VI A JEAN DE MOREL
Monsieur et frère, ne m^ayant (comme vous sçavez) permis mon indisposition de pouvoir faire la révérence à Madame de Savoye depuis la mort du feu Roy ^ (que Dieu absolve) j^ay pensé que pour réparer ceste faulte et pour me ramentevoir tousjours à sa bonne souvenance, je ne luy pouvois faire présent plus agréable que ce que je vous envoyé pour luy présenter, s^il vous plaist, de ma part^. C'est le Tumbeau latin et françois
1 Copie (Lat. 8589, f. 32), Cette lettre a été imprimée avec quelques légers changements sous le titre de « Lettre à un sien amy, » dans le Tombeau dont il est question ici: Tumulus Henrici II... per Joach. ^ellahim. Idem ^allice totidem versibus expressum per eumdem... Parisiis, apud Federicum Morellitm, i55g. {V. Œuvres, t. II, p. 472 et 567.)
2 Henri II avait été blessé, au tournoi donné en l'honneur du double mariage de sa sœur Marguerite avec le duc de Savoie, et de sa fille Elisabeth avec le roi d'Espagne ; il était mort au palais des Tournelles, le 10 jtiillet.
3 Du Bellay avait déjà beaucoup travaillé à l'occasion du mariage de sa protectrice. Non content d'avoir fait les Inscriptions du tournoi, il publia un Epithalame sur le
du feu roy son frère , basty de ferrementz de nostre mestier, sinon de telle estoffe et artifice qu^il eust bien peu estre d^une meilleure main, pour le moings de telle révérence et dévotion que pour ce regard il ne doibt céder ny à Pexcellence du Mausolée , ni à Porgueil des Pyramides Egiptiennes. Je l'eusse bien peu enrichir, si j'eusse voulu, de figures et inventions poëticques , et Toeuvre en estoit bien capable, comme vous pouvez penser. Mais il m'a semblé que pour la dignité du subject et pour rendre l'œuvre de plus grande Majesté et durée, un ouvraige Doricque, c'est-à-dire plein et solide, estoit beaucoup mieux séant qu'ung Corynthien de moindre estoffe , mais plus élabouré
mariage de très illustre prince Philibert Emamiel duc de Savoye et très illustre princesse Marguerite de France. Il devait être récité au festin nuptial, qui ne put avoir lieu, par les trois filles de Morel et leur jeune frère Isaac. (V. Œuvres, t. II, p. 422.) J'en ai trouvé 1' « ordonnance » dans un manuscrit du fonds français (4600, f. 3o2): Camille devait être habillée « en Amazone ou en habit de Pallas, l'armet en teste, laGorgonne en son bras gauche », Lucrèce « en gentildone romaine » et Diane « en Nymphe et Déesse, son arc et flesche au poing. » Le poète aurait été représenté par Isaac de Morel, « habillé en Orphée à l'antique, couronné de laurier, une harpe à la main. » Cette mise en scène assez curieuse appartient évidemment à Du Bellay.
d'artifice et invention d'Architecture. Or, tel qu'il 2st, si madicte Dame s'en contente j'estimeray mon labeur bien employé ne m'estant , comme vous sçavez, mieulx qu'homme du monde, jamais proposé aultre but ny utilité à mes estudes, que l'heur de pouvoir faire chose qui lui feust agréable, j'avois (et peult estre non sans occasion) conceu quelque espérance de recevoir quelque bien et advancement du feu Roy plus par la faveur de madicte Dame que pour aultre mérite qui fust en moy. Or Dieu a voulu que je sentisse ma part de ceste perte commune, m'ayant la fortune par le triste et inopiné accident de ceste douloureuse mort, retranché tout à ung coup , comme à beau- :oup d'aultres, toutes mes espérances. Ce désastre avec le parlement de madicte Dame, qui (à ce que j'entends) est pour s'en aller bien tost es pays de Monseign"" le duc son mary ^ m'a tellement estonné et faict perdre le cœur, que je suis délibéré de jamais plus ne retenter la fortune, m'ayant, nescio quo fato, esté jusques icy toujours si ma-
1 Elle était encore à Blois le 19 novembre iSSg. Le 17 décembre elle faisait son entrée à Lyon, se rendant à Nice. V. Lettres de Catherine de Médicis, publiées par M. H. de la Perrière, tome I, Parie, 1880, p. 12g.
