DUPLESSIS J
Ce 12 mai 1726
Mes très chères sœurs
Le Père Buttler qui passe par ici pour aller en Canada vous pourra dire qu'il m'a laisse en parfaite santë. Je l'ai instamment prié de vous dire de mes nouvelles, en vous donnant mes lettres. J'ai reçu les vôtres avec un plaisir particulier, et elles m'ont été rendnes plus exactement que les autres années, parceque vous les avez adressé à Paris. C'est la voie la plus sûre. Je voudrais bien être dans l'occasion de gronder ma chère sœur de l'enfant Jésus sur le peu de fruit d'une retraite qu'elle a fait il y a 10 ans sur la conformité à la volonté de Dieu et sur la soumission aux ordres de la divine providence. Ah ! mes chères sœurs, souffrons avec patience tous les dérangements que nous ne pouvons empêcher. Combien Jésus-Christ eut-il à souffrir
des défauts grossiers que les apôtres conservèrent pendant tout le temps quHls demeurèrent avec lui. Cependant quelle douceur ! Quelle bonté ! Quelle ouverture de cœur à leur égard ! Quelle joie et quel contentement paraissait sur son visage quand il conversait avec eux ! malgré l'opposition de leurs inclinations aux siennes. Voilà le modèle que nous devons suivre pour conserver cet esprit de charité intérieure du prochain que Jésus-Christ nous a recommandé dans le discours qu'il fit la veille de sa mort. Une maxime bien propre à entretenir la paix avec le prochain et bien capable de nous conserver dans la tranquillité intérieure qui est nécessaire pour la sanctification de chacune de ses actions, c'est de nous faire une loi inviolable d'excuser toujours en nous-même les actions ou au moins les intentions de toutes les personnes qui nous paraissent se déranger quand nous ne sommes point chargés de leur conduite. Si dans une communauté tous les esprits d'accord se portaient vers Dieu avec une espèce de sympathie ce serait un paradis. On ne va pas en Paradis par le paradis même. Nos oportet per multas trihulationea intrare in regnum Dei, Si au lieu d'occuper notre esprit de mille pensées chagrinantes nous l'élevions tout d'un coup vers le ciel pour nous persuader que ce n'est que dans ce séjour de paix que nous verrons tous les esprits réunis tendre à une même fin ; tout d'un coup notre tristesse se changerait en joie. Vous le savez, mes chères sœurs. Dieu veut être servi avec joie : hilarem dolorem dUigit detis ; il veut même que notre joie dans ce monde ci soit parfaite. Volo ut gaudium vestrum ait plénum^ et cela malgré toute sorte de persécutions et d'humiliations, quelle joie dans les apôtres, dans les martyrs et dans tous les Sts. auperahundo gaudio in omni tri-
hulatione. Je suis persuadé qu'on ne saurait persévérer dans la vertu solide ni tendre à la perfection, quand on n'a point cette joie intérieure. Or on mérite d'être privé de cette joie intérieure qui est un don du St. Esprit, gaudium iîi spiritu Sto, quand on cherche autre chose que J.-C. et sa croix. Quand nous sommes tristes et chagrins, fouillons un peu dans les replis les plus secrets de notre cœur et nous verrons que ce n'est pas uniquement les intérêts de Jésus- Christ que nous cherchons. Hélas ce bon maitre sait que si la sympathie nous attachait ceux qui vivent avec nous^ nous leur donnerions bientôt dans notre cœur une place qui n'est dû qu'à ce divin sauveur. Aimons uniquement Jésus-Christ, ne cherchons point d'autre ami que lui. Vivons au milieu du monde comme s'il n'y avait que Jésus- Christ et nous. Bénissons Dieu de tout. Faisons continuellement sa volonté et goûtons le plaisir d'être à lui. Je ne crois pas qu'il y ait de motif plus capable d'engager une personne à la pratique de la vertu que de lui faire envisager le plaisir qu'elle y trouvera. C'est la méthode que je me suis préservé dans les sermons que je fais et si vous voulez que je vous rende compte de quelques uns, je vous dirai (jue je prêchai le jour de Pâques chez les dames hospitalières de cette ville sur la joie qu'on goûte e^ servant Dieu quand on pense souvent à J. C. ressussité. Je crois que je parlerai le jour de l'Ascension sur la consolation qu'on trouve dans les soufiFramces, lorsqu'on considère la gloire que Jésus- Christ nous prépare dans le ciel. Le jour de la Pentecôte sur le courage avec lequel on souffre tout pour Dieu quand on a reçu le St. Esprit ; pour Ste Madelaine quel plaisir c'est de souffrir quand on aime Jésus-Christ comme elle, pour l'Assomption la Ste- Vierge est placée au-dessus de
tous les Sts parce qu'elle a plus souffert que tous les Sts. Aimons J. C. et sa croix c'est dans ce divin amour que je suis M. C. S. tout à vous,
DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.
La Flesche ce 2ième juin 1726.
Mes très chères sœurs,
Voilà la 4ème et dernière lettre que je pourrai vous adresser cette année ^, la saison étant déjà avancée ; je l'envoyé à tout hasard par une personne qui part demain pour La Rochelle ; malgré la fatigue d'un sermon que je viens de faire sur la gloire du ciel je ne veux pas manquer cette occasion, et c'est pour moy un délassement bien agréable de vous témoigner combien je désire le moment où nous nous réunirons dans cette agréable séjour pour jouir des fruits du sacrifice que nous avons fait en nous privant du plaisir de nous en entretenir Je m'imagine qu'en apprenant que j'ai pris les ordres sacrés avec tant de précipitation vous vous imaginez que j'ai quelque dessein déjà for
i Nous lien avons r«.trouv<: que trjis.
mé pour la suite de ma vie ; mais je vous prie de croire comme je vous l'ai déjà mandé, que j'ai résolu selon le conseil que m'a donné le R. P. Gérard de ne prendre mon parti qu'après mon troisième an de noviciat, ainsi je ne pourrai vous en informer qu'alors. J'ai toujours eu une inclination particulière pour les missions soit de France soit des pays étrangers, et je vous avoue que j'aurais de la peine à résister à mon inclination si j'apprenais que je pourrais être utile à quelqu'idolâtre. Dans l'incertitude où je suis je vous conjure d'employer votre crédit et celui de vos amis pour obtenir de Dieu pour moi la grâce de suivre en tout les desseins de sa providence. Je suis venu ici avec quelque répugnance, et si j'avais suivi mon inclination j'aurais demandé à aller à Paris, mais je reconnais que Dieu m'a conduit en cela même selon mon avantage spirituel et pour l'intérêt de plusieurs âmes au salut desquels il a bien voulu m'employer. J'aurai de la peine à me défendre de donner une retraite pendant les vacances à une communauté religieuse qui me presse fort de cela, ce qui pourra différer le voyage que je compte faire à Paris. Mais qu'importe où nous soyons, pourvu que nous fassions la volonté de Dieu et que nous travaillions au salut des âmes unissonsnous mes chères sœurs à la croix de J.-C et servpns nous en pour ouvrir le ciel . Je suis avec l'affection la plus sincère Mes très chères sœurs
Votre très humble et obéissant
frère et serviteur en N. J.
DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.
J'ai écrit depuis très peu de temps à ma mère et à mon frère et si cette lettre n'arrive point en même temps celle-ci pourra leur être un témoignage que je jouis d'une parfaite
^ *^ 136 LETTKES DU P DUPLESSIS
santé ef queje prie Dieu tous les jours de nous accorder les grâces de le servir tous avec assez de fidélité pour mériter d'être tous réunis dans le ciel. Mes compliments à tous nos bons et bonnes amis en Jésus-Christ. Faites valoir, s'il vous plait, la confiance que j'ai en leurs prières.
A ma révérende mère
La révérende m£re de Sainte Hélène Religieuse hospitalière de VHôtel-Dieu de Québec
A Qtùébec.
à Paris ce ISavril 1727.
La Paix de N. S. J. C.
Le Père Danielou ^ avec qui j*ai vécu six mois sera pour moi une lettre parlante, comme il s'est embarqué pour régenter la philosophie et la théologie à Québec, voua aurez la consolation de le voir souvent. Vous me mandiez •de rassurer de votre reconnaissance par le soin qu'il prenait de vous informer de tout ce qui pouvait vous faire plaisir, je vous charge à mon tour de la même commission car j'en ai reçu toutes sortes d'amitiés, il pourra vous dire quelles sont les occupations qui m'obligent de faire mes lettres si courtes. Outre ma théologie que j'ai achevée et que j'ai trouvé le temps d'étudier assez pour dissiper les crain-
<i) Jean-Pierre, jésuite était encore à Québec en 1744.
tes du R. p. Gérard qui vous avait dit que je voulais sans, doute me contenter du degré de coadjuteur spirituel dans la compagnie, j'ai trouvé le temps de faire un petit coup d'essai en fait de mission. J'ai été en Normandie^ dans le diocèse de Rouen, où l'on faisait l'ouverture du jubilé. Pendant huit jours j'ai prêché deux ou trois fois par jour et confessé tous les jours depuis quatre heures du matin jusqu'à neuf heures du soir non pas des dévotes amusantes qui font perdre le temps, mais des pécheurs auprès desquels tous les moments m'étaient précieux. Je n'auraisjamais cru qu'il y eut tant de bien à faire dans ces sortes de missions . Un spectacle bien touchant pour moi était quand je sortais du confessionnal de voir ce pauvre peuple à genoux devant moi les mains jointes me prier de ne les point abandonner et de revenir le lendemain de grand matin au confessionnal m'assurant que leur salut dépendait de la confession qu'ils me feraient. Je disais mon bréviaire la nuit et pendant le jour je passais à l'exemple de nos anciens Pères du confessionnal à la chaire et de la chaire au confessionnal, et s'il n'avait tenu qu'à moi j'y aurais passé encore toute la nuit. Voilà mes chères Sœurs une partie des bénédictions que notre Seigneur accorde aux prières pleines de foi de ses chères épouses qui lui recommandent tous les jours un frère que leur exemple a attiré à son service. Attribuez les si vous voulez à l'union particulière que nous avons avec tant de serviteurs de Dieu dont les uns vivent encore ici-bas et les autres régnent dans le ciel et que cela vous engage à me recommander à eux encore avec plus d'instance. Quoiqu'il en soit ce sont des fruits de la croix de J. C. car j'ay remarqué que ce qui avait le plus touché dans mes discours ce sont ceux que j'ai fait sur la passion de Jésus-Christ le crucifix à la main. Vous le
savez mes très chères sœurs, les rapports particuliers que nous avons à cette adorable croix J'ai encore présent à l'esprit ce que le St. Père Bigot en dit à ma sœur Ste Hélène le jour qu'elle eut le bonheur d'être admise parmi les épouses de J. C. Nous avons épousé la croix, ne soyons pas surpris si J. C. qui nous aime bien particulièrement ne veut pas laisser passer un jour sans nous en faire sentir le poids. Affectionnons-nous y malgré nos répugnances et baisons respectueusement nos chaînes malgré les révoltes de la nature, adorons dans le silence et l'humilité la providence qui permet bien des choses qui nous chagrinent et tout occupés à nous unir intérieurement à Dieu malgré les dissipations extérieures tachons d'excuser en nous ce qui nous semble repréhensible dans les autres . . en un mot aimons la croix . Samedi prochain nous en célébrons l'invention ; je dirai la messe en union de la fête solennelle que vous en faites afin d'obtenir pour tous trois l'amour de la croix. Je continuerai tous les ans le jour de l'Invention et celui de l'Exaltation de la Ste Croix et le Vendredi de la semaine de la Passion à dire la messe à cette intention. Faites en part à vos bons amis. Pour la messe du 3ième dimanche du mois en l'honneur de St. Joseph, je commencerai d'abord que j'ai reçu votre lettre et je continuerai de tout mon cœur. En attendant que vous ayez fini nos autres dévotions en me faisant part des vôtres je dirai la messe pour nous en particulier 1^ le jour de la Transfiguration pour honorer les grandeurs de Jésus 'Christ notre bon maître. 2" le 1er jour de l'an son St. Nom. 3° le vendredi après l'octave du St. Sacrement son Saint Cœur. Pour honorer la Ste. Vierge. 1° ses grandeurs le jour de l'Annonciation. 2° son St. Nom le dimanche dens l'octave de la naissance. 3°^ Son Très St. Cœur le jour de son Immaculée Conception . .
pour honorer nos Ste. Anges gardiens et ceux des personnes au salut desquelles la providence veut nous employer, le 8 May, le 29 de septembre et le 2ième d'octobre . . pour le repos de Tâme de ce cher père qui a pris tant de soin à notre éducation. Le SOième d'octobre jour de sa mort, le 23 d'avril jour de sa fête et le premier jour de chaque mois qu'on peut dire une messe des morts, je dirai la messe pour luy ; unissez-vous à moi pour lui payer ce tribut de reconnaissance. Je le crois dans le ciel cependant je pense à lui tous les jours à la messe. S'il n'en a pas besoin il en appliquera à d'autres le fruit de nos prières.
A ma Révérende Mère,
La Révérende Mère Duplessis de Ste, Hélène Religieuse hospitalière de V Hôtel-Dieu de Qv^ec
à Québec.
Le P. Danielou vous remettra entre les mains la tra- "duction des Psaumes que vous m'avez demandée, en la lisant demandez à Notre Seigneur qu'il m'en donne l'intellL gence quand je récite mon office afin de fixer ma pauvre cervelle . . Mr. Priap le P. Danielou et moi nous avons cherché et fait chercher ces petits livres que vous deman- "diez pour la dévotion du St- Cœur de Marie mais nous n'avons pas pu en trouver. Le P. Danielou vous dira des nouvelles des dames Le Noir et Conradin, je les fis mettre en colère la dernière fois que nous les allâmes voir en leur faisant accroire que je voulais retourner en Canada. Je ne vois presque personne ici de nos parents. Le soin de nos pensionnaires emporte presque tout le temps que je ne donne pas à mon étude et je vous avoue qu'un Jésuite à l'âge où je suis qui veut se mettre en état de remplir ses devoirs ^ de quoi s'occuper. Au milieu de tout cela je suis con-
tentet je me porte à merveille. La volonté de Dieu me tient lieu de tout. C'est dans son amour que je suis de tout mon cœur Mes très chères sœurs Votre très obéissant serviteur et frère
DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.
XXXTII
à Paris ce 15 Mai 1727
Mes très chères sœurs,
La Paix de Notre Seigneur.
