‹ LettresChapitre 6 sur 17 · VII — AU CARDINAL DU BELLAY · texte numérisé non relu

VII — AU CARDINAL DU BELLAY

Monseigneur, si mon indisposition et les affaires, qui me tiennent par deçà ^ pour la conservation de ma maison, m'eussent permis de vous aller trouver pour me purger en vostre présance de ce qu'on m'a callomnieusement imposé envers vous, comme j'ay veu par voz lectres que

^ Ces mots sont de la main de Morel. Ils montrent que, contrairement à l'opinion de l'abbé Goujet, adoptée par M. Marty-Laveaux (iVo?fc<?, p. X), Joachim du Bellay porta le titre de seigneur de Gonnord, en Anjou, après la mort de son frère aîné. On peut rapprocher la dédicace de Ch. Fontaine, citée plus loin p. 86. Toutefois les cousins de Joachim ne l'appellent jamais que Mons^ de Lire.

2 Copie (Lat. 8584, f. 86). V. plus haut, p. 9. Je crois inutile de signaler les ratures.

^ En France.

Mons'^ de Tolon ^ m'a ces jours passés communicquées, je n'eusse esté contrainct de vous ennuyer de ceste longue et fascheuse lectre, ny vous en peine de la lyre ; ce que je vous supplie très humblement de faire, tant pour la mémoyre de ce peu de services que je vous ay faict que pour la révérence du lieu que vous tenez, qui vous oblige (ce me semble) d'ouyr ung chascung en ses justifications. Ce que je doy le plus craindre en cecy, ce seroit que l'opinion que vous pourriez avoir conceue de moy et l'impression qu'on vous en auroit donnée m'eust entièrement fermé le passaige ; mais je m'asseure tant de vostre accoustumée et naturelle bonté, que ce préjudice ne me fera condemner indicta causa^. Et d'autant plus je m'en asseure, que vous mesmes, Monseigneur, avez souvent esprouvé et esprouvez encore tous les jours les traicts de la calumnie, à vostre grand honneur et à la confusion de voz ennemys. Or, pour venir au faict, et afin que, mettanf toute opinion et toute passion à part, vous puissiez juger si je suys digne d'une telle indignation

^ V. une note sur la lettre II, p. 28.

2 Pour les mots latins de cette lettre le copiste a employé une autre écriture que pour le reste du texte.

que celle que vous monstrezpar vosdictes lectres, je vous supplye très humblement, Monseigneur, de lyre patiemment tout ce discours, ou si je vous ments d'ung seul mot, ne si par artifice je vous diesguise rien de la vérité, je me soubzmetz à estre estimé tel de tout le monde et pis encore, (si pis se peult imaginer) qu^il vous a pieu me dépeindre par vosdictes lectres.

Vous entendrez donc, s^il vous plaist, Monseigneur, qu'estant à vostre service à Romme je passoys quelque foys le temps à la poésie latine et Françoise, non tant pour plaisir que je y prinsse que pour ung relaschement de mon esperit occupé aux affaires que pouvez juger, et quelque foys passionné selon les occurrences, comme se peult facillement descouvrir par la lecture de mes escritz, lesquelz je ne faisois lors en intention de les faire publier, ains me contentois de les laisser veoir à ceux de vostre maison qui m-'estoient plus familliers ; mais ung escrivain Breton ^ que de ce temps là je tenois avec moy en faisoit des coppies secrettement, lesquelles, (comme je

' Un certain Breton ou Le Breton est raillé deux fois dans les Regrets et particulièrement dans le sonnet LVIII. V. lettre IX, où il est question d'un Le Breton, secrétaire

découvry depuys) il vendoit aux gentilzhommes François qui pour lors estoient à Romme, et mons"" de St-Ferme ^ mesmes feut le premier qui m'en advertit. Or, estant de retour en France, je fus tout esbahy que j'en trouvé une infinité de coppies imprimées tant à Lyon que Paris, dont je mys de ce temps là quelques imprimeurs en procès, qui furent condamnés en amendes et réparations comme je puys monstrer par sentences et jugement donnez contre eulx. Voyant donc qu'il n'y avoit aulcun remède et qu'il m'estoit impossible de supprimer tant de coppies publiées par tout, joinct que le feu Roy (que Dieu absolve) qui en avoit leu la plus grand part, m'avoit commendé de sa propre bouche d'en faire ung recueil et les faire bien et correctement imprimer,

du cardinal de Lorraine, pour qui Joachim paraît fort mal disposé. A ce même N. Le Breton est dédié le très rare Discours de la Court imprimé en i558 par Philippe Danfrie Cf. Lettres inéd. du Cardinal d'' Armagnac, publiées par M. Tamizey de Larroque, 1874, p. 55.

