendanson retour en France en octobre ou novembre i55g. (V. une lettre de l'évêque d'Acqs, ambassadeur à Venise, datée du 10 nov. dans Charrière, Négociations de la France dans le Levant, t. Il, p. 6o5). Les lettres qu'il reçut du roi, de la reine et des principaux personnages de la cour, durant son séjour à Constantinople (i557-5g), sont conservées à la Bibl. Nat. (Fr. 4129). On y trouve quatre lettres de Marguerite de France, encore duchesse de Berry (ft". 41-45).

sonne que celle qu'y peult avoir faicte mon pauvre filleul ^, qui en doibt estre maintenant en grand peine. Je croy que Ton aura esgard de faire quelque récompense à ses serviteurs, mesmes à ceulx qui Pont servy en tel estât que mondict filleul.

Celuy, comme vous distes, qui en a mandé la première nouvelle, n'aura pas failly de demender la meilleure pièze, si est-ce que Ton fera tort, ce

Elle les signe : « Vostre bonne amye, » et les adresse « à M. d'Auvilliers ». L'une d'elles témoigne que la duchesse prit la défense de son protégé contre des calomnies dont il fut Tobjet pendant son ambassade. 11 récompensa cette amitié en la faisant son héritière (Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, t. V. p. Sy et 68; Lettres de Marguerite de France, publiées en i88i, par M. Tamizey de Larroque, dans la Revue historique, d'après les originaux de Saint- Pétersbourg).

1 Ce filleul de Du Bellay pourrait être Joachim Dallier, sieur du Plessis, qui était né du premier mariage d'Antoinette de Loynes avec Lubin Dallier, avocat au Parlement. 11 remplissait auprès de M. de la Vigne les fonctions de secrétaire (Charrière, t. 11, p. 6o5). On trouve plusieurs lettres de ce beau fils de Morel dans la correspondance de celui-ci. (Lat. 8589, ft". 45-53). Il fut protégé par Tévéque de Toulon, et entra au service de la duchesse de Savoie, qu'il accompagna au-delà des Alpes, ainsi que le témoigne sa lettre écrite de Chinon, où il se trouvait avec la cour, et datée du i3 mai i56o.

me semble, à madame de Savoye, si on ne laisse en sa disposition les abbayes dudict s'^ de la Vigne, attendu qu'il estoit sa créature et qu'elle les luy avoit faict donner. Mons"" de Tholon * ne s'y endormira pas. Si par vos lectres il vous plaisoit luy en toucher quelque mot, affin que, faisant pour luy, il feist quelque chose pour ses amys, l'occasion ne seroit pas maulvayse, et je vous en auroys tousjours nouvelle obligation. In ogni modo ce seroit follye de se mectre en fraiz pour en faire aultre diligence, veu ce que dessus. J'ay veu la proffétie de Nostradamus dont nous ne fauldrons, mons"" Cacault et moy, à vous ayder

1 Jérôme de la Rovère, piémontais, évêque de Toulon, plus tard archevêque de Turin et cardinal {Gall. Christ. t. I, p. 753 D). Élevé en France, il fut l'un des serviteurs les plus dévoués de la duchesse Marguerite. Il prononça deux oraisons funèbres de Henri II, Tune à N. D. de Paris, l'autre à Saint-Denis, imprimées par H. Estienne en lôSg. Sa liaison avec Du Bellay est attestée par Aubert, qui le nomme avec Morel parmi les meilleurs amis du poète [Elégie sur le trespas de M. I. du Bellay, par G. Aubert, de Poitiers. Œuvres, Rouen, lôgy, p. 523). L'amitié qui l'unissait à Morel était plus étroite encore. Il lui envoie de Rivoli en Piémont, et de Poissy, pendant le colloque, deux lettres signées « Vostre plus affectionné et obéissant amy et filz, Hiero. E. de Tolon. » (Lat. 8589, ff. 35 et 37, années i56i et i562).

LETTRES DE JOACHIM DU BELLAY 2i)

à rire de ladicte profetie *. En récompense de quoy je vous envoyé ung distique que Ton me bailla hyer qui me semble assez à propoz pour Texplication de ladicte profetie.

Nostra damus, cum verba damus, nam fallere nostrum est, Et cum verba damus, nil nisi nostra damus -.