Vous m'avez fait un plaisir bien sensible en m'envoj^ant la lettre circulaire de P. Carheil, quelqu'étendue qu'elle soit, nous avons été surpris que le P. Duparc ^ qui le connaissait mieux qu'un autre en ait si peu dit . Le P. Davaugour à qui nous avons dit bien des faits singuliers qui y * sont omis voulut nous engager à en faire un autre. Mais pour moi je me suis contenté de le mettre au nombre de mes protecteurs auprès de Dieu et je vous avoue que plusieurs fois en l'invoquant je me suis senti tout d'un coup pénétré de sentiments extraordinaires jusqu'à fondre en larmes de dévotion. Je conserve encore une oraison que vous avez composé pour honorer les saints serviteurs de Dieu que nous avons connu et que Dieu a retiré de ce mon-
(1) Alexis Duparc, jésuite, arrivé au Canada en 1711. Tanguay le fait retourner en France en 1715, mais d'après cette lettre il était encore à Québec en 172().
de, et qui commence par ces paroles Miseremini rnei, je me fais un plaisir en la lisant d'entrer dans vos sentiments et de les présenter à Notre Seigneur. Depuis que vous Tavez composé le nombre des amis particuliers que nous avons dans le ciel a bien augmenté . Mrs. de Maiseret, Glandelet, la Colombière, Dauré, les PP. Germain, Rafeix, Bigot, Carheil, les FF. Pierre, Leblond, etc. J'ai toujours regardé -comme une marque singulière de la bonté de Dieu pour nous les occasions que sa providence nous a fourni de connaître tant de saints, et l'affection particulière qu'il leur a inspiré pour nous, et de nous inspirer le goût que nous avons trouvé dans leur conversation. Vous en connaissez encore quelques uns et leur amitié doit vous dédommager de toutes les antipaties, jalousies, dissensions qui se rencontrent quelquefois plus souvent en religion que dans le mon de et que Dieu permet pour détacher notre cœur de toutes les affections humaines que nous n'aurions peut-être pas le <50urage de lui sacrifier, si les personnes avec qui nous vi. vons nous prévenaient d'honnêtetés. Ah ! mes chères sœurs, que le détachement que Dieu exige d'une âme qu'il veut sanctifier est grand et que nous lui avons d'obligation •quand il nous fait trouver des épines toutes les fois que nous voudrions nous attacher à quelque créature ou même coûter quelque consolation sensible, quand même elle nous paraîtrait toute spirituelle. J. C. nous a conduit jusqu'ici par le chemin sacré de la croix. Faisons dans nos peines cet acte de foi : Oui, mon Dieu sauveur, je crois très fermement •que c'est par amour pour moi que vous avez permis cette contradiction, cette misère, cet abandon universel, cet embarras où je suis, ce chagrin, «ette mélancolie, et je l'accepte, ô mon Dieu, parce que c'est votre bon plaisir, achevez de rompre les liens qui attachent mon cœur à la terre, afin
qne je n'aime que vous. Voilà, mes chères sœurs, les sentiments que je puisai hier dans la conversation que j'eus avec un saint prêtre qui est un des plus fervents serviteurs de Dieu qui soyent maintenant dans le monde, car ne croyez pas qu'il n'y en a qu'en Canada, ce St. homme que je croyais ne pouvoir posséder qu'un moment à cause des grandes occupations qui lui donne son zèle pour le salut des âmes et la guerre déclarée qu'il soutient contre les héritique et les démons me retint pendant quatre heures, je n'ai jamais vu un homme dont la foi fut si vive aussi les miracles les plus surprenants sont l'effet ordinaire de ses prières, je connais plusieurs personnes qui lui en ont vu faire. Un homme de qualité luthérien ayant été témoin de l'autorité avec laquelle il chassa le démon du corps d'un possédé renonça à son incrédulité. Avant de le chasser il voulut convaincre cet incrédule de la présence véritable du démon, et pour cela il lui dit de commander mentalement au nom de J.-C. sans aucun signe extérieur au démon ce qu'il voudrait. Le luthérien sans aucun signe extérieur lui commanda par une simple pensée de plier son corps de telle sorte que son front touchât à son talon. Le démon le fit aussitôt. Il lui commanda plusieurs autres choses intérieurement que le démon exécuta de même. Je le sais d'une personne qui était présente, j'en connais aussi plusieurs autres et en particulier le saint et fameux Père Jourdan chez qui l'on ne respire que sainteté et zèle pour le salut des âmes ; vous savez que nous nous sommes transmis réciproquement la part que nous pouvons avoir aux prières des Sts. ainsi je vous prie de me recommander très instamment à ceuk que vous connaissez, surtout à nos bons missiofinaires, au Père Chardon,
Pierre-Jean Chardon, jésuite, arrivé au Canada en 1693, mort en 1743.
dont je conserve la lettre que vous mWez envoyé comme une relique bien précieuse. Je n'ai pas laissé de rencontrer déjà un grand nombre d'âmes bien pures dans quatre missions que j'ai faites depuis que je suis dans les ordres sacrées. J'en ai fait autant de patrons auprès du bon Dieu pour nous attirer ses grâces. Rendons nous y bien fidèles, mes chères sœurs, et formons chaque jour une nouvelle et plus forte résolution que jamais d'être tout à lui,, c'est dans l'union de son St. Amour que je suis de tout mon cœur.
F. DuPLESSis de la Compagnie de Jésus.
Ma révérende Mère
La révérende Mère Duplessis de Venfant Jésus
Religieuse hospitcdière de V Hôtel Dieu de Québec
à Québec.
à Paris, ce 18 mai 1727.
jVIes très chères sœurs,
La Paix de Notre Seigneur.
Je vous ai remercié dans ma dernière lettre de m'avoir envoyé la lettre circulaire du St. Père Carheil "; je vous remercie dans celle*ci de sa ceinture, j'ai déjà été obligé de la partager avec quelques uns de ses amis. Le 27 juillet qui fut le jour de sa mort et que je regarde comme celui de son triomphe sera un jonr de dévotion pour moi. Toutes les fois que j'ai dit pour lui la messe des morts je sentais toujours de la répugnance à le renfermer dans la commémoradon des morts, et en même temps une forte inclination à me souvenir de lui dans la commémoration des Saints. Dieu nous fasse la grâce de nous réunir bientôt à lui. La franchise avec laquelle vous m'ouvrez votre cœur en me faisant part des sentiments de votre âme
me persuade de plus en plus de la tendre et particulière affection que Dieu a pour vous ; des contradictions et des croix de toute part au dehors, une désolation universelle au dedans et avec cela une détermination toujours forte d'aller à Dieu, voilà les vrais caractères de cette voie étroite que Jésus-Christ notre bon maître nous a tracé, heureux si à chaque moment de notre vie nous faisons un pas dans cette voie épineuse. Pour nous y fsou tenir je ne connais point de moyen plus efficace que la méditation fréquente et profonde des douleurs de Notre Seigneur. Un coup d'œil sur Jésus-Christ dans le jardin des Olives, saisi de crainte, accablé de tristesse et d'ennui, réduit à une agonie mortel, nageant dans son sang, abandonné de tout le monde et de Dieu même, voilà de quoi nous soutenir dans les désolations intérieures les plus étranges, voilà de quoi remédier à nos lâchetés, à nos faiblesses, à nos misères les plus invétérées. Si nos peines viennent du dehors, ou si elles sont causées par les infirmités du corps, quelle force et quel courage ne nous inspirera pas un regard, un seul regaixi jeté avec foi sur l'image du crucifix. Quel amour pour les souffrances ne conçoit-on pas quand retiré dans sa chambre on embrasse amoureusement son crucifix, quand la bouche collée sur le cœur ador j.ble de Jésus-Christ, on puise à la source de ces torrents de grâces et de consolations qu'il renferme. Ah ! que nous serions heureux, mes chères sœurs, si nous avions un peu de foi ; demandons la à Dieu par de ferventes prières, nourrissons -la par de ferventes considérations, et comme ce qui nous empêche d'être tout à lui vient certainement du dedans de nous, prions-le instamment de nous le faire connaître et de nous donner le courage d'y renoncer, et alors toutes les contradictions
du dehors tourneront à notre avantage, diligentihus deum via cooperantur in honum.
Je crois ne vous avoir pas encore mandé que j'étais à Rouen cet automne, que je commencerais ma retraite de trente jours et ma troisième année de noviciat le dixième octobre jour de St. François de Borgia, que je ferais mes derniers vœux le jour de la Chandeleur (ce fut le même jour que je lis mes premiers vœux). Je voudrais pouvoir vous exprimer combien j'ai besoin du secours de vos plus ferventes prières pendant cette année, si vous connaissiez mon besoin, certainement vous vous feriez des saintes afin d'acquérir un crédit assez grand auprès de Notre Seigneur pour m'obtenir la grâce de bien prendre l'esprit de ma vocation dont je me suis rendu jusqu'à présent si indigne. Je veux consacrer à Dieu cette année, sous la protection de la Ste. Famille, de Nos Sts. Anges gardiens et de nos Sts. Patrons, et ce sera l'intention de la première messe que je dirai en la commençant. Unissez-vous à moi je vous conjure, et sou venez- vous du crédit qu'ont eu auprès de Jésus- Christ Marthe et Marie, lorsqu'elles ont demandé avec foi le plus grand de tous les miracles en faveur de Lazare . . Credi hoc . . Comptez que quand vous aurez obtenu ma sanctification, je ne m'épargnerai pas pour vous, vous savez que ce sera pendant cette année que je me déterminerai pour le reste de ma vie, je dirai la messe tous les vendredis en l'honneur de St. François Xavier pour obtenir de Dieu la grâce de ne me pas écarter de sa volonté, je vous prie de faire à mon intention la neuvaine du mois de mars, et les dix vendredis qui précéderont la fête de ce grand saint par l'intercession duquel Dieu m'a bien voulu appeler à sa très sainte compagnie.
Ne laissez pas d'adresser vos lettres à Paris au P. Davaugour, elles me seront rendues plus sûrement. Je n'ai point reçu le capilaire que vous me mandez avoir donné au valet de chambre de Mr. Bëgon, j'ai fait^ bon usage du gencin et du baume que vous m'avez envoyé ces années pa,ssées dans les deux missions que j'ai fait en Normandie. Je partageai il n'y a pas bien longtemps une petite fiole de Baume* qui me restait avec un parent de Mr. Gaudion qui demeure en Normandie et qui m'avait prié de lui en envoyer. Quand vous voulez m'envoyer de ces sortes de choses différez d'une année plutôt que de le confier à une personne du soin de laquelle vous ne soyez pas assuré. Assurez de mon amitié ma chère sœur de Ste. Cécile et tous nos bons amis à qui je me recommande de tout mon cœur. Je snis avec toute l'affection possible, Mes très chères sœurs,
F. DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.
A ma Révérende mère,
La révérende Mère Duplessis de Ste. Hélène
Heligieuse HospitcUière de V Hôtel-Dieu de Québec
à Québec,
rement sont à peu près dans la même situation. Aidons nous lés uns les autres par des prières réciproques afin de nous soutenir avec fidélité dans les voies où la providence nous met pour nous sacrifier. Pour adoucir le dégoût des ^études sèches de la Philosophie, je fais de temps en temps •quelques petites excursions dans l'exercice du ministère de la divine parole. Je travaille actuellement à deux sermons -qui me rappellent souvent le souvenir de mes chères sœurs Tun sur la dévotion au St Nom de Jésus que je dois prêcher dimanche prochain, l'autre sur la dévotion au St Enfant Jésus que je dois prêcher 15 jours après. Je prie vos Sts Anges gardiens de me communiquer vos sentiments à l'égard de ce saint nom et de ce divin enfant qu'il porte, afin que j'en puisse parler dignement. On me demanda hier le panégyrique de St . -Jean-Baptiste pour les dames hospitalières de cette ville dont l'église est consacrée à ce grand Saint. Outre la dévotion que nous avons à ce divin précurseur, vous voyez encore une autre raison qui m'engagea à l'accepter, tout ce qui porte le nom d'hospitalière m'est extrêmement chère. A propos de sermons je vous dirai que peu de temps après être arrivé en ce pays ci je me trouvai chez une personne qui me demanda si des Dames Duplessis hospitalières de Québec étaient de mes parentes; surpris d'une pareille proposition faite par un flamand qui n'avait certainement jamais été en Canada je lui demandai de qui il en avait entendu parler, alors il me montra le sermon du P. Bigot sur la prise d'habit de ma sœur Ste-Hélène, il avait donné les trois autres à un de ses amis. Il m'en montra encore plusieurs autres, je lui enlevai celui dont je viens de parler et celui de notre chère sœur de S te. Cécile. C'est un jésuite qui avait hérité de tous les papiers du P. Bigot qui les lui avait donné. Si vous voulez que je
VOUS dise en finissant des nouvelles de ma santé, elle a été <îhancelante pendant tout l'hiver, mais elle va bien depuis le printemps. L'air de ce pays ci est un peu différent de celui de France. Les mœurs de ceux qui l'habitent se sentent encore un peu de l'ancienne domination espagnole et la bière qu'on y boit communément épaissit beaucoup le sang, c'est pourquoi j'y ai renoncé et je me contente d'y boire un peu de vin. Si vous en voulez savoir d'avantage •de la ville où je suis maintenant le P. Danielou peut vous en dire des nouvelles il y a demeuré il y a 3 ans, et ceux qui ont eu l'avantage de le connaitre le regrettent encore. Je n'ai point reçu de lettre de mon frère. Cependant vous ine mandez qu'il était arrivé de Cataracouï. Je suis bien fâché que ma lettre l'ait choqué. Je croyais qu'à un frère on pouvait lui dire simplement ce qu'on pensait. Je tâche de tout racommoder dans la lettre que je lui écris. Continuez mes chères sœurs à vous souvenir de moi de la bonne manière auprès de Notre Seigneur, j'en ai certainement bien besoin. Pour moi je ne vous .oublie pas tous les jours dans le meilleur moment de la journée. Je suis de tout mon cœur,
Mes très chères sœurs, Votre très humble et très obéissant serviteur et frère
F. DuPLESSis de la comp. de Jésus
C'est la lettre de mon frère et la cachetez avant de la lui rendre si vous la trouvez bien sinon déchirez la. Je ne sais si mon oncle vous mande que sa femme est morte au dois de décembre dernier.
A Arras ce 10 May 1728.
Mon Révérend Père et très cher ami ^,
Je vous prie de bien gronder de ma part le P. Siresme de ce qu'il est parti pour Canada sans nie faire savoir quand il partirait, ni même, s'il y allait. Il pourra vous dire que je ne suis pas à Amiens, comme vous vous Têtes imaginé quand vous m'avez adressé vos lettres ; le jongleur que vo\is avez consulté a pris Amiens pour Arras, il fallait que je vinsse à Arras afin d'être dans un collège où j'aurais^ le plaisir d'entendre parler du P. Danielou qui y a gagné l'estime et l'aflFection de tout le monde et surtout des nôtresqui l'en ont vu partir avec bien du regret. Ainsi, mon cher Ami, j'ai fait mon troisième an à peu près aussi promp-
(i; lettre au R P. Danielou.
tement que vous. Nous le commençâmes au commencement de septembre sous la direction du Béni Père Gauthier que vous connaissez bien, puisque vous avez demeuré à La Flèche. Le bonhomme Gesse a été le seul de notre année qui n'a point été de la partie. On Ta envoyé souffler la Rhétorique de Bourges, Si tôt que nous fûmes sortis de retraite nous reçûmes ordre de nous mettre en campagne pour nous rendre à notre quartier d'hiver. St. Hilaire quitta notre étendard pour se ranger sous la bannière de la Cathédrale de Rouen. Brillon demeura seul et fut chargé de lever les mains au ciel tandis que nous combattions, pour moi, je me mis en route le 13 octobre et si je ne craignais de reveiller en vous le sentiment des douleurs qui suivirent l'accident qui vous arriva peu de jours avant d'arriver à Québec, je vous raconterais comment je pensai en avoir un pareil dans une grande plaine entre Rouen et Dieppe où étant tout seul monté sur un grand cheval dont je ne connaissais point le défaut, il commença tout d'un coup à faire des gambades et des caracoles telle qu'on n'en fait point à l'académie et après près d'un quart d'heure de combat entre le cheval et le cavalier il me jeta en lair avec une secousse très violente de sorte que je retombai assis sur sa tête, alors lui ayant donné un coup sur le front, je m'élançai en arrière et je retombai sur ma selle, mon bon ange me préserva du reste ; le reste de mon voyage fut heureux et j'arrivai ici la veille du jour où je devais dicter, non pas comme vous Votre Révérence, Tractatus Théologiens de Deo, mais en petit caractère Fhilosophia, J'ai environ 40 écoliers qui font Font. J'en aurai 25 ou 30 qui soutiendront leur demi acte. Le R. P De la Guille qui est ici maintenant vous fait bien ses compliments, il ne paroît pas disposé à aller jusqu'à Québec dans cette visite ici.
ainsi vous n'avez que faire de Tattendre. Il vient de me charger de la Congrégation des Ecoliers en me déclarant •qu^l ne fallait pas songer aux missions surtout étrangères. Je vous prie d'exercer souvent de ma part la fonction d'une lettre vivante auprès des personnes que vous savez qui me sont très chères ; je n'aurai pas le loisir de leur écrire autant que je voudrais car outre ma classe, la congrégation et le confessionnal j'ai à faire pour dans assez peu de temps les panégyriques de St. Jean Baptiste, de St. Pierre, de Ste Magdeleine, de St. Ignace, de St. Augustin, etc. Je vais faire faire une' vierge d'argent pour ma congrégation ; je me décharge sur mes chères sœurs du soin de la couronner et d'orner de quatre petits bouquets bien délicats les pommettes de la niche que je lui ferai faire et sur vous de faire tenir à Paris la boîte qu'elles vous mettront entre les mains. Conservez-moi toujours quelque part dans votre amitié et soyez persuadé que l'éloignement ne diminuera jamais rien de l'estime et de la considération avec laquelle je suis
Mon Révérend Père, Votre très-humble et obéissant serviteur en J. C.