1 Etienne Boucher, abbé de Saint-Ferme, au diocèse de Bazas, abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. Il s'occupa longtemps des procès de Catherine de Médicis en Italie, et, en récompense de ces services, devint évêque de Quimper en i56o. V. Lettres de Catherine de Médicis, publiées par M. H, de la Perrière, t. I, p. 107.

je les baillé à ung imprimeur sans aultrement les revoir \ ne pensant qu'il y eust chose qui deust offencer personne, et aussi que les affaires, où de ce temps là j'estoie ordinairement empesché pour vostredict service, ne me donnoient beaucoupt de loisir de songer en telles resveries, lesquelles toutes fois je n'ay encore entendu avoir esté icy prinses en mauvoise part, ains y avoir esté bien receues des plus notables et signalez persounaiges de ce Royaulme, dont me suffira pour ceste heure alléguer le tesmoignaige de Mons*" le chancellier Olyvier, personnaige tel que vous mesmes congnoissés. Car ayant receu par les mains de Mons"^ de ^ Morel ung semblable livre que celuy qu^on vous a envoyé, ne se contenta de le louer de bouche, mais encores me feist ceste

î Les Regrets et autres œuvres poétiques de Joach. du Bellay, Ang. ont été imprimés par Fédéric Morel en i558. La seule édition complète est celle de 1876. (Paris Liseux). Ils sont dédiés à M. d'Avanson, ambassadeur de France à Rome, Tun des adversaires politiques de Jean du Bellay. Le poète ne se justifie pas de ce fait dans sa lettre, et il est probable que le cardinal n'en parlait point dans la sienne; mais ce n'en était pas moins là un nouveau grief.

2 De, ici et trois lignes plus bas, est ajouté d'une autre main; même remarque pour la même particule dans la

faveur de l'honorer par escript en une espitre latine qu'il en escrivit audict de Morel K L'extraict de ladicte epistre est imprimé au devant de quelques myennes euvres latines ^ que vous pourrez veoir avec le temps. Et je l'ay bien voullu insérer en la présente de mot à mot en Tame que j'ay enclos cy dedans ^, Par là, Monseigneur, vous pourrez juger si mon livre a esté si mal receu et interprété des personnaiges d'honneur comme de ceulx qui le vous ont envoyé avec persuasion si peu à mon advantaige. Je ne sçay à la vérité qui me peult avoir preste ceste charité, etnevoudrois obliquement taxer personne; mais ilz me semblent

suscription de la lettre de Ch. Fontaine (v. plus loin p. g5). Cette adjonction est-elle de Morel, dont je crois reconnaître l'écriture dans certaines annotations du ms. 8584?

^ J'ai trouvé l'original de cette lettre parmi la correspondance de Morel (Lat. 8689, f. 84); je la publie dans l'appendice I.

2 Joachimi Bellaii Ayidini poematiim libri quatuor... Parisiis, apud Federicum Morellum... i558.

3 L'opinion d'un homme respecté de tous, comme l'était François Olivier, devait avoir de l'importance aux yeux du cardinal du Bellay. Mais n'y avait-il pas de la part de Joachim une certaine malice à lui envoyer une lettre dont les dernières lignes condamnaient ceux qui n'avaient pas fait la fortune du poète?

lettrb:s de joachim du bellay 47

qu'en cela ilz ont fort mal noté ce que dit Martial en une scienne épistre* : « Absit ab epigrammatis meis malignus interpres ». Et au mesme lieu: « Pessime facit qui in alieno libro ingeniosus est ». Or ne voyant, Monseigneur, en toute ceste belle accusation , aliquod certiim aut dijinitiim crimen^ auquel je puisse répondre particulièrement, je me contenteray de dire generallement qu'en tout le livre il ne se trouvera poinct expresse nec tacite que j'aye en rien touché vostre honneur. Au contraire se trouvera qu'en plusieurs endroicts jeme suys mis en devoir de le deffendre, si quelqu'un Teust vouUu offenser, mesmement au sonnet que j'ay aussi enclos cy dedans, auquel je parle apertement de vous et non par métaphore ou allégorie ^. Voilà, Monseigneur,

1 Martial. Epigr. lib. I. Epist. ad lectorem : Absit a jocorum nostrorum simplicitate malignus interpres nec epigrammata mea scribat. Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est.

2 Sic.

3 Le sonnet que le poète envoie au cardinal est le seul dans lequel il ait daigné parler de son protecteur, et encore sans prononcer son nom :

Si après quarante ans de fidèle service, Que celui que je sers a fait en divers lieux...