Je ne scay si Taurez veu quelque foys, mais je le trouve bien gentil.

J'ay trahy ou traduict beaucoup plus de la moitié de nostre besongne^, mays en vers alexandrins, car les aultres ne me satisfont en si grave matière % et m'eust fallu user d'une infinité de

^ Nostradamus fut lié avec Morel, comme le prouve une lettre qu'il lui envoie, en i56i, « du vallon de Craux en Provence » (Lat. 8589. f. 28).

2 Ces vers, qui ont été attribués à Jodelle et à Bèze, dit M. Marty-Laveaux, se trouvent, sous la forme suivante, dans \qs Alhisiones de Charles Utenhove :

Nostra damus cum falsa damus, nam fallere nostrum est, Et cum falsa damus, nil nisi nostra damus.

3 II s'agit du Discours au Roi de Michel de l'Hospital que Du Bellay traduisait du latin, et dont il est question dans la lettre suivante. Le discours fut présenté au roi François II, peu après son sacre, qui eut lieu le 18 septembre 1559. Les deux lettres qui en font mention ne sont donc pas antérieures à cette date.

* Du Bellay, pour les sujets sérieux, préferait à juste titre le vers de douze syllabes au vers de dix. Ronsard

périphrases, dont je me feusse beaucoup eslongné de la nayfveté de mon autheur, que je m^esforce de représenter le plus au naturel qu'il m'est possible. Vous voyrez de quoy et en jugerez.

Et con questo vi bascio le mani.

Vostre obéissant frère, serviteur et amy.

J. Dubellay.

(Au dos) : La main volante et plume de du Bellay ^

Il[ — A JEAN DE MOREL^

Monsieur, depuys le partement d^Horace, je me suys advisé qu'il seroit bon et presque nécessaire d'envoyer une coppie de la translation de l'épistre

pensait de même; il se vante d'avoir mis en vogue notre alexandrin; s'il a écrit la Franciade en vers de dix syllabes, c'est, dit-il, qu'il y a été obligé par Charles IX. V. son Art poétique (éd. Blanchemain, t. VII. p. 33g).

1 Ces mots, et ceux qui se trouvent au dos de la lettre suivante, sont de l'écriture de Jean de Morel.

2 Lettre autographe (Fr. 10485, f. 189).

de Mons"" de THospital à Monseig'' le Gard^^ de Lorraine, ne videatur sibi neglectus fuisse*. Et n'est besoing d^ mectre Tépistre liminaire à la Royne mère, car Tépigramme de Mons"" de THospital suffira pour luy, puys que le latin luy est dédyé -. Et pour ce que nous n'en avons point de prest que celuy que vous avez faict relyer pour Madame de Savoye, il me semble quUl seroit bon de le luy envoyer (je dy à mondict seig^ le Card^^) par mesme voye. Et j'en feray escripre et relyer un aultre tout pareil pour madicte Dame de Savoye; car, n'estant à la court, on peult plus

1 Cette lettre nous montre Du Bellay distribuant à ses puissants protecteurs ses œuvres encore manuscrites. Il s'agit ici du Discours au Roi... escript premièrement en vers latins et présenté au roy François II peu après son sacre par Messire Michel de l'Hospital, lors premier président des Comptes et Conseiller du Roy en son privé conseil, à présent Chancellier de France, et depuis mis en vers françoys par J. du Bellay, ainsi que le porte la première édition, qui en fut faite en i566 (V. Œuvres, éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 477 et 568). Du Bellay traduisit aussi, peu de jours avant sa mort, mais en le développant, un second « discours au roi » de L'Hospital.

2 Le premier discours est précédé d'une épigramme dédicatoire de L'Hospital au Cardinal de Lorraine, traduite, comme le reste, par Du Bellay. Il n'y a aucune trace d'épître préliminaire à Catherine de Médicis.

commodément différer pour son regard que pour celuy de mondict seig'" le Card''^ Quant à la Royne régnante', Pépistre en faict assez mention, et me semble que celuy de la Royne mère suffira pour toutes deux. Et sur ce je me recommende^

Vostre obéissant frère, serviteur et amy,

J. Dubellay.

(Au dos) : Promesce de faire escrire et relier une aultre copie pour la miene.

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