Dlplessis, de la Compagnie de Jésus
A mon Révérend Père
Révérend Père Danielou de la Compagnie de Jésus, Au Collège,
à Québec
Mes très chères sœurs,
Je ne vous dis point des nouvelles de ma santé, le révérend Père commissaire des Récollets qui aura la bonté de vous remettre cette lettre en main propre comme il me l'a promis, en me disant de la lui adresser à la Rochelle où il doit s'embarquer après un voyage qu'il va faire en Bretagne, vous dira que j'ai eu l'honneur de le voir plusieurs fois et que je me porte parfaitement bien. Vous auriez été bien surprises de me voir cette année vous porter moi-même de mes nouvelles ', j'y avais quelque inclination et j'ai témoigné que j'irais volontiers à nos missioils du Canada, mais les Supérieurs m'ont dit qu'il me fallait ne pas y penser ; ainsi il faut vous contenter d'être unis de cœur dans l'amour de J. C. notre bon maître en attendant la consolation que nous goûterons lorsque nous nous reverrons dans le ciel. Ce qui me console à présent c'est que je trouve ici autant à travailler pour le salut des âmes que je pourais faire dans les forêts du Canada. La méthode que je me suis prescrit pour annoncer la parole du Seigneur est accompagnée de
tant de bénédictions du ciel que je ne puis fournira la multitude des confessions qu'elle m'attire ; si j'ai un peu plus de loisir dans le cours de cet été je m'entretiendrai avec vous plus amplement, pour maintenant que nous ne sommes point encore éloignés de la Pâque, je me fait un scrupule de dérober un quart d'heure du temps que je puis employer à reconcilier quelqu'âme à Dieu. Priez toujours Notre Seigneur pour moi, vous aurez certainement part aux prières de bien d'autres. Par là vous serez bien dédommagées devant Dieu du plaisir que je goûterais aussi bien que vous en vous écrivant plus au long. Je suis avec toute l'afifection possible.
Mes très chères sœurs, Voere très humble et obéissant serviteur et frère DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.
A Arras, ce 21 mai 1729.
A ma Révérende mère
La Révérende Mère Duplessis de Ste Hélène
Religieuse Hospitalière de VHôtel-Dieu à Québec.
A Arras 23 Mars 1730.
Mes très chères sœurs,
Avez-vous pu me soupçonner de vous avoir oublié jusqu'au point de ne vous pas écrire Tannée passée. Je n'ai jamais eu d'attrait pour un caractère de vertu qui poussât le détachement jusque là. Je respecte ceux des •Sts qui ont fait quelque chose d'approchant ; mais pour moi je me reprocherais devant Dieu comme un vrai mal ma négligence et mon inaptitude si je passais un seul jour sans prier Dieu pour ma chère mère et mes chères sœurs sur qui je vois que Dieu a des desseins de prédestination tout particuliers par les croix dont il ne les lafsse point manquer, et si je négligeais de leur donner de mes nouvelles dans les occcasions où je sais que cela peut leur procurer quelque consolation : je viens encore tout à l'heure de dire
la messe votive de la croix pour demander à Dieu qu'il nous donne à tous le courage de porter celle qu'il nous envoyé. Pour moi j'expérimente tous les jours le fruit de vos prîères dans les forces que Dieu me donne et dans la santé qu'il me conserve sans altération depuis deux ans malgré les occupations extraordinaires que la providence me fournit pour le salut des âmes. Le voisinage de Hollande me donne occasion de converser avec des calvinistes et des luthériens et Dieu s'est bien voulu servir de moi pour en ramener plusieurs à l'église catholique : la conduite que je tiens avec les jansénistes m'a attiré des écrits injurieux qu'ils ont fait imprimer contre moi à Amsterdam et par lesquels ils prétendent que dans mes sermons et mes écrits que j'enseigne une doctrine antichrétienne. Malgré eux je leur ai enlevé de leurs plus fidèles sujets et ils n'ont plus rien répliqué depuis une réponse que je fis publiquement dans un sermon à tous les articles sur lesquels ils attaquaient ma doctrine et celle des jésuites dont ils disaient que j'étais le plus hardi défenseur. Notre Seigneur m'a bien dédommagé de leurs injures par les bénédictions qu'il a répandu avec tant d'abondance sur plusieurs retraites publiques que j'ai donné et dont il y en a eu qui m'ont attiré plus de sept cent confessions générales, que cet exercice qui n'était nullement connu dans ce pays ci, y est goûté avec un fruit extraordinaire. Je regarde ces bénédictions comme l'effet des prières d'un grand nombre de Stes âmes dont je reclame le secours dans ces occasions. Dieu a permis que je sois uni de prières d'une manière particulière à 10 ou 12 communautés religieuses des plus régulières où on fait des prières en commun quand je fais quelque entreprise pour la aloire de notre bon maître. La moisson est si abondante que j'ai été obligé depuis un mois de renvoyer plus de 300
personnes quoique j'aie confessé tous les dimanches fêtes et jours de congé depuis 5 heures du matin jusqu'à 8 heures du soir excepté le temps du repas et celui que j'étais enchaire, car par la grâce de Dieu il ne me faut communément pour préparer un sermon qu'une demi heure ou trois quart d'heures. Vous aviez bien raison de me dire que je trouverais plus d'ouvrage en France qu'en Canada. Bénissons Dieu de tout. Employez tout votre crédit à me procurer des redoublements de prières surtout de nos sts. missionnaires. Outre ce qu'on leur doit envoyer en mon nom cette année, j'ai encore pour eux cinq ou six cents francs,. Je vous entends d'ici me dire de me ménager, tout le monde ici m'en dit autant et encore davantage mais je les fais tous souvenir qu'en me ménageant je ne ferais pas en plus de vingt ans le bien solide que produit le travail assidu et continuel d'une seule année. Jamais je ne me suis mieux porté qu'à présent. Tout à vous en N. S. J. C ^
F. DuPLESSis de la Comp. de J ésus.
Je suis encore tellement attaché à l'opinion où vous m'avez vu au sujet des confessions des religieuses que je n'en ai pas encore voulu confesser une seule quoique j'ai prêché plusieurs fois dans plus de 1 2 communautés. Je
1 r.ia mère de Ste Hélène écrivait le 23 octobre 1730 à madame Hecquet de la. Cloche :
" Après vous avoir fait part de nos ennuis, il faut bien vous dire
aussi ce qui nous console personnellement, vous n'ig^norez pas Madame que l'ai un frère Jésuite, il est depuis quelques années à Arras où il fait beaucoup de bien, ei
auoique il y régente une classe de philosophie et prêche souvent, il confesse, il onne des retraites publiques et fait plus d'ouvrage lui seul que quatre autres, le ciel bénit son zèle par des succès qui étonnent ceux qui en sont témoins, c'est un très bon religieux plein de l'esprit de Dieu doué d'une rare innocence qui n'a eu qu'à perfectionner les avantages de grâces qu'il a portés en religion, n'est ce pas grand sujet de joie pour des sœurs consacrées à Dieu, que d'avoir un frère dontil a la bonté de se servir comme d'un instrument propre à lui gagner des âmes, je vous avoue que j'en remercie beaucoup la divine bonté, et que je me sens en même temps confuse d'en faire si peu pour le même maître. "
162 LETTRES DU P. DUPLKSSIS
n'ai point été depuis plus de 6 mois à Fabbaye de Madame de Champigny où j'ai prêché la prise d'habit d'une de ses demoiselles, quoiqu'elle m'ait fait faire bien des invitations et des reproches parce que je ne saurais quitter la ville pour deux heures sans manquer l'occasion de reconcilier quelque âme à Dieu. Si les jours étaient trois fois plus longs qu'ils ne sont, je trouverais de quoi en employer tous les moments en exercices sans sortir d'Arras dans toutes les paroisses. Dieu bénit tellement la méthode que je me suis prescrit que je ne prêche guère de sermon qui ne soient suivi du retour de quelque brebis égarée.
A ma Révérende mère La Révérende mère
Plessis de Ste Hélène Religieuse Hospitalière de r Hôtel Dieu de Québec
A Québec,
Madame et très chère mère ^
La Paix de N. S. J. C
Dans la crainte où je suis que mes premières lettres ne vous aient pas été rendues, comme il est arrivé plusieurs fois les années dernières, je profite de l'occasion que je crois encore trouver dans les derniers vaisseaux pour vous témoigner combien je suis sensible à toutes les différentes espèces de peines dont vous me faites le détail. Il est vrai que la soumission aux ordres de la providence dans les chagrins de la vie les plus cuisants n'empêche pas toujours la vivacité du sentiment de la douleur, mais au moins elle l'adoucit par l'espérance et le souvenir des récompenses que notre soumission et notre patience nous doivent pro-
1 C'est la seule lettre qui soit restée du P. Duplessis à sa mère
curer. Et si le Seigneur ne vous avait soutenue jusqu'à présent auriez-vous pu soutenir les traverses auxquelles vous avez presque toujours été exposé. Je lui demande tous les jours de vous fortifier et de vous soutenir de la même main dont il paraît vous frapper. Après tout votre sort me paraît infiniment plus avantageux que celui de tant de personnes du monde qui tout occupées des biens dont elles regorgent en ce monde ne pensent point aux maux effroyables et éternels dont ils sont menacés dans Tautre. Souffirons avec soumission, souffrons avec patience, vivons et mourons, si Dieu le veut, martyrs de la patience. Notre couronne sera peut être plus précieuse que celle de ceux qui ont eu le bonheur de mourir martyrs de la foi. Voilà les vœux que je fais pour vous et pour moi. Ma santé est grâce au Seigneur meilleure que jamais depuis que je suis dans l'occasion de travailler presque continuellement pour le salut du prochain. Je suis avec un très profond respect
Ma très chère Mère,
Votre très humble et obéissant fils en N. S.
DuPLESSis, prêtre de la Compagnie de Jésus.
A Arras, ce 1er de juin 1731 ^.
I La mère de Sainte-Hélène écrivait de l' Hôtel-Dieu de (Québec, le 13 octobre 1731, à Madame Hecquet:
" Je suis aussi dans une situation ii peu près comme la vôtre pour
la peine de voir souffrir une personne qui m'est chère. C'est ma mère oui depuis le carême est affligée d'une goutte universelle qui lui ùte l'usage des jambes et des mains et qui lui cause des douleurs si aig lies qu'elles la font crier Jour et nuit elle a des sueurs continuelles et un asme qui la tourmente excessivement, une iusomnie et un dégoût qui fait que nous ne savons que lui donner, elle a supporté chez elle jusqu'à la mi-juin que ses amis chagrins de la voir entre les mains de trois filles étrangères qui la sentaient de leur mieux cependant, la déterminèrent à venir à l'Hotel-Dieu, croyant que ses deux filles et les R ses à qui feu mon père a fait de grands plaisirs, auraient d'elle des soins plus attentifF. Elle est donc ici, elle occupe une chambre destinée aux ofilciers et nous souimes témoins de ses souffrances, car les remèdes qu'on lui a faits n'ont pu la soulager, elle est même bien plus malade qu'elle ne l'étoit, et son âge de 69 ans passés nous ûte l'eHpérance de sa guérison. Toutes nos sœurs se portent avec affection à lui ren-
dre service. EUle a une R-se qui est son infirmière particulière et auprès d'elle une sauvagesse son esclave qni l'aime beaucoup. Nous y sommes le plus qu'il nous est possible, mais à cause de notre emploi qui est assujétissant nous ne pouvons pas y être toujours. C'est pour nous une peine bien sensible de voir une mère en cet état d'autant plus que son extrême vivacité lui donne des saillies que nous avons peine à calmer. Elle a toujours été fort chrétienne, mais accoutumée à se donner toutes ses aises en ^orte qu'elle est d'une sensibilité qui lui rend
que on apprend dans cet exercice les motifs qui peuvent nous aider à profiter des maux de cette vie pour acquérir le ciel '
Mes très chères sœurs.
La Paix de Notre Seigneur.
Deux très petites lettres de votre' part qui sont venues jusqu'à moi depuis un an m'en annonçaient de plus amples qui ne sont point arrivées à bon port, plus de 150 lieues de chemin qu'elles doivent faire depuis la Rochelle jusqu'ici par terre forment un obstacle plus insurmontable que l'océan entier ; peut être que mes premières lettres auraient eu le même sort, c'est pourquoi je vous] adresse encore un mot par le dernier vaisseau f)our vous inviter à remercier notre Seigneur de ce qu'il nous fait tous marcher même quelquefois malgré nous, par le chemin de ^la croix . C'est ce que je remarque dans la lettre de ma chère mère et les vôtres. Vous ajoutez que vous vous doutez bien que la moisson à laquelle je travaille n'en est pas exempte, et vous ne vous trompez certainement pas, mais je dois rendre gloire à la providence en avouant ce que j'ai toujours remarqué que plus les croix étaient pesantes plus aussi
les bénédictions qui les accompagnaient ou les suivaient étaient abondantes. Après tout il faut en revenir souvent au proverbe de Mr. Dupré : Bénissons Dieu : le diredu fond de son cœur c'est le seul moyen d'adoucir la peine et de la rendre méritoire. La résignation dans l'emploi que vous exercez contre votre inclination malgré tous le& orages qui se forment autour de vous, est à mon idée une voye bien plus sûre que le doux repos et la tranquilité d'une vie intérieure et retirée. N'envions point le sort des autres et Bénissons Dieu du nôtre, le remercier de Jbon cœur de ce qui nous peine et nous afflige c'est un acte qui lui est bien agréable et qui est bien méritoire ; procurez moi toujours les prières de tous vos bons et bonnes amis en N. S. Vous aurez toujours part à celles de toutes les bonnes âmes que je connais qui sont en assez grand nombre depuis les missions que j'ai fait pendant toutes les vacances dans les villes et les villages de cette province. J'en ai fait deux dans cette ville une à Noël et une à Pasques, qui me fournissent encore tous les jours beaucoup plua d'ouvrage que je n'en puis expédier — Bénissons Dieu mille et mille fois, c'est dans son saint amour que je serai tou~ jours,
Mes très chères sœurs, Votre très humble et très obéissant frère et serviteur,
DuPLESSis, prêtre de la Comp. de Jésus.
A Arras ce 1er de juin 1731.
Mes compliments à mon chère frère, ne me ferait-il point de réponse cette année non plus que l'année passée. S'il voulait croire combien souvent je pense à lui je crois qu'il m'aimerait davantage et qu'il prendrait en meilleure part les conseils que la sincérité de mon affection pour lui
m'a engagé à lui donner. Peut-être a-t-il déjà expéiimenté bien des fois la vérité de ceux que je lui ai dit bien souvent à La Flèche sur les moyens surs 'd'être heureux en •cette vie même. Si Dieu est pour nous rien ne pourra- HOU» troubler, mais s'il est contre nous que de malheurs ^
A ma Révérende Mère
Révérende Mère Duplessis Enfant Jésus Religieuse Hospitalière de V Hôtel-Dieu de Québec
à Québec.
En Canada.
1 Le 13 octobre 1731, lettre de la Mère de Ste-Hélène à Mde Hecquet :
, " Mon frère le Jésuite est à Arras où il continue à faire beaucoup de
bien. C'est un homme plein de zèle à qui Dieu donne de grands succès dans ses travaux apostoliques. II est sincèrement vertueux et si (généralement aimé et estimé dans cette province (en France) qu'on ne veut pas qu'il en sorte et que les principaux magistrats disent que si on l'en retiroit il faudroit le faire sortir la nuit peur de sédition. Tout ce qu'on nous en mande est fort consolant, et j'ai bien plus de Joie de le savoir un instrument dont Dieu se sert pour le bien de» âmes que si J'apprenais qu'il fut le favori des plus grands rois du monde "
A Arras, ce 17 mai 1732 ^.