[Regrets, sonnet XLIX.)

comment j'ay voulu dénygrer vostre honneur, lequel tant s'en fault que je voulusse en rien offenser (qui seroit à moy non une meschancetay, mais ung vrai parricide et sacrilège) que pour le maintenir je voudrois, s'il en estoit besoing, hasarder le myen avec ma propre vye et tout ce que Dieu m'a donné en ce monde. L'on vous a, (à ce que je puys juger), vouUu persuader que je me plaignois de vous ; je respons que je ne me plaincts de vous, mais de mon malheur et de l'ingratitude de quelques ungs (si sourdis * liceat maledicere) qui, ayant receu tant de bien et d'honneur de vous, l'ont si mal recongneu que vous mesmes pouvez tesmoigner ce que tout le monde a peu veoir. Et quand, en quelque endroit de mes sonnetz,on vouldroit interpréter que les plainctes que je y faictz se doibvent nécessairement référer à vous, (comme on veoit ordinairement que ceulx qui se sentent vrais et fidelles serviteurs sont quelquefois plus prompts à se plaindre et passionner que les aultres), je ne veulx pas du tout nyer que, voyant beaucoup d'aultres, qui ne vous attuchent de si près que moy, ny de parenté ny

1 Sic.

de servitu *, recevoir tant de bien et d'honneur de vous comme ilz ont faict, il ne m'en soit eschappé quelque regret parmy les aultres^. Mais je pense vous avoir assez faict congnoistre par la continuation du service, que je vous ay depuzs faict et feray toute ma vye, s'il vous plaist, que telles plainctes ne procédoient de mauvoise voulonté ; et s'il m'est permis faire comparaison de moy à ung si juste personnaige, je pourrois alléguer à ce propos l'exemple de Job, lequel en son adversité dispute contre Dieu, alléguant son innocence et la grandeur de ses afflictions , qu'il dict n'avoir mérités, et sembleroit de prime face (à qui ne prendroit bien le sens de l'Escripture) ce que ses parents mesmes luy reprochent, qu'il blasphémast :ontre Dieu, qui toutesfois, congnoissant l'intencion de Job et son infirmité, à la fin de la dispute approuve la cause dudict Job et condenpne celle Je ses cousins : et Dieu veille qu'en ceste mienne adversité je n'esprouve encore ceste persécution de ceulx dont par raison je debvrois attendre toute îide et consollation et non pas recevoir tant

1 Sic. On retrouve le même mot vers la fin de la lettre.

2 V. notamment les sonnets XXIII, XXVIII, XXXII, XLVI,

de mal pour le bien que je pense leur avoir faict ^ . ^

Quant à Flnquisition, qui est le principal poinct dont Ton veult me faire peur, je vouldrois estre aussi asseuré, Monseigneur, de debvoir reguagner vostre bonne grac'e que j^ay peu de craincte de tel inconvénient. Je n^ay vescu jusques ,icy en telle ignorence que je n'entende les points de nostre foy, et prye Dieu qu'il ne me laisse pas tant vivre que de penser seuUement (non qu'escrire) chose qui soit contre son honneur et de son Eglise.

Ce qui m'a faict ainsy toucher les Carraffes en quelque endroict% a esté l'indignité de quoy ils usoient en vostre endroict, dont je ne pouvois quelquefois ne me passionner et en deschargeois ma cholère sur le papier. Tout le reste ne sont que risées et choses frivoles, dont personne (ce me semble) ne se doibt scandalizer s'il n'a les oreilles bien chatouilleuses. Quant aux

1 Ici l'allusion est très claire • Joachim a des « cousins » comme Job, et ce sont eux qui vont lui susciter les ennuis des lettres suivantes.

2 Les Caraffa, famille à laquelle appartenait le pape Paul IV, sont attaqués dans les Regrets, sonnets Clil etCV.

LETTRES DE JOACHIM DU BELLAY ri I

belles qualitez qu'il vous plaist me donner par vosdictes lettres, je les prents comme de mon Seigneur et Maistre, avec lequel [comme dict Davidi je ne veulx entrer en jugement; mais je ne craindray poinct de vous dire, encores que Démocrite excludat sanos Helicone poetas ^ , que ceulx qui me congnoissent et qui m'ont hanté familièrement, ne m'ont ce croy-je) en 'telle re'putation, et ne pense qu'en ma vye ny en mes actions il se soit encores rien trouvé digne de la cathène-.

Voilà, Monseigneur, la grande meschanceté que j'ay commise en vostre endroit, vous suppliant très humblement au reste de prendre en bonne part ce qu'en une si juste detfence que celle de mon honneur, j'ay respondu non à voz lectres. mais aux calumnies de ceulx qui m'ont déféré envers vous sans les avoir jamais, que je sache, otfencées ny de faict ny de parolle. Dieu le leur pardoint, car quant à moy toute la vengeance que

1 Horace, Epist. ad Pis., v. 295-7 : '

Ingenium misera quia fortunatius arte Crédit et excludit sanos Helicone poetas Democritus, bona pars non ungues ponere curât...

- Le vieux mot français est cadène ; Titalien difc'<^tena.

j'en désire, c'est qu'il me donne la grâce de prendre ceste persécution en patience, et à eulx de recongnoistre * le tort qu'ilz m'ont faict. Ce pendant. Monseigneur, ceste lectre portera tesmoignaige, envers vous et envers tout le monde, de mon innocence et de l'obéissance et servitu que je vous ay tousjours portée et porteray toute ma vye.

Monseigneur, je supplie le Créateur, etc. De / Paris, ce dernier jour de juillet iSSg.

Page 1