rastre et cruele , mais abdere me in secessum aliquem, avec ceste brave devise pour toute consolation, Spes et fortuna valete. Et qui seroit si fol de ce vouloir doresnavant travailler Fesprit pour faire quelque chose de bon, ayant perdu la faveur d'ung si bon prince, et la présence d^une telle princesse , qui depuis la mort de ce grand Roy François , père et instaurateur des bonnes lectres, estoit demourée Punique suport et refuge de la vertu et de ceulx qui en font profession? Je ne puis continuer plus longuement ce propoz sans larmes, je dy les plus vrayes larmes que je pleuray jamais. Et vous prye m^excuser si je me suis laissé transporter si avant en mes passions , qui me sont (comme je m'asseure) communes avecques vous et tous ceulx qui sont comme nous admirateurs de ceste bonne et vertueuse Princesse, et qui véritablement se ressentent du regret que son absence doit apporter à tous amateurs de la vertu et des bonnes lectres. Quand à moy (et hoc mihi apud amicum liceat), encores que iusques icy j'aye enduré des indignitez de la fortune aultant que pauvre gentilhomme en peult endurer, si est-ce que pour perte de biens , d'amis et de santé , et si quelque aultre chose nous est plus chère en ce
monde, je n^ay jamais esprouvé si grand ennuy queceluy que j'ai receu de la mort du feu Roy, et du prochain départementde madicte Dame qui était le seul appuy et columne de toutes mes espérances. A tous le moings si ceste fascheuse et importune surdité qui me contrainct de demourer continuelement enfermé en une chambre , eust attendu quelque aultre saison, et ne m'eust osté si mal a propoz le moyen de pouvoir faire la révérence à madicte Dame, et lui baiser les mains devant son partement : j'aurois moings d'occasion de me plaindre de ma fortune, mais vous ferez, s'il vous plaist, ce debvoir pour moy. Et cependant ne m'estant permis d'accompaigner ses aultres serviteurs en ce voyaige ^ ou partye d'icelui, je la suyvray avecques prières et vœutz pour sa bonne prospérité et santé, et avecques cette humble affection, révérence, et dévotion que je lui doy, accompagnée d'ung perpétuel regret de son absence. Ce qui me reste de consolation c'est une conscience de bonne , pure et sincère volunté envers Dieu et
1 Parmi ces serviteurs se trouvait le chancelier de la duchesse, Michel de l'Hospital, qui a raconté son voyage en vers latins, et qui resta auprès de Marguerite, à Nice, jusqu'à la fin de mars i56o.
envers les hommes, avecques ung contentement, ou (s^il fault dire ainsy) ceste gloyre, qu^ayant en la profession où j'ay esté poussé, plustot par nécessité que par élection, rencontré tant d^heur que de plaire à madicte Dame, je me puis vanter d'avoir esté agréable à la plus saige, vertueuse et humaine Princesse qui ait été de son temps ^ Et sur ce , Mons"" et frère , pour ne vous ennuyer de plus longue lectre, encores que je m'asseure ce discours vousestre aultant agréable qu'aultre pourroitestre, je feray fin pour me recommander bien affectueusement à vostre bonne grâce, et suplier le Créateur vous donner en parfaicte santé heureuse et longue vye.
De vostre maison au cloistre Nostre Dame, ce iij'' d'octobre iSSg.
Vostre obéissant frère et affectionné amy
à vous faire service,
J. Du Bellay.
(Au dos) : A Monsieur et frère Monsieur de
1 Le témoignage universel des contemporains atteste que ce ne sont point là des louanges banales envers la duchesse Marguerite. V. son éloge dans Brantôme {Œuvres complètes, éd. Lalanne, t. VIII, p. 128) et dans le P. Hilarion de Coste {Éloges et vies des Reynes, Princesses.. Paris, i63o, p. 426.)
Morel. — Copie d'une lectre de feu Mons"" de Go-
nor, Joachim du Bellay, à moy sur le département de Mad"^*" de Savoye K