Mes très chères sœurs,
A peine ai-je eu le temps de vous écrire quatre mots au printemps, aussi bien qu'à ma mère et à mon frère. Je me flattais que je pourrais dans la suite . . une plus libre carrière . . mon inclination . . mais les occupations se multiplient tous les jours, et je ne puis à peine dérober ce petit moment au travail de ma mission pour vous demander par les derniers vaisseaux la continuation de vos prières et de celles de vos amies . J'ai fait une mission de trois mois pendant laquelle je prêchais six fois par semaine, trois fois dans notre église et trois fois dans une autre ; il m'a fallu rester au confessional jusqu'à quatorze ou quinze heures .par jour, plus de 2000 confessions générales de personnes qui ne voulaient point aller à d'autres m'ont obligé de sa-
1 Le manutcrit decette lettre est perdu. Nous prenors le texte biir une copie qui a été consenrée.
crifier le plaisir que j'aurais eu de m'entretenir plus longtemps avec vous, à ce qui pouvait contribuer au salut du prochain. Au milieu de tous ces travaux ma santé se fortifie de plus en plus et je me porte mieux que jamais, j'aurais souhaité de tout mon cœur contribuer au soulagement de votre chère communauté par les moyens que vous m'indiquez mais l'application de tout ce que je puis disposer est tellement partagé à une maison où il y a 80 filles de mauvaise vie qui apprennent à devenir sages, 2*^ à quatre prisons qui n'ont d'autres soulagements que je leur procure 3® à un grand nombre de malades et de pauvres qu'on appelle mes pauvres comme on appelait autrefois certains qui étaient à Québec, que plusieurs mille écus peuvent à peine suffire. La confiance qu'on a en moi sur cette article est appuyée sur ce qu'on sait que je ne reçois jamais rien pour moi, et que tout ce qui me passe par les mains est' appliqué aux plus grandes nécessités de la ville. Je vous ai cependant envoyé de qnoi faire des corporaux et des purificatoires pour nos missionnaires. C'est de l'argent qui leur était destiné depuis quelques années.
Présentez mes très humbles respects à ma chère mère à qui j'ai eu la consolation d'écrire au printemps aussi bien qu'à mon cher frère que j'embrasse de tout mon cœur et pour qui je demande à Dieu qu'il lui fasse prendre un parti convenable à son salut et à sa satisfaction.
Je suis avec une très sincère afifection mes très chères sœurs tout à vous en N. S. J. C.
(Ainsi signé à la minute des présentes).
DuPLESSis. prêtre de la compagnie de Jésus*
XLU J. + M. J.
A Arras, le 15 avril 1733.
Mes très chères sœurs,
J'ai reçu à la fin du mois de juin 1732, les deux lettre» que vous m'avez écrit par l'isle royale le 12 et le 14ème de May. En m'annoncant le plus grand sujet d'affliction qui put naturellement m'arriver \ vous m'avez ajouté le motif
I La mort de sa mère arrivée le 29 avril 1732.
Lettre de la mère de Ste-Hélène à Mde Hecquetf du 19 octobre 1732 : '* Après plus de dix mois de séjour que ma mère a fait chez nous, elle y est morte usée de douleurs, car jusqu'à la fin ses maux ont toujours augmenté. No» R — ses les plus expérimentées n'ont jamais vu personne plus diarne de compassion. Dieu lui a fait expier beaucoup de fautes en ce monde et pas un de ses membres n'a été épar&^né. Un rhumatisme goûteux l'a privé de l'usage de ses mains et de ses pieds et lui a fait souffrir ce qu'on ne peut expliquer. Ses Jambes ont enflé démesurément, une a crevé et a rendu des eaux en abondance. L'asme auquel elle était sujette ne l'a point quitté, et cette toux continuelle répondait a toutes ses douleurs. Nous étions auprès d'elle comme les amis de Job, dans un silence d'étonnement et Je laisse à penser à votre cœur ce que les nôtres ont ressenti pendant un tempe si afliigeant. Cependant, chère amie, grâce à la divine providence nous avons eu de grands sujets de consolation, lo par la patience qu'il a plu à Dieu de donner à cette chère malade, surtout les derniers mois où elle était devenue si douce et si soumise qu'elle nous a édifiée, car son naturel extrêmement vif m'allarmait dans les commencements de sa maladie par les saillies qui
<le consolatîen le plus capable de faire impression sur mon «sprit. Qu'on est heureux quand on a aux approches de la mort autant de secours que vous me mandez que ma mère -en a eus, et je vous avoue que je me sens pénétré de la vive reconnaissance pour tous ceux qui y ont contribué, je vous prie de leur témoigner de ma part en attendant que je le fasse par moy même, car je compte écrire pour cela au R. P. Gérard, et aux dames de votre communauté à qui nous avons pour cela plus d'obligation et en particulier à la révérende mère de Sainte-Claire i dont je prie de tout mon cœur Notre Seigneur de recompenser la bonté, le zèle et la
lui échappaient. J'ai attribué ce changement à la grande bonté de Dieu et aux prières qu'on a faites pour ma mère dans toutes les communautés du Canada et dans celles de France, où nous avons relation, et à celles de mon frère le Jésuite qui est un grand homme de bien. Si vous avez quelques liaisons à Arras vous pouvez vous en faire dire des nouvelles, on l'appelle le P. Duplessis.
"La seconde chose qui a beaucoup adouci nos ennuis c'est la charité avec laquelle ma mère a été secourue de toutes mes sœurs. Il n'en est pas une qui n'ait paru supporter avec inclination et joie les fatigues qu'elle leur causait Jour et nuit. Je vous avoue, chère amie, qu'elles m'ont blessée d'un trait dont je ne guérirai jamais, ma reconnaissance ne pouvant jamais être trop grande pour des filles à qui j'ai tant d'obligations. Je voudrais être en état de leur procurer tout le bien que je leur souhaite, mais mes désirs sont bien stériles. Dieu m'a pourtant mise en situation de pouvoir leur être utile, m'ayant chargée du som de la maison à nos dernières élections, mais comme mes talents n'égalent pas ma honne volonté je ne sais quel avantage elles en tireront. Je n'ai pas crû devoir vous cacher ceci quoique je ne vous le dise qu'avec confusion. Priez s. v. p. N. S. qu'il me guide dans toutes mes voies afin que je suive toujours ses desseins et que je les accomplisse.
Cela se fit six semaines avant la mort de ma mère, qui n'est arrivée que le 29 avril, mais elle fut point flattée de cet honneur imaginaire, au contraire elle me plaignit parce qu'elle connaissait mieux qu'une autre mon incapacité. J'espère qu'en bonne amie, Made, vous prendrez part à mon deuil et à ma charge, et que vous n'oublierez pas les morts comme je vous promets de ne pas oublier les vivants "
Registre mortuaire de V Hôtel Dieu :
" 29 avril 1732.— Md. Marie le Roy, veuve de Mr. Duplessis trésorier encepais, native de Chevreuse est entrée malaîde en cet hôtel Dieu le 11 de juin 1731 et elle y est décédée le 29 avril 1732 âgée de 70 ans, muni des sacrements de l'église elle fut porté à la cathédrale puis enterrée dans le cimetière des pauvres le pr. de May. Sa tombe est la seconde du second rend qui se trouve à 17 ou 18 pieds de la muraille qui fait le coin du nord est et vis-à-vis une petite voûte de pierre de taille qui est dans le mur sur la grande allée du jardin des rses. Pie Jesti dominé dona ei requiem.'^
Marie Louise Oosselin (1717-1772)
patience. Quoique je cherche depuis plus de deux mois un moment pour vous écrire sans le pouvoir trouver, je paraitrai peut être encore cette année mériter les mêmes reproches d'indifférence et de négligence que vous m'avez fait dans toutes vos lettres Tannée dernière, la moisson se pré^ sente avec beaucoup plus d'abondance que jamais, et j'ai été obligé presque tous les jours de dire mon bréviaire la nuit, les jours entiers sont continuellement employés en classe en chaire ou au confessionnal. Trois régiments à qui il fallu faire faire leurs Pâques, les uns après les autres, depuis le commencement du carême jusqu'après la quinzaine de Pâques, et dont tous ceux qui les composent ont fait des confessions générales, m'ont retenu jusqu'à 14 ou 15 heures par jour au confessionnal, ce qu'il y a de plus laborieux ici c'est que la garnison changeant tous les ans, c'est tous les ans nouvelle besogne, de sorte qu'il m'a déjà passé 12 ou 15 régiments par les oreilles, depuis que je suis en ce pays, c'est-à-dire plus de 12 mille hommes de guerre, n'estce pas là une bonne mission. Aussi voilà ce qui m'attache à ce pays et ce qui a engagé jusqu'à présent mes supérieurs à m'y laisser. Je croyais avoir un peu de relâche après Pâques mais un régiment suisse dont le plus grand nombre deceux qui le composent est protestant me fournit un nouvel ouvrage, cinq fois la semaine je fais des discours de controverses sur la vraie religion et je reçois tous les dimanches les abjurations de ceux à qui Dieu fait la grâce de connaît tre la vérité. Outre cela il faut prêcher tous les dimanches et les fêtes dans notre église à la place du prédicateur qui est tombé malade après son premier sermon le jour de la Toussaint. Sans abandonner l'hôpital, les prisons, les filles enfermées, et les pauvres malades de la ville, jugez après cela si on doit attribuer à négligence ou indifférence
la rareté et la brièveté de mes lettres. Au milieu de tout <3ela Dieu me donne et me conserve une santé à l'épreuve •de tout, c'est l'effet de vos prières et de celles de tant de saints âmes avec qui nous sommes particulièrement unis. J'aimerais cependant bien mieux qu'elles m'obtinssent un grand recueillement, et un parfait amour pour celui que je voudrais faire aimer de tous les cœurs, tandis que j'ai la confusion de ne le pas aimer moi-même comme je le devrais. Animons nous toujours à l'aimer de plus en plus : c'est dans l'union que nous avons avec son saint cœur que je suis et que je serai toujours très sincèrement et très parfaitement, Mes très chères sœurs, votre très humble et très obéissant serviteur et frère.
F. DuPLESSis prêtre de la comp. de Jésus.
Le R. P. Gérard me mande qu'il y a plusieurs dettes à des particuliers que mon frère n'a point payé à la mort de ma mère. S'il ne les acquitte point, on pourra prendre la petite rente qu'elle a chargé mon cousin de me payer, je ne veux rien accepter que ses dettes ne soient payées. Si j'avais eu ici de l'argent qu'il m'eut été libre d'appliquer à les acquitter, je l'aurais adressé au R. P. Gérard qui veut bien •encore exercer sa charitéà l'égard de ma mère après sa mort -après l'avoir tant exercé pendant sa, vie. J'ai envoyé pour 100 livres de bagatelles de dévotion aux Pères Sirenne et Danielou. C'était de l'argent destiné pour les missionnaires -de nos pauvres sauvages.
^ ma révérende mère
Eévérende mère de Ste Hélène, Supérieure des hospitalières de V Hôtel Dieu de Québec
A Québec en Canada.
Mes très chères Sœurs,
La Paix de Notre-Seigneur.
Pour cette année mon frère sera une lettre vivante ; il vous dira que ma santé n'est point altérée par les travaux que j'ai eu à soutenir ; le plaisir que j'ai eu de le voir a été pour moi très sensible et les 15 jours qu'il y est demeuré m'ont paru b'écouler avec bien de la rapidité ; dans ce peu de temps, il a gagné l'estime et l'affection de toutes les personnes de condition de cette Province, tous les jours on m'en demande des nouvelles. Pour moi j'ai été bien édifié de voir qu'avec toute la vivacité que je lui connais, jamais on ne lui entend prononcer de jurements et de paroles licencieuses. Pendant son séjour en cette ville il a fréquenté les sacrements et a communié de ma main ; je l'ai fort exhorté à s'occuper à la lecture et à se tenir bien en garde contre tous les défauts qu'attire l'oisiveté des gens de guerre, car il me parait se fixer à prendre le parti des ar-
mes ; je ne sais s'il a obtenu ce qu'il demandait à la Cour^ depuis un mois je n'en ai pas eu de nouvelles i ; j'ai été plus occupé que jamais depuis son départ de cette ville, j'ai fait une Mission en toutes les formes dans la ville de St Paul avec un jésuite de mes amis, et, en un mois nous
1 La mère Ste-Hélène écrivait de Québec le 18 octobre 1733 à madame Hecquet :
" La santé de ma sœur est très faible et ne promet pas une longue vie. Il faudra encore que je la vois partir et que je reste la dernière comme la plus coupable.
" Mon jeune frère passe en france pour se procurer de l'emploi. Il n'est point fixé, je ne sais ce que la providence lui gurde. Nous sommes dans un siècle où je crains tout , car la corruption est à son comble, nous voyons des choses pitoyables, on nous en mande de semblables. Je crois que nous sommes près du jugement dernier."
Le 16 octobre 1734, elle lui écrivait encore :
'* Mon jeune frère était passé en france l'année dernière, il est de
retour depuis peu, il est arrivé dans le vaisseau du Roi qui était chargé de 150 malades. Nous n'avons pu les recevoir tous, on a loué un endroit pour loger les moins malades et les convalescents. Presque tous les passagers ont été frappés de ces mauvaises fièvres. Mon frère les a eues quelques jours après avoir débiarque. Il est guéri. Dieu merci. J'aurais eu beaucoup de joie s'U avait pu avoir l'honneur de vous voir, très chère amie. Il est extrêmement enjoué et nos dames en Canada ne se lassent point de l'entendre raconter tout ce qu'il s'avise de leur dire. Il nous parait content de son voyage.
*'I1 a été voir mon frère le Jésuite à Arras, où on l'a très bien reçu; et il a plû assez à toutes les personnes qui l'ont vu. Il avait mené avec lui un petit sauvage plein d'esprit qu'il a acheté il y a quelques années. Gela l'a beaucoup diverti, et il lui a donné des scènes fort agréables par ses petites saillies surprenantes
"La santé de ma sœur est toujours bien fêlée, cependant elle agit beaucoup, et je crois que l'action contribue à la soutenir. Nous avons grâce à Dieu le» mêmes inclinations, quoique de naturel très différent, car elle est extrêmement vive et moi fort tranquille. Cela ne laisse pas quelquefois de nous exercer, mus sans blesser notre union, elle vous aime et vous estime presqu'autant que moi; je dis presque parce que je veux l'emporter sur elle en ce point "
Dans cette dernière lettre, la Mère de Ste -Hélène parle d'un petit sauvage que Charles-Denis Duplessis avait acheté. On sait que l'esclavage a existé au Canada. Voir lo Ordonnance de Raudot du 13 avril 1709 qui le légalise, 2o Ordonnance de Hocquart de septembre 1736 qui règle que le seul mode régulier d'af> franchir des esclaves est par acte devant notaire, 3o Arrêt du Conseil d'Etat du 23 juillet 1745 qui fait propriété du roi les nègres et les esclaves fugitifs, 4o Capitulation de Québec C1750) qui dit que les esclaves resteront la propriété de leurs^ maîtres.
On voit par les archives que Charles-Denis Duplessis a eu trois esclaves : lo Pierre-Denis, sauvage de la tribu des Renards, né en 1724 baptisé à Québec le 28 décembre 1730. C'est celui dont parle la lettre ci-haut ; 2o Agathe, Panise, née en 1717, baptisée le 15 octobre 1745 à Québec. 3o Marie-Marguerite, née en 1737, baptisée à Québec le 17 février 1765.
Madame Duplessis avait aussi une esclave : Marie née en 1702, baptisée à Québec le 20 avril I723S
avons eu à entendre plus de neuf mille confessionsi générales ; je vais en commencer une nouvelle dans la ville de Bapaume ^ dès que la garnison de cette ville aura fait ses Pâques, ensuite une autre à Amiens. 2 ; ainsi d'aujourd'hui à 4 mois il n'y aura peut-être pas un jour que je ne sois obligé de prêcher une ou plusieurs fois et de confesser tout le reste du temps, car quoique nous soyons encore au commencement du Carême, le temps de Pâques est commencé pour les gens de guerreque j'instruis et que je confesse. Jugez dans un pareil ministère combien j'ai besoin de prières ; procurez m'en tout ce que vous pourrez
Mes très-chères Sœurs
DuPLESsis, de la Comp. de Jésus.
A Arras ce 20 Mars 1734.
A Ma très Révérende Mère
La Révérende Mère Du Plessis de Ste-Hélène, Supérieure des Hospitalières de r Hôtel-Dieu de Québec,
A Québec
1 Â 22 kilomètres d'Arras.
-2 Capitale de la Picardie.
** Vous m'avez déjà mandé que vous aviez un fils marié à Amiens.
J'apprends que mon frère le P. Duplessis y va faire des missions. Je vous prie d'informer M. votre fils de l'étroite liaison qui est entre nous afin qu'il fasse connûssance avec mon frère dont on nous écrit beaucoup de bien. C'est un homme plein de zèle dont Dieu bénit les travaux abondanmient. Nous n'en avons point eu de lettres cette année ce que J'ai peine à lui pardonner.
"Ma sœur de l'enfant Jésus est fort incommodée, elle a craché le sang presque tout l'été avec une faiblesse extrême, elle est mieux depuis quelques jours, mais c'est une santé si fêlée que je ne puis croire qu'elle vive longtemps. Dieu me réserve cette croix, on m'a dit que j'enterrerais toute ma famille. Je me porte mieux que Jamais quoique Je ne sois pas exempte de beaucoup de peines "^
de l'hôtel-Dieu de Québec ce 17 Sbre 1735,
Le'-.tre de la Mère Ste-Hélène à Madame Hecquet.
Darrasse (sic) 10 Avril 1735.
Mes très chères Sœurs.
La Paix de Notre Seigneur
Vous ne vous plaindriez pas si amèrement de la brièveté de mes lettres si vous saviez combien j'ai été occupé depuis le départ de mon frère. Je suis entré dans une nouvelle carrière depuis un an et voici déjà plus de quatre- vingt mille âmes au salut desquelles j'ai travaillé et que j'ai déterminé à faire des confessions générales afin de mener une nouvelle vie. J'ai fait une mission dans la ville de Bapaume, dans celle de St Paul, dans celle de La Bassée \ dans la fameuse ville de Douay où j'ai eu dans un seul jour jusqu'à treize mille communions dans l'église où je faisais la Mission ; j'en ai fait plusieurs avec le même con-
1) Ville de rancienne province d'Artois.
cours dans plusieurs grosses paroisses de la campagne où jf rassemblais tous les villages à 3 où 4 lieues à 1^ ronde. J'ai eu à la fois jusqu'à cent cinquante confesseurs occupés depuis le matin jusqu'au soir pendant six semaines dans une seiile mission. Vous jugez assez mes très chères sœurs, combien j'ai besoin de prières pour soutenir de pareils travaux ; assez souvent je prêche 5 ou six fois dans un jour. J'ai prêché à Douay, jusqu'à 8 fois dans un jour et malgré tout cela ma santé se soutient si bien que je n'ai point été incommodé depuis que mon frère est parti d'ici ; je suis depuis le matin jusqu'au soir au confessionnal ou en chaire ; jugez si j'ai bien du temps pour écrire des lettres, je suis arrivé hier à Arras et je vais commencer une mission à notre garnison pour la préparer à la solennité de Pâques . Priez, mes chères sœurs, pour un frère qui vous porte toujours dans son cœur et qui sera toujours dans l'amour de Notre Seigneur.
Votre très humble et obéissant serviteur
DuPLESSis, membre de la Comp. de Jésus.
A fïia Révérende Mère
La Révérende Mère Du Plesais de Ste Hélène^ Supérieure des Hospitcdières de V Hôtel-Dieu de Québec^
à Québec.
A Arras, le 10 janvier 1736
Mes très chères Sœurs,
Quelque occupé que j'ai été depuis que la Providence m'a appliqué aux fonctions qui regardent le salut des âmes en qualité de missionnaire je ne vous ai point oublié et si un paquet que j'ai envoyé à Paris pour mon frère le printemps dernier n'avait point été égaré, vous auriez reçu de mes lettres. Mademoiselle de Menneville religieuse de l'abbaye d'Amiens, m'a fort gratuitement sommé de lui donner une lettre avant mon départ ; je m'y rends avec bien du plaisir dans l'espérance que la voie qu'elle a prise sera plus sure que n'ont été celles dont je me suis servi. Depuis près de deux ans que je suis Missionnaire je n'ai pas demeuré à Arras l'espace de six semaines. La moisson abondante qui se présente de toutes parts fait que je me
reproche doux ou trois jours de repos entre une Mission et la suivante. Les bénédictions que le Seigneur répand sur mes travaux sont si surprenantes qu'il faut en être témoin pour le croire ; plus de deux cent soixante et dix mille personnes gagnées à Jésus-Christ et qui après leur confession générale ont solennellement renouvelle les engagements de leur baptême reconnaissant qu'ils n'avaient été chrétiens que de nom. Voilà le fruit des prières que vous faites et que vous me procurez ; au milieu de tout cela je me porte mieux que jamais, tous les jours ouvriers je prêche deux ou trois fois, les fêtes et les dimanihes cinq ou six et certains jours jusqu'à 8 fois, le reste du jour au confesr sionnal depuis 4 ou 5 heures du matin jusqu'à 9 ou 10 heures du soir et la nuit mon bréviaire. Voilà ce qui entretient ma santé. J'ai été passer quatre mois avec les Allemands sur les bords du B.hin pour voir s'ils étaient aussi susceptibles de sentiments de religion que les Flamands ; les fruits ont été encore plus abondants, j'ai fait la même épreuve en France dans la fameuse ville d'Amiens et j'ai vu dans une seule matinée communier 22 mille personnes dans la Cathédrale. J'avais fait préparer une table de Communion qui tenait cinq cent personnes à la fois, un autel au milieu de la nef de cette église qui est la plus grande de France où il y avait dix-sept grands ciboires qu'on a été obligé de remplir trois fois pour les consacrer ; les douze plus distingués des chanoines de la Cathédrale accompagnés de 24 ecclésiastiques en flambeau ont distribué continuellement la Communion depuis 4 heures du matin jusqu'à midi. Monseigneur l'Evêque d'Amiens ^ m'a dit
(i) Louis François-Gabriel d'Orléans de la Motte
que pendant 4 semaines qu'a duré la Mission, il y a eu à Amiens plus de cent quatre vingt confesseurs continuellement occupés dans la ville. Le jour de la clôture j'ai prêché sur TEsplanade et je me suis fait entendre de plus de quarante mille personnes qui y étaient assemblées ^. Dans les grandes villes de Flandre et du côté de l'Allemagne, j'ai été obligé de prêcher les fêtes et dimanches dans les places publiques ou dans les campagnes, quoi que tout le monde juge que cela soit très fatiguant, ma poitrine souffre moins que dans une église où la foule extrême cause une chaleur qui étouffe. C'est une chose bien consolante et bien agréable après avoir passé 3 ou 4 semaines dans une ville de voir qu'on ne pense plus qu'à Dieu, qu'on ne parle que de Dieu, reconciliations éclatantes, restitutions qui ont été dans certaines villes jusqu'à plus de deux cent mille livres ; autant d'empressement pour la parole de Dieu, la prière, les exercices de piété qu'en avaient les premiers chrétiens. J'ai vu la plus grande église de Valenciennes ^ pleine pendant toute la nuit pour attendre le sermon du matin, le peuple coucher dans la place publique pour attendre le sermon du lendemain, venir près de trois lieues au devant de nous et nous conduire en triomphe en chantant des cantiques quand je suis retourné dans les villes où j'avais fait Mission, décharge de mousqueterie et de canon à notre entrée dans les places. Jugez que tout excès qu'ils font marquaient bien le respect et la reconnnaissance dont ils étaient
1 Voir un maaidement de l'évêque d'Amiens du 2 juin 1735 pour la miasion du P. Duplessis dans la cathédrale d'Amiens qui a été suivi dans le même diocèse de celles d'Abbeville, de Mont-Didier, de Montréuil, do Doulins, de Roye, d'Albert et de Villers.
2 Voir mandement de l'Archevêque de Cambrai, Charles de St- Albin, pour la mission du P. Duplessis à Valenciennes, daus l'église de Saint-Géty (21 avril 1735X
pénétrés pour le grand Maître dont nous avons le bonheur d'être les ambassadeurs. En Allemagne les Bourguesmètres qui sont les chefs des villes ont été touchés jusqu'à venir me présenter les clefs de leur ville en me disant que s'ils pouvaient faire pour moi quelque chose de plus honorable que ce qu'ils font pour pour leur souverain, ils le feraient de tout leur cœur. J'ai déjà parcouru trois diocèses d'Al* lemagne et sept de France et de Flandie et j'ai la consola^ tion d'avoir presque tous les jésuites des Collèges qui sont dans les villes où j'ai été ne respirer que les Missions et en entreprendre de tout côté, au milieu de tout cela j'ai souvent recours au proverbe de M. Dupré, Bénissons Dieu,
Voici la méthode que je suis dans mes Missions, j 'employé la première semaine à préparer les fidèles à renouvel- 1er les engagements de leur baptême et j'en fais la cérémonie une étole au col et un flambeau à la main au pied des fonds Baptismaux où le St. Sacrement est exposé avec la magnificence la plus grande. La seconde semaine est employée à la préparation à la mort, la troisième on se prépare à faire amende honorable à Dieu et à J. C, de ne l'avoir point aimé, la quatrième, on se prépare à la consécration de toutes les familles sous la protection de la Ste. Famille, la cinquième, on se prépare à la dévotion de J. C. crucifié. Tous les dimanches, il y a Communion générale 1° des garçons, 2° des filles. S*"* des hommes, 4° des femmes, de sorte que toute une ville et les environs passent chacun dans son •rang au tribunal de la reconciliation. Voilà un petit détail que je vous envoyé pour vous engager à unir encore plus particulièrement vos prières aux miennes. Il y a. près de deux ans que je n'ai eu autant de loisir que j'en ai
maintenant pour vous écrire ceci. Totus vester in Christo.
DUPLESSiS, S. J.
A ma Révérende Mère,
Révérende Mère Duplessis Ste, Hélène,
Supérieure Religieux Hospitalière de VHôteUDieu
à Québec.
Mes très chères Sœurs,
Je ne sais comment vous réparerez le tort que vous «vez fait à ma réputation en me faisant passer pour un sauvage et un dénaturé qui oublie les personnes qui devraient lui être les plus chères. Vous m'avez décrié nonseulement dans la Flandre mais encore à Paris et à Compiègne où ma cousine m'a pensé battre. Je lui ai promis d'aller prêcher chez elle en repassant par Compiègne pour me rendre à Abbeville en Picardie où je dois aller faire une mission avec Monseigneur TEvêque d'Amiens ^ aussitôt
Quelques personnes me mandent qu'on a fait une mission à
Abbeville où le P. Duplessis mon frère a été avec Mgr l'évêque d'Amiens. J'ai de la peine à le croire parce que vous ne m'en dites rien et qu'il me semble que si cela était vous êtes trop chrétienne pour n'y avoir point pris part: et trop^ honnête pour ne m'en avoir rien écrit. Cependant je ne vous en ferai pas un crime, vos grandes occupations peuvent bien vous avoir ôté cela de l'esprit. On nous mande des merveilles de ce cher frère. Cest un homme rempli de Dieu qui ne respire ue le salut des âmes et dont le ciel bénit les travaux admirablement. **I] faut aussi que Je vous dise de mes nouvelles. Avant qu'il soit cinq mois je terai déchargé de la supériorité. J'attends de vous là dessus, chère amie, une fé-
que j'aurai fini celle que je commence aujourd'hui à St-Geiv main où je viens d'arriver ; vous jugez bien, mes chères sœurs, combien j'ai besoin du secours des prières des personnes qui ont plus de crédit auprès de Notre Seigneur. Faites en sorte que les sujets de plainte que vous croyez, avoir de moi ne vous empêche pas de m'en procurer. Soyez persuadé que je ne vous oublierai jamais et que je me trouve toujours avec l'affection le plus sincère.
Mes très chères Sœurs
Votre très humble et obéissant
serviteur et frère Du Plessis de la Compagnie de Jésus.
StGermainle 29 Avril 1736.
A Ma Révérende Mère,
La Révérende Mère Du Plessis de Ste-Hélène, Supérieure des Religieuses de VHôteUDieu de Québec,
A Québec en Canada,
Ucitation, car ce fardeau m'a beaucoup pesé depuis six ans. Je trouve des délices dans la vie Rel-se à n'être chargée de rien et J'ai bien plus de talent pour obéir que pour commander. Ainsi je rentrerai dans mon élément. Ma santé a été altérée cette année par un crachement de sang qui m'a repris plusieun /ois. Ce sont des veines qui se rompent dans ma poitrine dès que Je fais le moindre effort. On m'oblige à beaucoup de ménagement, je suis mieux. Ma sœur est ordinairement fort infirme, elle agit cependant continuellement, son emploi de dépositaire des pauvres ne lui laisse point de repos "
de l'hotel-Dieu de Québec ce 17 8bre 1737»
Lettre de la Mère Ste-Hélène à Madame Hecquet.
Mes très chères Sœurs,
Le Frère Macquet qui vous remettra cette lettre sera pour moi une lettre parlante. Il vous dira combien je me dois gêner pour me dérober un moment du Confessionnal à la foule de ceux qui se présentent pour se reconcilier avec Dieu et qui ne veulent point s'adresser à d'autres qu'à moi. Cependant il faut courir de ville en ville, de province en province, sans mettre un jour d'interruption. Je pars pour aller passer deux mois avec Mgr. l'Evêque d'Amiens qui est des plus Sts. évêques qui soient maintenant dans l'Eglise de Dieu, et, je vous dirai en passant que c'est lui qui m'a appris de vos nouvelles et de celles de mon frère dont il s'est informé d'un prêtre de St. Sulpice qui est revenu de Canada, je n'ai trouvé à mon retour qu'une très petite lettre de votre part et rien de la part de mon frère ; je croirais avoir tort de me plaindre si on était aussi occupé que je l'étais quand on m'a accusé d'indifi'érence ; j'espère que
le frère Macquet vous rendra un compte plus exact de ma conduite et de ma santé que le papier ne le pourrait faire, ce que je puis vous dire, c'est que je vous ai écrit Tannée dernière cinq lettres et autant à mon frère / quelque inutile qu'ayent été mon assiduité à ménager toutes les occasions qui se sont présentées mon affection sera toujours la même et j'espère que vous ne m'oublierez pas dans vos prières. Je serai toujours avec la même cordialité.
DuPLESSis, de la Compagnie de Jésus.
Arrasle 24ème Avril 1737.
 Madame
Madame Du Flessia de Ste Hélène, Supérieure des Hospitalières de V Hôtel-Dieu de Québec.
A Québec.
XLVITI J + M. J
26 avril 1738,
Mes très chères sœurs,
J'ai eu la consolation et le plaisir d'apprendre de vos nouvelles dans toutes les provinces où j'ai fait des Missions depuis Tannée passée, je compte que les personnes qui m'ont fait voir de vos lettres vous auront mandé les bénédictions que Dieu a bien voulu répandre sur les travaux du plus indigne des ministres de son évangile, pour vous engager à en remercier celui qui en est l'auteur \ J'ai eu un plaisir particulier de vous savoir en liaison étroite avec les dames de Gréard à la Visitation de Rouen, ce sont des religieuses
1 *• Ce n'est plus moi qui occupe cette place (de supérieure^, ainsi je vous
supplie, chère amie, de supprimer ce titre de dessus vos lettres. Je goûte un grand repos que je désirai» depuis longtemps
" Ma sœur vous assure de ses très humbles respects, elle m'envie quasi ma tranquilité, elle est dans les embarras d'un départ très laborieux. Nous apprenons toujours des bonnes nouvelles du père Duplessis qui ne fut jamais chinois. "
de l'hôtel Dieu de Québec ce 18 Sbre 1738.
liCttre de la Mère Ste Hélène h madame Hecquet.
•d'une éminente vertu. La préférence que je donnai à leur maison en votre considération excita une espèce de jalousie <;hez les dames du second monastère de la Visitation qui est k Rouen, et pour m'engager à leur donner un second sermon comme j'avais fait à Fautre monastère, elles m'envoyèrent une image de St François de Sales brodée en soie à laquelle était attachée une lettre que leur St fondateur paraissait m'écrire du ciel et qui me promettait une très ample récompense si j'allais encore une fois entretenir ses chères filles de Tamour de Jésus-Christ qu'il leur avait tant recommandé. Le travail immense dont j'étais accablé me" laissa à peine le loisir de leur accorder le peu qu'elles me demandaient, je prêchai tous les jours au moins trois fois pendant quatre mois que je demeurai à Rouen dans quarante cinq églises différentes, mais les paroisses et les plus grandes églises étaient toujours préférées aux églises des monastères de Religieuses parce que la moisson j était beaucoup plus abondante, tout le temps que je n'étais point en ■chaire j'étais au confessionnal depuis trois heures et demie du matin jusqu'à huit heures du soir et la nuit il fallait dire mon bréviaire. Le reste de l'année le travail est à peu près le même. Cependant ma santé par la miséricorde de Dieu est plus forte qu'elle n'a jamais été et depuis quatre ans que je fais des missions je n'ai point encore été dans la nécessité d'en interrompre ou d'en différer une seule par aucune maladie. Dieu vient de donner un témoignage bien authentique et bien éclatant de l'approbation et de la protection qu'il donne à nos missions par le miracle qui s'est fait à la clôture de la dernière mission que j'ai fait à Arras pendant le carême pour faire faire les Pâques à la garnison composée des gendarmes et d'environ trois mille hommes d'infanterie. Je crois qu'on vous en aura envoyé
quelque relation. Si les vaisseaux partent un peu tard vous en aurez un détail plus grand, car on me mande d^ Arras que Mgr Févêque doit annoncer par un mandement une solennité particulière le 3ième de May jour de l'invention de la Ste Croix où il viendra avec son chapitre et tout son clergé chanter pontificalement une messe dans Téglise des jésuites d'où la procession partira pour aller chanter le Te Deum au pied de la croix que j'ai fait planter sur le rempart de la ville avant de partir ^ . Mr. notre commandant, <{m par parenthèse a toujours de l'amitié pour mon frère et <iui m'en demande des nouvelles toutes les fois que je re«
1 Mandermnt de Féoêque d'Arras (François de Bag^lion de la Salle) au sujet d'un miracle opéré par la vertu de la croix dans Véglise des R. R. P. P. Jésuites •d'Arras le 19 mars 17S8, à la clôture d'une mission faite par le R. P. Duplessis de la compa,gnie de Jésus, Nous donnons un résumé des faits racontés dans ce mandement qui porte la date du 26 avril 1738.
•de secondé
une nouvciic v»v»ij^ j^v»»»» \yv>^ .»..w»» — — ,».— — — — -~. — . — ^ — ..—.
le 18 Mars 1738, à la fin d'une mission faite dans l'église des Jésmtes d'Arras par le P. Duplessis et quelques autres de la même société. La croix nouvellement bénie resta pendant deux jours exposée dans l'église à la vénération des fidèles.
Marie-Isabelle le Grand, fruitière, fille âgée de quarante ans, native d'Arras et V demeurant, fut à l'église le 19 Mars. Cett« fille était restée percluse des membres à la suite d'une chute qu'elle avait faite le 28 décembre 1734 sur les dégrés d'une cave dans laquelle elle demeurait. Le 3 février 1735, sa mère l'avait fait conduire à Bapaume dans une voiture chez un rebouteur qui avait déclaré sa guérison impossible. Cette malheureuse infirme après avoir embrassé le pied de la croix fut miraculeusement guérie. Elle était entrée dans l'église supportée par des personnes charitables, traînant ses béquilles, elle se leva sans l'aide de personne, marchant parfaitement d'un pas ferme et assuré. Cinquante et un témoins attestèrent de ces faits. I^e lendemain, 20 mars, Isabelle Le Grand accompagnait la procession qui se fit pour porter solennellement la croix nouvellement bénie jusqu'au calvaire où elle fut plantée le môme jour.
autre au pied de la croix sur les quelles seraient gravées les principales dispositions de son mandement. De ce jour, 19 Mars 1738, date la célébrité de la croix miraculeuse d'Arras. L'histoire et la gravure répandirent au loin les miracles qui s'y opéraient et la renommée du P. Duplessis. On conservait au greffe de l'officialité d'Arras le récit de plusieurs autres prodiges aussi surprenants.
Avoir encore le mandement de l'évêque d'Arras du 13 février 1738, annonçant la mission du P. Duplessis pendant laquelle le premier miracle fut opéré.
192 LETTRES DU P. DTJPLESSIS
tourne à Arras, doit faire mettre toute la garnison sous le» armes pour rendre la procession la plus solennelle. J'ai été obligé de partir le dimanche de la passion après avoir fait faire les Pâques pendant tout le carême aux gens de guerre pour venir préparer tous nos pensionnaires de Paris par une retraite à la communion pascale. Je vais maintenant faire une mission avec Mgr l'évêque de Caen, ensuite, je viendrai en faire une à St Médart à Paris, ou à Chevreuse dont le curé me Ta déjà fait demander bien des fois. Si je puis reculer celle que j'ai promis à Mgr l'évêque d'Evreux pour la fin de l'été, vous apprendrez l'année prochaine de Chevreuse de mes nouvelles. Vous pouvez juger combien dans tous ces travaux qui m'occupent sans cesse j'ai besoin de prières des Stes-Ames. J'en ai un grand nombre qui prient, et vous y avez part^ mais procurez nous en encore afin que je travaille toujours au salut des autres sans oublier le mien
J'ai pu à peine jeter les yeux quelques moments sur vos méditations sur les mystères de la Ste. enfance de notre seigneur, qui m ont été donné que depuis quelques jours. Si je puis les faire imprimer vous en aurez bien des exemplaires ^. Aimons toujours notre seigneur, soufirons pour
1 On sait que l.i mère IHiplessis de Sainte-Hélène tenait habilemenl la plume et qu'elle a beaucoup écrit. A i)art son grand ouvra^j^e sur l'histoire du monastère de l'Hôtel Dieu de Québec depuis son ori^ne jusqu'en 1717, elle recueillit encore tous les sermons de M. de la Colombière qui forment plusieurs volumes manuscrits. Elle composa pour ses compagnes du cloitre plusieurs petits traités de dévotion qui ont fait les délices pieuses de plusieurs générations et dont l'on conserve encore aujourd'hui précieusement des copies écrites de la main même de la mère Ste Hélène. Il y a quatre ou cin() de ces petits traités rédigés dans un style clair, rapide et plein d'un doux mysticisme. Ce sont des méditations sur V Eucharistie et la communion^ sur la manière d'offrir à Dieu toutes les actions de sa jouméCt des eoiisidérations sur les principales vérités de la religion.
Il y a un des pieux opuscules de la mère de Ste Hélène que nous ne devons pas oublier et qui mérite une mention spéciale tant il a de délicatesse dans la forme. Composé en 1718, il a pour titre : Musique spirituelle I où l'on ^ut s'exercer sans I VOIX I , à l'usage des Beligieuses \ hospitalières de la méséricorde | de Jérnts |
son amour .toutes les contradictions que nous trouvons dan& le désir que nous avons de le glorifier et de le voir aimer de tout le monde, ne cherchons point d'autres consolations que celles que nous trouvons dans l'accomplissement de sa Ste Volonté, c'est dans son divin cœur que je suis et serai toujours aussi parfaitement que jamais,
Mes très chères sœurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur
DuPlessis, prêtre de la comp. de Jésus.
A Paris, le 26ième AvrU 1738 \
Par une religieuse du même ordre \ première édition \ à Québec \ au m>ona8tère de F Hôtel Dieu \ 1718 avee permission \ . Cet ouvrage ne fut Jamais publié, mais l'auteur lui a donné tous les caractères d'un imprimé, par le titre, la disposition des pages, la dédicace suivie de l'approbation de M. de la.Colombière, supérieur ecclésiastique de la communauté et qui porte la date du 28 novembre 1718. Le volume est dédié à la mère Marie Madeleine de la Nativité, la fille de M. Paul Dupuis, l'intime ami du trésorier Duplessis. Suivant son habitude, la mère de Sainte- Hélène a voulu garder l'humilité de l'anonyme, maisl'ana^ramme qu'elle a choisi comme signature en dit suffisamment. Les initiales Sr. M. A. D. S. L. N. donnent en effet à l'oreille et aux yeux Sœur Marie-Andrée Duplessis de Sainte- Hélène. Tout l'ouvrage se ressent de ce tour ingénieux d'espnt.
Les méditations sur les mystères de la Ste-Enfance dont parle le texte de la lettre du P. Duplessis sont de la plume de la mère de l'Enfant Jésus. Il n'appert pas qu'elles aient jamais été imprimées, mais on en conserve au monastère del'Hotei-IMeu de Québec plusieurs copies manuscrites. Ce traité a pour titre: La Manne de Bethléem ou dévote occupation dé Vdme avec le Saint-Enfant, Jésus pendant son séjour dans Vétable de Bethléem, et fut composé en 1732. L'épitre dédicatoire est adressée aux révérendes mères religieuses carmélites, et l'auteur y rappelé les saintes aspirations qu'elle avait eues pour l'ordre du Carmel. La mère de l'Enfant Jésus, qui avait hérité de sa famille d'une grande vivacité d'esprit, y dévoile la candeur )a plus pure. La vie monastique avait pétri ce caractère énergique jusqu'au point de lui faire produire des œuvres que Sainte-Thérèse, la grande contemplative, aurait pu sigfher.
1 Par une singulière coïncidenee cette lettre porte la date du mandement que l'évêque d'Arras lançait ce jour même à Arras au sujet du premier miracle opéré à la croix plantée par le P. Duplessis.
A Chevreuse, le llième Novembre 1738.
Mes très chères sœurs,
Quelque occupé que je sois dans les exercices d'une retraite publique que je donne à toute la ville dans la paroisse où j'étais invité par M. le curé qui a pour vous une considération particulière, je me dérobe tous les jours quelques moments pour aller à la Communauté et y entendre parler des grâces dont Dieu a prévenu ma très chère sœur Ste-Hélène au pied de cet autel de la Ste-Vierge à qui elle avait une si tendre dévotion et qui est encore aujourd'hui décoré des belles fleurs que vous y avez envoyé ^. Ce souvenir et la part que j'y prends me donne une dévotion particulière quand j'y dis la messe ; mes prières et mon bréviaire je tâche de les dire dans le banc où se mettait et au pied
La mère Ste Hélène avait passé son enfance à Chevreuse.
duquel est enterrée ma grande-mère qui est encore ici en vénération de tous les anciens qui ont de la piété et de la vénération ^. Hier qui était la fête de St. Martin, patron de la paroisse, je portai le St. Sacrement aux fonds baptismaux où je fis renouveller les engagements du baptême à toute la ville. Je me sentis animé d'un zèle extraordinaire en pensant que j'étais où nos pères avaient été régénérés en Jésus-Christ. Vous pourriez juger par le temps que je me suis dérobé pour Chevreuse si c'est avec fondement que vous m'avez soupçonné d'indifférence ou de refroidissement. J'ai dérobé une semaine à la mission que je viens de faire à Gisors et les carmélites à qui j'ai donné en votre considération des marques de préférence qui ont causé de la jalousie aux autres communautés pourront vous mander combien il est difficile que je trouve le temps d'écrire ma lettre ; je crois encore différer trois ou quatre jours en faveur de Chevreuse à partir pour Laon où Mgr l'évêque me presse de me rendre pour faire une mission avec lui dans sa, cathédrale et qui doit durer jusqu'après les fêtes de Noël, 2 de là il faudra me rendre en poste auprès de Mgr l'évê-
1 La mère de Ste Hélène conserva jusque dans sa vieillesse le souvenir le plus tendre de l'aïeule qui avait ^idé ses premiers pas.
« la tendresse d'une (crand'mère passe celle des mères, je l'ai éprouvé
ayant été élevé par une g-d mère, plus ma raison s'est affermie plus j'ai reconnu les obligations que je lui ai"
(Lettre du 3 9bre 1752.;
<« Les grand'mères enchérissent encore sur les tendresses maternelles.
Je ne me souviens qu'avec joie et reconnaissance des grandes bontés ^ue ma gdmère a eues pour moi, tout ce qu'elle me dit pour mon bien s'est si fort gravé
dans mon âme que me le rappelle avec plaisir "
(Lettre du 30 Oct. 1753.)
2 Mandement de l'évêque duc de Laon pour la mission que le B P. Duplessis, jésuite, a faite pendant l'avent de 1738, dans la cathédrale de Laon et qui a •été suivie de celle de Maries, de Guise, d'Âubenton, de Yervins et de Notre-Dame de Liesse, (22 novembre 1738). "C'est par un effet singulier de la divine miséricorde que nous possédons un missionnaire célèbre que tous les diocèses s'empressent d'avoir et dont Dieu a béni les infatigables travaux et par des conversions innombrables et par des prodiges inouis. Témoin ce qui se passe depuis près d'un jin à la croix d'Arras. "
que d'Amiens avec qui je dois commencer une Mission le premier jour de l'an. A la fin de cette mission je dois me rendre promptement à Arras pour le régiment du roi composé de près de trois miUe hommes qu'il faut préparer à la communion paschale. Jugez vous-même si je ne suis pas excusable quand mes lettres sont si courtes. Je suis presque tous les jours en chaire ou au confessionnal depuis trois heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, et mon bréviaire il le faut dire pendant la nuit, cependant ma santé est meilleure que quand je travaillais moins. Vous jugez assez combien j'ai besoin de prières ponr soutenir de si pénibles travaux sans que l'âme en souffre de déchet. Les bénédictions que le Seigneur répand sur les Missions que je fais continuellement sont encore plus abondantes depuis les prodiges que Dieu opéra à la croix que j'ai planté sur les remparts de la ville d' Arras. Je suis persuadé que ce qu'on vous en a mandé vous a donné d'autant plus de consolation que nous avons été élevé tous trois dans les sentitiments d'une dévotion particulière à la croix et d'un dévouement plus parfait à la croix. Le premier miracle a été opéré le jour de St. Joseph qui a toujours été un jour de dévotion pour nous, je vous ai envoyé l'année passée le mandement de Mgr. l'évêque sur ce sujet. Je vous envoyé cette, année plusieurs images qui représentent le calvaire ^. Si le premier miracle a contribué à autoriser les tra-
1. On possède encore au monastère de l'Hôtel-Dieu plusieurs de ces imaffcs. lia gravure représente la croix miraculeuse sur la porte d' Arras. Le P. Duplessis est au pied de la croix dans la posture du prédicateur. Des officiers l'entourent. On voit sous la potence de la porte de la ville défiler la procession. Au fronton on lit : Clamavi ad te et sanati rne
La légende porte : Beprésentatioii delà croix miraculeuse plantée anr le rempart de la ville d* Arras le 19 mars 1738 par les soins du iJ, P. François-Xavier Duplessis, de la Compagnie de Jésus, et missionnaire apostolique. N. J. B. de Poilly Sculp.
vaux de nos missions, le second dont M. Tévêque d'Arras m'a dit dit qu'il était parfaitement convaincu et qu'il a raconté à M. le cardinal de Fleury avec dix ou douze des plus éclatants me parait bien propre à ranimer le zèle et la charité qu'un missionnaire a aussi bien que des hospitalières doivent avoir pour des pauvres malades, c'est un homme de soixante et cinq ans qui avait été cordonnier paralytique depuis dix-huit ans qu'on appelait plus particulièrement que les autres le pauvre du père Duplessis parce que pendant huit ans que j'ai demeuré à Arras, je l'allais voir au moins deux fois par semaine et je lui procurais les secours dont il pouvait avoir besoin. Cet homme depuis 18 ans ne pouvait pas se donner plus de mouvement quîun morceau de bois, j'ai aidé plusieurs fois à le mettre à terre pour raccomoder son lit. M. le curé de Ste-Croix dans la paroisse de qui il était lui apportait quatre fois l'année notre Seigneur pour le consoler de son affliction. Ce pauvre malade aj^ant demandé de quel côté était planté la croix, ne pouvant s'y faire porter il se tournait tous les jours de ce côté pour y faire sa prière ; le neuvième jour au matin il se sent tout d'un coup guéri, il demande ses habits pour aller à la croix, on en emprunta car il n'en avait plus d'usage depuis dix-huit ans, il descend l'escalier d'un pas ferme
O croix miraculeuse, où cette âme fidèle Vient chercher le remède à son infirmité, Accablé sous le poids de mon iniquité Je viens comme elle à vous, guénssez mol comme elle. Le Collège de Ste-Marie à Montréal a aussi en sa possession une représentation ■du calvaire d Arras.
Bibaut jeune, dans son Dictionnaire Historique^ signale un exemplaire de ce calvaire avec la lécrende suivante : Représentation de la croix miraculeuse plantée sur le rempart de la ville d'Arras par les soins du R. P. François-Xavier Duplessis de la Compagnie de Jésus et missionnaire apostolique, dédiée à Madame la duchesse d'Ayen par son très humble et très obéissant serviteur J. B. de Poillj'. Se vend à Paris chez Daumont.
sans aucun appui, il rencontre dans la rue son curé qui m'a dit lui-même qu'en le voyant il était tombé faible de surprise, il traverse toute la ville, monte le rempart sans bâton ni appui, et depuis ce temps-là il jouit d'une parfaite santé. C'est le premier homme que j'ai rencontré à Arras en y retournant quatre mois après le premier miracle car j'en étais parti le lendemain du jour que j'eus porté et planté la croix. Je descendis de voiture hors des portes de la ville et j'allai droit au calvaire où je ne pus retenir mes larmes en voyant plus de cent pauvres aveugles, paralytiques, estropiés qui s'adressaient à moi comme s'il n'eut tenu qu'à moi d'obtenir leur guérison ; je trouvai la croix qui est de trente pieds de haut et de quinze pouces de diamètre toute couverte d'or, d'argent et de diamants. M. le major de la place qui était au pied me dit qu'il allait y faire attacher ce jour-là quinze cents bagues d'or et d'argent. Le peuple accourut tout d'un coup en si grande foule à mon arrivée que le major fut obligé de m'accompagner et de me faire faire chemin la canne à la main jusqu'au collège. Vous pourrez juger de la foi de ce bon peuple par ce qui m'arriva trois jours après tandis que j'allais en retraite. Je faisais ma prière à l'église lorsque j'entendis plusieurs personnes derrière moi, qui m'appelaient d'un ton plaintif, je regardai qui c'était et on me présenta le corps mort d'un enfant à qui les chats avaient mangé le visage et une partie de la tête et ces bonnes gens qui l'avaient apporté de la campagne me demandèrent avec simplicité de lui rendre la vie afin qu'il eut le bonheur de recevoir le baptême. Jugez quelle fut ma surprise et ma confusion. Je tâchai de les consoler mais ils ne se contentèrent pas de cela, alors voyant la ténacité de leur foi je leur dis que s'ils avaient bien de la confiance ils pourraient
porter ^e corps de ce jeune enfant au pied de la croix. Ils y vont sur le champ et placent en présence de plus de cent personnes ce corps hideux au pied de la croix, tout le monde se met en prières et un moment après voilà cet enfant qui devient rouge et vermeil, le sang coule de ses plaies, il s'agite avec violence, on va chercher de Teau bénite à la paroisse la plus proche, on le baptise en présence de tout le monde et environ une heure après il meurt redevient livide on le reporte à la paroisse où on Fenterre au son de toutes les cloches. Plusieurs personnes des plus distinguées de la ville qui étaient sur le calvaire me l'ont raconté comme je vous le rapporte. 11 y a un très grand nombre d'autres prodiges dont Mgr l'évêque d'Arras a fait enregistrer les procès-ver beaux à son offîcialité. Le concours" est si grand qu'il y a tous les jours à Arras dix ou douze mille étrangers, depuis cinq heures du matin jusqu'à midi et demie on chante tous les jours successivement dans notre égUse cinq ou six grandes messes en l'honneur de la croix ; quand j'ai été à Arras il y était déjà venu cent vingt-huit processions solennelles des villes et des villages^ de toute la province, il en vient exprès d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie où le pape a fait traduire en italien le mandement de M. l'évêque d'Arras qui m'a dit que le plus^ grand de tous les miracles de la croix était le changement et la conversion de tout son diocèse, tous les confesseurs ne peuvent suffire à contenter les personnnes qui après avoir été à la croix veulent faire des confessions générales. Je n'ai demeuré à Arras que 12 jours. J'ai été huit jours en retraite et les quatre autres au confessionnal. J'y serais demeuré plus longtemps si je n'avais pas appréhendé les attaques du démon du midi. Priez Dieu qu'il me fasse miséricorde car si j'étais ce que je dois être et si je ne mettais
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point d'obstacle aux miséricordes de Dieu, je sais que les missions que je fais produiraient encore plus de conversions. Je n'ose pas vous dire que j'avais un petit morceau -de cette croix qui est le seul qui en a été détaché lorsquelie a été portée, je comptais vous l'envoyer, mais je l'ai laissé à Arras ; une princesse de la maison de l'empereur en a fait demander un petit morceau. Les grands vicaires m'en ont parlé je leur ai repondu que j'avais prié Mr. le commandant de la consigner avec deux sentinelles qui la gardent jour et nuit si exactement qu'on ne permet jamais qu'on en coupe la moindre petite portion, que sans cela elle serait bientôt toute en pièces.
Depuis ce temps là j'ai arboré l'étendard de la croix dans toutes les villes où j'ai fait des missions et la dévotion à Jésus crucifié y a rappelé la piété et fait revivre la foi des premiers siècles de l'église. Vous serez bien aise de savoir la méthode que je suis pour établir cette dévotion qui consiste dans quatre solennités qui se célèbrent dans l'espace de neuf jours pour honorer les neuf principales stations de Jésus-Christ souÔrant et mourrant entre les bras de la croix. Le premier jour c'est la bénédiction de la croix qui se fait avec l'appareil le plus grand. La croix est étendue sur un long autel au milieu de l'église toute environnée de cierges qu'on n'allume que quand la croix est bénite. J'y ai vu jusqu'à plus de trois cents cierges à la fois. Le Christ est couvert d'un grand rideau rouge jusqu'au moment que commence la bénédiction, dont les prières sont si belles et le spectacle si touchant que je suis presque toujours obligé d'interrompre le chant par les larmes qui m'échappent et celles que je vois couler des yeux des assistants. Pendant cette bénédiction presque tous les assistants tiennent en main une croix ou un crucifix
élevéy afin de participer à la bénédiction générale, de sorte que de la chaire où je fais en chappe la bénédiction je vois une forêt de crucifix élevée au dessus de la tête de tout le monde. J'en ai béni à Rouen plus de soixante dix mille, l'église, le cimetière, la rue, toutes les maisons des environs étaient pleins de monde tenant en main leur crucifix ^. Le troisième jour de la neu vaine on fait l'adoration solennelle de la croix comme le vendredi saint, la tête de la grande croix étant appuyée sur les marches du grand autel et le reste de la croix étendue sur des tapis, tous les corps les plus distingués de la ville viennent après le clergé l'adorer. Le sixième jour de la neuvaine on fait la translation de la •croix, elle est portée processionnellement dans les plus belles rues de la ville, voici comme elle fut portée à Gisors, la procession commençait par environ 200 hommes qui portaient à la main des branches de laurier pour marquer le triomphe de la croix, ils étaient suivi d'environ trois cents portant des flambeaux ou des cierges ou des croix, ensuite la grande croix de 25 pieds de long était portée sur les épaules de 24 prêtres en surplis et en étole ; le Christ qui est parfaitement beau et qui valait 50 écus paraissait couché sur la croix élevé au dessus de la tête de tout le monde formait un spectacle si touchant qu'on ne pouvait le regarder sans être attendri. Lorsqu'on fut arrivé au milieu de la rue la plus large on plaça la croix à platte terre sur des tapis qui étaient étendus sur le pavé ponr honorer la mémoire de Jésus-Christ succombant sous le poids de sa croix, là je fis un discours sur la nécessité de porter sa croix après
1 Mandement de l'archevêque de Rouen pour la mission du P. Duplessis, dans l'éffliae de St. Etienne d'Elbœuf et qui a été suivie de celles de Rouen et de Oisors. <20 août 1738).
Jésus-Christ et avec Jésus-Christ, ensuite on y fit l'adoration solennelle de la croix, après quoi la croix fut relevée et rapportée à l'église sur les épaules par les gentilshommes les oâiciers en habits noirs et les principaux magistrats en robes de palais, pour rappeler la mémoire de Simon le Cyrénéen qui porta la croix avec Jésus-Christ. Après cette solennité tous les peuples de quatre à cinq lieues à la ronde accoururent avec un si grand concours que l'église ne désemplissait point, le neuvième jour qu'elle fut portée et plantée sur le rempart, il fallut avoir du monde sous les armes tout le long du chemin pour empêcher que la foule n'interrompit Tordre de la procession qni se fit avec plus de magnificence que la première. Il fallut faire quatre stations pour contenter tous les états qui voulaient partager l'honneur de porter la croix, jusqu'à la première elle était portée par les prêtres, à la seconde par les officiers et les magistrats, à la troisième par les principaux bourgeois à la quatrième par des ouvriers qui avaient été choisis pour cela, lorsque la croix fut élevée et plantée dans les degrés de pierre qui étaient préparés par le moyen d'une machine que j'avais fait disposer pour cela pendant quoi on chanta Vexilla Régis prodeunt ensuite je fis un sermon sur l'excellence et la vertu de la croix pour préparer à l'adoration de la croix qui se fit encore avec une édification charmante ensuite on revint à l'église en chantant le Te Deum et pour recevoir la bénédiction du très St. Sacrement.
Si les engageiïients que j'ai pris pour des missions continuelles m'avaient laissé le loisir de faire une mission entière à Chevreuse, nos chères sœurs de la communauté se seraient fait un plaisir de vous en faire des relations ; elles me pressent de prolonger le temps de 10 jours que j'ai promis de demeurer ici, mais je ne le puis, parce que
i*ai ëté engagé en passant par Paris par la Beine d*Espagne de prêcher pour elle le jour de la présentation aux Car* mélites de la rue Grenel, et par Mme la Maréchale de Grammont de prêcher le dimanche suivant au bon pasteur et le lundi suivant il faut partir pour aller commencer ma mission à Laon.
Plusieurs personnes m'ont parlé d'entreprendre quelque mission à Paris mais je crois que le grand tumulte de Paris empêcherait qu'elle ne fit le même bien qu'elles font dans les villes des provinces ; j'en ai fait l'essai en prêchant l'octave du St. Sacrement dans la paroisse de St. Médard. La foule s'y trouva si grande qu'on y écrasait, je vis cependant alors que les Parisiens sont aussi aisés à porter à la piété que partout ailleurs, si bien qu'après le premier sermon tous les marguillers vinrent me prier de leur accorder une mission ou un carême, mais pour m'en excuser honnêtement je leur repondis que j'avais des engagements pris pour bien longtemps et que si dans la suite je pouvais seconder leur zèle, je le ferais volontiers ; quand j'allai dans cette paroisse tout le monde crût qu'on allait m'assommer à cause des extravagances qui s'y sont faites au tombeau de M. Paris. Ce fut pour en faire une espèce de réparation que j'acceptai cette octave et le jour de St. Médard que j'en fis la . panégyrique. Je m'étendis sur les hommages qu'on devait rendre aux reliques de St. Médard qui sont dans l'église d'une manière qui désabusa plusieurs sur le culte supertitieux qu'ils avaient rendu au prétendu St. qui avait attiré tant de monde au cimetière, H est vrai que les plus fuieux ennemis de l'église n'en furent pas contents et ils font souvent sentir dans leur gazettes qu'ils me regardent comme undeleurs plus grands ennemis. Voici un mot qu'ils ont mis au sujet du miracle d'Arras. Après
en avoir reconnu la vérité Fauteur ajoute : Il paraît ici que la miséricorde de Dieu pour les hommes est si grande qu41 fait des miracles pour ses plus implacables ennemis. Je m'estime heureux d*être toujours Fobjet de leur haine et de leurs persécutions. Je sens partout que les missions n'ont jamais plus de succès que quand ils ont suscité pour l'empêcher un orage plus grand. Je viens encore de l'expérimenter à Gisors où ceux qui avaient été ameuté pour nous insulter et nous outrager ont été ceux qui nous ont donné le plus de consolation. Leur cabale était tellement formée que le bruit s'est répandu dans la Normandie qu'on avait voulu m'assommer et qu'on m'avait trainé par les cheveux dans toutes les rues si bien qu'à Elbeuf où j'avais fait une mission cet été on a fait des processions et des prières publiques à la croix que j'ai plantée pour ma conservation et le rétablissement de ma santé. Le bon Dieu ne m'a point encore jugé digne de souffrir des outrages et des mauvais traitements considérables pour sa gloire. Pour des injures et des insultes, cela est arrivé quelquefois mais Dieu m'a fait la grâce de lui faire la conquête de ceux qui en avaient été les auteurs. Vous direz sans doute en lisant ma lettre que l'air de Chevreuse que je respire m'a convertit puisque je vous écris plus au long que je n'ai jamais fait, mais la vraie raison est que j'ai un peu plus de loisir, ce n'est qu'une retraite que je donne, ce n'est pas une mission que je fais,, voilà pourquoi je ne suis point si accablé de travail, et je n'ai point eu depuis bien des années tant de loisir que j'en ai ici. Ne me croyez donc jamais, mes très chères sœurs, indifférent et insensible à ce qui vous regarde, je pense souvent à vous avec consolation et avec joie. Je prie avec vous et pour vous. Je souffre aussi souvent que vous, mais non pas avec la même gêné-
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rosité que vous. Priez donc Dieu instamment pour ma conversion, car je pense avec bien plus de raison que St- François de Sales ce que je lisais dans une lettre écrite de sa main, que ma misère est si grande devant Dieu que la seule réflexion qui me console c^est que je fais une bonne besogne pour la miséricorde de Dieu.
J'ai été en considération de la sœur du P. Aubery prêcher aux religieuses de FAnnonciade de Gisors. Je vous prie de^le bien assurer de mes respects et de lui demander qu'il m'en tienne compte au centuple devant Dieu. Envoyez à nos bons amis et surtout à nos chers missionnaires quelques images du calvaire d'Arras pour les engager à se souvenir de nous dans leurq prières car j'en ai plus besoin que jamais.
Je serai toujours avec la plus sincère affection en Jésus-Christ Notre-Seignemr,
Mes très chères sœurs,
Votre très humble et obéissant serviteur
DuPLESSis, prêtre de la comp. de Jésus.
A Chevreuse, le 18 Novembre 1738.
Car j'ai écrit ma lettre à 10 ou 12 reprises.
Mes très chères sœurs,
J'ai eu le plaisir de vous écrire plus au long dans le temps que j'étais à Chevreuse. Je comptais trouver encore ici quelque moment, mais le travail dont je suis accablé ne me laisse pas le temps de respirer, et je pars demain pour une mission que je vais faire avec Mgr Févêque de Laon, et sitôt qu'elle sera finie il faut me rendre en Lorraine pourune mission que le Roi Stanislas veut faire faire à Nancy la capitale de ses états, de là il faudra traverser toute la France pour me rendre en Normandie pour faire une mission avec Mgr l'evêque d'Evreux ^, ensuite une avec Mgr. l'évêque de Boulogne et une avec Mgr l'evêque de Maux. Voilà mon engagement pour cette année jugez si j'aurai le temps d'aller si tôt à Chevreuse comme Mr. le curé m'en a sollicité en votre considération, votre dévotion et votre attachement à la croix de Jésus-Christ m'a fait juger que
, .^J^i Mandement de l'évêque d'Evreux pour la mission du P. Duplessis, au Pont •de l'Arche, suivie de celle de la cathédrale d'Evreux (13 Septembre 1789).
je VOUS ferais plaisir de joindre ces livres aux images que je vous ai déjà adressé. Priez toujours pour moi et procurez-moi des prières de tous vos bons amis qui sont des Sts que je respecte de tout mon cœur. Je ne vous dis rien de ma santé qui par la grâce du Seigneur se soutient toujours dans le plus violent travail. Votre livre de la Manne de Bethléem est entre les mains d'un habile homme, pour le mettre en état d'être imprimé. Je suis et serai toujours avec la même cordialité qu'autrefois en l'amour de N. S. J. C. Mes très chères sœurs, Tout à vous
Du PlessiS; prêtre de la Comp de Jésus.
A Paris en passant le 3ième Avril 1739.
A ma révérende Mère
La révérende Mère DuPlessis de Ste Hélène
Religieuse hospitalière de V Hôtel Dieu de Québec,
A Québec
Mes très chères sœurs,
J'ai été bien charmé d'apprendre que la petite relation que je vous ai adressé Tannée dernière vous a fait plaisir et a contribué à établir et à affermir Pamour de Jésus- Christ crucifié dans tous les cœurs de ceux à qui vous Tavez communiqué. Mon cousin a fait ce qu'il a pu ces jours-ci pour m'engager à y aller encore passer quelques jours. J'y aurais goûté une consolation bien douce en me rappelant le souvenirs des grâces dont Dieu vous y a prévenue et qui ont été le principe de votre amour pour Jésus-Christ, mais je n'ai pu me dérober un seul jour du temps que je dois demeurer à Paris. Pour vous écrire ceci, je viens de renvoyer toutes les personnes qui me pressaient pour les confessions ce soir, et je ne me suis couché la nuit dernière qu'après minuit. Depuis ma lettre de Chevreuse je n'ai pas été un jour sans un travail continuel, et Dieu malgré mon indignité continue à répandre ses bénédictions avec
plus d'abondance que jamais. Vous m'avez paru souhaiter plus particulièrement savoir comment s'était faite la mission de Nancy, le voici : Je me rendis vers le commencement du mois d'Août en Lorraine, près du roi de Pologne que je n'avais jamais encore eu l'honneur de voir i. Sa majesté m'embrassa avec une bonté et une tendresse qui était l'effet de sa piété et de son attachement à la compagnie dont j'ai l'honneur d'être, il me parla beaucoup des miracles du calvaire d'Arras où on va de Lorraine comme du reste de la France. Le jour ayant été fixé pour faire l'ouverture de la mission dans l'église des Jésuites de Nancy, le roi pour oontribuer à la solennité voulut ce jour là même faire son entrée solennelle dans la capitale de ses états '^. Toute la noblesse s'y rendit et la veille deux cents gardes du corps virnrent au son des trompettes annoncer la venue du roi et l'ouverture de la mission. Le lendemain la noblesse de la province, le parlement, la chambre des comptes avec tous les corps de séculiers se trouvèrent d'un côté de l'église, M. l'évêque de Toul qui est le frère de M. Bégon ^ à la tête de tout le clergé séculier et régulier se trouva de l'autre . Vers les deux heures après-midi toute la garnison de la ville, cavalerie et infanterie étant sous les armes et bordant les rues le Roy précédé de deux cents gardes entra
1. Mandement de l'évoque comte de Toul pour les missions fondées par le roi de Pologne dans les paroisses de ses états de Lorraine et Barrois, dont le P. Duplessis a fait l'ouverture dans l'église du collège des Jésuites de Nancy le 1& Août 17S9, en présence du roi et de la reine. (12 Août 17S9).
2. Stanislas I Lesczinski, roi de Pol(^^e, né en 1677, mort à Lunéville en 1756. Proclamé roi de Polo^e en 1704. Forcé d'abdiquer se réfugia en Fnutice^ auprès de Louis XV qui avait épousé sa fille. Reçut en 1737 la propriété, sa vie durant, des duchés de Lorraine et de Bar avec le titre de roi. Pendant vingthuit ans, ce prince gouverna la Lorraine avec une bonté et une sagesse qui fui ont méricé le nom de Bienfaisant.
3. Anden intendant du Canada. Scipion-Jerôme Bégon évoque de^ Toul (1681-1763).
dans un carosse à huit chevaux magnifiquement équipé suivi de sept carosses à six chevaux où étaient les seigneurs de sa maison, ensuite la Keine dans un carosse à 8 chevaux suivi de sept autres caroses à six chevaux où étaient les dames du Palais et les officiers de la maison de la Reine. A la porte de notre église Mgr Tévêque en chappe et en mitre complimenta à la descente des carosses le Roi et la Reine. Le roi avait ordonné qu'on ne tirerait le canon que lorsque le St-Sacrement sortirait de Téglise pour la procession. L'ouverture de la mission commença par le Veni Creator ensuite je prêchai et j'entrepris de montrer que le roi devant qui j'avais l'honneur de parler ne pouvait rien faire de plus glorieux à Dieu et de plus salutaire pour ses sujets que d'établir des missions qui se feraient à perpétuité dans ses nouveaux états. Après le sermon se fit la procession solennelle du St-Sacrement dans toute la ville, elle fut la plus magnifique que j'ai jamais vu. Après tous les corps séculiers et réguliers qui marchaient sur •deux lignes dans un grand ordre, le roi suivait le St. Sacrement un cierge à la main suivi de tous les seigneurs de la cour et de la province ensuite la Reine un cierge à la main et toutes les dames du Palais et les officiers de la cour. Comme j'étais à côté du St. Sacrement avec un cierge le roi s'appercevant que le vent avait éteint tous les cierges excepté le mien, il s'avança et me prenant par la main il me dit : Vous faites déjà des miracles car il n'y a que votre cierge qui soit demeuré allumé près du St. Sacrement, il me rednt à sa droite pendant tout le cours de la procession et me dit qu'il ne voulait pas passer un jour sans assister à plusieurs exercices. Il l'exécuta ponctuellement car quoique le château où logeaient le Roi et la Reine fut à une grande demie lieue de Nancy, leurs majestés s'y ren-
dirent deux fois chaqne jour. Le concours et le succès répondit aux vœux et aux exemples d'un cœur si pieux, tous les jours on faisait dans trois églises quatre sermons dans chacune en français et en allemand et tous les dimanches les trois églises étaient toutes remplies de monde qui s'étaient préparés à la communion pendant la semaine. Dans l'église du collège dont j 'était plus particulièrement chargé le jour • I ' la communion générale des hommes le Roi, le duc d'Ossolinski, son cousin germain, les principaux seigneurs de sa cour formèrent la première table ensuite sur deux lignes jusqu'à la porte tout le parlement en Robe rouge d'un côté, de l'autre la chambre des comptes en moire noire formaient le premier cercle ensuite les autres corps. M. l'évêque fut plus de 4 heures à donner la communion, le père Coquart pourra vous expliquer comment se fait cet arrangement. Il m'a aidé à Bapaume, et il peut se rappeler avec ses quatre doigts comment était rangé la procession. Le roi me chargea de faire préparer la croix qu'il voulait planter à la grande avenue de son château de la Malgrange où sa majesté logeait pendant la mission. Le jour de la bénédiction qui se fit dans notre église par M. l'évêque de Toul, l'église était pleine dès deux heures du matin excepté le chœur qui était gardé pour le Roi, la Reine, la cour, et le parlement, à la fin de la bénédiction et du sermon que je fis sur l'adoration de la croix, le roi en adorant la croix demeura prosterné en la tenant embrassée près d'un demie quart d'heure de la manière la plus touchante. Le jour étant assigné pour transporter et planter la croix, le Roi qui voulut assister à la tête de presque toute la province à cette cérémonie, se rendit vers les cinq heures du matin à l'église de Notre-Dame de Bon Secours où j'avais fait transporter secrètement la croix pendant la nuit pour éviter la
foule effroyable qui se serait trouvée dans toutes les rues de la ville. Après la messe solennelle de la croix où assista le roi la cour et tous les corps, la procession commença,, elle était composée d'environ dix mille personnes. Sur deux lignes après tous les corps séculiers et réguliers la croix était portée sur les épaules de quarante huit personnes distinguées, habillées en pénitents blancs, elle était environnée de 400 personnes vêtues de cet habit de pénitent» qui se succédaient les uns aux autres pour avoir l'honneur de la porter, la procession pour faire une demie lieue dura six heures et le Roy la suivit toujours ayant à sa droite Févêque de Toul et à sa gauche le duc d'Ossolinski son proche parent et le grand maître de la maison et toute la cour. Tous les chemins étaient bordés par les gardes du Roy et les dragons d'Orléans que j'avais connus autrefois en garnison à Arras. La Reine à qui sa santé n'avait pas permis de suivre la procession était avec toute sa cour sous une tente à côté de la place où on devait planter la croix. La procession étant arrivée le Roy avec toute la cour à l'entrée d'une autre tente qui lui avait été préparée on éleva la croix en présence de cette magnifique et nombreuse assemblée tandis que tout le monde chantait avec la dévotion la plus édifiante le VexUla Régis, La croix étant élevée le roi se faisant un honneur de la planter lui-mêmemonta les dégrés et tenant entre ses mains le pied de la croix tandis qu'elle descendait doucement dans la châsse de marbre et de pierre qui avait été préparée pour la placer,, ensuite il demeura pendant l'espace d'un miserere prosterné au pied de la croix. Après le roi, M. l'évêque et la. reine ayant adoré la croix, je fis le sermon de la clôture de la mission au pied de la croix pendant lequel le Roy et 1& Reine voulurent demeurer debout au pied des marches du
calvaire, et la cérémonie ayant été terminée par le Te Deum j'allai diner chez le roi et prenant congé de la reine «lie était si pénétrée de dévotion quelle me dit qu'elle ne concevait pas comment on pouvait manquer un seul exercice de mission. Le roi qui voulait m'engager à aller passer quelque temps avec la cour à Lunéville voyant que j'étais très pressé de partir pour une mission que je devais commencer six jours après à cent vingt lieues de Nancy me donna une chaise de poste pour m'y conduire et me fit promettre que je reviendrais, et en effet j'ai reçu une lettre de son grand aumônier qui me marque que sa majesté m'a nommé pour prêcher l'avent à la cour de Lorraine à Lunéville et qu'elle espère que j'y ferai pendant ce temps là une mission qui sera plus particulièrement pour la cour ^. Cela m'embarrasse parce que j'étais arrangé avec Mgr Tévêque de Boulogne pour faire avec ce St. Prélat une mission pendant ce temps à Calais, le bon pays du P. Coquart, qui ne me pardonnrait pas si je négligeais une ville où il m'a^ fait prendre autrefois des engagements.
J'ai commencé comme je l'avais projeté avec lui par la ville de Boulogne 2 et c'est une des missions dont j'ai
1. IjA mission de Nancy fut la première faite en conséquence de l'établissement fondé par Stanislas dans ses étais en donnant un fonds de 100,000 livres dont un tiers du revenu était destiné à l'entretien de huit missionnaires jésuites et les deux autres tiers aux pauvres. Le roi fit construire auprès de la croix que le P. Duplessis planta pendant la mission de Nancy les chapelles ' des stations du («Jvaire. Il fit couvrir la croix pour la garantir des injures de l'air d'un dôme de 150 pieds de tour soutenu par quatre piliers, au prix de 80,000 livres. Cette croix placée à l'entrée de la grande avenue du château de la Malle&^ranp^e attirait un grand concours. Chacun voulait en emporter son morceau. Le roi en fit recouvrir huit pieds de plaques de fer doré.
2. L'Evêqne de Boulogne dans son mandement du 17 novembre 1739, parlant à ses dioc^ains de l'utilité des missionn, leur disait: — "Vous en avez presque sous les yeux la preuve la plus frappante dans les bénédictions singulières qu'il a plu au Seigneur de répandre sur les travaux apostoliques du R. P. Duplessis, prêtre de la Compagnie de Jésus . Non seulement des conversions innombrables ont été opérées par le ministère de ce religieux danses différents endroits où il a annoncé la parole de Dieu ; mais le bras du Tout-Puksant a même daigné renouveller ses merveilles pour confirmer la prédication de son serviteur parles guerisons les plus miraculeuses".
été plus content, elle était comme le sait le P. Coquart une des villes de France des plus rebelles aux décisions de l'église et par une suite comme nécessaire des plus débauchées. Et aujourd'hui elle est une des plus soumises à l'église ce qui a bien paru huit jours après la mission, tous les chanoines étant assemblés ont fait un règlement par lequel ils ont statué qu'on ne ferait aucunes prières à la cathédrale pour ceux des appelants qui mourreraient sans s'être retracté publiquement. Après toutes les communions générales faites dans la cathédrale tous les dimanche voici comment se célébra la solennité de la croix. Elle fut bénite dans la cathédrale par Mgr l'évêque de Boulogne à la tête de tout son chapitre, tous les corps ecclésiastiques et séculiers étant assemblés ; il y eut un grand concours de monde pendant les jours qu'elle y demeura exposée qu'on avait peine à fermer les portes à dix heures du soir malgré le froid excessif. Après quatre jours la croix fut transportée par les chanoines de la cathédrale dans une procession solennelle à l'église paroissiale de la basse-ville avec une si grande modestie et tant de majesté que plusieurs des anglais protestants avouèrent qu'ils n'avaient jamais rien vu de si édifiant. Elle y demeura encore quatre jours jusqu'à la fête de St-Etienne où tous les peuples de 4 à 6 lieues à la ronde étant assemblés Mgr de Boulogne convoqua encore une procession générale pour l'arborer sur une chaîne de montagnes qui donnent sur les côtes d'Angleterre, pendant qu'on plantait la croix tous les vaisseaux qui étaient en rade, ceux même qui appartenaient aux protestants la saluèrent de plusieurs décharges de canon. Les jours étant alors fort courts il se trouva plus de six cents peraonnes qui marchèrent processionnellement avec des flambeaux pour y suppléer. B2n
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revenant à la cathédrale on trouva tous les clochers et les maisons illuminées de sorte que vers sept heures du soir que je revins de la croix où j'avais été obligé de demeurer jusqu'alors pour empêcher qu'il n'y eut quelqu'un d'écrasé il faisait clair comme à midi. Mgr l'évêque de Boulogne me mande que la piété et la ferveur sont encore aussi vives que pendant la mission. J'en partis vers les Rois avec le prélat qui est un des plus grands et des plus Sts évesques de l'église de France pour venir joindre à Montreuil Mgr l'évêque d'Amiens. Il faisait si grand froid que nous fumes obligé de nous servir des mulets et de la litière du Marquis de Créquy, les carosses ne pouvant aller sur les glaces. Cependant nous plantâmes deux croix une à Montreuil où j'avais fait mission l'année passée l'autre à quelques lieux de là, les deux prélats assistaient à tous les exercices qui accompagnèrent ces solennités après quoi M. de Boulogne étant retourné chez lui j'ai passé six semaines avec Mgr l'évêque d'Amiens ponr la mission de Doullens où la croix a étë plantée avec un concours d'autant plus grand que cette ville est plus proche d'Arras, vous m'estimez heureux et avec raison d'avoir passé trois mois cet hiver avec deux des plus Sts évêques de l'église de Dieu c'est un bonheur que j'aurai tous les ans comme nous en sommes convenus tandis que Dieu nous conservera la vie à tous trois, et si vous voulez y prendre part vous pourrez sans grande cérémonie écrire à Mgr l'évêque d'Amiens i pour le remercier des bontés qu'il a pour moi, vous pouvez le consulter avec ouverture de cœur sur tout ce qui a rapport à la vie intérieure avec un directeur que les dames de la Visitation